Err

pubentetesite.jpg

Jazz Records (les chroniques de l'année en cours)

Jazz Records (recherche alphabétique)
Jazz Records (recherche chronologique)
Jazz Records (Hot Five: la sélection de la rédaction)

Jazz Stage (les comptes rendus clubs, concerts, festivals de l'année en cours)



JAZZ RECORDS
• Chroniques de disques en cours •

Ces chroniques de disques sont parues exclusivement sur internet de 2010 (n°651) à aujourd’hui. Elles sont en libre accès.
4 choix possibles: Chroniques en cours (2022), Jazz Records/alphabétique (2010 à 2022 sur internet), Jazz Records/chronologiques (2010 à 2022 sur internet), Hot Five de 2021 et 2022.
En cliquant sur le nom du musicien leader dans le programme des chroniques proposées, on accède directement à la chronique.
Toutes les autres chroniques sont parues dans les éditions papier de 1935 (n°1) à février 2013 (n°662). 
On peut les lire dans les éditions papier disponibles à la vente depuis 1935 dans notre boutique.
A propos des distinctions, elle ne résument que la chronique, pour sacrifier à la tradition déjà ancienne des notations et à la mauvaise habitude moderne d'aller vite. Nous pouvons résumer l'esprit de ces niveaux d'appréciation par un raccourci qualitatif (Indispensables=enregistrement de référence, historique; Sélection=excellent; Découverte= excellent par un(e) artiste pas très connu(e) jusque-là; Curiosité=bon, à écouter; Sans distinction=pas essentiel pour le jazz selon nous). Cela dit, rien ne remplace la lecture de chroniques nuancées et détaillées. C'est dans ces chroniques de disques, quand elles sont sincères, c'est le cas pour Jazz Hot, que les amateurs ont toujours enrichi leur savoir.





Au programme des chroniques
2022 >
A Wawau Adler Monty Alexander Louis Armstrong (At the Crescendo 1955) Louis Armstrong (and the Dukes of Dixieland) Buddy Arnold B Chet Baker/Wolfgang Lackerschmid Richard Baratta Heinie Beau Milt Bernhart Seamus Blake/Chris Cheek Michel Bonnet/La Suite Wilson Didier Burgaud/Simon Teboul C Gwen Cahue Calle Loíza Jazz Project Helen Carr Lodi Carr Chris Cheek/Seamus Blake Evan Christopher Emmet Cohen D Maxwell Davis Santi Debriano Olivier Defays/Swingin' Affair Leon Lee Dorsey EOrrin Evans F Ricky Ford Jean-Baptiste Franc Jean-Baptiste Franc/Melissa Lesnie Claudine François/Dan Rose G Kenny Garrett Herb Geller/Roberto Magris Stan Getz/Astrud Gilberto David Gilmore Lex Golden Jimmy Greene H Eddie Harris Louis HayesIan Hendrickson-Smith Vincent Herring Fred Hersch JWillie Jones III KBob Keene Hilary Kole L La Suite Wilson/Michel Bonnet Wolfgang Lackerschmid/Chet Baker Melissa Lesnie/Jean-Baptiste Franc David Liebman M Roberto Magris: Match PointRoberto Magris: Duo & Trio Roberto Magris/Herb Geller Branford Marsalis Mark Masters Christian McBride Norma Mendoza Hendrik Meurkens Claire Michael Charles Mingus Bob Mintzer/WDR Big Band/Yellowjackets/WDR Big Band Tete Montoliu/Jerome Richardson Terry Morel Moustache N Clovis Nicolas P Herb Pilhofer John Plonsky Vito Price Q Alvin Queen R Jerome Richardson/Tete Montoliu Dan Rose/Claudine François SChristian Sands Swingin' Affair/Olivier Defays T Simon Teboul/Didier Burgaud Ignasi Terraza Andreas Toftemark V Sarah Vaughan Frédéric Viale Tommy Vig W WDR Big Band/Bob Mintzer/WDR Big Band/Yellowjackets Y Yellowjackets/WDR Big Band/Bob Mintzer/WDR Big Band



2021 >
B Peter Bernstein Pat Bianchi Ran Blake/Christine Correa Art Blakey Alan Broadbent/Georgia Mancio Keith Brown Dave Brubeck C Alexandre Cavaliere Joe Chambers Brian Charette Pierre Christophe/Hugo Lippi Esaie Cid Glenn Close/Ted Nash George Coleman Chick Corea Christine Correa/Ran Blake D Joey DeFrancesco Dany DorizLeon Lee Dorsey E Vince Ector Jérôme Etcheberry FJoe Farnsworth Diego Figueiredo/Ken Peplowski Funky Ella/Leslie Lewis G Ray Gallon Erroll Garner Jimmy Gourley Randy Greer/Ignasi Terraza HConnie Han Roy Hargrove/Mulgrew Miller Steven Harlos Bruce Harris Michel Hausser Eddie Henderson Eric Hochberg/Roberto MagrisChristopher Hollyday J Mahalia Jackson Jazz Foundation of America Alain Jean-Marie/Carl Schlosser Samara Joy K Helmut Kagerer/Ralph Lalama/Andy McKee/Bernd Reiter Snorre Kirk Kenny Kotwitz L Ralph Lalama/Helmut Kagerer/Andy McKee/Bernd Reiter Jermaine Landsberger/Stochelo Rosenberg Peter Leitch Leslie Lewis/Funky Ella Dave Liebman/The Generations Quartet Kirk Lightsey Hugo Lippi/Pierre Christophe Ira B. Liss Big Band Jazz Machine Charles Lloyd M Doug MacDonald Magnetic Orchestra/Vincent Périer Roberto Magris/The MUH Trio/Roberto Magris & Eric Hochberg Junior Mance Georgia Mancio/Alan Broadbent Delfeayo Marsalis Daniel-John Martin/Romane Charles McPherson Philippe Milanta Mulgrew Miller/Roy Hargrove Wes MontgomeryJason Moran/Archie Shepp N Ted Nash/Glenn Close P Nicki Parrott Ken Peplowski/Diego Figueiredo Vincent Périer/Magnetic Orchestra Ralph Peterson Dino Plasmati/Antonio Tosques Dino Plasmati/The Untouchable Band R Eric Reed Knut Riisnæs Henry Robinett Sonny Rollins Romane/Daniel-John Martin Stochelo Rosenberg/Jermaine Landsberger Mathias RüeggS Archie Shepp/Jason Moran Carl Schlosser/Alain Jean-Marie Jim Snidero Rossano Sportiello T Gregory Tardy Ignasi Terraza/Randy Greer The Cookers The Generations Quartet/Dave Liebman The MUH Trio/Roberto Magris The Untouchable Band/Dino Plasmati Nicholas Thomas Isaiah J. Thompson Antonio Tosques/Dino Plasmati Lennie Tristano W Tim Warfield



Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEddie Harris
Live at Fabrik Hamburg 1988

Blue Bossa, La Carnaval, Freedom Jazz Dance, Ice Cream, Ambidextrous, Vexatious Progressions, Eddie Who?, Get on Down
Eddie Harris (tp, ts, p, voc), Darryl Thompson (g), Ray Peterson (b),
Norman Fearrington (dm)
Enregistré le 24 janvier 1988, Hambourg (Allemagne)
Durée: 47’ 25” + 49’ 34”
Jazzline Classics/Fabrik/NDRkultur 77106 (www.jazzline-leopard.de/Socadisc)


Les lieux du jazz en Allemagne de l’Ouest ont accueilli le meilleur du jazz dans le courant des années 1970-80, et nous avons déjà chroniqué certaines des productions –des nouveautés rafraîchissantes malgré leur âge– de cette mémoire qui par bonheur a été enregistrée. Il faut croire que la ville de Hambourg, un port, était propice au jazz, puisqu’en dehors de la Fabrik, le club qui accueille cet enregistrement, il y avait une autre place forte du jazz, Onkel Pö dont nous vous avons entretenus largement à propos de belles rééditions pour James Booker, Louis Hayes et Junior Cook, Louisiana Red, Woody Shaw, le Timeless All Stars avec Harold Land, Cedar Walton, Curtis Fuller, Bobby Hutcherson, Buster Williams, Billy Higgins… (cf. notre index disques). Ces tournées européennes permettant de découvrir la génération du jazz qui avait été sacrifiée sur l’autel de la consommation de masse à la fin des années 1960, ont également porté ces groupes d’un jazz de culture, fier et puissant de sa mémoire, en France, en Italie, en Belgique et Hollande.
Si ces artistes ont pu enregistrer des disques pour le label du tourneur Wim Wigt, Timeless Records et de quelques autres indépendants, les musiciens ont aujourd’hui disparu pour la plupart, et la mémoire de leurs prestations en live sont plus souvent conservées dans les souvenirs des amateurs survivants et dans les revues de jazz qui ont rendu compte de ces concerts que sur la «cire» des enregistrements. Le son a souvent disparu, et lorsqu’on a la chance, grâce à cette vague de rééditions allemandes, de pouvoir retrouver des enregistrements en live de cette époque, on se rend compte de cette incroyable vie du jazz de ces temps, de l’incroyable niveau artistique, de l’impensable (aujourd’hui) adhésion du public, où des amateurs devenus très professionnels se sont remontés les manches pour transmettre au public leur passion, ce qu’ils avaient reçu de leurs aînés, et ont donné un second souffle au jazz qui avait failli disparaître sous le rouleau compresseur des loisirs de masse après 1965.
Des festivals et des clubs européens, se partageant l’année (de l’automne au printemps pour les clubs, l’été pour les festivals), ont vraiment fait renaître le jazz de ses cendres du début des années 1970 à la fin des années 1990, avant que la musique en ligne et la nouvelle économie de bourrage de crâne par écran n’assassine au
XXIe siècle, le siècle du chaos, la production discographique indépendante de jazz et que la consommation de masse alliée à la politique de subventions ne vident le jazz des places qui portent son étiquette au profit d’une «offre» commerciale, ludique, complaisante et d’animation des foules. L’opération «covid pour tous», à caractère nazie, a fini le travail de négation d’une culture qui avait traversé un siècle de tempêtes grâce à son indépendance, par la force de conviction de ses artistes née d’une histoire d’esclavage sublimée, et par celle de ses amateurs qui ont essayé de la faire survivre.
Ce double disque d’un Eddie Harris, parfaite synthèse de la musique afro-américaine qui a illuminé la planète, populaire et aimée des publics, témoigne de ce temps, où l’art était encore un peu indépendant, et pouvait réunir joyeusement mais sans complaisance des amateurs du monde entier, en Europe et ailleurs. Il y a chez lui le magnifique son de saxophone, le jazz, le swing, les racines, le blues, le rhythm and blues, le funk, le caractère hot de l’expression, de la danse, et le plaisir de partager, toujours depuis ses enregistrements avec Les McCann à Montreux de la fin des années 1960 qui l’ont rendu si populaire, jusqu’à ces tournées à Hambourg, heureusement immortalisées ici ou à Berlin au Jazz Club Quasimodo, la même année (Timeless 289). Eddie Harris, c’est la grande histoire d’un artiste populaire qui a ses lettres de noblesse sur le mythique label Atlantic aux côtés de Ray Charles et d’autres, qui n’a jamais sacrifié son expression au commerce malgré son succès public, et qui est sans doute aujourd’hui un peu oublié, car il est mort avec le siècle en 1996. L’élite qui détient la mission d’Etat de dire ce qui est mémoire n’aime pas l’expression populaire.
Mais heureusement, le filet laisse parfois s’échapper quelques perles. La Fabrik, qui accueille ce concert, une scierie à l’origine, fut reprise en 1971 pour être convertie en lieu culturel, une utopie de ces temps où la destruction du monde ouvrier, de son esprit, de sa force de résistance, s’est cachée derrière le mirage d’un redéploiement vers la culture. Après un incendie en 1977, le lieu a été repensé en cathédrale culturelle, et s’il a été le lieu d’un bel événement du jazz en 1988 (et certainement d’autres, nous espérons les voir réémerger du néant), on peut s’interroger sur ce qu’il s’y passe de comparable aujourd’hui en 2022: en regardant le programme de cette rentrée 2022 à l’occasion de cette chronique, il ne fait aucun doute que dans trente-cinq ans on n'aura aucune envie parallèle de voir rééditer ce qui s’y tient en 2022.
Cela dit, ne boudons pas cette pêche miraculeuse, avec un Eddie Harris toujours aussi généreux, du classique «Blue Bossa» avec une belle introduction a capella et une citation de John Coltrane, de la joyeuse et iconoclaste «Freedom Jazz Dance», qui évoque Roland Kirk (Eddie Harris joue d’un nombre incalculable d’instruments, parfois ensemble, chante, et quelle voix!), un autre Kirk à l’unisson au clavier et au saxophone, un grand moment de free jazz, toutes portes ouvertes –sans pédanterie: du grand art!–, à l’incantatoire «Eddie Who?», un échange avec le public comme à l’église, une église baptiste bien entendu.
Eddie Harris, un grand bluesman («Get on Down» avec un Darryl Thompson qui remet Jimi Hendrix au centre du village du blues où est sa place), vous entraîne dans les sphères les plus élevées d’un siècle de jazz sans vous écraser de son savoir et de son talent pourtant immense!
Eddie Who?
Si vous voulez la réponse, il suffit d’écouter ces deux heures de vie incandescentes...
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFrédéric Viale
Toots simplement

Bluesette, Scotch in the Rocks, Only Trust Your Heart, The Dragon, Waltz for Sonny*, Cool and Easy*, For My Lady, Toots simplement*, What a Wonderful World, Fundamental Frequency, Skylark, Bluesette (alt. take), Hard to Say Goodbye
Frédéric Viale (melowtone), Andrea Pozza (p), Aldo Zunino (b), Adam Pache (dm) + Emanuele Cisi (ts)*
Enregistré en avril 2021, Turin (Italie)
Durée: 1h 05’ 48’’
Diapason 008 (https://fredericviale.com)


