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JAZZ MOVIES
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© Jazz Hot 2019






Green Book


Sur les routes du Sud





Film de Peter Farrelly, musique et coach musical Kris Bowers, avec Mahershala Ali et Viggo Mortensen, produit par Jim Burke/Brian Currie/Peter Farrelly/Nick Vallelonga/Charles B. Wessler, Participant Media, DreamWorks, 130 mn, USA, 2018, en version originale sous-titrée




Ce roadmovie multiprimé, notamment pour le casting, raconte l’histoire (vraie) du chemin improbable de deux nécessités de survies aux antipodes (instruction, métiers, sensibilités, quartiers, communautés, pratiques sociales et individuelles…) et à fronts renversés des idées reçues bien étiquetées (toujours fausses sur «la vie des autres»), pendant huit semaines d’une tournée haute en couleurs dans le sud des Etats-Unis, en 1962. Cette «association» paradoxale forcée a le mérite de contraindre les duettistes (Mahershala Ali et Viggo Mortensen), un pianiste élégant, psychologue et belle plume, et «son» chauffeur, ex-videur de club new yorkais mafieux, enfant du Bronx, à réfléchir sur des expériences/observations partagées, sur les autres et eux-mêmes. 
Le rôle de «pont» qui mettra un peu de douceur dans le rapprochement entre les rugosités de ces deux peurs, est campée par Dolores (Linda Cardellini), la jolie femme cuisinière humaniste à la tête bien structurée de Tony «Lip»(embobineur) Villelonga, qui deviendra la complice indirecte du pianiste Don Shirley au parcours très singulier. 
Un film bien ancré dans le feeling-tone, travaillant la perception du réel des émotions jusqu’à vider tous les abcès, tous les excès, tous les non-dits; jusqu’à rendre nette et indéfectible une amitié qui durera jusqu’à 2013, par décès des deux amis, à moins de deux mois d’intervalle.
Une histoire si humainement forte que, perçue aussi par Nick enfant, le fils de Tony, il l’écrira pour la graver sur l’écran. Le réalisateur Peter Farrelly, descendant de grands parents irlandais immigrants, a le doigté et la précision des nuances de ceux qui portent les épaisseurs de plusieurs vies antérieures. 
Pourquoi le titre Green Book? C’était le nom du guide des lieux (hôtels, restaurants, bars…) réservés aux Afro-Américains dans le Sud pendant la ségrégation, et qui est confié à Tony pour «faciliter» le voyage de l’artiste; l’opscule avait été imaginé et publié par Victor Hugo Green (ça ne s’invente pas), de Harlem, NY (1892-1960), employé des Postes, édité de 1936 -pour les  Afro-Américains qui ont fini aussi par acheter des voitures (pour les profits, pas de ségrégation!) devenues économiquement accessibles et obligatoires pour migrer et trouver du travail par la combinaison « explosive »  du taylorisme, du diesel, du New Deal post-crise de 1929- jusqu’en 1966, deux ans après le Civil Rights Act du 2 juillet 1964 interdisant les discriminations, point d’aboutissement du combat de Martin Luther King.
Au début du film, un indice en forme de clin d’œil à Charles Mingus (une affiche de concert) qui, lui aussi, a été rejeté par les cadres racistes de la musique classique par peur de la concurrence. Un film qui ne laisse rien au hasard, et qui permettra à beaucoup de découvrir un personnage, Don Shirley (1927-2013), le grand pianiste, concertiste, compositeur classique et pas seulement car il se frotta aussi à la musique populaire, un autre André Previn, en quelque sorte, afro-américain au lieu d'euro-américain.
Il eut le privilège et la particularité d'étudier la musique à Leningrad dès l'âge de 9 ans (en 1936, inimaginable!!!) en raison de ses dispositions exceptionnelles pour la musique et le piano en particulier. Il donna son premier concert classique professionnel à 18 ans avec le Boston Pops dans une soirée consacrée à Tchaïkovski. Il a également étudié la psychologie à l'Université, et il l'a pratiqué professionnellement. Sa carrière est donc atypique entre concerts classiques (il fut l'un des trois pianistes solistes invités à la Scala de Milan avec Arthur Rubinstein et Sviatoslav Richter, pour un concert consacré à Gershwin), concerts de jazz (il réalisait une synthèse entre sa manière classique et ses racines très originale), ses activités de psychologue à partir de son expérience musicale. Il connut même un important succès public avec un très beau thème «Water Boy» qui fait directement référence à ses racines afro-américaines, jamaïcaines en particulier. Il multiplia les récitals en mêlant tout ce qui fait sa richesse et sa complexité. Des enregistrements témoignent de sont art.
C'est donc un film, qui pour avoir distrait un important public avec humour et amertume en inversant les rôles dans la société américaine, n'en est pas moins très profond, et d'abord par le caractère authentique de cette histoire qui en dit plus sur les questions sociales, raciales et artistiques qui traversent encore la société américaine que beaucoup d'ouvrages savants. La performance des acteurs est également remarquable.
Hélène Sportis

