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JAZZ RECORDS
• Chroniques de disques en cours •

Ces chroniques de disques sont parues exclusivement sur internet de 2010 (n°651) à aujourd’hui. Elles sont en libre accès.
4 choix possibles: Chroniques en cours (2022), Jazz Records/alphabétique (2010 à 2022 sur internet), Jazz Records/chronologiques (2010 à 2022 sur internet), Hot Five de 2021 et 2022.
En cliquant sur le nom du musicien leader dans le programme des chroniques proposées, on accède directement à la chronique.
Toutes les autres chroniques sont parues dans les éditions papier de 1935 (n°1) à février 2013 (n°662). 
On peut les lire dans les éditions papier disponibles à la vente depuis 1935 dans notre boutique.
A propos des distinctions, elle ne résument que la chronique, pour sacrifier à la tradition déjà ancienne des notations et à la mauvaise habitude moderne d'aller vite. Nous pouvons résumer l'esprit de ces niveaux d'appréciation par un raccourci qualitatif (Indispensables=enregistrement de référence, historique; Sélection=excellent; Découverte= excellent par un(e) artiste pas très connu(e) jusque-là; Curiosité=bon, à écouter; Sans distinction=pas essentiel pour le jazz selon nous). Cela dit, rien ne remplace la lecture de chroniques nuancées et détaillées. C'est dans ces chroniques de disques, quand elles sont sincères, c'est le cas pour Jazz Hot, que les amateurs ont toujours enrichi leur savoir.





Au programme des chroniques
2022 >
A Wawau Adler Monty Alexander Louis Armstrong (At the Crescendo 1955) Louis Armstrong (and the Dukes of Dixieland) Buddy Arnold B Chet Baker/Wolfgang Lackerschmid Richard Baratta Heinie Beau Milt Bernhart Seamus Blake/Chris Cheek Michel Bonnet/La Suite Wilson Didier Burgaud/Simon Teboul C Gwen Cahue Calle Loíza Jazz Project Helen Carr Lodi Carr Chris Cheek/Seamus Blake Evan Christopher Emmet Cohen D Maxwell Davis Santi Debriano Olivier Defays/Swingin' Affair Leon Lee Dorsey F Ricky Ford Jean-Baptiste Franc Claudine François/Dan Rose G Kenny Garrett Herb Geller/Roberto Magris Stan Getz/Astrud Gilberto David Gilmore Lex Golden Jimmy Greene H Louis Hayes Fred Hersch KBob Keene Hilary Kole L La Suite Wilson/Michel Bonnet Wolfgang Lackerschmid/Chet Baker David Liebman M Roberto Magris Roberto Magris/Herb Geller Branford Marsalis Mark Masters Christian McBride Norma Mendoza Hendrik Meurkens Claire Michael Charles Mingus Bob Mintzer/WDR Big Band/Yellowjackets/WDR Big Band Tete Montoliu/Jerome Richardson Terry Morel Moustache N Clovis Nicolas P Herb Pilhofer John Plonsky Vito Price Q Alvin Queen R Jerome Richardson/Tete Montoliu Dan Rose/Claudine François SChristian Sands Swingin' Affair/Olivier Defays T Simon Teboul/Didier Burgaud Andreas Toftemark V Sarah Vaughan W WDR Big Band/Bob Mintzer/WDR Big Band/Yellowjackets Y Yellowjackets/WDR Big Band/Bob Mintzer/WDR Big Band