Nous connaissions déjà (un peu) Frédéric Viale, 45 ans, repéré dans de précédentes chroniques (Jazz Hot n°635 et n°684) comme héritier d’une tradition d’accordéonistes imprégnés par le jazz, de Tony Murena, qui enregistra avec Django Reinhardt, au versatile Richard Galliano dont le père, Lucien, fut son professeur (Richard Galliano et Frédéric Viale sont natifs de Cannes). Frédéric Viale nous revient avec un bel hommage au grand Toots Thielemans, dont nous continuons de célébrer le centenaire en cette année 2022. L’originalité de ce tribute est, qu’à cette occasion, l’accordéoniste a troqué son «piano à bretelles» contre un «melowtone», un nouvel instrument au nom ellingtonien conçu en 2020 par Philippe-Anatole Tchumak, alias Anatole Tee, qui le définit comme un «harmonica à clavier expressif» dans les notes du livret. Facteur de pianos et d’accordéons, inconditionnel de Toots Thielemans, Anatole Tee a ainsi donné, au bout de dix années de recherche, naissance à cet hybride entre l’accordéon (pour les touches), le mélodica (pour l’embouchure) et l’harmonica (pour le son). Et il a suffi d’une rencontre entre l’inventeur (de l'Hérault) et le musicien autour de leurs passions communes pour l’accordéon et Toots Thielemans, pour que Frédéric Viale offre au melowtone son baptême de l’air (jazz) avec ce Toots simplement.
Pour ce qui est du disque lui-même, le répertoire choisi est irréprochable: essentiellement des morceaux du Baron, dont l’incontournable «Bluesette», proposé avec deux prises différentes, et quelques-unes des compositions qu’il avait l’habitude de jouer: «Only Trust Your Heart» de Benny Carter, «What a Wonderful World» de Bob Thiele et George David Weiss et «Skylark» d’Hoagy Carmichael. A cela s’ajoute un original fort à propos signé Frédéric Viale, lequel a donné son titre à l’album: «Toots simplement». Aux côtés du leader, on retrouve des fidèles: le Génois Aldo Zunino et l’Australien, romain d’adoption, Adam Pache, ainsi que le Turinois Emanuele Cisi, présent sur trois titres. Tous sont de solides solistes, ayant chacun croisé la route des plus grands, notamment, et c’est un de leurs points communs, celle de Clark Terry. Ce groupe très italien est complété par un autre Génois –d’ailleurs partenaire régulier d’Aldo Zunino– l’excellent Andrea Pozza. La proximité azuréenne de Frédéric Viale explique sans doute cette longue complicité qui se vérifie pour évoquer le Belge le plus remarquable de l’histoire du jazz. Une évocation pleine d’allant, légère et pétillante comme un Prosecco, à contretemps de la pesanteur de l’époque, notamment sur le magnifique thème de Toots, «For My Lady», porté par le swing de la rythmique et le lyrisme d’Andrea Pozza, à l’appui desquels Frédéric Viale déroule une expressivité d’une saisissante profondeur. Effet intéressant du melowtone sur les morceaux lents ou médium comme celui-ci, le phrasé de Frédéric Viale se rapproche de celui de Toots, tandis que sur les morceaux plus rapides, comme «Scotch in the Rocks» la volubilité du jeu d’accordéon ressurgit. Là aussi, le trio Pozza-Zunino-Pache imprime un réjouissant dynamisme. On apprécie également les interventions d’Emanuele Cisi, ténor racé, tout en rondeur et suavité sur «Cool and Easy».
Un disque qui fait du bien et démontre toute la vitalité et la pérennité de la musique du grand Toots, baignée de la chaleur populaire de Django, infusée par le musette de l’immigration italienne en Belgique et en France et célébrée par le jazz d'outre-Atlantique.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueIan Hendrickson-Smith
The Lowdown

The Lowdown, Savin’ Up, 10:30, Nancy (With the Laughing Face), I Should Care, Don’t Explain

Ian Hendrickson-Smith (as), Cory Weeds (ts), Rick Germanson (p), John Webber (b), Joe Farnsworth (dm)

Enregistré le 3 novembre 2019, Englewood Cliffs, NJ

Durée: 42’ 23’’

Cellar Live 110319 (www.cellarlive.com)

 

The Lowdown est le neuvième album du saxophoniste Ian Hendrickson-Smith dont nous avions déjà chroniqué les excellents Live at Smalls de 2008 et de 2014 (un troisième volume a également fait l’objet d’une captation en 2017). Il s’agit cette fois d’un disque réalisé en studio et pas n’importe lequel puisque l’enregistrement a eu lieu dans le mythique Van Gelder Studio. Ce disque marque vingt ans d’amitié entre l’alto, new-yorkais d’adoption depuis trente ans, Ian Hendrickson-Smith, et le ténor canadien Cory Weeds, pour un duo de sax qui met en avant deux belles sonorités sur cet instrument. Cory Weeds a eu par le passé l’occasion d’inviter son camarade dans son club de Vancouver, The Cellar (2000-2014) et l’accueille depuis plusieurs années sur son label Cellar Live dont nous soulignons, au fil des chroniques, la qualité des productions. Au piano, on retrouve un de ces (encore) jeunes passeurs de la tradition jazzique, Rick Germanson, né comme ses deux partenaires au début des années 1970, et dont les états de service parlent d’eux-mêmes: des collaborations suivies avec Louis Hayes, Pat Martino, Russell Malone et une cinquantaine d’albums en sideman avec Wayne Escoffery, Jeremy Pelt, Charles Davis ou encore Neal Smith. Le quintet est complété par deux «aînés» (de la décennie précédente), deux piliers des sections rythmiques, John Webber et Joe Farnsworth, longtemps associés à Harold Mabern, Eric Alexander et George Coleman, parmi d’autres jazz masters.

Ce line-up des plus solides nous propose un opus dense qui s’ouvre sur trois bonnes compositions du leader à commencer par «The Lowdown», inspirée par la disparition tragique du batteur Lawrence Leathers, dit «Lo», assassiné en juin 2019  auquel l’ensemble du disque est dédié («lowdown» signifie «vérité» et «low-down» criminel). Cette complainte, pleine de swing et d’énergie, est en quelque sorte une transposition dans l'esprit bop, des second lines funéraires de New Orleans dont Ian Hendrickson-Smith est originaire. «Savin’ Up» donne l’occasion, après l’exposé du thème par le leader et un premier solo, d’apprécier la finesse de la section rythmique avec une savoureuse intervention du pianiste au jeu percussif, de même que sur le très dynamique «10:30», introduit par Joe Farnsworth, auteur d'un bon chorus. Le batteur insuffle de la nervosité au duo de saxophonistes. «Nancy (With the Laughing Face)» est joué dans un tempo plus rapide qu’à l’accoutumée maintient le dynamisme rythmique de l’album. Pour «I Should Care», Ian Hendrickson-Smith a emprunté les arrangements à David Hazeltine. Le disque se clôt en douceur avec un superbe «Don’t Explain», en écho à la mélancolie exprimée dans le morceau d’ouverture. Ian Hendrickson-Smith et Cory Weeds y sont remarquables.

Encore un album réussi en mémoire du regretté Lawrence Leathers, dont la mort prématurée a profondément marqué la communauté des musiciens new-yorkais (voir également l'hommage rendu par Orrin Evans sur un disque aussi enregistré à l'automne 2019).
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWillie Jones III
Fallen Heroes

Something for Ndugu, Fallen Hero, CTA, Trust, Truthful Blues, Annika's Lullaby, To Wisdom the Prize, I've Just Seen Her, Jackin' for Change
Willie Jones III (dm), Justin Robinson (as) 3,4,5,7, 9, Sherman Irby (as) 2,3, 6, Steve Davis (tb), George Cables (p) 2,3,5,6,7, Isaiah J. Thompson (p) 4,8,9, Gerald Cannon (b), Renee Neufville (voc) 4
Enregistré les 21 janvier et 29 août 2020, Englewood Cliffs, New Jersey
Durée: 49’ 37”
WJ3 1027 (www.wj3records.com)


L’excellent batteur Willie Jones III (Jazz Hot n°669 et n°624), producteur pour le label qu’il a créé WJ3 sur lequel paraissent de belles découvertes, comme récemment Isaiah J. Thompson qui est présent sur quelques titres ici, propose avec Fallen Heroesce qui pourrait être son huitième enregistrement en leader. Comme les batteurs en général, il a déjà une solide et longue carrière de sideman, et il a ainsi côtoyé depuis le début des années 1990 le meilleur du jazz, des légendes disparues comme Hank Jones, Horace Silver, Phil Woods, Cedar Walton ou des artistes contemporains de haut niveau comme Eric Reed, Cyrus Chestnut, Steve Turre. Il nous propose ici un disque d’hommages à certains des disparus de la période récente avec qui il a joué ou qui ont contribué à son art. Le premier titre, un solo de batterie, est ainsi dédié à Leon Ndugu Chancler (1952-2018), batteur qui a eu une brillante carrière dans le jazz et pas seulement, qui a enregistré avec Miles Davis, Herbie Hancock, George Benson, John Lee Hooker, mais aussi avec les stars de la variété internationale comme Lionel Richie et Michael Jackson.
Les autres dédicataires de cet enregistrement sont les regrettés Roy Hargrove, Larry Willis, Jimmy Heath, Jeff Clayton, autant d’artistes de haut niveau qu’il a côtoyés, accompagnés, et qui ont enrichi son univers.
Au niveau du répertoire, il y a quatre originaux de Willie Jones III, trois compositions de Larry Willis, une de Roy Hargrove, le célèbre «CTA» de Jimmy Heath, plus une composition de Jeremy Pelt, présent sur cet enregistrement, et un standard de Charles Strauss.
Pour ce disque émouvant mais aussi très dynamique, il a fait appel à de bons accompagnateurs, que ce soit la section rythmique avec l’indispensable George Cables ou en alternance l’incroyable Isaiah J. Thompson au  piano, et Gerald Cannon à la basse, avec les cuivres de Jeremy Pelt (Louis Hayes, Gerald Wilson, Wayne Shorter, Al Foster, Vincent Herring…), Justin Robinson, Sherman Irby (Marcus Roberts, Betty Carter, Roy Hargrove, Elvin Jones, McCoy Tyner, Wynton Marsalis), Steve Davis (Jazz Hot n°604). Renee Neufville, au chant sur un thème, vient compléter cette excellente formation.
Maureen Sickler est, comme souvent pour ce label, responsable de l’enregistrement et du mixage dans le cadre du célèbre studio du regretté Rudy Van Gelder. On est donc dans l’excellence à tous les niveaux pour cet artiste, l’un des plus grands batteurs de jazz de sa génération. La finesse de son jeu («Trust»), sa musicalité, son drive, son énergie et sa capacité à construire des chorus sans remplissage ou démonstration, comme cette introduction pour Ndugu, en font l’un des batteurs essentiels de l’avenir du jazz.
Dans un répertoire où originaux et reprises se partagent, le blues reste omniprésent dans l’expression, dans la forme ou l’esprit. Jeremy Pelt et Steve Davis viennent renforcer cet attachement au jazz de culture; et que dire des deux pianistes d’exception l’ancien, George Cables, toujours aussi magnifique («Truthful Blues») et le jeune Isaiah J. Thompson, toujours aussi étonnant de maturité sur tempo lent («I've Just Seen Her») avec Jeremy Pelt, ou rapide («Jackin' for Changes») en digne descendant de McCoy Tyner aux côtés des dynamiques Sherman Irby et Jeremy Pelt qui échangent de bons chorus, avec le drive de Mr. Willie Jones III et l’excellent Gerald Cannon.Cet opus, comme la plupart de ce que nous recevons, est daté d’avant ou du début du covid, et cela s’entend. On souhaite, pour le jazz, que Willie Jones III continue dans cet esprit, comme artiste et producteur. Il est déjà l’un de ceux qui lui permettront peut-être de retrouver ses vertus créatives, en restant ancré sur ses racines et ses valeurs humaines, car dans ce rôle d’artiste-producteur, il peut fédérer les nouveaux talents avec sa sûreté de discernement et le doigté de son accompagnement, le jeune pianiste ici en témoigne.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueOrrin Evans and The Captain Black Big Band
The Intangible Between

Proclaim Liberty, This Little Light of Mine, A Time for Love, That Too, Off Minor, Into Dawn, Tough Love, I’m So Glad I Got to Know You
Orrin Evans (p, voc), Josh Lawrence (tp), Thomas Marriott (tp), Sean Jones (tp, flh), 
David Gibson (tb), Reggie Watkins (tb, kb), Stafford Hunter (tb), Todd Bashore (as, fl), Caleb Wheeler Curtis (as), Immanuel Wilkins (as, ss), Troy Roberts (ts), Stacy Dillard (ts, ss), Joseph Block (kb), Luques Curtis, Eric Revis, Dylan Reis (b), Anwar Marshall, Jason Brown, Mark Whitfield, Jr. (dm), The Village (voc)
Enregistré le 1er octobre 2019, New York, NY
Durée: 1h 04’ 55’’

Smoke Sessions Records 2003 (smokesessionsrecords.com/uvmdistribution.com)


L’œuvre du pianiste Orrin Evans s’inscrit dans la grande tradition des pianistes qui cultivent une certaine forme d’originalité dans leur approche libre de l’instrument tout en prolongeant un classicisme post-bop issu d’Andrew Hill, Jaki Byard voire McCoy Tyner. Ancien élève de Kenny Barron, sa vision globale du piano et du jazz en général, tout en privilégiant l’esprit d’ouverture, a servi de passerelle à une nouvelle génération de musiciens. Les lecteurs de Jazz Hot (n°673, 2015) ont découvert le pianiste à travers une belle rencontre où il évoquait sa relation particulière avec les musiciens de Philadelphie et son rôle de leader dans les diverses formules qu’il affectionne du trio au big band. Originaire de la petite ville de Trenton, NJ, comme le saxophoniste Richie Cole, il est devenu à 47 ans, l’un des musiciens les plus intéressants de New York. C’est le quatrième album de son Captain Black Big Band et, là encore, on reste séduit par cette volonté de rapprocher les générations et les idiomes dans un jazz contemporain toujours aussi exigeant, s’éloignant de certaines facilités. Son big band est une famille musicale qu’il nomme «The Village» et qui fonctionne aussi légèrement qu'un quintet, dans une filiation post-bop souvent modale, à la frontière de formes plus libres, où la forte personnalité du pianiste apporte un équilibre. La formation repose sur une base de musiciens qui sont des fidèles de la scène de Philadelphie et parfois au-delà, avec lesquels Orrin Evans a collaboré dans divers contextes, tels les trompettistes Sean Jones et Josh Lawrence, les contrebassistes Luques Curtis et Eric Revis ou les trombonistes David Gibson et Reggie Watkins.
Dans ce nouvel opus, on est souvent plus proche par l'esprit d’un nonet ou tentet, à l’exception d’une audacieuse version d’«Off Minor» en grande formation avec quatre contrebassistes et deux batteurs. Le premier thème, «Proclain Liberty», est plein d’ironie sur la situation politique américaine, d’où les citations de «Star-Spangled Banner»et de «O Christmas Tree». D’emblée, Orrin Evans affirme sa maturité, puisant surtout chez McCoy Tyner cette puissance et ce jeu en accords, doublé d’une sonorité brillante et d’une inventivité rythmique dans le style d'Ahmad Jamal. «This Little Light of Mine», arrangé par le leader, est un savoureux gospel où le ténor coltranien de Troy Roberts (un fidèle aussi du regretté Joey DeFrancesco) est mis en valeur, tout comme le superbe solo de Sean Jones au bugle sur le classique «A Time for Love», mêlant technique et musicalité. La composition originale d’Orrin Evans «That Too», d’une rare complexité rythmique, débute par un chorus incisif de Stafford Hunter (tb), plein d’autorité, puissant et expressif, qui laisse place au duo alto-soprano de Todd Bashore et Immanuel Wilkins. La forme d’«Off Minor»est l’un des grands moments du disque, le Fender Rhodes de Joseph Block donnant des couleurs en contre-chant au piano d’Orrin Evans qui martèle les touches débordant de dissonances et de cascades de notes dans un torrent de liberté.
Orrin Evans rend aussi un bel hommage au regretté Roy Hargrove à travers sa composition «Into Dawn» dont le swing permanent laisse place à l’aventureux «Tough Love» d’Andrew Hill où le leader déclame un poème de son frère évoquant la/(l’im)possibilité d’entrer dans le cercle vertueux de l’amour dans un contexte soumis aux affres de la société contemporaine. L’album se clôt sur un autre tribute dédié au batteur Lawrence Lo Leathers parti également trop tôt: «I’m So Glad I Got to Know You». Un album à retenir dans la discographie de ce pianiste passionnant tant dans son rôle d’arrangeur que de compositeur et soliste de premier plan.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2022

Roberto Magris
Duo & Trio: Featuring Mark Colby

Cool World!, Bellarosa, Some Other Time, Melody For "C”, Papa’s Got a Brand New Rag, Cherokee, Old Folks, Samba Rasta, In the Springtime of My Soul, A Rhyme For Angela, Blues For Herbie "G”

Roberto Magris (p), Mark Colby (ts, ss) 1, 3, 5, 7, 9, 11, Elisa Pruett (b), Brian Steever (dm) 2, 4, 6, 8, 10, Pablo Sanhueza (perc) 4, 8

Enregistré les 2 novembre 2012 (2, 4, 6, 8, 10, ), Lenexa, KS, et le 7 novembre 2019 (1, 3, 5, 7, 9, 11), Chicago, IL

Durée: 1h 05’ 27”

JMood 022 (www.jmoodrecords.com)

 

On connaît bien Roberto Magris pour la densité et la qualité de sa production phonographique depuis plus de trente ans, notamment, dans les années 2000-2010, au sein du label JMood de Kansas City dirigé par Paul Collins. Sa récente interview dans Jazz Hot en 2021 a confirmé la complexité et la sensibilité d’un globe-trotter qui a découvert le jazz avec une curiosité rafraîchissante, de l’Europe centrale avant la disparition du rideau de fer jusqu’aux Etats-Unis, dans la plupart de ses régions.