Ragtime

Drame historique de Milos Forman (155 min., USA, 1981)
Re-sortie en France le 27 mars 2019

Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, Ragtime de Milos Forman n’est pas un film musical. Cette œuvre méconnue du cinéaste américano-tchèque, sortie en 1981 (l’année suivante en France), fut un échec commercial et demeura invisible durant plus de trente ans. Elle ressort aujourd’hui au cinéma, dans une version restaurée, et en DVD (Arte Éditions), un an tout juste après la disparition de son auteur. Elle dresse un tableau baroque de la bonne société new-yorkaise de 1906 et, en contre-champ, celle rude mais bouillonnante des émigrés d’Europe de l’Est (l’ascension inattendue de l’un de ces nouveaux arrivants renvoie au propre parcours du réalisateur) et enfin celle de la communauté afro-américaine, vivant déjà au rythme des musiques syncopées. On y suit les destins croisés d’Evelyne, jeune femme en quête d’émancipation, rêvant de s’accomplir dans le milieu du spectacle et d’une paisible famille bourgeoise (le mari, l’épouse et le beau-frère), corsetée dans les conventions, et se trouvant percutée par le combat pour sa propre dignité du pianiste Coalhouse Walker Jr., victime d’une injustice raciste.
Ce qui débute comme une fresque élégante et colorée de la Belle Epoque, se transforme au fil du récit en une critique acide de la société américaine qui, tout en embrassant la modernité et les promesses du XXe siècle naissant, fonctionne encore sur des schémas de pensée inégalitaire face auquel une partie des protagonistes est amenée à se positionner progressivement selon sa morale personnelle.
Ragtime parvient à traiter avec une profondeur certaine, et sans se départir d’une forme de légèreté et d’humour, de la question du choix de vie, par ambition ou par sens moral intégré ou conscientisé.

rôme Partage

© Jazz Hot 2019

 




Robert Mitchum


Nice Girls Don't Stay for Breakfast


Film de Bruce Weber, produit par Nan Bush & Just Blue Films, 90 mn, USA, en version originale sous titrée, sortie en salles le 27 février 2019. http://www.larabbia.com/films/nice-girls-dont-stay-for-breakfast/