2021 >
B Peter Bernstein Pat Bianchi Ran Blake/Christine Correa Art Blakey Alan Broadbent/Georgia Mancio Keith Brown Dave Brubeck C Alexandre Cavaliere Joe Chambers Brian Charette Pierre Christophe/Hugo Lippi Esaie Cid Glenn Close/Ted Nash George Coleman Chick Corea Christine Correa/Ran Blake D Joey DeFrancesco Dany DorizLeon Lee Dorsey E Vince Ector Jérôme Etcheberry FJoe Farnsworth Diego Figueiredo/Ken Peplowski Funky Ella/Leslie Lewis G Ray Gallon Erroll Garner Jimmy Gourley Randy Greer/Ignasi Terraza HConnie Han Roy Hargrove/Mulgrew Miller Steven Harlos Bruce Harris Michel Hausser Eddie Henderson Eric Hochberg/Roberto MagrisChristopher Hollyday J Mahalia Jackson Jazz Foundation of America Alain Jean-Marie/Carl Schlosser Samara Joy K Helmut Kagerer/Ralph Lalama/Andy McKee/Bernd Reiter Snorre Kirk Kenny Kotwitz L Ralph Lalama/Helmut Kagerer/Andy McKee/Bernd Reiter Jermaine Landsberger/Stochelo Rosenberg Peter Leitch Leslie Lewis/Funky Ella Dave Liebman/The Generations Quartet Kirk Lightsey Hugo Lippi/Pierre Christophe Ira B. Liss Big Band Jazz Machine Charles Lloyd M Doug MacDonald Magnetic Orchestra/Vincent Périer Roberto Magris/The MUH Trio/Roberto Magris & Eric Hochberg Junior Mance Georgia Mancio/Alan Broadbent Delfeayo Marsalis Daniel-John Martin/Romane Charles McPherson Philippe Milanta Mulgrew Miller/Roy Hargrove Wes MontgomeryJason Moran/Archie Shepp N Ted Nash/Glenn Close P Nicki Parrott Ken Peplowski/Diego Figueiredo Vincent Périer/Magnetic Orchestra Ralph Peterson Dino Plasmati/Antonio Tosques Dino Plasmati/The Untouchable Band R Eric Reed Knut Riisnæs Henry Robinett Sonny Rollins Romane/Daniel-John Martin Stochelo Rosenberg/Jermaine Landsberger Mathias RüeggS Archie Shepp/Jason Moran Carl Schlosser/Alain Jean-Marie Jim Snidero Rossano Sportiello T Gregory Tardy Ignasi Terraza/Randy Greer The Cookers The Generations Quartet/Dave Liebman The MUH Trio/Roberto Magris The Untouchable Band/Dino Plasmati Nicholas Thomas Isaiah J. Thompson Antonio Tosques/Dino Plasmati Lennie Tristano W Tim Warfield



Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRicky Ford
The Wailing Sounds of Ricky Ford

Ricky's Bossa, Fer, The Wonder, That Red Clay, The Essence of You, The Stockholm Stomp, Angel Face, Paris Fringe, I Can't Wait to See You, Paul's Scene, Frustration, Mabulala

Ricky Ford (ts), Mark Soskin (p), Jerome Harris (b), Barry Altschul (dm)

Enregistré le 25 juin 2021, Astoria, NY

Durée: 51’ 30’’

Whaling City Sound 135 (www.whalingcitysound.com)

 

Un nouveau disque de Ricky Ford, c’est toujours un événement. Et celui-ci est non seulement d’une qualité supérieure mais particulièrement émouvant. Car tout dans ce disque nous ramène à l’histoire du leader. Les musiciens qui l’accompagnent sont de vieux copains qui se sont illustrés dans le jazz, dans des voies diverses. Il y a le contrebassiste Jerome Harris, avec qui il a étudié au New England Conservatory, à Boston, le pianiste Mark Soskin et le batteur Barry Altschul, qu’il connaît depuis sa période new-yorkaise dans les années 1980. Chacun d’eux a un lien très fort avec Sonny Rollins. Ricky Ford nous racontait son admiration pour l’aîné dans son interview (Jazz Hot n°668). En préparant cette chronique, Jerome Harris nous disait voir encore son camarade en 1973, âgé de 19 ans, jouer avec Rollins: «Ricky était un jeune phénomène au ténor. A cette époque, beaucoup étaient influencés par Coltrane. Lui était l’un des rares à s’intéresser à la génération d’avant. Sonny et Ricky sur une même scène, c'était comme voir le maître et son disciple.» Un autre compagnon de route, John Betsch, nous confiait également: «On avait l'habitude de le taquiner et de l'appeler affectueusement Ricky Rollins». Ce disque confirme à l'évidence les qualités explosives de son, d'impulsion de Ricky Ford qui ont fait la légende de Sonny Rollins et, si on écoute plus attentivement, cette véhémence de l'expression de Coleman Hawkins qui est la racine de cette tradition de son («The Essence of You», «Angel Face», «Frustration»…).

Ce n’est pas tout: à partir des années 1980, Jerome Harris et Mark Soskin accompagnent aussi le Colosse, notamment dans les tournées européennes d'été. Si l’ombre de Rollins plane sur cette musique dès le premier thème («Ricky’s Bossa») et le caribéen «Paris Fringe», ce disque n’est pas un hommage: c’est plutôt et surtout l’histoire d’une amitié entre ces musiciens, et d’un retour aux sources dans lesquelles Rollins a une place de choix. C'est aussi le cas pour Jerome Harris qui travaille ces dernières années essentiellement avec le clarinettiste David Krakauer, dans son groupe Klezmer Madness, comme pour Barry Altschul, une figure originale du free, qui joue ici la «musique de sa jeunesse», comme il nous le disait. Tous jouent un jazz gorgé de blues ancré dans l’Histoire, ce qui n'empêche pas quelques échappées dans le monde d'un free jazz de culture («The Wonder») qui est l’une des facettes de Ricky Ford qui prolonge souvent, dans d'autres contextes, par sa musique et ses arrangements, l'univers de Charles Mingus.