Son jazz, post coltranien ou post bop selon les moments, est le fruit d’une culture savante, mélangeant la tradition et l’originalité, réunissant les standards, les compositions du jazz et ses originaux, sans ostentation, dans l’esprit jazz le plus intègre, avec une volonté de recherche et une filiation par l’esprit avec McCoy Tyner. Ses inspirations sont les grands artistes du jazz comme ici Elmo Hope, Sonny Clark, Andrew Hill, et la volonté d’enrichir une tradition toujours présente (Noble, Weill, Bernstein). Il a partout, dans un long parcours, fédéré des artistes autour de son œuvre, signe d’une personnalité affirmée, et il a réuni des ensembles de qualité pour ses projets, avec quelques fidèles comme ici les excellent(e)s Elisa Pruett (b), Brian Steever (dm). Il a fait de belles rencontres comme par le passé Idris Muhammad, Al Tootie Heath, Herb Geller, et ici le regretté Mark Colby.

Le saxophoniste, Mark Colby, sous-estimé comme beaucoup dans cette musique, est pourtant né à Brooklyn, au cœur du jazz, le 18 mars 1949 (son père a joué avec Benny Goodman), et il a côtoyé Gerry Mulligan, Ramsey Lewis, Chuck Mangione, Maynard Ferguson, Dr. John, Wilson Pickett, Phil Woods, etc., sans parler de nombreuses collaborations hors jazz dans la grande variété américaine. Mark Colby, disparu le 31 août 2020 à Elmurst, Illinois, des suites d’un cancer, a été aussi un enseignant de renom, dernièrement à Chicago, à la DePaul University, où il s’était installé, puis au Elmhurst College. Son premier enregistrement en leader a été réalisé en 1977 (Serpentine Fire, CBS) et son dernier, autoproduit en 2016 (All or Nothing at All). On se souvient d’un hommage à Stan Getz en 2005 qui donne l’esprit de son jeu, un beau son de ténor dans la tradition, avec ce qu’il faut de poésie pour mettre en valeur le répertoire choisi avec Roberto Magris.

Cet enregistrement de 2019, en duo avec Roberto pour 6 des 11 thèmes de cet album, est son dernier. Il met justement en relief les belles qualités d’improvisation et de son grâce aussi à la complicité d’un pianiste, tout aussi attentif à la beauté de la musique, qui établit un magnifique contrepoint. Le thème en ouverture, «Cool World!», de la plume du leader comme le pourtant classique «Papa’s Got a Brand New Rag», est une merveille, très émouvant, à l’instar des suivants comme «Some Other Time» de Leonard Bernstein, «Old Folks» de Mort Shuman. «In the Springtime of My Soul» est l’occasion d’écouter Mark au soprano, dans une belle atmosphère conçue et mise en ouvre par Roberto Magris.

Pour compléter ce disque qui a sans doute été écourté en raison du covid puis des problèmes de santé de Mark Colby, Roberto Magris et Paul Collins ont eu l’intelligence d’intercaler entre les 6 prises avec Mark Colby, 5 prises en trio ou quartet réalisées en 2012. Le second thème en trio est la belle composition d’Elmo Hope, «Bellarosa», brillamment mise en valeur par un Roberto qui évoque, pour nous, Jaki Byard, avec ses enchaînements de cascades de notes, comme il le fait sur «Papa’s Got a Brand New Rag», sans perdre la moëlle de la musique du compositeur. Elisa Pruett est une pétillante bassiste («A Rhyme for Angela») et apporte comme Brian Steever, sa fidèle contribution à la musique du leader. Il y a encore ce «Cherokee» pris sur tempo medium-lent où le pianiste met en avant l'aspect harmonique alors que l'aspect rythmique et le tempo rapide sont en général privilégiés.

Cette partie du disque tisse une trame cohérente sur le plan de l’esprit qui alterne avec bonheur en regard des thèmes en duo piano-saxophone. Elle nous conduit, par un beau «A Rhyme for Angela» de Kurt Weill, vers le dernier thème en duo avec Mark Colby «Blues for Herbie G», on suppose Herb Geller, autre partenaire de Roberto Magris, disparu en 2013. Une conclusion de haute volée qui place cet enregistrement sous le signe d’une émotion fondée transcendée en musique.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueIgnasi Terraza
Intimate Conversations With Andrea Motis, Scott Hamilton & Antonio Serrano

Pick Yourself Up (SH), Que reste-t-il de nos Amours? (AM), Confirmation (AS), O Meu Amor (AM), An Emotional Dance (AS), Shiny Stockings (AM), You Call It Madness (SH), Cristina (AM), People (SH), Luiza (AM), Bye Bye Blackbird (AS), Temps de Canvis (SH), Alfonsina y el Mar (AS), My Crazy Rhythm (AM)

Ignasi Terraza (p), Scott Hamilton (ts), Andrea Motis (tp, voc, ss, perc), Antonio Serrano (harm)

Enregistré les 27 juillet 2019, 10 janvier 2020 et 23 janvier 2020, Barcelone

Durée: 1h 03’ 15”

Swit Records 33 (www.switrecords.com)

 

Un disque d’Ignasi Terraza, c’est le bonheur assuré! Une joie de vivre et une spontanéité qui lui viennent peut être du fait que sa perception de la réalité n’est pas ordinaire, et qu’il a trouvé dans cette musique, le jazz, ce monde parfait qu’on a du mal à isoler avec notre regard. Croiser Ignasi, sentir sa poignée de main, entendre sa musique, tout concourt à vous mettre dans de bonnes dispositions d’esprit, à mieux comprendre le monde d’émotion qu’il construit avec son œuvre. Il est heureux de jouer, de vivre, et il le fait sentir avec un naturel porté par une imagination débordante, sans maniérisme, et par un abord de la musique particulier. La mélodie et la communication avec l’autre, les autres, sont chez lui un absolu, un don, comme en témoigne une nouvelle fois ce bel opus, parfois joyeux, toujours émouvant, où il dialogue tour à tour avec trois artistes qui possèdent également cette énergie positive et ces qualités de sensibilité.
U
ne personnification du beau son, Scott Hamilton, dans le registre des standards jazz réinventés comme le pétillant «Pick Yourself Up», les langoureux «You Call It Madness», «People», où le ténor allie le son feutré inspiré de Ben Webster, et le phrasé de Lester Young, un héritage aussi de Stan Getz, en fait à la manière de Scott Hamilton car sa synthèse est parfaite et originale, l’un des plus beaux sons du ténor de notre temps, et du jazz plus largement.

L’original et talentueux harmoniciste Antonio Serrano, lyrique parmi les lyriques, est une belle découverte pour nous: original par le son et par une technique hors norme, il n’en est pas moins expressif, mélodique et marie avec sensibilité son discours avec le pianiste pour de magnifiques versions de «Confirmation» de Charlie Parker, d’un standard «Bye Bye Blackbird» joyeux, et de l’émouvant «Alfonsina y el Mar», du pianiste Ariel Ramirez, qui déroule la nostalgie de l’Argentine au même titre que «An Emotional Dance», un original d’Ignasi Terraza, qui évoque la culture d’Europe du Nord de ce bel instrument porteur de tant d’humanité, surtout joué par un artiste comme Antonio Serrano.

Enfin, la chaleureuse Andrea Motis, musicienne jusqu’au bout des ongles, sur plusieurs instruments (tp, ss, perc) dont une voix, elle aussi naturelle, sur tous les registres, que ce soit le rêve brésilien («O Meu Amor», «Luiza»), les traditionnels du jazz revisités ou réinventés, «My Crazy Rhythm», un original d’Ignasi, le beau «Cristina», dédicacé à sa fille, chanté en catalan où Andrea conclut au saxophone, «Shiny Stockings» de Frank Foster ou l’immortel «Que reste-t-il de nos amours?» de Charles Trenet. Sa présence instrumentale à la trompette, aux percussions (pandeiro) est aussi naturelle que sa voix, comme sur l’introduction de «O Meu Amor» (voix-percussions, avant une entrée aérienne d’Ignasi): un vrai plaisir qui confirme une belle personnalité parfaitement en phase avec Ignasi.

Ces artistes cultivent l’amour de la mélodie, le plaisir de jouer avec Ignasi Terraza, un poète dans l’âme, généreux par son sens du partage avec son public, par un souci de perfection et pourtant une ouverture, une volonté de faire plaisir sans système, sans complaisance, sans fausses barrières. Il est partout lui-même, lumineux comme son sourire. On évoque régulièrement Ignasi dans le cadre des chroniques, et nous vous avons déjà décrit un art du piano entre classicisme et modernité, un swing et une écoute de ses compagnons malgré un style qui prend beaucoup de place sur le plan sonore. Il est capable de faire appel à ses réminiscences classiques comme dans ses introductions («Luiza») ou dans sa belle version de «Que reste-t-il de nos amours?», de swinguer comme un fou («My Crazy Rhythm») ou avec émotion et élégance avec Scott Hamilton, Antonio Serrano et Andrea Motis. Ignasi remplit l’espace avec tout son cœur et pourtant sans jamais étouffer ses compagnons auxquels il réserve le meilleur, sa qualité d’écoute, son tact et son enthousiasme, ses embellissements. Du grand art dans ce registre du dialogue musical qui fait référence à l’esprit du jazz même quand le répertoire s’en éloigne.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueVincent Herring
Preaching to the Choir

Dudli's Dilemma, Old Devil Moon, Ojos De Rojo, Hello, Fried Pies, Minor Swing, In a Sentimental Mood, Preaching to the Choir, Granted
Vincent Herring (as), Cyrus Chestnut, Yasuhi Nakamura (b), Johnathan Blake (dm)
Enregistré les 20-21 novembre 2020, New York, NY
Durée: 1h 05’ 52”
Smoke Sessions Records 2101 (smokesessionsrecords.com/uvmdistribution.com)


Les publications de ce label, qui adosse ses productions à son activité en club à New York, sont toujours de haute qualité, et à la hauteur d’une programmation essentiellement tournée vers ce que nous appelons dans Jazz Hot «le jazz de culture». Ici, entre deux épisodes du covid, en août et novembre 2020, on retrouve un all stars autour du leader réunissant deux générations, les déjà anciens Vincent Herring (1964) et Cyrus Chestnut (1963), proches de la soixantaine, et les confirmés Yasuhi Nakamura (Tokyo, 1982) et Johnathan Blake (1976), la quarantaine, et qui donc n’en sont plus à leurs débuts. La conséquence logique en est une musique aboutie et sûre d’elle-même, avec des artistes qui confirment leur personnalité en pensant d’abord à la perfection de leur expression, d’autant qu’il s’agit de reprendre le flambeau du jazz après cet épisode surréaliste qui a vu la culture, dont le jazz, totalement disparaître sur ordre et grâce à la manipulation de la peur, une réalité que décrit bien Vincent Herring, avec ses mots, dans le livret.
Le leader ne s’y trompe pas en effet qui inaugure les liner notes de Shaun Brady par cette formule volontariste: «Nous devons avoir espoir pour le futur. (…) Je suis reconnaissant d’être ici, reconnaissant de sortir un nouveau disque et reconnaissant d’avoir la chance de m’exprimer musicalement», et il ajoute dans l’interview réalisée par Ted Panken qui accompagne le bon livret: «En effet, je savais qu’il pouvait s’agir de mon dernier disque. Je ne le disais pas aux autres, mais cette pensée était constamment dans mon esprit».
Il a choisi pour cette renaissance provisoire, qui n’a été dans les faits qu’une bouffée d’oxygène entre deux trous noirs culturels, un message jazz assez direct, une sorte de prière-sermon d’optimisme et d’espoir, et pour cela d’être entouré du splendide Cyrus Chestnut, d’une rythmique de qualité, avec l’exceptionnel Johnathan Blake, une des grandes valeurs de la batterie, qui fut l’élève par le passé de Vincent. Si on ajoute que Vincent Herring, qui faisait déjà la couverture des 65 ans de Jazz Hot pour le n°568, est un sérieux saxophoniste alto, qui évoque quelque peu dans ce preach un spécialiste du moaning, le ténor Booker Ervin (en moins accentué) par sa manière de traîner sur la note, incantation autant que lamentation, on comprend que cette œuvre mérite une écoute attentive. On évoquait le jazz de culture, et on retrouve en effet le swing, le blues, la musique religieuse, l’expressivité, en un mot les caractéristiques natives du jazz réunies dans cette belle heure, avec, malgré les masques qui semblent avoir été de rigueur (les photos sur le livret), une belle énergie («Fried Pies»…), ce qui est en soi une performance: essayez de vous exprimer avec un masque, a fortiori quand il s’agit de faire de l’art… Il faut, plus que de la concentration, une capacité peu ordinaire d’abstraction du réel. Heureusement, le saxophoniste n’est pas masqué.
Pour ce retour momentané à la vie, le répertoire a choisi une forme de sécurité; il est constitué de compositions de Vincent Herring (l’inaugurale, presque joyeuse, dédiée à Joris Dudli, la seconde qui est le morceau-titre de cet album, un preach avec le call-response du leader et de Cyrus Chestnut, et un côté incantatoire dans la voix de Vincent Herring, plutôt volontariste); de Cedar Walton (un classique «Ojos de Rojo» très enlevé où Johnathan Blake fait admirer son drive); de Wes Montgomery (le hot«Fried Pies» très énergétique);de  Duke Ellington (un intense «In a Sentimental Mood»); de Joe Henderson («Granted» sur tempo rapide avec un brillant chorus de Cyrus Chestnut); de Cyrus Chestnut, le pétillant «Minor Swing» sans rapport avec Django.
Trois standards complètent l’enregistrement, dont l’immortel «Old Devil Moon» gravé par Sonny Rollins au Village Vanguard en 1957, où le leader fait parler en 2020 le blues dans un moodplutôt nostalgique, loin de l’effervescence créatrice d’alors. Les deux standards de Lionel Richie et Stevie Wonder respectent l’esprit «variété» des auteurs, tout en jouant sur l’inventivité de ce beau quartet.
Dans cet environnement balisé, autant sur le plan des artistes que du répertoire, le message passe parfaitement, avec quatre artistes conscients brutalement d’une urgence de s’exprimer dans un monde qui ne sera plus jamais «comme avant», même si «avant» était loin d’être parfait: la liberté d’expression a d’autant plus de valeur qu’on en est privée plus ou moins totalement.
La seule interrogation que laisse ce disque, réussi sur le plan artistique, est d’ordre philosophique: l’espoir, ce devoir dont parle Vincent Herring, n’est-il que cet opium des peuples par lequel les religions et les pouvoirs illusionnent les peuples après les avoir apeurés?
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Tommy Vig
Tommy Vig 2022: Jazz Jazz