Ce portrait de Robert Mitchum (6 août 1917-Bridgeport, CT / 1er juillet 1997-Santa Barbara, CA) est le travail de Bruce Weber (29 mars 1946-Greensburg, PA) photographe et réalisateur, notamment connu par les amateurs de jazz pour Let's Get Lost, film-portrait sur le trompettiste Chet Baker (sortie 1988, USA, 120mn) ou ses photos du pianiste-chanteur de New Orleans, Harry Connick Jr. 
Le noir et blanc est l’un de ses moyens d'expression pour approcher, au plus près du grain, l'âme et l'art de ceux qu'il admire; là, pour Robert Mitchum, il met en relief ses facettes pour certaines moins sues (acteur, poète, auteur, compositeur, chanteur, entertainer de shows TV) en le faisant aussi se dévoiler, par ses propos, sa gestuelle, sa dégaine, ses regards, ses silences, ses masques, ses addictions, ses souvenirs et ceux de ses proches, personnels et professionnels. 
Ses fils conducteurs sont les femmes, une histoire du cinéma sur presque 60 ans, les deux intelligemment insérés en contrepoint du travail d'enregistrement d'un disque filmé en 1991: toutes ces dimensions révèlent une hypersensibilité cachée sous la brusquerie désinvolte, le cocktail captivant. Ce qui touche le plus chez Robert Mitchum est son sens direct du réel, sa façon d'affronter, produits de la fêlure d'une biographie de départ qui ne cessera de le tourmenter, mais aussi lui donnera l'épaisseur du vécu dans tout ce qu'il entreprendra. Ce n'est pas le courage qui lui manque car il s'est échappé à 14 ans d'un pénitencier de Géorgie;  déjà acteur, ce sera la prison pour drogue et il enverra paître la redoutable HUAC (Commission des activités anti-américaines de la chasse anti-communiste dite «chasse aux sorcières») à qui il dit qu'il ne répond jamais à des gens avec qui il ne prendrait pas un verre: un caractère bien trempé, plutôt dans le whiskey (ses racines irlandaises). Un film 100% Mitchum sans sucre ajouté, l'hommage rendu à un homme-artiste, plus que mérité, de la part d'un amateur d'art authentiquement populaire.
Livre Mitchum x Weber

Mitchum x Weber

par Bruce Weber



Mitchum x Weber, La Rabbia, Paris, parution 20 février 2019, édition numérotée 1500 ex., 68p, format 240mm x 315mm,  http://www.larabbia.com/books/mitchum-x-weber/

Afin de (re)garder une légende, de réfléchir sur des détails de sa personnalité, de pouvoir approfondir, s’attarder, ou revenir sur les expressions complexes de Robert Mitchum, Bruce Weber a conçu un recueil de photographies (en partie de lui-même), documents d’archives, phrases et textes, comme un journal de son film. C’est une idée pertinente car le temps de tourner les pages est plus lent que celui de l’image-cinéma, comme le grain de l’écran est plus gros mais aussi plus fugace que celui du papier cartonné, et les deux médias donnent ainsi  des perceptions complémentaires pour décrypter un taiseux complexe et très expressif dans son travail artistique qui puise dans son vécu.
Hélène Sportis
© Jazz Hot n°686, hiver 2018-2019

Black Indians
Documentaire de Jo Béranger, Hugues Poulain, Edith Patrouilleau,
produit par Lardux Films, 92 mn, France, en version originale sous titrée, sorties en salles le 31 octobre 2018