A l'origine de ce projet, Neal Weiss, le fondateur du label Whaling City Sound, basé à New Bedford, près de Boston, avait proposé à Ricky Ford d’enregistrer un disque autour de Paul Gonsalves et Harry Carney. Le premier, originaire de New Bedford a été remplacé par Ricky Ford dans l’orchestre de Duke Ellington en 1973. Le second a grandi dans le même quartier que Ricky à Boston. Après s’être plongé dans leurs discographies, le ténor a exhumé puis enregistré deux thèmes peu connus illustrés par Harry Carney, «Mabulala» et «Frustration», au sein de l'orchestre du Duke. Rappelons que Paul, Duke et Harry ont disparu tous les trois en 1974. Pour Gonsalves, le choix s’est révélé un peu plus ardu, Ford ayant déjà enregistré des thèmes aussi fameux que «Chelsea Bridge» ou «Happy Reunion» dans ses livraisons précédentes. Pour l’inclure, il a donc composé «Paul’s Scene», et on retrouve dans la sonorité et l'articulation des phrases de Ricky Ford des évocations, plutôt des accents, de Paul Gonsalves comme dans «I Can't Wait to See You» et «Mabulala». Si Ricky a choisi «The Essence of You» de Coleman Hawkins, «Frustration» de Duke Ellington, «Angel Face» d'Hank Jones, «Mabulala» de Kenny Graham, «The Stockholm Stomp» d'Al Goering, le répertoire fait principalement appel à des compositions originales de sa plume, de la bossa à la ballade, en passant par un morceau plus free: douze thèmes en tout, chacun de 3 à 7 minutes. Le leader a préféré plus de thèmes et moins de chorus longs. Il assume, et parle volontiers d’un format se rapprochant du concerto. Cet enregistrement, dans une forme «traditionnelle», permet en particulier d'apprécier la splendide sonorité du ténor, un drive et une puissance qui deviennent rares… On espère retrouver ce magnifique quartet en live sur les scènes du jazz.
Mathieu Perez
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJean-Baptiste Franc
Garner in My Mind

Que reste-t-il de nos amours?, Octave 103, I’m Confessin That I Love You, S’Wonderful, My Silent Love, Gabrielle, Passing Through, Pastel, Michelle/Yesterday, Valse de l’adieu, Sweet Dreams, Chopin Impression, Girl of My Dreams, Where or When, Standing Still, Penthouse Serenade, Anatolie, I Believe/I Thank You Lord*

Jean-Baptiste Franc (p), Yann-Lou Bertrand (b), Mourad Benhammou, Erik Maunoury* (dm)

Enregistré le 17 juin 2021, Antony (92)

Durée: 1h 06’ 00’’

Ahead 840.2 (Socadisc)

 

Petit-fils de René (cl) et fils d’Olivier (ss), Jean-Baptiste Franc est issu d’une lignée de musiciens marquée par la figure tutélaire de Sidney Bechet: le premier l’accompagna, le second joue sur le propre instrument du maître et en compagnie de son fils Daniel Bechet (dm). Une telle imprégnation suscita sans surprise une vocation musicale précoce chez Jean-Baptiste qui commence à pianoter dès ses 3 ans, prend ses premières leçons à 6 ans, puis entre au conservatoire. A 12 ans, il part en tournée avec Gilbert Leroux (wb) et, deux ans plus tard, avec son grand-père. A 17 ans, en 2001, il se produit au Lincoln Center de New York avec Daniel Bechet. En 2002, il enregistre son premier disque en trio avec Gilles Chevaucherie (b) et Duffy Jackson (dm), Jammin’ Rue Pigalle (autoproduit). Il poursuit depuis une carrière dans la sphère du jazz dit «classique», passant, selon les contextes, du stride au swing et jusqu'au gospel. On l’entend régulièrement aux côtés de son père, de Daniel Bechet ou dans diverses formations, accompagnant aussi des chanteuses comme Melody Federer ou Melissa Lesnie. Il n’est pas rare de le voir jouer sur son antique piano portable, ce qui lui permet de se produire dans n’importe quel bistrot ou dans la rue.