In Memory of Monk*, In Memory of Dizzy*, In Memory of Fats Waller*+, In Memory of Beethoven I*, In Memory of the Hungarian Folk Song*, Puella*°, Cantiuncula*°, Desiderium*°, Cantio*°, Veni*°+, In Memory of Beethoven II°°, Budapest 1956**

Tommy Vig (vib*, dm*°°, p°, kb*, lead**), David Murray (ts)*, Roger Kellaway (p)+, Roger Lee Vig (dm)+, reste du personnel détaillé dans le livret

Dates et lieux d’enregistrements non précisés

Durée: 59’ 06’’

Nemzeti Kulturalis Alap ([email protected])

 

Tommy Vig, «institution jazzistique hongroise à lui tout seul», comme nous le notions dans une précédente chronique, livre ici une sorte de testament musical en proposant une synthèse entre la musique classique européenne et le jazz, ainsi qu'entre le free (ce qu’il appelle la «musique atonale») et la musique de big band. Les cinq premiers morceaux sont des dédicaces. Avec «In Memory of Monk» on retrouve effectivement bien l’esprit du pianiste, notamment dans la longue et dense intervention du leader au vibraphone. Notons d’ailleurs que Tommy Vig joue sur cet album de plusieurs instruments sur la plupart des morceaux, dont un synthétiseur lui permettant d’assurer l’ensemble de la section rythmique (probablement en rerecording). Après le dynamique «In Memory of Dizzy», également bien dans le ton (avec János Hámori à la trompette), «In Memory of Fats Waller», après un démarrage swinguant, dans la lignée des orchestres de Stan Kenton, opère une bifurcation vers le free avec la complicité de Roger Kellaway, de Roger Lee Vig (le fils de Tommy) et de David Murray, invité sur tous les titres, à l’exception du dernier, et qui était déjà présent sur le précédent disque. Pour la première version de «In Memory of Beethoven», le big band reprend, en les déclinant en diverses variations, les premières mesures du thème principal de «L’Hymne à la joie» (qui est aussi l'hymne de l'Union européenne). Une autre façon d’aborder la rencontre entre jazz et classique que les sempiternels essais de jazzification des grands maîtres européens. «In Memory of the Hungarian Folk Song», joliment introduit par un David Murray à fleur de peau, ne perd non plus jamais de vue le jazz, mais étrangement sans référence à la musique tzigane hongroise, qui a pourtant inspiré Franz Liszt et Johannes Brahms, et sans référence à Django Reinhardt, pourtant le seul «Européen» ayant été invité par Duke Ellington aux Etats-Unis. Les cinq morceaux qui suivent, conservent cet équilibre savant entre swing, passages free et motifs classiques, appuyés sur le sens de la mélodie que déploie Tommy Vig dans ses compositions. La deuxième version de «In Memory of Beethoven», incorporant une section de cordes (The Máv Strings), penche d’avantage vers une musique symphonique assez cinématographique (ce qui n’est pas sans rappeler que Tommy Vig travailla plusieurs années pour Hollywood).

Enfin, la dernière pièce, «Budapest 1956», une commande passée à Tommy Vig par l'Etat hongrois, se situe à part du reste de l’album. D’une part, en raison de son format (il s’agit d’une suite de 15’), d’autre part, parce que le big band cède ici la place à un orchestre symphonique (The Máv Orchestra) sous la direction du compositeur. De façon encore plus marquée que sur l’œuvre précédente, le jazz s'efface au profit d'une musique contemporaine au service du récit national hongrois.

rôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMelissa Lesnie / Jean-Baptiste Franc
Starlit Hour

Starlit Hour, Let’s Get Lost, Jim, You’re Driving Me Crazy, Don’t Explain°, Inside This Heart of Mine, You Took Advantage of Me, I Cover the Waterfront,  After You’ve Gone*, Sophisticated Lady°, Standing Still, Anitra’s Dance, Trolley Song, September Song, I Found a New Baby*, Sweet Dreams, Stardust

Melissa Lesnie (voc), Jean-Baptiste Franc (p), Victor Pitoiset (g)*, Serena Manganas, Aramis Monroy (vln)°, Valentin Chiapello (viola)°, Sabine Balasse (cello)°

Enregistré du 9 au 11 décembre 2020, Issy-les-Moulineaux (92)

Durée: 52’ 37’’

Autoproduit (melissalesnie.com)

Melissa Lesnie and Jean-Baptiste Franc
The Wonderful Things to Come

Rainy Afternoon in the Latin Quarter°, The Wonderful Things to Come, Let’s Pick Up Were We Left Off*, Remember When, I Will Always Be There for You, Gabrielle*, It’s a Lovely Lovely Thing, A Grand Way to Live, Not so All Alone, The Leaves Are Turning Brown, Do You Want to Go to France?, I’m Getting Over You*, Painter Song
Melissa Lesnie (voc), Jean-Baptiste Franc (p), William Brunard (b), Jonathan Gomis (dm), Jacques Gandard (vln, récitant°), Daniel Garlitsky (vln), Caroline Berry (viola), Mimi Sunnerstam (cello) + Paul Millet (voc)*

Enregistré en 2022, Paris

Durée: 37’ 13’’

Twee-Jazz Records (melissalesnie.com)

 

Originaire de Sidney, où elle a étudié la musicologie au conservatoire, Melissa Lesnie vit à Paris depuis 2013. Nous l’avions découverte en juin 2020, entre deux confinements, à la terrasse de la Péniche Le Marcounet, à l’occasion d’un bœuf avec l’ami Larry Browne (tp, voc). C’est plutôt sur les scènes «off» du jazz qu’on rencontre la chanteuse, entre brasseries chics (Deux Magots) et grands hôtels (Lutetia) mais aussi dans de nouveaux lieux pour le jazz comme Le Serpent à Plumes, place des Vosges. Elle s’y produit généralement en petite formation, accompagnée d’un guitariste, tel Victor Pitoiset, présent sur le premier disque, ou Ziggy Mandacé, sinon d’un pianiste, en particulier Jean-Baptiste Franc –dont nous vous avons parlé récemment– avec lequel elle a enregistré deux albums.

Le premier, Starlit Hour, qui est également le premier disque de Melissa Lesnie, est un parcours à travers les standards et les grandes compositions du jazz, plus deux bons originaux du pianiste (aussi entendus sur son propre album), «Standing Still» et «Sweet Dreams». La plupart des titres sont joués en duo, ce qui donne à l’ensemble une atmosphère d’intimité et de la profondeur aux thèmes joués. Melissa interprète avec sobriété et conviction le répertoire jazz, notamment les titres immortalisés par Billie Holiday («Jim», «Don’t Explain», «Sophisticated Lady»…) qu’elle évoque en partie par sa sensibilité aiguë. Son partenaire, tantôt garnérien, tantôt dans la tradition stride («You’re Driving Me Crazy»), lui offrant un superbe écrin. L’ajout des cordes sur deux titres, «Don’t Explain» et «Sophisticated Lady», s’intègre bien à l’alchimie du duo, tout en rappelant, là encore, l’immense Billie et son fameux album Lady in Satin. La version que donne ici Melissa Lesnie de «Don’t Explain» est en tous les cas fort réussie, émouvante et sincère. De même, la guitare de Victor Pitoiset apporte sur «After You’ve Gone» et «I Found a New Baby» un ingrédient swing supplémentaire qui vient enrichir le dialogue voix/piano.

Le second opus de Melissa Lesnie et Jean-Baptiste Franc, The Wonderful Things to Come, bénéficie des qualités des deux interprètes sur un songbook original signé du pianiste, chanteur, compositeur, chef d’orchestre, producteur (entre autres!) JC Hopkins, excepté «Gabrielle» de Jean-Baptiste Franc. Originaire de Californie, installé à Brooklyn, NY depuis plus de vingt ans, c’est là qu’il a créé le JC Hopkins Biggish Band qui a notamment accueilli Jon Hendricks, Andy Bey, de même que Norah Jones et Madeleine Peyroux. Ses compositions, de bonne facture, s’inscrivent dans la tradition des chansons de Broadway dont les jazzmen ont fait des standards. Les morceaux présentés sont joués pour l’essentiel en quartet (voix et section rythmique), toujours avec le même swing épuré, sinon accompagnés d’un violon grappellien («Let’s Pick Up Were We Left Off») ou d’un ensemble à cordes sur des arrangements de bon goût de Daniel Garlitsky («Not so All Alone», «The Leaves Are Turning Brown»). Trois titres comportent un invité vocal, Paul Millet (inconnu de nous), malheureusement pas à la hauteur des autres participants. L’ensemble est sympathique, entre jolies ballades –«Painter Song»– et chansons plus légères comme «Do You Want to Go to France?».

Reste à prolonger le plaisir par le live, sur des scènes parisiennes, parfois méconnues des amateurs qui ont le mérite de permettre, encore en 2022, à des artistes comme Melissa Lesnie et Jean-Baptiste Franc de faire vivre le jazz en live.

rôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRicky Ford
The Wailing Sounds of Ricky Ford

Ricky's Bossa, Fer, The Wonder, That Red Clay, The Essence of You, The Stockholm Stomp, Angel Face, Paris Fringe, I Can't Wait to See You, Paul's Scene, Frustration, Mabulala

Ricky Ford (ts), Mark Soskin (p), Jerome Harris (b), Barry Altschul (dm)

Enregistré le 25 juin 2021, Astoria, NY

Durée: 51’ 30’’

Whaling City Sound 135 (www.whalingcitysound.com)

 

Un nouveau disque de Ricky Ford, c’est toujours un événement. Et celui-ci est non seulement d’une qualité supérieure mais particulièrement émouvant. Car tout dans ce disque nous ramène à l’histoire du leader. Les musiciens qui l’accompagnent sont de vieux copains qui se sont illustrés dans le jazz, dans des voies diverses. Il y a le contrebassiste Jerome Harris, avec qui il a étudié au New England Conservatory, à Boston, le pianiste Mark Soskin et le batteur Barry Altschul, qu’il connaît depuis sa période new-yorkaise dans les années 1980. Chacun d’eux a un lien très fort avec Sonny Rollins. Ricky Ford nous racontait son admiration pour l’aîné dans son interview (Jazz Hot n°668). En préparant cette chronique, Jerome Harris nous disait voir encore son camarade en 1973, âgé de 19 ans, jouer avec Rollins: «Ricky était un jeune phénomène au ténor. A cette époque, beaucoup étaient influencés par Coltrane. Lui était l’un des rares à s’intéresser à la génération d’avant. Sonny et Ricky sur une même scène, c'était comme voir le maître et son disciple.» Un autre compagnon de route, John Betsch, nous confiait également: «On avait l'habitude de le taquiner et de l'appeler affectueusement Ricky Rollins». Ce disque confirme à l'évidence les qualités explosives de son, d'impulsion de Ricky Ford qui ont fait la légende de Sonny Rollins et, si on écoute plus attentivement, cette véhémence de l'expression de Coleman Hawkins qui est la racine de cette tradition de son («The Essence of You», «Angel Face», «Frustration»…).

Ce n’est pas tout: à partir des années 1980, Jerome Harris et Mark Soskin accompagnent aussi le Colosse, notamment dans les tournées européennes d'été. Si l’ombre de Rollins plane sur cette musique dès le premier thème («Ricky’s Bossa») et le caribéen «Paris Fringe», ce disque n’est pas un hommage: c’est plutôt et surtout l’histoire d’une amitié entre ces musiciens, et d’un retour aux sources dans lesquelles Rollins a une place de choix. C'est aussi le cas pour Jerome Harris qui travaille ces dernières années essentiellement avec le clarinettiste David Krakauer, dans son groupe Klezmer Madness, comme pour Barry Altschul, une figure originale du free, qui joue ici la «musique de sa jeunesse», comme il nous le disait. Tous jouent un jazz gorgé de blues ancré dans l’Histoire, ce qui n'empêche pas quelques échappées dans le monde d'un free jazz de culture («The Wonder») qui est l’une des facettes de Ricky Ford qui prolonge souvent, dans d'autres contextes, par sa musique et ses arrangements, l'univers de Charles Mingus.