Ce film nous (re)plonge dans une partie de l’histoire afro-amérindienne peu connue car peu glorieuse pour les esclavagistes devenus suprémacistes, avec des procès, encore jusqu’à ce jour, en raison des droits de propriété du sol y compris de la part de certains «Natives» (Amérindiens) contre les «Freedmen» (Afro-Amérindiens) manipulés pour des questions d’intérêts et même de racismes historiques. La transcendance artistique a permis à une minorité d’environ 270 000 âmes à ce jour, issues des rencontres entre esclaves d’Afrique et Indiens natifs depuis le début du XVIe siècle, en particulier à New Orleans –qui sera fondée en 1718– mais pas seulement, de continuer à survivre dans l’injustice et l’inégalité du racisme, mais surtout de les/se dépasser pour exister et vibrer avec l’énergie du désespoir, par la pérennisation des artisanats d’arts ancestraux, en réalisant des costumes, de pierreries, perles, fils, aluminium récupéré découpé/ciselé, plumes, fourrures, tissus aux couleurs chatoyantes dont les formes, l’ampleur, comme les accessoires –chaussures, coiffes, maquillages, bijoux percussifs– sont autant de secrets transmis par la pratique et l’oralité: autour des tables, les hommes, les femmes, les enfants cousent, brodent, collent, ouvragent, enrichissent, répètent, se parlent, chantent, organisent inlassablement pendant des milliers d’heures, soutenus par la pratique sociale de la syncope hypnotique des tambours, de la danse, de la transe, de la magie des prêches, des phrasés gospel d’églises, des mises en scène savamment orchestrées et de la distribution des rôles très précis de chacun pour le Mardi Gras (mi-mars) puis la St. Joseph trois jours après. Tous ces savoirs, dits et non dits, codifiés mais laissant l’imagination vagabonder, viennent des rites aux confins du vaudou, du chamanisme, du culte yoruba des orishas, du besoin vital d’incantation pour se ressourcer auprès des esprits des ancêtres et trouver le courage d’affronter l’adversité. Une quarantaine de tribus rivalisent d’ingéniosité poétique et de concentration pour «paraître» dans la période du New Orleans Jazz & Heritage Festival (créé par George Wein en 1970) qui coïncide avec le Carnaval, avec un mantra commun sans équivoque: «On ne pliera pas, on ne veut pas.» Pas étonnant que les autorités les regardent de travers car, loin d’être des rêveurs, ces survivants ont été de tous les combats et de toutes les résistances: contre l’esclavage, pendant les boycotts, les guerres civiles et internationales, les émeutes, la lutte pour les droits civiques version Martin Luther King et version Black Power des Black Panthers jusque dans les années 1970, comme ils vont aujourd’hui soutenir avec détermination et fêter leurs anciens à l’Hospice St. Margaret's, avec une croyance indestructible: «On vibre parce qu’on est l’humanité», une foi inébranlable puisée en tapant des pieds en rythme, dans la terre de Congo Square (quartier de Tremé), ancien territoire sacré des esprits Houmas mais aussi lieu de l’ancien marché aux esclaves. Le documentaire nous immerge dans l’atmosphère chaude, humide, odorante et épicée des bayous, de « NOla », de l’Old Man River «Mississippi», en nous présentant au «Big Chief» David Montana, neveu du révéré Chief Allison «Tootie» Montana (1922-2005), le Chief des Chiefs pendant plus d’un demi-siècle, couseur infatigable lui aussi mais mort en Conseil municipal alors qu’il parlait de la violence policière à New Orleans… Tout ça ne s’invente pas car rien n’est laissé au hasard quand les esprits veillent. David Montana vient en tournée en France du 20 au 31 octobre, un personnage «haut en couleurs» au propre comme au figuré. Un film à ne pas rater dès sa sortie le mercredi 31 octobre, car les malveillants esprits du profit guettent le nombre de spectateurs pour nous empêcher de voir ce qui nous intéresse et qui les dérangent.

Hélène Sportis et Jérôme Partage


Black Indians (http://www.lardux.net/article557)
Documentaire de Jo Béranger (http://www.lardux.com/article86), Hugues Poulain, Edith Patrouilleau, produit par Lardux Films (http://www.lardux.net/article557?rubrique1), 92 mn, France, en version originale sous titrée, sorties en salles le 31 octobre 2018:Paris/Espace St Michel, Marciac/Ciné JIM, Clermont/Ciné Capitole, Lyon/Comoedia, Port de Bouc/Le Méliès, Montreuil/Le Méliès, Saint Ouen l'Aumone/Utopia, Villeneuve d'Ascq/Kino Ciné, Orléans/Cinéma Les Carmes, Aubervilliers/Le Studio, Périgueux/CGR Cinéma, Montpellier/Utopia, Fontenay sous Bois/Kosmos, Saint Denis/l'Ecran, Marseille/Le Gyptis, Cannes/les Arcades.


© Jazz Hot n°685, automne 2018


 

Detroit
Drame historique de Kathryn Bigelow (143 min., USA, 2017)
Sortie en France le 11 octobre 2017