C’est dans l’optique du centenaire de sa naissance, le 15 juin 1921, que Jean-Baptiste Franc a décidé de rendre hommage à Erroll Garner en lui empruntant en partie des éléments stylistiques caractéristiques, en particulier l'approche rythmique propre au grand pianiste de Pittsburg, PA, avec la main gauche qui marque les temps en léger décalage avec la main droite pour accentuer la pulsation swing et l'attaque. Un quasi travail de reconstitution que Jean-Baptiste, doté d'un beau toucher, assure avec ses propres outils forgés dans la tradition du piano stride. L'évocation est réussie; on reconnaît la patte Garner dès le premier titre («Que reste-t-il de nos amours?», Charles Trenet), comme sur ses compositions «Octave 103», «Passing Throught», «Pastel» comme sur «S’Wonderful» sur lequel ressurgit le stride cher à Jean-Baptiste. Le corpus garnérien est abordé dans les grandes largeurs, du piano classique revu à la sauce Garner, tel «Chopin Impression» –auquel Jean-Baptiste ajoute une réjouissante «Valse de l’adieu» stride–, aux reprises jazzés de la musique pop commerciale des années 1960 comme «Michelle-Yesterday» (Lennon-McCartney). Jean-Baptiste Franc joint quelques jolies ballades de son cru: «Gabrielle», «Sweet Dreams», qui se prêtent moins aux «garnérismes», ainsi que «Standing Still», plus en phase avec la thématique du disque.
Soulignons la finesse de l’accompagnement assuré par le jeune contrebassiste Yann-Lou Bertrand et le toujours impeccable Mourad Benhammou qui, sur le dernier morceau, laisse les baguettes à Erik Maunoury pour un gospel qui joint deux titres: «I Believe» d’Ervin Drake et «I Thank You Lord» du pianiste et organiste Allan Tate (né en 1945, il accompagna notamment Sister Rosetta Tharpe), ami et mentor de Jean-Baptiste qui le rencontra dans une église de Harlem en 2008 avant de le faire venir en France à partir de 2011. Un thème à part du reste de l’album.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueClovis Nicolas
Freedom Suite Ensuite

The 5:30 PM Dive Bar Rendezvous*, Freedom Suite Part I, Interlude, Freedom Suite Part II, Interlude, Freedom Suite Part III, Grant S., Nichols and Nicolas, You or Me?, Dark and Stormy, Fine and Dandy*, Speak a Gentle Word, Little Girl Blue

Clovis Nicolas (b), Brandon Lee, Bruce Harris* (tp), Grant Stewart (ts), Kenny Washington (dm)

Enregistré le 23 décembre 2016, Brooklyn, New York, NY

Durée: 55’ 25’’

Sunnyside Records 1495 (https://clovisnicolas.com/Socadisc)

 

Ce superbe album de Clovis Nicolas, enregistré en 2016 et publié en 2018, évoque la tradition post bob d’un jazz intemporel. Le contrebassiste y propose une relecture personnelle et une prolongation originale de la fameuse Freedom Suite de Sonny Rollins, enregistrée en février 1958, dont le titre évoque une époque de luttes, celles pour les Droits civiques, issues d’un besoin vital d’émancipation dans une Amérique ségrégationniste. Divisé en trois parties et relié par deux courts interludes originaux, l’ensemble est un modèle de créativité et de swing. Là où Sonny Rollins explorait la formule du trio avec Oscar Pettiford et Max Roach, dans un tour de force d’équilibriste, Clovis Nicolas y ajoute la trompette de Brandon Lee (et de Bruce Harris sur deux titres) qui joue en contre-chant autour du ténor de Grant Stewart, new-yorkais d’adoption lui aussi mais natif de Toronto.
La présence de Kenny Washington, l’un des batteurs les plus complets et techniques de sa génération, apporte un soutien sans faille au quartet par sa qualité de frappe et un sens du swing tout en nuances, notamment aux balais dans la seconde partie de la Freedom Suite. D’ailleurs, on se souvient de sa participation au trio de Tommy Flanagan sur l’album Jazz Poet qui reste un modèle du genre dans l’exercice des balais rappelant Denzil Best ou Jo Jones au sein du trio de Ray Bryant. Cette formule sans piano permet au contrebassiste-leader d’endosser un rôle à la fois harmonique et mélodique au sein de la rythmique. Une couleur singulière que l’on découvre dans la première partie de la Freedom Suite même si on reste proche de l’original dans l’esprit. La troisième partie débute sur un tempo rapide avec une exposition de thème dans un esprit hard bop laissant la place au jeu puissant et au fort vibrato de Grant Stewart qui délivre de longues phrases sinueuses. 
Clovis Nicolas est un ancien élève diplômé du Conservatoire supérieur de musique de Marseille et l’un des sidemen les plus en vue du milieu des années 1990. Recherché pour son sens du rythme et sa capacité à assurer une assise à n’importe quel soliste, le jeune Clovis Nicolas a arpenté les clubs de la Capitale en se produisant derrière Brad Mehldau, Vincent Herring, Dee Dee Bridgewater, Stefano Di Battista, les Frères Belmondo, etc. Il s’installe à New York, il y a tout juste vingt ans, et se produit dans les clubs prestigieux tels que le Smalls Jazz Club, le Smoke Jazz Club, le Blue Note, Le Dizzy’s Club sans oublier le Lincoln Center, le Kennedy Center ou le Birdland, et il enregistre également auprès de diverses générations de jazzmen tels que Peter Bernstein, James Williams, Harry Allen, Cedar Walton, Jeremy Pelt, Willie Jones III, Carl Allen, Freddie Redd, Frank Wess, Jeb Patton, Branford Marsalis.