A l'origine de ce projet, Neal Weiss, le fondateur du label Whaling City Sound, basé à New Bedford, près de Boston, avait proposé à Ricky Ford d’enregistrer un disque autour de Paul Gonsalves et Harry Carney. Le premier, originaire de New Bedford a été remplacé par Ricky Ford dans l’orchestre de Duke Ellington en 1973. Le second a grandi dans le même quartier que Ricky à Boston. Après s’être plongé dans leurs discographies, le ténor a exhumé puis enregistré deux thèmes peu connus illustrés par Harry Carney, «Mabulala» et «Frustration», au sein de l'orchestre du Duke. Rappelons que Paul, Duke et Harry ont disparu tous les trois en 1974. Pour Gonsalves, le choix s’est révélé un peu plus ardu, Ford ayant déjà enregistré des thèmes aussi fameux que «Chelsea Bridge» ou «Happy Reunion» dans ses livraisons précédentes. Pour l’inclure, il a donc composé «Paul’s Scene», et on retrouve dans la sonorité et l'articulation des phrases de Ricky Ford des évocations, plutôt des accents, de Paul Gonsalves comme dans «I Can't Wait to See You» et «Mabulala». Si Ricky a choisi «The Essence of You» de Coleman Hawkins, «Frustration» de Duke Ellington, «Angel Face» d'Hank Jones, «Mabulala» de Kenny Graham, «The Stockholm Stomp» d'Al Goering, le répertoire fait principalement appel à des compositions originales de sa plume, de la bossa à la ballade, en passant par un morceau plus free: douze thèmes en tout, chacun de 3 à 7 minutes. Le leader a préféré plus de thèmes et moins de chorus longs. Il assume, et parle volontiers d’un format se rapprochant du concerto. Cet enregistrement, dans une forme «traditionnelle», permet en particulier d'apprécier la splendide sonorité du ténor, un drive et une puissance qui deviennent rares… On espère retrouver ce magnifique quartet en live sur les scènes du jazz.
Mathieu Perez
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJean-Baptiste Franc
Garner in My Mind

Que reste-t-il de nos amours?, Octave 103, I’m Confessin That I Love You, S’Wonderful, My Silent Love, Gabrielle, Passing Through, Pastel, Michelle/Yesterday, Valse de l’adieu, Sweet Dreams, Chopin Impression, Girl of My Dreams, Where or When, Standing Still, Penthouse Serenade, Anatolie, I Believe/I Thank You Lord*

Jean-Baptiste Franc (p), Yann-Lou Bertrand (b), Mourad Benhammou, Erik Maunoury* (dm)

Enregistré le 17 juin 2021, Antony (92)

Durée: 1h 06’ 00’’

Ahead 840.2 (Socadisc)

 

Petit-fils de René (cl) et fils d’Olivier (ss), Jean-Baptiste Franc est issu d’une lignée de musiciens marquée par la figure tutélaire de Sidney Bechet: le premier l’accompagna, le second joue sur le propre instrument du maître et en compagnie de son fils Daniel Bechet (dm). Une telle imprégnation suscita sans surprise une vocation musicale précoce chez Jean-Baptiste qui commence à pianoter dès ses 3 ans, prend ses premières leçons à 6 ans, puis entre au conservatoire. A 12 ans, il part en tournée avec Gilbert Leroux (wb) et, deux ans plus tard, avec son grand-père. A 17 ans, en 2001, il se produit au Lincoln Center de New York avec Daniel Bechet. En 2002, il enregistre son premier disque en trio avec Gilles Chevaucherie (b) et Duffy Jackson (dm), Jammin’ Rue Pigalle (autoproduit). Il poursuit depuis une carrière dans la sphère du jazz dit «classique», passant, selon les contextes, du stride au swing et jusqu'au gospel. On l’entend régulièrement aux côtés de son père, de Daniel Bechet ou dans diverses formations, accompagnant aussi des chanteuses comme Melody Federer ou Melissa Lesnie. Il n’est pas rare de le voir jouer sur son antique piano portable, ce qui lui permet de se produire dans n’importe quel bistrot ou dans la rue.

C’est dans l’optique du centenaire de sa naissance, le 15 juin 1921, que Jean-Baptiste Franc a décidé de rendre hommage à Erroll Garner en lui empruntant en partie des éléments stylistiques caractéristiques, en particulier l'approche rythmique propre au grand pianiste de Pittsburg, PA, avec la main gauche qui marque les temps en léger décalage avec la main droite pour accentuer la pulsation swing et l'attaque. Un quasi travail de reconstitution que Jean-Baptiste, doté d'un beau toucher, assure avec ses propres outils forgés dans la tradition du piano stride. L'évocation est réussie; on reconnaît la patte Garner dès le premier titre («Que reste-t-il de nos amours?», Charles Trenet), comme sur ses compositions «Octave 103», «Passing Throught», «Pastel» comme sur «S’Wonderful» sur lequel ressurgit le stride cher à Jean-Baptiste. Le corpus garnérien est abordé dans les grandes largeurs, du piano classique revu à la sauce Garner, tel «Chopin Impression» –auquel Jean-Baptiste ajoute une réjouissante «Valse de l’adieu» stride–, aux reprises jazzés de la musique pop commerciale des années 1960 comme «Michelle-Yesterday» (Lennon-McCartney). Jean-Baptiste Franc joint quelques jolies ballades de son cru: «Gabrielle», «Sweet Dreams», qui se prêtent moins aux «garnérismes», ainsi que «Standing Still», plus en phase avec la thématique du disque.
Soulignons la finesse de l’accompagnement assuré par le jeune contrebassiste Yann-Lou Bertrand et le toujours impeccable Mourad Benhammou qui, sur le dernier morceau, laisse les baguettes à Erik Maunoury pour un gospel qui joint deux titres: «I Believe» d’Ervin Drake et «I Thank You Lord» du pianiste et organiste Allan Tate (né en 1945, il accompagna notamment Sister Rosetta Tharpe), ami et mentor de Jean-Baptiste qui le rencontra dans une église de Harlem en 2008 avant de le faire venir en France à partir de 2011. Un thème à part du reste de l’album.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueClovis Nicolas
Freedom Suite Ensuite

The 5:30 PM Dive Bar Rendezvous*, Freedom Suite Part I, Interlude, Freedom Suite Part II, Interlude, Freedom Suite Part III, Grant S., Nichols and Nicolas, You or Me?, Dark and Stormy, Fine and Dandy*, Speak a Gentle Word, Little Girl Blue

Clovis Nicolas (b), Brandon Lee, Bruce Harris* (tp), Grant Stewart (ts), Kenny Washington (dm)

Enregistré le 23 décembre 2016, Brooklyn, New York, NY

Durée: 55’ 25’’

Sunnyside Records 1495 (https://clovisnicolas.com/Socadisc)

 

Ce superbe album de Clovis Nicolas, enregistré en 2016 et publié en 2018, évoque la tradition post bob d’un jazz intemporel. Le contrebassiste y propose une relecture personnelle et une prolongation originale de la fameuse Freedom Suite de Sonny Rollins, enregistrée en février 1958, dont le titre évoque une époque de luttes, celles pour les Droits civiques, issues d’un besoin vital d’émancipation dans une Amérique ségrégationniste. Divisé en trois parties et relié par deux courts interludes originaux, l’ensemble est un modèle de créativité et de swing. Là où Sonny Rollins explorait la formule du trio avec Oscar Pettiford et Max Roach, dans un tour de force d’équilibriste, Clovis Nicolas y ajoute la trompette de Brandon Lee (et de Bruce Harris sur deux titres) qui joue en contre-chant autour du ténor de Grant Stewart, new-yorkais d’adoption lui aussi mais natif de Toronto.
La présence de Kenny Washington, l’un des batteurs les plus complets et techniques de sa génération, apporte un soutien sans faille au quartet par sa qualité de frappe et un sens du swing tout en nuances, notamment aux balais dans la seconde partie de la Freedom Suite. D’ailleurs, on se souvient de sa participation au trio de Tommy Flanagan sur l’album Jazz Poet qui reste un modèle du genre dans l’exercice des balais rappelant Denzil Best ou Jo Jones au sein du trio de Ray Bryant. Cette formule sans piano permet au contrebassiste-leader d’endosser un rôle à la fois harmonique et mélodique au sein de la rythmique. Une couleur singulière que l’on découvre dans la première partie de la Freedom Suite même si on reste proche de l’original dans l’esprit. La troisième partie débute sur un tempo rapide avec une exposition de thème dans un esprit hard bop laissant la place au jeu puissant et au fort vibrato de Grant Stewart qui délivre de longues phrases sinueuses. 
Clovis Nicolas est un ancien élève diplômé du Conservatoire supérieur de musique de Marseille et l’un des sidemen les plus en vue du milieu des années 1990. Recherché pour son sens du rythme et sa capacité à assurer une assise à n’importe quel soliste, le jeune Clovis Nicolas a arpenté les clubs de la Capitale en se produisant derrière Brad Mehldau, Vincent Herring, Dee Dee Bridgewater, Stefano Di Battista, les Frères Belmondo, etc. Il s’installe à New York, il y a tout juste vingt ans, et se produit dans les clubs prestigieux tels que le Smalls Jazz Club, le Smoke Jazz Club, le Blue Note, Le Dizzy’s Club sans oublier le Lincoln Center, le Kennedy Center ou le Birdland, et il enregistre également auprès de diverses générations de jazzmen tels que Peter Bernstein, James Williams, Harry Allen, Cedar Walton, Jeremy Pelt, Willie Jones III, Carl Allen, Freddie Redd, Frank Wess, Jeb Patton, Branford Marsalis.

En 2009, il rejoint le programme jazz de Juilliard School et en ressort diplômé après avoir étudié avec Ron Carter et Kenny Washington. Une forme de légitimité s’installe pour ce jeune musicien qui ne cesse d’imposer une forte personnalité musicale qu’il explore dans ses projets de leader. Il s'inscrit dans la tradition de l'instrument entre Oscar Pettiford et Ron Carter pour la beauté de sa sonorité boisée, son sens de la mise en place et surtout un goût pour l’aspect mélodique que l’on retrouve sur sa version de «Little Girl Blue».

Sa Freedom Suite Ensuite va au-delà de l’œuvre de Rollins pour explorer quelques standards et compositions comme ce «The 5:30 PM Dive Bar Rendezvous», un thème où Bruce Harris est tout à fait à l’aise dans son évocation du blues tout en sobriété dans la lignée d’un Thad Jones avec une sonorité brillante. Ce thème qui ouvre le disque illustre parfaitement ce qui pourrait être une forme de définition du jazz avec une superbe walking bass doublée d’un accompagnement riche du batteur toujours à l’écoute, se jouant à la fois des silences et de l’espace avec un souci permanent de swinguer.
Grant Stewart (né en 1971)  est lui aussi une vieille connaissance de Clovis Nicolas, venu s’immerger dans la bouillonnante vie new-yorkaise. Depuis l’âge de 19 ans, il est devenu une figure de la scène jazz de la grande pomme en peaufinant sa formation auprès des générations passées comme Al Grey, Clark Terry, Harold Mabern, Louis Hayes, Jimmy Cobb, Cecil Payne, Curtis Fuller tout en prenant des cours avec Donald Byrd et l’incontournable Barry Harris. Il est le ténor idéal d’une telle séance avec une filiation évidente avec le Rollins des années 1950, développant un puissant vibrato tout en intégrant des éléments du Dexter Gordon de la période Blue Note, notamment sur la deuxième partie de la Freedom Suite sous forme de ballade. Le blues «Grant S.», est une composition de Clovis Nicolas évoquant son ami saxophoniste où ce dernier s’illustre avec brio et musicalité tant sur le plan harmonique que rythmique, avec swing, confirmant la filiation Rollins voire Joe Henderson pour son lyrisme introverti. La composition de Kay Swift, «Fine and Dandy», pris sur un tempo vif nous fait apprécier la volubilité et le brio du jeu de Bruce Harris ainsi que le placement rythmique du leader impeccable sur sa walking bass soutenue par un batteur d’exception. L’un des sommets du disque est un hommage à Herbie Nichols, l’un des pianistes les plus originaux du jazz moderne avec Elmo Hope, Jaki Byard ou Andrew Hill. Sur «Nichols and Nicolas», il y a une forme de classicisme straight ahead, presque monkien.

Avec cet album, tout à fait réussi, Clovis Nicolas confirme les promesses tant sur le plan des compositions que de son jeu, solide et musical, dans une quête de la belle note et de l'originalité. 
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHilary Kole
Sophisticated Lady

Sophisticated Lady°, Old Devil Moon*, The Best Thing for You (Would Be Me)°, Somebody Loves Me°, Make Me Rainbows°, Love Dance°, In a Sentimental Mood°, Let’s Face the Music and Dance*, Round Midnight°, It’s You or No One°, The Sweetest Sounds°

Hilary Kole (voc, arr*), Chris Byars (fl, cl, as, arr°), Tom Beckham (vib), John Hart (g), Adam Birnbaum (p), Paul Gill (b), Aaron Kimmel (dm)

Enregistré en 2020, Montclair, NJ

Durée: 57’ 56’’

Autoproduit (www.hilarykole.com)

 

Jusqu’à la réception de ce disque, enregistré en 2020, nous n’avions pas connaissance de la chanteuse et pianiste Hilary Kole (Hilary Kolodin de son vrai nom), pourtant bien établie sur la scène new-yorkaise. Enfant de la balle, elle est issue d’une famille liée au monde du spectacle: un père chanteur à Broadway, Robert Kole, qui l’initie au jazz et au chant, une mère actrice et mannequin durant son enfance et une grand-mère maternelle, pianiste formée à la Juilliard School, qui fut l’une des premières femmes impresario dans les années 1930. Cet environnement artistique propice l’amène à se tourner très jeune vers la composition: dès ses 12 ans, elle reçoit une bourse annuelle pour participer aux ateliers d’été de la Warden School. Après ses études secondaires, elle intègre la Manhattan School of Music avec en tête l’idée de devenir compositrice de musiques de films. Elle y approfondit sa connaissance du jazz et finit par s’orienter vers le chant. Encore étudiante, elle devient la chanteuse de l’orchestre maison du célèbre restaurant Rainbow Room (1998-99) où elle fait son apprentissage des standards. Elle s’engage ensuite sur la voie de la comédie musicale, participant à la création du spectacle Our Sinatra (qu’elle a coécrit) qui connaîtra des milliers de représentations, y compris au Birdland en 2003. Devenue la compagne de son propriétaire, Gianni Valenti, elle y monte l’année suivante un autre spectacle, Singing Astaire, et multiplie les apparitions sur les grandes scènes du jazz, dont le Lincoln Center, le Carnegie Hall, le Blue Note de Tokyo, les festivals de Montréal et Umbria Jazz. Sous la houlette de Gianni Velenti, elle enregistre entre 2006 et 2010 une série de duos avec Hank Jones, Cedar Walton, Kenny Barron, Benny Green ou encore Michel Legrand, qui feront l’objet d’un album sorti en 2010, You Are There (Justin Time). Une autre de ses grandes rencontres avec Oscar Peterson, en 2007, donnera quatre titres. En 2008, elle grave son premier album, Haunted Heart (Justin Time), produit par John Pizzarelli.

Hilary Kole traverse ensuite, à partir de 2011, une période difficile, marquée par sa séparation avec Gianni Valenti et une longue bataille juridique qui entrave sa carrière et empêche la parution des titres avec Oscar Peterson, toujours inédits. Avec des moyens plus artisanaux, elle sort en 2014 et 2016 deux nouveaux albums toujours de bonne facture, A Self Portrait et The Judy Garland Project (Miranda Music). Sophisticated Lady, un autoproduit, est son sixième opus.