Ce film réalisé par Kathryn Bigelow sur un scénario de Mark Boal, journaliste, a été sorti en mémoire des 50 ans des événement; il  relate, dans une reconstitution factuelle clinique, plusieurs scènes survenues lors des émeutes de juillet 1967 à Détroit, tant dans des ambiances collectives (scènes de rues, des locaux de polices, concours pour la Motown, tribunaux) que de huis-clos, dont l’une des exactions s’est déroulée à l’Algiers Motel. Ce rappel historique de violence institutionnelle extrême permet une nouvelle fois de mettre en perspective les motifs (raciaux) avec les conséquences multifactorielles graves et durables sur une société, et de comprendre à quel point la trame dramatique d’une situation antérieure donnée ne se redresse jamais, car elle oblige les humains à se dépasser, ce qu’ils ne font que très rarement, surtout quand leurs avantages et privilèges en dépendent. A Detroit plus encore qu’ailleurs aux Etats-Unis, et y compris sous la récente présidence Obama, les difficultés des Afro-Américains, n’ont fait qu’empirer (augmentation des inégalités à la fin de son second mandat), allant jusqu’à la déclaration de  faillite de la ville en juillet 2013: «Motor City» a perdu son industries, ses emplois, 60% de sa population, 90% de sa superficie habitable, la moitié des 40% restants de ses habitants étant sans emploi, ils sont à la rue, les collections d’art sont en péril, les retraites publiques, les prestations de sécurités, sanitaires et sociales ont été drastiquement réduites, mettant des personnes âgées à la porte des maisons de retraites, parfois à la rue aussi. Le bilan  aujourd’hui: les finances municipales seraient assainies au prix de cette saignée, l’automobile a fait place à la mode du moment, l’agriculture bio, surtout quand le prix de la main d’œuvre reprend le chemin des champs de coton. Ce qui fait que certains manipulateurs pensent que Kathryn Bigelow et Mark Boal n’étaient pas «légitimes» pour faire un tel film, est que rappeler les périodes ouvertement honteuses de l’histoire d’un Etat envers ses citoyens, empêche les esprits de s’endormir dans un révisionnisme déculpabilisant. On pourrait croire que la musique, la Motown, ne concerne que les oreilles et le plaisir, c'est pourtant bien plus compliqué...

Jazz Hot

Jazz Hot n°682, hiver 2017-2018

 

A Great Day in Paris
Cinéma Le St André des Arts (Paris 6e), 17 mai 2017

Le 17 mai, Michka Saäl nous conviait à la première du film A Great Day in Parisau cinéma Le St André des Arts à Paris. Cet événement s’inscrit dans le cadre des découvertes de St André, sélection authentique s’il en est, tant A Great Day in Parisest surtout une histoire d’amitié. Tout à commencé en 2008, pour les 50 ans de la fameuse photo «A Great Day in Harlem» d’Art Kane, donnant à Ricky Ford l’idée de reproduire l’évènement à Paris avec des musiciens de Jazz qui vivent en France. Après presque un an de gestation, une photo a enfin été prise à Montmartre, scène immortalisée par le photographe Philip Lévy-Stab. La cinéaste d’origine tunisienne Michka Saäl, formée en histoire de l’art et en sociologie à Paris et en Cinéma à Montréal, passionnée par les liens qui unissent les êtres, a ainsi décidé de réaliser un court-métrage sur l’exil des musiciens de jazz. Ce documentaire, sur la réunion de plus de soixante-dix jazzwomen et jazzmen vivant en France, est entrecoupé d'entretiens avec des musiciens comme John Betsch, Sangoma Everett, Bobby Few, Ricky Ford, Kirk Lightsey, Steve Potts, et quelques autres, réalisés le plus souvent à domicile, favorisant ainsi les anecdotes et l’humour. A cela s'ajoute des prises de vues de Montmartre, lieu de retrouvailles pour cette petite communauté d'artistes; la dernière séquence étant, bien sûr, le moment de la prise de vue sur les marches.

© Patrick Martineau

Ce 17 mai, au cinéma St André des Arts, Sangoma Everett, Bobby Few, et Ricky Ford avaient fait le déplacement, ainsi que Curtis Young, historien du jazz,et quelques amis et fidèles tels que Trevor, Alfie. Le public, très réactif, a ponctué la projection de ses exclamations et de ses rires.Michka Saäl, visiblement très émue, a pris la parole à la fin de la projection pour rappeler la genèse et les étapes de construction du film, après quoi elle fut très applaudie. Bobby et à Ricky sont intervenus pour témoigner à leur tour et ont tenu à remercier Michka pour sa persévérance.

Pour ma part, je suis intervenu au nom de Jazz Hot pour rappeler qu’en 2016, pour célébrer «l’International Jazz Day», la chanteuse Denise King et le danseur chorégraphe Brian Scott Bagley avaient aussi organisé une photo sur l’esplanade du Trocadéro (voir Jazz Hotn°675).