En 2009, il rejoint le programme jazz de Juilliard School et en ressort diplômé après avoir étudié avec Ron Carter et Kenny Washington. Une forme de légitimité s’installe pour ce jeune musicien qui ne cesse d’imposer une forte personnalité musicale qu’il explore dans ses projets de leader. Il s'inscrit dans la tradition de l'instrument entre Oscar Pettiford et Ron Carter pour la beauté de sa sonorité boisée, son sens de la mise en place et surtout un goût pour l’aspect mélodique que l’on retrouve sur sa version de «Little Girl Blue».

Sa Freedom Suite Ensuite va au-delà de l’œuvre de Rollins pour explorer quelques standards et compositions comme ce «The 5:30 PM Dive Bar Rendezvous», un thème où Bruce Harris est tout à fait à l’aise dans son évocation du blues tout en sobriété dans la lignée d’un Thad Jones avec une sonorité brillante. Ce thème qui ouvre le disque illustre parfaitement ce qui pourrait être une forme de définition du jazz avec une superbe walking bass doublée d’un accompagnement riche du batteur toujours à l’écoute, se jouant à la fois des silences et de l’espace avec un souci permanent de swinguer.
Grant Stewart (né en 1971)  est lui aussi une vieille connaissance de Clovis Nicolas, venu s’immerger dans la bouillonnante vie new-yorkaise. Depuis l’âge de 19 ans, il est devenu une figure de la scène jazz de la grande pomme en peaufinant sa formation auprès des générations passées comme Al Grey, Clark Terry, Harold Mabern, Louis Hayes, Jimmy Cobb, Cecil Payne, Curtis Fuller tout en prenant des cours avec Donald Byrd et l’incontournable Barry Harris. Il est le ténor idéal d’une telle séance avec une filiation évidente avec le Rollins des années 1950, développant un puissant vibrato tout en intégrant des éléments du Dexter Gordon de la période Blue Note, notamment sur la deuxième partie de la Freedom Suite sous forme de ballade. Le blues «Grant S.», est une composition de Clovis Nicolas évoquant son ami saxophoniste où ce dernier s’illustre avec brio et musicalité tant sur le plan harmonique que rythmique, avec swing, confirmant la filiation Rollins voire Joe Henderson pour son lyrisme introverti. La composition de Kay Swift, «Fine and Dandy», pris sur un tempo vif nous fait apprécier la volubilité et le brio du jeu de Bruce Harris ainsi que le placement rythmique du leader impeccable sur sa walking bass soutenue par un batteur d’exception. L’un des sommets du disque est un hommage à Herbie Nichols, l’un des pianistes les plus originaux du jazz moderne avec Elmo Hope, Jaki Byard ou Andrew Hill. Sur «Nichols and Nicolas», il y a une forme de classicisme straight ahead, presque monkien.