Hilary Kole est dotée de qualités d’expression certaines –diction, swing, timbre chaleureux– et propose ici un album au répertoire balisé: des standards et des grandes compositions du jazz, à commencer par celles de Duke Ellington, avec le morceau-titre, «Sophisticated Lady», et «In a Sentimental Mood» arrangés avec goût et originalité par Chris Byars et avec de bons solos de Paul Gill et John Hart. Sur les ballades, Hilary Kole fait passer l’émotion sans maniérisme. Sa version de «Round Midnight» (Thelonious Monk), introduction a capella puis duo voix-guitare, est originale. Autre réussite, «Old Devil Moon» (Burton Lane) dont elle a écrit les arrangements. Là aussi, l'accompagnement est sobre. Sur les morceaux rapides, Hillary Kole déploie ses talents de scatteuse, comme sur le très énergique «The Best Thing for You» (Irving Berlin), où l'on remarque le vibraphoniste Tom Beckham et Chris Byars au saxophone alto. Le très enlevé «The Sweetest Sounds» (Richard Rodgers) conclut l'album dans l'esprit Swing EraUn bon disque de jazz vocal.

rôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueCharles Mingus
Mingus: The Lost Album From Ronnie Scott's

CD1: Introduction, Orange Was the Color of Her Dress Then Silk Blues, Noddin' Ya Head Blues
CD2: Mind-Readers' Convention in Milano (aka Number 29), Ko Ko (Theme)
CD3: Fables of Faubus, Pops (aka When the Saints Go Marching in), The Man Who Never Sleeps, Air Mail Special
Charles Mingus (b, comp, lead), Jon Faddis (tp), Charles McPherson (as), Bobby Jones (ts, cl), John Foster (p), Roy Brooks (dm, scie musicale)
Enregistré les 14-15 août 1972, Ronnie Scott’s, Londres
Durée: 51' 39'' + 30' 42'' + 1h 03' 11''
Resonance Records 2063 (www.resonancerecords.org/Bertus France)


La musique de Charles Mingus est indispensable, surtout dans nos époques de propagande normalisatrice en Occident, dans nos sociétés post démocratiques; «post» parce qu’elles ne le sont plus, une réalité aussi nuisible pour l’art que dans la vie quotidienne. Un constat par l'absurde, indispensable pour comprendre que le désordre organisé, une définition réaliste des sociétés réellement démocratiques, diverses, foisonnantes, subversives, contradictoires par principe critique, est nécessaire à la richesse de l’expression, de la création et plus largement de la vie. S’il restait un écologiste ou un scientifique sincères, il expliquerait que la diversité des espèces et des virus favorisent la vie. C’est aussi vrai en art.
C’est vrai en jazz, on le sait depuis New Orleans et Storyville, et Charles Mingus, par la voix de Louis Armstrong ressuscitée par John Foster («Pops») sur un «When the Saints» inattendu, en donne ici une illustration aussi pétillante qu’inédite: littéralement mingusienne. C’est encore perceptible avec le «Fables of Faubus» qui le précède, une protestation contre le Gouverneur «démocrate» (les guillemets s’imposaient déjà) de l’Arkansas, Orval Faubus, qui décida en 1957 d’envoyer la Garde nationale pour empêcher une dizaine d’étudiants afro-américains de fréquenter la High School de Little Rock, droit qu’ils avaient gagné en justice. C’est évident dans le contenu, joyeux ou revendicatif transparent du monde sonore de Charles Mingus. Car le jazz, jusqu’à 2020, n’a jamais eu peur de s’opposer à l’inacceptable, de faire entendre sa voix et sa philosophie, d’être dans la vie, d’être la vie. C’est même un fondement essentiel de son caractère expressif: de Louis Armstrong et Duke Ellington jusqu’à John Coltrane et Archie Shepp, en passant par Dizzy Gillespie et Charlie Parker, Mahalia Jackson, B.B. King, toute la communauté du jazz, dont ses créateurs majeurs, a pris partie dans le débat démocratique, et c’est pour cela qu’on pouvait encore parler de démocratie, la violence de ce temps n'étant qu'une expression, parmi d'autres, de ce débat.
Cela dit en introduction de ce somptueux coffret de trois disques offert par le Charles Mingus Sextet au début des années 1970 et mis à jour –les bandes étaient dans les archives de Charles Mingus que gère sa veuve, Sue Mingus–, produit par notre habituel chercheur d’or qu’est Zev Feldman de Resonance Records, secondé pour cette entreprise par David Weiss qu’on connaît par ailleurs comme brillant trompettiste, arrangeur et compositeur des Cookers. Ils viennent de documenter la musique de Charles Mingus de cet été 1972, qui ne soulève pas moins de nostalgie que l’été 42 et pour des raisons plus profondes.
Comme toujours, les informations du livret, très généreux de 64 pages, sont précises, avec des textes clairs pour resituer le contexte, la participation de Sue Mingus, Mary Scott, la veuve de Ronnie Scott, Christian McBride toujours présent pour l’excellence, avec encore une précieuse interview de Charles Mingus et Charles McPherson sortie des archives d’un bon connaisseur britannique, Brian Priestlay (Mingus: A Critical Biography, 1984). On peut compléter les infos par recoupement: le séjour du 1er au 15 août du sextet au Ronnie Scott’s n’a pas terminé la tournée européenne, mais il s’est placé en son centre: après une apparition au Festival de Newport en jam, délocalisé à New York par George Wein, le 6 juillet 1972, Charles Mingus a tourné en Europe, en festival et en clubs, avec ce groupe les 20 juillet 1972 à Nice (Dizzy Gillespie, p, voc, tp, intègre le groupe sur deux titres), 30 juillet à Pescara. Si l’affiche du Ronnie Scott’s atteste de sa présence à Londres du
1er au 15 août, avec cet enregistrement les 14-15 août, il semble bien que le 12 août, le sextet a profité d’un jour de relâche pour jouer aux Pays-Bas (Loosdrecht). La tournée s’est ensuite prolongée en Allemagne de l’Ouest (Munich) le 17 août, en Suède (Emmaboda Jazz Fest) le 19, en France (Châteauvallon, en quartet, sans Jon Faddis et Bobby Jones), pour se terminer au Danemark (le Jazzhus Montmartre) le 28 août, avec un invité de marque du sextet, Dexter Gordon, un autre représentant hot de la Côte Ouest, contemporain du contrebassiste.
Il est donc possible aux amateurs des pays européens de se souvenir de ce formidable groupe de Charles Mingus avec Jon Faddis, Charles McPherson, Bobby Jones, John Foster et Roy Brooks illuminant les scènes d’autres festivals (cf. discographie détaillée dans Jazz Hot n°557, n°558, n°559). Les performances sont partiellement documentées et, c’est le cas à Londres avec ce disque, la scène du Ronnie Scott’s, enregistrement qui était jusque-là inédit pour le grand public.
N’importe quel amateur du grand contrebassiste se souvient de la scie musicale, instrument hors norme dont Roy Brooks étirait les accents du blues, et de ce style jungle réacclimaté par Charles Mingus au sens où il adapte le foisonnement sonore ellingtonien à son univers, parfois par des couleurs hispano-mexicaines, parfois par sa vision free au sens afro-américain des années 1960-70 de l’improvisation collective, donnant à chacun des musiciens comme le faisait Duke Ellington, une totale liberté pour parler avec sa voix dans un collectif d’une construction aussi savante que virtuose: une écriture en live qui ne doit pas s’imaginer sans des siècles de culture, sans des jours et des années de complicité artistique, comme en témoigne la présence en 1972 de Charles McPherson, déjà à ses côtés depuis 1964, et qui fait encore référence en 2019 à la musique de Charles Mingus, dans la forme et l’esprit (cf. Jazz Dance Suite). Charles Mingus, c’est une sonorité d’ensemble, une énergie, une liberté, une poésie et une imagination à nulle autre pareilles, et pourtant c’est du jazz, c’est du blues, formel ou par l’esprit, dont les racines plongent au plus profond de l’histoire collective et de l’inconscient individuel, car il revendique en permanence ces deux dimensions de son être.
Charles Mingus, c’est aussi une violence assumée, celle des vexations subies, celle de la vie à conquérir, celle de la nécessité de lutter pour aimer, partager, s’exprimer, et sa musique en est autant pétrie (de violence) que de ses autres qualités de douceur, de poésie et d’amour: à (re)lire: Beneath the Underdog/Moins qu'un chien, par Charles Mingus.
«Orange Was the Color of Her Dress, Then Silk Blues» est une illustration de ces dimensions paradoxales de son vécu, mais aussi de son grand talent de conteur. Cette composition fut écrite par Charles Mingus pour une réalisation télévisée, A Song of Orange in It, de Robert Herridge à la fin des années 1950. Le cinéaste avait de la suite dans les idées, puisqu’il avait déjà donné en 1957 The Sound of Jazz avec Billie Holiday, Ben Webster, Lester Young entre autres…
Ces 32 minutes sont mises en valeur par les discours croisés de Jon Faddis, Charles McPherson, Bobby Jones, John Foster et Roy Brooks, formidablement impulsés par un bassiste omniprésent, relançant sans arrêt ses compagnons, d’une musicalité dont on ne mesure jamais la virtuosité, multipliant les scènes, les climats, les accents du plus aigu au plus grave, du plus pianissimo au plus vivace, de la plus grande douceur à la plus grande violence. C’est une parfaite illustration de cette liberté sans limite de la musique de Charles Mingus au service d’un récit: du Grand Art qui sublime la vie.
«Noddin’ Ya Head Blues» un blues classique (le blues de tête) dans la forme, introduit par un chorus de contrebasse de plus de trois minutes dont Mingus a le secret, puissant et musical, est un régal pour chacune des interventions, la voix et le piano de John Foster, les chorus de Charles McPherson et Jon Faddis, ou le soutien très inventif de Roy Brooks: dans l’esprit et toujours moderne, avec la voix de chacun et l’empreinte de Mingus. Il permet d’entendre Roy Brooks jouer de la scie musicale, et de constater l’effet, inoubliable, produit sur le public.
Le CD2 est entièrement consacré à la version de 30’ de «Mind-Readers' Convention in Milano», une composition foisonnante, des récits qui s’entrecroisent, sur fond d’ensembles structurés, caractéristique de ce talent d’écriture exceptionnel de Mingus conjugué à celui de musiciens totalement impliqués dans cette écriture: un film en cinémascope, avec ces variations de tempos dont il a fait une marque de fabrique, ces échappées free sur fond de tension parfaitement architecturée qui donne l’illusion d’un big band quand il y a six musiciens. Il n’y a jamais l’impression qu’une note est faite au hasard, et le contrebassiste invente, drive les changements de tempos, de mélodies, de climats, suivi par des musiciens qui occupent 30 minutes sur 30 à se confronter, à dialoguer à six, à paraître inventer sur l’instant une œuvre dont les fondements semblent pourtant être écrits avec un soin minutieux tant les ensembles, les unissons sont précis, tant les alliages sonores, à la manière d’un autre Ellington, sont propres à la musique de Charles Mingus. Simplement passionnant!
Il reste à vous parler de «The Man Who Never Sleeps». Commencé sur un dialogue Faddis-Mingus, cette belle composition déjà au répertoire en 1970, est un classique mingusien sur tous les plans: la diversité des atmosphères, de l’intensité, des tempos, alternant le rêve, les émotions… Servi par les arrangements qui semblent démultiplier le nombre de musiciens, par les variations de tempos sans jamais faire disparaître le swing, la respiration, par les chorus émouvants de chacun des musiciens, ce titre est encore un témoignage que la musique de Charles Mingus est l’un des grands univers à sa place dans l’Olympe des pères créateurs du jazz qui ont fait du siècle du jazz une expression sans équivalent dans l’histoire de l’art.
La conclusion en deux minutes up tempo sur «Air Mail Special» mâtinée de «Ko Ko» est l’issue joyeuse de ces plus de deux heures de voyage au paradis de Charles Mingus ramené sur terre par la volonté et le talent de Zev Feldman.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWawau Adler
I Play With You

For Leo, Le Soir, Jazzy Populair, Manoir de mes rêves, For Holzmanno, Cherokee, I Play With You, What Is This Thing Called Love, Martinique, La belle vie, Samois-sur-Seine, Chicago

Wawau Adler (g), Alexandre Cavaliere (vln), Denis Chang (g), Hono Winterstein (g), Joel Locher (b)

Date et lieu d’enregistrement non précisés

Durée: 53’ 10”

Edition Collage/GLM Music 604-2 (www.glm.dewawau-adler.com)

 

Les amateurs de jazz, dont les lecteurs de Jazz Hot, commencent à bien connaître Wawau Adler dont nous vous avions commenté le précédent enregistrement (Happy Birthday Django 110), et si cette découverte vous a intéressés, nul doute que ce bon disque, qui réunit les mêmes musiciens, avec un invité imprévu, Denis Chang, venu du Canada, que Wawau a convié en reconstituant un quintet dans la tradition de la formation de Django Reinhardt, avec trois guitares, un violon et une contrebasse.

Nous avions présenté les membres du quartet de base dans la chronique précédente, nous n’y revenons pas (il suffit de s’y reporter), et on vous précise que Denis Chang n’est pas un inconnu puisque nous avions commenté en 2007 son premier enregistrement, Flèche d’or, pour l’historique label norvégien, Hot Club Records, de Jon Larsen (Supplément Jazz Hot n°644), sur lequel il a aussi enregistré, en 2009, Deeper Than You Think. Ce natif de Montréal, pédagogue réputé, a collaboré avec le regretté Pat Martino et a créé la DC Music School (denischang.com), où il enseigne la tradition de Django et pas seulement. Denis Chang a choisi depuis longtemps de s’exprimer dans la tradition de Django, et pour cela, il a parcouru avec curiosité l’Europe et l’histoire de cette tradition. Sa virtuosité, obligée pour cette culture, nous le dit. On distingue ses interventions à la guitare par sa manière plus sèche par rapport au leader.

Dans I Play With You, Wawau Adler a alterné six de ses compositions avec une de Django («Manoir de mes rêves») et cinq standards, qu’ils aient ou non été repris par Django.

Le quintet attaque par un original de Wawau, «For Leo», peut-être dédié à Leo Slab, le livret ne le précise pas. Wawau Adler nous fait comprendre pourquoi il fait référence au bebop avec ses unissons de guitares et violon bien intégrés à la pompe.

«Le Soir» de Loulou Gasté (1908-1995, orchestre de Ray Ventura) que Line Renaud, sa compagne, interpréta accompagnée par Loulou à la guitare, dans une veine déjà héritée de Django, quand il tressait ses arabesques autour de la voix de Jean Sablon, est une composition très poétique. Introduit par l’excellent Alexandre Cavaliere, Wawau y fait des merveilles, avec cette touche de nostalgie qui nous rappelle ce que la chanson française doit au jazz et à Django. «La Belle vie», l’immortel de Sacha Distel (Jazz Hot n°601), guitariste de jazz et chanteur populaire, neveu de Ray Ventura, précise l’inspiration de Wawau autant que son goût pour cette savante synthèse musicale.