 

Texte et photo: Patrick Martineau

© Jazz Hot n°680, été 2017

 



Miles Ahead
Biographie de Don Cheadle (100 min., USA, 2015)
Sortie en France le 17 juillet 2016 et le 24 janvier 2017 (VOD)

L'idée d’un film sur la vie de Miles Davis est apparue de manière détournée à Don Cheadle en 2006, lorsque le trompettiste a fait son entrée au «Rock and Roll Hall of Fame». Soutenu par le neveu du jazzman, le projet de l'acteur (qui est également un "fan") a manqué de s’interrompre à plusieurs reprises, faute d’argent. Cheadle est cependant parvenu à réunir les fonds nécessaires en 2014, grâce au financement participatif, faisant de ce «biopic» un film complètement indépendant, bénéficiant également de l’appui et de la notoriété de l’acteur britannique Ewan McGregor. Distribué aux Etats-Unis par Sony, propriétaire d’un grand nombre des albums de Miles, à travers sa filiale, Columbia Records, le film a connu une promotion discrète. Il a été présenté en clôture du festival du film de New York, en octobre 2015, avant de sortir, le 1er avril 2016, dans seulement quatre cinémas américains! En France, le film est arrivé dans l’été 2016, de façon tout aussi furtive, si ce n’est l’avant-première organisée à Marseille par le festival Jazz des Cinq Continents. Il est depuis janvier dernier visible en «vidéo à la demande» (VOD).
Plutôt qu’un récit de carrière, Miles Aheadévoque les démons du trompettiste pris dans une course-poursuite, à la recherche d’un enregistrement volé, et épaulé dans sa quête par un journaliste du magazine Rolling Stone, (Dave Braven alias Ewan McGregor). L’action se situe pendant la période de retrait de Miles, à la fin des années soixante-dix, entrecoupée de flash-backs. On notera à ce titre les similitudes avec Born to Be Blue sur Chet Baker. Les deux films choisissant d’aborder (sans doute pour son intensité dramatique) des moments d’extrême vulnérabilité du héros-musicien, d’éloignement de la scène et du public ainsi que l’emprise de la drogue. Ces thèmes – notamment l’addiction – étaient également présents (et pour cause) dans d’autres biopics jazz comme Bird (Clint Eastwood, 1988) ou Ray(Taylor Hackford, 2004). Mais ces long-métrages relataient la vie de leur sujet sur le long-court.
Malgré toute la bonne volonté de Don Cheadle pour incarner le jazzman, restituant ses mimiques, sa voix, ses postures et utilisant même une de ses trompettes, l’histoire peine à décoller et à faire oublier les inexactitudes. Supervisée au départ par Herbie Hancock, la direction musicale du film a été finalement assurée par Robert Glasper et c’est l’élément le plus réussi de cette œuvre! Il faut, par ailleurs, rappeler qu’en 2016, à l’occasion du 90e anniversaire de Miles, le pianiste a également publié Everything’s Beautiful (Columbia-Legacy), un album aux accents jazz, hip hop et soul sur lequel il mêle habilement des enregistrements originaux du trompettiste à des samples inédits, comme des instructions données par Miles en studio après de faux départs.

Michel Antonelli

© Jazz Hot n°679, printemps 2017

 



Born to Be Blue
Biographie de Robert Budreau (97 min., Royaume-Uni, Canada, USA, 2015)
Sortie en France le 11 janvier 2017