«Jazzy Populair» confirme le talent de Wawau pour des compositions bien intégrées à la tradition tout en illustrant son attachement au bebop; ce qui donne une réelle personnalité à sa manière. Un esprit qu’on retrouve dans les acrobatiques standards «Cherokee» ou «What Is This Thing Called Love», dignes dans leurs échanges virtuoses entre musiciens des interprétations bebop d’outre-Atlantique auxquels ils font référence.

 «For Holzmanno», un bel original, où les unissons guitares-violon lancent des improvisations savoureuses (Alexandre Cavaliere et le leader), a été composé en hommage à Holzmanno Winterstein, un ami, confrère et complice de Wawau (né en 1952), évoqué en 1997 dans le cadre d’un bel article consacré à Siegfried Maeker qui produisit l’indispensable série Musik Deutscher Zigeuner (Jazz Hot n°540) qui réunit cette grande famille musicale d’outre-Rhin où Wawau plonge ses racines.
«I Play With You», un autre original, est une ballade poétique introduite à l’unisson violon-guitare, avant que Wawau en donne sa lecture dans son style qui respire, serein, où Alexandre se fait oiseau; un moment de rêve de cet enregistrement. «Martinique», sur tempo médium, propose un swing joyeux et des improvisations en liberté.

Enfin Django est omniprésent, sans jamais écraser, car Wawau maîtrise l’histoire et son récit: par l’original «Samois-sur-Seine», où percent poésie et nostalgie, et des harmonies proches de l’esprit du dernier Django, dans la veine qu’exploita et développa Babik; mais aussi par un «Chicago» qui renvoie à l’esprit originel de l’entre-deux guerres. Django est enfin présent par l’une de ses compositions, «Manoir de mes rêves» joliment introduite par Alexandre Cavaliere, et développé par Wawau Adler avec maestria, avant qu’Alexandre reprenne la parole et que Wawau apporte un contre-chant in the tradition.

Du bel ouvrage, comme l’ensemble de ce disque plein de fougue et de maîtrise, avec des musiciens à la hauteur du projet que leur a proposé Wawau, Denis Chang comme Hono Winterstein, Joel Locher comme Alexandre Cavaliere. On peut découvrir en live le groupe de Wawau Adler au Festival Django Reinhardt de Samois le 24 juin 2022 à 18h.
I Play With You est un indispensable nécessaire au moral des amateurs dans le contexte morose d’une création jazzique qui a beaucoup de mal à se relever du covid
. Le salut viendra-t-il de la tradition de Django, si rétive, depuis la nuit des temps, à tout confinement?
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian McBride & Inside Straight
Live at the Village Vanguard

Sweet Bread, Fair Hope Theme, Ms. Angelou, The Shade of the Cedar Tree, Gang Gang, Uncle James, Stick & Move

Christian McBride (b, comp), Steve Wilson (as, ss, comp), Warren Wolf (vib, comp), Peter Martin (p), Carl Allen (dm)

Enregistré du 5 au 7 décembre 2014, New York, NY

Durée: 1h 19' 45''

Mack Avenue 1192 (www.mackavenue.com)

 

S’il a joué de nombreuses fois en sideman au Village Vanguard depuis 1990, Christian McBride (né en 1972) a attendu 2006 pour y proposer sa musique en leader et y revenir en 2007, dans des formules acoustiques pour suivre les recommandations de Lorraine Gordon, peu sensible aux expérimentations rhythm & blues du bassiste, comme il le raconte avec humour dans le livret. C’est en 2007 qu’y naît ce groupe qui associe à son quartet (Steve Wilson, Carl Allen et alors Eric Reed) un jeune vibraphoniste, Warren Wolf, dont les compositions, un jeu brillant et la sonorité colorent cet ensemble, avec parfois un clin d’œil à l’esprit third stream («Gang Gang») du Modern Jazz Quartet. Warren Wolf n’est pas le seul compositeur, Chris McBride propose quatre compositions, et Steve Wilson, une. Le répertoire est donc original.

Le groupe fut baptisé «Inside Straight» au Monterey Jazz Festival en 2008, et poursuivit son chemin dès 2009 au Village Vanguard où Christian McBride devint un invité annuel du mois de décembre. Peter Martin remplaça Eric Reed, et c’est en décembre 2014 qu’a été enregistré la matière de ce disque, qui sort en 2021 sur le bon label Mack Avenue qui édite les enregistrements du bassiste depuis 2008. Christian McBride a donné à ce label de très bons enregistrements, avec différentes formations, du big band au trio. On peut citer The Movement Revisited (1082) en 2013, Bringin' It (1115) en 2017, New Jawn (1133) en 2017, For Jimmy, Wes and Oliver (1152) en 2019, et déjà, en trio, un autre Live at the Village Vanguard (1099), enregistré en octobre 2014, soit deux mois avant ce quintet. Le dessin de couverture, style bande dessinée, est dans le même esprit.

La publication ne respecte pas la chronologie, et c’est sans importance car la musique de ces enregistrements vaut vraiment d’être immortalisée. Cela nous donne une idée de l’appétit musical de Christian McBride qui aborde avec tant de brio des projets aussi variés, toujours dans l’esprit de la grande musique afro-américaine, parfois très lourds pour la mise en œuvre comme The Movement Revisited. Ici, c’est en live au Village Vanguard, et on ressent à l’écoute le drive propre à ces enregistrements au contact du public aussi bien que l’aboutissement d’une musique post bop d’une réelle perfection, où les musiciens sont totalement investis.

Cet enregistrement bénéficie de la complicité des deux «anciens» complices du leader, Carl Allen, magnifique batteur qui a fait la couverture de Jazz Hot n°584 et de Steve Wilson, saxophoniste à l’impressionnante discographie (Michel Brecker, Donald Brown, James Williams, Ralph Peterson, Chick Corea, la liste est sans fin), qui était au sommaire du Jazz Hot n°577, tous les deux nés en 1961. Peter Martin (né en 1970) est un brillant pianiste, un fidèle des tournées de Christian McBride, qui a accompagné le gotha du jazz, de Betty Carter à Dianne Reeves, de Johnny Griffin à Wynton Marsalis en passant par Roy Hargrove, Joshua Redman, Terence Blanchard et beaucoup d’autres… Warren Wolf, le benjamin (né en 1979), outre ses talents de compositeur, possède une sonorité brillante personnelle, une attaque et une expression sur son instrument dignes de tous les éloges, bien que son enregistrement personnel sur ce même label (Reincarnation) déprécie ses qualités, et cet ensemble est d’une cohésion, d’une complicité qui font merveille sur tous les tempos.

Quand on connaît les qualités du leader, contrebassiste virtuose, au swing inébranlable, à la puissante sonorité, aux riches arrangements, capable d’entraîner et de dynamiser son groupe, comme un Charles Mingus ou un Art Blakey, on comprend que la musique de ce quintet ait passionné l’assistance dont on perçoit les réactions. On peut partager ce bon moment grâce à cette édition de Mack Avenue, et si le label poursuit, comme d’autres, l’édition des inédits d’avant le covid, nous pourrons ainsi encore rêver d’un monde englouti, celui d’une liberté que le jazz a portée depuis sa naissance.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAlvin Queen Trio
Night Train to Copenhagen

Have You Met Miss Jones?, Bags Groove, I Got It Bad (and That Ain't Good), Farewell Song, Quiet Nights of Quiet Stars (Corcovado), The Days of Wine and Roses, Goodbye JD,

Tranquility in the Woods (I skovens dybe stille ro), D & E, Georgia on My Mind,

Night Train, C Jam Blues, People, Moten Swing, Some Other Time

Alvin Queen (dm), Calle Brickman (p) Tobias Dall (b)

Enregistré les 22-23 mars 2021, Elsinore, Danemark

Durée: 53’ 02”

Stunt Records 21062 (www.sundance.dk/www.uvmdistribution.com)

 

«Alvin Queen a l'un des sons de batterie les plus hot» nous dit le producteur danois de cet excellent disque, le pianiste Niels Lan Doky, qui fut un temps parisien d’adoption. Il présente avec compétence dans le texte du livret ce double hommage à Oscar Peterson (après le précédent O.P.: A Tribute to Oscar Peterson, de 2018, paru sur le même label) et au Danemark, une terre d’accueil du jazz.

Alvin Queen qu’on ne présente plus (il était en couverture de Jazz Hot n° 572), a fait et continue de faire le bonheur du jazz en Europe et dans le monde, et d’un nombre considérable de formations, du trio au big band, depuis plus de 50 ans, et parmi elles avec Oscar Peterson, un sommet parmi d’autres car c’est l’altitude qu’il fréquente.

C’est aussi un hommage au Danemark, car outre les attaches personnelles d’Alvin, Oscar y a aussi compté de prestigieux membres de son trio, des natifs comme Niels-Henning Ørsted Pedersen ou adoptés comme l’autre grand batteur américain, Ed Thigpen. Quand on rajoute que le manager au long cours d’Oscar Peterson, Norman Granz, a épousé en dernière noce Mme Grete Lingby, une Danoise, et qu’il est enterré –ce que nous dit Niels– à Ordrup, une localité du Danemark, on comprend que le Danemark et son entourage scandinave ont été une autre patrie du jazz parmi les plus accueillantes pour les musiciens afro-américains et leur musique. On peut citer parmi une longue liste les grands Ben Webster, Dexter Gordon, Oscar Pettiford, Kenny Drew; on pourrait rappeler les clubs mythiques comme les labels de grande qualité qui ont abondamment enregistré et documenté cette musique à l’égal de ce que la France a produit de mieux.

Alvin Queen, la générosité incarnée, humainement et musicalement, pour qui la belle chanson «Les Cireurs de souliers de Broadway», interprétée par Yves Montand, semble avoir été écrite (paroles, Jacques Prévert-Musique, Henri Crolla), rend ainsi hommage à une magnifique histoire de rencontres respectueuses et artistiques, une de celles qui, sans être en Amérique, a fondamentalement contribué à l’histoire et à la richesse du jazz. Il rend même un double hommage en choisissant ce label, ce producteur avec lequel il a joué et dont il a intégré un titre dans cet opus, et les musiciens du cru, les bons Calle Brickman, suédois de naissance, et Tobias Dall, né au Danemark et qui accompagne régulièrement Niels Lan Doky.

On est donc en terrain connu, avec des acteurs qui partagent des liens récents et anciens, au-delà de leur naissance, et à aucun moment Alvin Queen ne fait sentir qu’il est une légende et le leader en écrasant de sa présence, laissant beaucoup d’espace et de respiration à son trio, à la musique, comme il sait le faire, avec un drive précis et fertile, aussi bien sur les caisses que sur les cymbales, avec de sobres et percutants chorus, pour emmener ses jeunes compagnons, qui accomplissent leur part du chemin vers le langage profondément blues d’Alvin Queen, comme en témoigne ce «Night Train», immortalisé par Oscar, et repris sans complexe par les «jeunes» du trio ou un «C Jam Blues» au punch indéniable.

Le répertoire est d’ailleurs classique, des compositions jazz (Duke Ellington, Oscar Peterson, Milt Jackson, Bennie Moten, John Lewis, Jimmy Forrest), des standards (Rodgers & Hart, Carmichael, Mancini & Mercer, Jobim, Bernstein), un titre de Niels Lan Doky, on l’a vu, et un traditionnel danois, qui ressemble à un hymne, laissé à l’initiative de Calle Brickman.

Alvin Queen a cette faculté –la liste impressionnante de ses collaborations (https://alvinqueen.com) de Joe Newman (à 12 ans en 1962, avec Zoot Sims, Art Davis, Hank Jones et Harold Mabern ensemble) à Charles Tolliver en passant par Horace Silver– d’être parfait dans tous les courants du jazz, en restant lui-même, ce formidable technicien doté d’une expression unique, né du petit cireur de souliers (La fugitive petite lumière/Que l’enfant noir aux dents de neige/A doucement apprivoisée, selon les mots de Prévert) un enfant prodige (il est né dans le Bronx en 1950) qui a ébahi les Max Roach, Art Blakey, Elvin Jones, Charli Persip, Mel Lewis, réunis en 1962 pour la soirée annuelle des batteurs au Birdland, et qui a été assis à la batterie par Elvin Jones au Birdland lors du passage de John Coltrane (1963). Il a continué à cirer encore quelques temps les chaussures, choisissant en particulier celles de Ben Webster, Thelonious Monk, Art Blakey –pour joindre l'utile à la passion– avec sans aucun doute ce même sourire éclatant qui ne le quitte pas…

Un vrai moment de jazz par un trio qui accomplit encore ce miracle de la transmission, ici de plusieurs mémoires et générations qui se croisent, en faisant simplement ce que le jazz a toujours fait: de l’art, de la musique dans un esprit profondément humain, populaire. On imagine la chance et l’émotion que les jeunes, bassiste et pianiste, de cet enregistrement ont ressenties...
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMonty Alexander
Love You Madly

CD1: Arthur’s Theme, Love You Madly, Samba de Orfeu, Sweet Lady, Eleuthra, Reggae Later
CD2: Blues for Edith, Fungii Mama, Consider, Montevideo, Body and Soul, Swamp Fire, SKJ

Monty Alexander (p), Paul Berner (b), Duffy Jackson (dm), Robert Thomas Jr. (perc)

Enregistré le 6 août 1982, Fort Lauderdale, FL

Durée: 45’ 42’’ + 46’ 21’’

Resonance Records 2047 (resonancerecords.org/Bertus France)

 

Le bon label patrimonial Resonance Records édite avec le soin qui le caractérise un live inédit de Monty Alexander, capté en 1982 au Bubba’s Jazz Restaurant de Fort Lauderdale, FL, club fondé par Bob Shelly, actif de la fin des années 1970 aux années 1980. Le lieu, décontracté et typique du sud de la Floride, a accueilli les grands noms du jazz, dont Art Blakey, Stan Getz, Sonny Stitt et Ahmad Jamal qui y enregistrèrent. Quant à Monty, un coup d’œil à sa riche discographie (cf. Jazz Hot n°611) suffit à se figurer l’intensité de son activité en ce début des années 1980: pas moins d’une vingtaine de disques entre 1980 et 1982, en leader et en sideman, notamment avec Ray Brown, Herb Ellis et Milt Jackson.
Le riche livret illustré, d'une quarantaine de pages, qui accompagne l’album, propose une interview de chacun des membres du groupe, menée entre juin et août 2020 par Zev Feldman qui a supervisé cette édition avec le savoir-faire qu’on lui connaît. Monty y raconte les circonstances de cette enregistrement: l’ingénieur du son Mark Emerman, rencontré un peu plus tôt, lui propose de venir enregistrer son concert au Bubba’s et lui offre la bande, restée pendant près de quarante ans dans les archives du pianiste. Monty évoque aussi brièvement la vie jazzique de Fort Lauderdale avec ses deux motels, The Apache et The Rancher, où se produisait Ira Sullivan, ainsi que la Hampton House où il se rappelle avoir vu Cannonball Adderley et Junior Mance, de même qu’il y a noué des amitiés avec plusieurs musiciens. Autant d’indices attestant de la vitalité de la scène jazz de Miami et de ses environs (Fort Lauderdale est à moins de 50 km), comme le démontrent d’ailleurs plusieurs enregistrements des années 2010 d’un autre pianiste, l’Italien Roberto Magris, notamment avec Ira Sullivan.

Monty est ici en quartet. A la contrebasse, le jeune Paul Berner a fait ses armes dans l’orchestre de Lionel Hampton. Comme il le raconte à Zev Feldman, c’est Reggie Johnson qui lui a conseillé de se présenter à Monty de sa part. Il joue dans son trio entre 1981 et 1983 mais n’apparaît pas dans la discographie du pianiste en dehors de ce disque. En 1990, après d’autres collaborations prestigieuses, il partira s’installer définitivement aux Pays-Bas. A la batterie, Duffy Jackson a enregistré son premier disque en sideman, Here Comes the Sun, en 1971, avec Monty Alexander, bien que n’étant encore alors que lycéen (cf. Tears). Depuis, ils se sont retrouvés à de nombreuses reprises sur scène et en studio, d’autant que Duffy a des attaches en Floride. Aux percussions, Robert Thomas, Jr., est originaire de Miami. Lui aussi a débuté très jeune auprès de Monty dont l’influence a été déterminante et explique dans le livret avoir également énormément appris aux côtés de Duffy Jackson. On connaît sa participation à Weather Reaport (1980-1986), laquelle ne l’a pas empêché de retrouver ponctuellement Monty. On comprend dès lors l’osmose qui caractérise ce quartet dégageant une énergie et une vitalité exceptionnelles.

Quel que soit le registre, Monty est extraordinaire, déployant une inventivité impressionnante. L’album débute par une superbe ballade, «Arthur’s Theme», à laquelle Monty Alexander donne un relief particulier par son jeu percussif et des accélérations du tempo. La pulsation très vive de Duffy Jackson donne une intensité supplémentaire. Les autres ballades abordées sont autant de trésors de subtilité: «Love You Madly», le classique ellingtonien qui donne son nom à l’album, «Sweet Lady» et «Consider» deux compositions du pianiste, de même qu’un autre incontournable, «Body and Soul» d’une splendeur renversante! Le Monty caribéen n’est jamais bien loin, de «Samba de Orfeu» (encore le soutien d’une grande densité de Duffy Jackson!) à «Fungii Mama», en passant par «Montevideo», où le leader, volubile, cite quelques mesures de «Caravan» puis quelques autres du thème du film Brazil; entre les deux, un solo explosif de Duffy déclenche l’enthousiasme du public. Un autre thème de Monty, «Reggae Later», évoque évidemment la Jamaïque et le courant musical qui lui est associé, tout en restant très ancré dans le swing. On y entend les interventions de Paul Berner, au son chaleureux, et Robert Thomas Jr. imprimant aux congas un groove propre aux Caraïbes. Incandescent de swing, véloce et flamboyant, Monty Alexander assure le spectacle sur les morceaux particulièrement toniques comme «Swamp Fire» ou les réjouissants «Blues for Edith» et «SKJ», de Milt Jackson, un feu d’artifice où le blues n’est pas oublié, un mustMis à jour par Resonance Records, cet inédit de 1982 ravira les amoureux de Monty Alexander au sommet de son art et les amateurs de jazz en général.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLouis Hayes
Crisis

Arab Arab, Roses Poses, I’m Afraid the Masquerade Is Over*, Desert Moonlight, Where Are You?*, Creeping Crud, Alien Visitation, Crisis, Oxygen, It's Only a Paper Moon

Louis Hayes (dm), Abraham Burton (ts), David Hazeltine (p), Dezron Douglas (b), Steve Nelson (vib), Camille Thurman (voc)*

Enregistré les 7-8 janvier 2021, Astoria, NY

Durée : 55’ 52”

Savant Records 2192 (www.jazzdepot.com/Socadisc)

 

Ce qui distingue, entres autres caractéristiques, l’amateur de jazz réside dans sa capacité de réception d’une musique qui ne date pas forcément du jour, de pouvoir s’abstraire du présent pour n’écouter que la musique, et la resituer dans son contexte, sans penser que c’est une «musique de vieux» parce qu'elle n'est pas du jour. L’amateur de jazz, indifférent au temps qui passe, écoute ainsi des musiciens de différentes époques avec le même plaisir, du moment que la musique correspond à son choix, sa sensibilité et qu’elle est de qualité. C'est un échange libre entre amateur et artiste. Cette qualité vient sans doute du fait qu’ils ont grandi avec le jazz et savent découvrir une musique récente ou ancienne avec la curiosité de vrais mélomanes.

Cette nature d’écoute lui a également été offerte par une musique, un art qui d’emblée ne s’est pas figé sur des modes liées à l’instant, et qui a évolué, s’est diversifié en s’appuyant sur la transmission de codes culturels, d’un langage commun à un peuple et aux générations, plus que sur la rupture, même le free jazz en dépit de tous les discours artificiels plaqués à partir du développement de la société de consommation par une critique pas aussi savante qu'elle le prétendait.

Ainsi l’amateur de jazz-blues a appris à connaître tel ou tel artiste en le situant dans un grand ensemble culturel, ce qui lui permet en 2022 de continuer à écouter avec le même plaisir le jazz du temps de Louis Armstrong, Charlie Parker, John Coltrane ou Wynton Marsalis, de Count Basie à B.B. King et Ray Charles, sans avoir cette atrophie de l’oreille qui pousse un auditeur-consommateur à trouver vieillie une musique dont il n’apprécie pas les valeurs parce qu’il n'en a pas les clés, la compréhension, la sensibilité, parce qu'elle est pratiquée par des artistes d’une autre génération, parfois encore en vie car les musiciens de jazz vivent leur musique de leur jeunesse jusqu’à leur dernier souffle en restant eux-mêmes: leur langage d'artiste est ce qui en fait l'originalité. La musique n’est pas un jeu, une mode, un métier mais une raison de vivre, une affirmation d'existence: «être ou ne pas être», toujours…

Cette valeur qui naît par l’activation permanente d’un patrimoine sonore du jazz sans cesse repris (rééditions ou relectures par les plus jeunes), par ce lent travail pédagogique de dialectique entre le passé, le présent et le futur, qui a fait du jazz une musique pas comme les autres, est essentielle aux artistes, soit qu’ils la vivent dans le vivier d’origine, la communauté du jazz aux Etats-Unis, soit dans ses dépendances un peu partout dans le monde. On voit d’innombrables réinventions de la vie du jazz fertilisé par l’humus du passé (la chronique des disques en fourmille).

La magie est encore plus grande quand on a la chance de tomber sur un disque comme celui-là réunissant plusieurs générations de cette belle histoire du jazz, où avec autant de respect que de liberté, la musique traduit cette éternelle modernité du jazz qui tient à sa capacité de partager, cette solidarité musicale qui réunit ici un magnifique ancien, Louis Hayes, extraordinaire batteur qui a presque l’âge de Jazz Hot (il est né à Detroit en 1937), apparu dans le jazz dans ces années 1950 effervescentes, pour le bebop et pas seulement car toute la société américaine est en mouvement. Le jazz, en pleine maturité, crée le fonds d’une art exceptionnel à la mesure des événements.

Retrouver Louis Hayes en 2021, avec un clin d’œil malicieux au covid («I’m Afraid the Masquerade Is Over», et l’album est intitulé Crisis) pour un opus qui réunit autour de lui, sans aucun hiatus d’expression, des artistes dont la plus jeune, Camille Thurman est née en 1986, soit 50 ans après lui, dans une musique libre, sans académisme en dépit de sa sophistication, est ce miracle qu’offre le jazz aux amateurs sans âge. L’énergie de cette musique après une telle période de léthargie atteste que le chaudron du jazz a encore ce pouvoir de subvertir, de dépasser, de ne pas se faire aveugler par les fausses urgences de la propagande.

Savant Records nous propose cette pièce d’orfèvrerie où Louis Hayes se délecte visiblement à tresser la trame par la beauté de son jeu aussi précis que foisonnant, aussi brillant sur les cymbales que précis et nerveux sur les caisses. Je ne vais pas vous dresser le portrait de notre ancien, il faisait en 2018 encore la couverture de Jazz Hotavec une interview subtile et profonde, à son image (Jazz Hot n°685), et sa monumentale discographie qui suit ses mots dit mieux que de longs discours la contribution qu’il a apportée au jazz.

On goûte ici l’esprit de sa musique faite d’une solennité, d’une intensité, d’un dynamisme et d’une poésie dont les amateurs de jazz ont le privilège, bien que l’esprit n’en date pas de 2021. On compte ainsi parmi les compositeurs Joe Farrell, Bobby Hutcherson, Lee Morgan, Freddie Hubbard, des standards, ainsi qu’une composition de Louis Hayes, une de Steve Nelson, l’excellent vibraphoniste présent sur cet enregistrement, et une de Dezron Douglas, le bassiste de ce quintet qui est au diapason de son aîné, totalement investi dans le jazz (Cyrus Chestnut, Eric Alexander…), leader par ailleurs. A leur côté, David Hazeltine, un habitué de la scène new-yorkaise post bop, leader également, a déjà accompagné Louis Hayes, mais aussi Brian Lynch, Jim Rotondi, et bien d’autres.

Abraham Burton est un beau son de ténor héritier de Sonny Rollins («It’s Only a Paper Moon») sans renoncer à des accents coltraniens dans «Oxygen», parfaitement à l’aise dans ce registre. Camille Thurman, la benjamine, par ailleurs saxophoniste membre du Jazz at Lincoln Center Orchestra, chante ici, et nous rappelle qu’elle avait aussi un talent vocal au début des années 2010 (concours Sarah Vaughan).

L’ensemble est remarquable de complicité: l’esprit poétique («Desert Moonlight», «Alien Visitation») y côtoie l’intensité («Creeping Crud» arrangé par Anthony Wonsey, «Crisis» de Freddie Hubbard, «Arab Arab» de Joe Farrell), et le blues est l’esprit de la musique qui nous plonge dans le meilleur des univers post bop, d’Art Blakey à Woody Shaw dont Louis Hayes fut un compagnon régulier. Steve Nelson est brillant, Abraham Burton comme à son habitude puissant et classique, et l’omniprésence, le drive de Louis Hayes nous dit qu’à l’instar du jazz, les artistes n’ont pas d’âge.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Swingin' Affair
Fait sa B.O.

Star Wars Medley, Il était une fois la révolution: thème principal, Tontons Flingeurs Jingle / Tamoulé (Les Tontons flingueurs), Sirba (Le Grand blond avec une chaussure noire), La Chanson d’Hélène (Les Choses de la vie), Tontons From Ipanema, La Marche des gendarmes (Le Gendarme de Saint-Tropez), Le Bon, la brute et le truand: thème principal, Tontons Bop, Raider’s March (Les Aventuriers de l’arche perdue), My Heart Will Go on (Titanic), Tontons Tutu, Clara 1939 (Le Vieux fusil), Les Sept mercenaires: thème principal, Tontons Ballade, Reality (La Boum), Medley Nino Rota, Tontons Rock, Speak Softly Love (Le Parrain), Tontons Bayou

Olivier Defays (as, ts, fl), Philippe Chagne (ts, cl, bcl), Philippe Petit (org), Sylvain Glévarec (dm, sifflet)

Enregistré du 10 au 12 mai 2021, Maisons-Alfort (94)

Durée: 1h 00’ 25’’

Frémeaux & Associés 8589 (www.fremeaux.com/Socadisc)

 

Le compagnonnage du jazz et du cinéma, les deux arts du XXe siècle, est une thématique explorée de multiples fois. Il est moins fréquent de consacrer un album à des thèmes musicaux célèbres du cinéma français, américain et italien, étrangers au jazz pour la plupart, mais jazzifiés pour l’occasion.

C’est la démarche entreprise par le quartet Swingin’ Affair (une référence directe à Dexter Gordon, le musicien-acteur né à Los Angeles), soit Olivier Defays, Philippe Chagne, Philippe Petit et Sylvain Glévarec, quatre musiciens unis par une longue complicité. Pour autant, si les œuvres qu’ils ont sélectionnées ne sont pas jazz à l’origine, le jazz est présent dans l’univers de la plupart de leurs compositeurs, lesquels ont pu donner au sein de leurs foisonnantes productions des thèmes jazz, de Nino Rota (Hurricane) à Ennio Morricone (Corleone), en passant par Vladimir Cosma (Un éléphant ça trompe énormément) et François de Roubaix (Le Samouraï). De même les musiques de certains compositeurs se prêtent à un traitement swing, celles de Nino Rota en particulier, du fait d’une proximité naturelle évidente à l’écoute du medley reprenant des thèmes issus d’Amarcord, Les Nuits de Cabiria et Huit et demi. A l’inverse, il paraissait plus périlleux d’aborder sous l’angle jazz la musique d’un John Williams connu pour ses succès hollywoodiens comme Star Wars, au générique d’inspiration wagnérienne, et sa solennelle «Imperial March» qu’on croirait ici sortie du répertoire de Benny Goodman!
Si l’on soupçonne, sans doute à juste titre, les musiciens de quelque malice, il faut saluer le travail d’arrangement réalisé par Olivier Defays, Philippe Petit et Philippe Chagne. Ainsi nos «Tontons swingueurs» se sont amusés à faire de l’indicatif des Tontons Flingueurs («Tamouré» de Michel Magne) un fil rouge humoristique qu’on retrouve régulièrement, accommodé à des sauces différentes: bop, west coast, voire à la Miles époque Tutu. Dans la série des adaptations improbables, on note les thèmes de Titanic ou de La Boum et son sirupeux slow «Reality», signé Cosma, que le quartet revisite grâce au B3 groovy de Philippe Petit. Pour la peine, on paraphraserait bien Audiard et ses Tontons: les jazzmen ça ose tout, c’est même à ça qu’ont les reconnaît!

On retiendra en particulier les vraies pépites de cette galette: d'excellentes versions du thème principal d'Il était une fois la révolution d’Ennio Morricone, avec un superbe duo de sax, et de celui des Sept mercenaires d’Elmer Bernstein, très dynamique (bon soutien de Sylvain Glévarec), le magnifique «Speak Softly Love» de Nino Rota (Le Parrain), «La Chanson d’Hélène» de Philippe Sarde (Les Choses de la vie), remarquablement exposée à la clarinette basse par Philippe Chagne et au ténor par Olivier Defays, et enfin l’incontournable «Sirba» de Vladimir Cosma (Le Grand blond avec une chaussure noire), swinguant à souhait, qui nous embarque au son de la flûte d’Olivier Defays et de l’orgue de Philippe Petit dans un monde musical entre Lalo Schifrin et Neal Hefti. Ce titre est aussi un clin d’œil du fils, Olivier Defays, au père, Pierre Richard, amateur de jazz avéré, qui a d'ailleurs rédigé quelques lignes en tête du livret.

Un disque des plus sympathiques, à l’image de ses interprètes, et empreint de nostalgie pour un cinéma populaire.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022