Ce «biopic», agrémenté d’éléments de fiction, consacré à Chet Baker, relate la période où l’existence du musicien bascule après ce tristement célèbre épisode de 1966 où le trompettiste est passé à tabac dans un parking. Agression qui lui laisse la mâchoire fracassée, le privant de la capacité de jouer de son instrument. Le film raconte comment sa petite amie, Jane, parvient à lui faire traverser cette épreuve et remonter sur scène.
Dans l’atmosphère glauque d’un Los Angeles à la James Ellroy, l’ange déchu, ancienne belle gueule, cherche à fuir les démons qui le hanteront toute sa vie. Le climat musical est bien restitué et la photographie, qui alterne couleur et noir et blanc, nous fait penser à des pochettes d’albums de l’époque. Ethan Hawke, dans le rôle de Chet, félin déglingué par la drogue, livre une prestation au fil du rasoir et se prête parfaitement à revêtir les oripeaux de l’ex-vedette du jazz weast coast dont le succès reposa davantage sur l’image que sur la qualité du jeu. Le défi est ainsi porté sur la scène du Birdland où il doit s’exécuter devant ses pairs, en l’occurrence Dizzy Gillespie et un Miles Davis assez impitoyable.
Ce film est à voir en parallèle avec Let’s Get Lost (1988) deBruce Weber, formidable documentaire où Chet Baker se livre à cœur ouvert, ôtant tout élan nostalgique vis-à-vis de son personnage. Le titre Born to Be Blue est tiré d’une composition du trompettiste qui a été aussi enregistrée par Grant Green et Freddie Hubbard.

Michel Antonelli

© Jazz Hot n°679, printemps 2017

 



La La Land
Biographie de Damien Chaselle (128 min., USA, 2016)
Sortie en France le 25 janvier 2017

La première vocation de Damien Chazelle (32 ans) était d’être batteur de jazz. Ne s’estimant pas suffisamment talentueux, il s’orienta vers des études de cinéma. L’apprentissage de l’instrument, parfois douloureux, il l’a raconté dans son premier film, Whiplash(2013) qui mettait face à face un maître abusif et son élève. Avec ce deuxième long-métrage, La La Land, Damien Chazelle (également scénariste) place encore une fois son histoire dans un contexte jazz: cette comédie musicale, qui se veut un hommage aux classiques du genre des années 40 à 60, met en scène la rencontre et la relation entre Mia (la touchante Emma Stone), actrice tentant de faire carrière à Hollywood, et Sebastian (le fringuant Ryan Gosling) pianiste de jazz courant le cachet et dont l’ambition est d’ouvrir un club à Los Angeles. Soit deux personnages portés par leur rêve (en l’occurrence le rêve américain, celui qui appelle à s’élever, à accomplir), qui vont bien entendu tomber amoureux, mais également devoir effectuer des choix entre leurs aspirations et leur amour. A ce titre, notamment, le film – largement salué pour ses vertus euphorisantes –, sans être véritablement profond, n’est pas si léger. Sebastian, qui vit au milieu de ses reliques (portrait de Coltrane, etc.), est de ces amateurs de jazz intransigeants qui n’acceptent pas sa mise au goût du jour à des fins commerciales et fustige le grand public trop ignare pour s’y intéresser. Il rêve d’un club où l’on joue un jazz «pur et dur», celui de Basie, de Parker, et dont l’inévitable succès sera l’accomplissement de son grand-œuvre: «sauver le jazz»! Cause perdue pour son ami Keith, leader d’un groupe à la mode (interprété par le musicien de «néo-soul» John Legend), qui lui, à l’inverse, recherche l’adhésion facile du public. Ce décalage assumé de façon bravache (et qui rappelle le discours de beaucoup de jeunes jazzmen parisiens jouant middle jazz) nous rend bien sûr le personnage éminemment sympathique (l’occasion de saluer également le jeu de l’acteur qui est un authentique musicien) tout comme le réalisateur qui parle à travers lui. On est donc d’autant plus déçu, qu’en dehors de quelques scènes de club assez réussies, le jazz soit absent de la bande originale signée de Justin Hurwitz. Comble du ridicule, quand après un morceau très swing, Sebastian se met au piano et exprime ses sentiments pour Mia, il nous inflige la bluette mièvre («Mia & Sebastian’s Theme») qui est la chanson principale du film. Il est fort dommage que le réalisateur n’ait pas mis son propos en pratique en nous servant tout du long de la chanson de Broadway (et pas la meilleure), au demeurant pas très bien chantée par les acteurs. Exception faite du thème d’ouverture, «Another Day of Sun», auquel est associé une excellente scène de danse; les autres manquant malheureusement d’ampleur. Au final, La La Land aligne les bonnes intentions et les références pertinentes (comme la reconstitution, dans une jolie scène finale, du Caveau de La Huchette) mais ne parvient pas à faire aboutir les idées qui auraient constitué sa réussite. Tant pis, on peut toujours se consoler en revoyant un chef d’œuvre de la comédie musicale jazz, tel Stormy Weather.

Jérôme Partage

© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

 



V comme Vian
Téléfilm de Philippe Le Guay avec Laurent Lucas, Julie Gayet (90 min., France, 2010)
Diffusion: France 2, 15 juin 2011, 20h35

 

C’était la première fois que l’on allait voir la vie de Boris Vian mise sous pellicule. Et on allait voir ce que l’on allait voir. Un an que le film restait dans les tiroirs de France 2, attendant le moment propice. Le moment, c’était mercredi, juste avant l’été, en prémices à l’exposition que la BnF consacrera à Vian en octobre prochain.

Le pari n’était pas évident, et le parti-pris intéressant: le scénario, que l’on doit à Didier Vinson, s’est focalisé sur l’année 1946, année charnière pour Boris Vian qui, tout en exerçant son métier d’ingénieur, écrivit en quelques mois L’Écume des jours, J’irai cracher sur vos tombes etL’Automne à Pékin, tout en consacrant la plupart de ses soirées au jazz.

Le pivot, un peu simpliste, du film, réside dans le fait que l’échec de L’Écume des jours au prix de la Pléiade, décerné par Gallimard à un auteur «maison», marqua pour Boris Vian le début de la fin de sa carrière d’écrivain. On assiste dès lors à une lente descente aux enfers artistique et personnelle.

Le paradoxe de ce V comme Vian, c’est qu’il oscille entre une extrême simplification des situations et des personnages (chez Gallimard, on est vieux, les cheveux sont blancs, et on est souvent agacé par la jeunesse et la fougue des jeunes auteurs, représentés par le seule Boris Vian ; la guerre se résume à un simple échange œufs contre tickets de rationnement…), et une ultra-précision qui perdra les moins vianistes des téléspectateurs (L’affaire Vernon Sullivan est traitée de manière peu compréhensible, les liens entre Boris Vian et le Collège de ‘Pataphysique sont pour le moins énigmatiques…).

Le montage également n’est pas très heureux. Commencer par la fin, relativement à la vie de Vian, il n’y a rien là d’original mais pourquoi pas. Sauf que l’on se perd très rapidement dans la chronologie, et les délires de Boris Vian sur son lit d’hôpital, s’ils prêtent parfois à sourire (l’apparition des deux pontes de chez Gallimard, Arland et Paulan, déguisés comme leurs personnages de L’Automne à Pékin), amènent à une série de scènes inutiles et souvent de mauvais goût (Jean Paulan fantasmé en chirurgien boucher; l’infirmier noir, devenu Vernon Sullivan, qui séduit sa première épouse Michelle).

Autre maladresse dans la réalisation: Philippe Le Guay teste plusieurs genres cinématographiques, sans ne jamais en choisir aucun. On assiste tour à tour à quelques scènes d’animation inutiles, de fausses images d’archives qui se mêlent aux vraies (la découverte du Tabou, par Boris et Michelle Vian comme chacun sait…), et des séquences oniriques mal amenées.

Enfin, à observer les dialogues entre les protagonistes, le téléspectateur éprouve quelques difficultés à se transporter dans le Paris des années 1940: le langage est simplifié, le tutoiement souvent de mise, et il faut revoir cette scène où Vian attrape Sartre et Queneau par l’épaule pour les faire rentrer dans son appartement!

Quelques notes positives toutefois: le jeu subtil des protagonistes (Laurent Lucas incarne avec justesse un Boris Vian malade et désespéré; Julie Gayet et Anne-Lena Strasse campent respectivement et talentueusement Michelle et Ursula, et Arnaud Simon interprète un Major plus vrai que nature), la belle reconstitution des décors majeurs (le Tabou, les Trois Baudets, l’appartement du Faubourg Poissonnière et celui la Cité Véron, tourné sur place), et la jolie et discrète musique de Pierre Bertrand.

Pari raté donc, pour cette première adaptation de la vie de Boris Vian. On attend la prochaine…

 

Christelle Gonzalo

© Jazz Hot n°655, printemps 2011