Avec cet album, tout à fait réussi, Clovis Nicolas confirme les promesses tant sur le plan des compositions que de son jeu, solide et musical, dans une quête de la belle note et de l'originalité. 
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHilary Kole
Sophisticated Lady

Sophisticated Lady°, Old Devil Moon*, The Best Thing for You (Would Be Me)°, Somebody Loves Me°, Make Me Rainbows°, Love Dance°, In a Sentimental Mood°, Let’s Face the Music and Dance*, Round Midnight°, It’s You or No One°, The Sweetest Sounds°

Hilary Kole (voc, arr*), Chris Byars (fl, cl, as, arr°), Tom Beckham (vib), John Hart (g), Adam Birnbaum (p), Paul Gill (b), Aaron Kimmel (dm)

Enregistré en 2020, Montclair, NJ

Durée: 57’ 56’’

Autoproduit (www.hilarykole.com)

 

Jusqu’à la réception de ce disque, enregistré en 2020, nous n’avions pas connaissance de la chanteuse et pianiste Hilary Kole (Hilary Kolodin de son vrai nom), pourtant bien établie sur la scène new-yorkaise. Enfant de la balle, elle est issue d’une famille liée au monde du spectacle: un père chanteur à Broadway, Robert Kole, qui l’initie au jazz et au chant, une mère actrice et mannequin durant son enfance et une grand-mère maternelle, pianiste formée à la Juilliard School, qui fut l’une des premières femmes impresario dans les années 1930. Cet environnement artistique propice l’amène à se tourner très jeune vers la composition: dès ses 12 ans, elle reçoit une bourse annuelle pour participer aux ateliers d’été de la Warden School. Après ses études secondaires, elle intègre la Manhattan School of Music avec en tête l’idée de devenir compositrice de musiques de films. Elle y approfondit sa connaissance du jazz et finit par s’orienter vers le chant. Encore étudiante, elle devient la chanteuse de l’orchestre maison du célèbre restaurant Rainbow Room (1998-99) où elle fait son apprentissage des standards. Elle s’engage ensuite sur la voie de la comédie musicale, participant à la création du spectacle Our Sinatra (qu’elle a coécrit) qui connaîtra des milliers de représentations, y compris au Birdland en 2003. Devenue la compagne de son propriétaire, Gianni Valenti, elle y monte l’année suivante un autre spectacle, Singing Astaire, et multiplie les apparitions sur les grandes scènes du jazz, dont le Lincoln Center, le Carnegie Hall, le Blue Note de Tokyo, les festivals de Montréal et Umbria Jazz. Sous la houlette de Gianni Velenti, elle enregistre entre 2006 et 2010 une série de duos avec Hank Jones, Cedar Walton, Kenny Barron, Benny Green ou encore Michel Legrand, qui feront l’objet d’un album sorti en 2010, You Are There (Justin Time). Une autre de ses grandes rencontres avec Oscar Peterson, en 2007, donnera quatre titres. En 2008, elle grave son premier album, Haunted Heart (Justin Time), produit par John Pizzarelli.

Hilary Kole traverse ensuite, à partir de 2011, une période difficile, marquée par sa séparation avec Gianni Valenti et une longue bataille juridique qui entrave sa carrière et empêche la parution des titres avec Oscar Peterson, toujours inédits. Avec des moyens plus artisanaux, elle sort en 2014 et 2016 deux nouveaux albums toujours de bonne facture, A Self Portrait et The Judy Garland Project (Miranda Music). Sophisticated Lady, un autoproduit, est son sixième opus.

Hilary Kole est dotée de qualités d’expression certaines –diction, swing, timbre chaleureux– et propose ici un album au répertoire balisé: des standards et des grandes compositions du jazz, à commencer par celles de Duke Ellington, avec le morceau-titre, «Sophisticated Lady», et «In a Sentimental Mood» arrangés avec goût et originalité par Chris Byars et avec de bons solos de Paul Gill et John Hart. Sur les ballades, Hilary Kole fait passer l’émotion sans maniérisme. Sa version de «Round Midnight» (Thelonious Monk), introduction a capella puis duo voix-guitare, est originale. Autre réussite, «Old Devil Moon» (Burton Lane) dont elle a écrit les arrangements. Là aussi, l'accompagnement est sobre. Sur les morceaux rapides, Hillary Kole déploie ses talents de scatteuse, comme sur le très énergique «The Best Thing for You» (Irving Berlin), où l'on remarque le vibraphoniste Tom Beckham et Chris Byars au saxophone alto. Le très enlevé «The Sweetest Sounds» (Richard Rodgers) conclut l'album dans l'esprit Swing EraUn bon disque de jazz vocal.

rôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueCharles Mingus
Mingus: The Lost Album From Ronnie Scott's

CD1: Introduction, Orange Was the Color of Her Dress Then Silk Blues, Noddin' Ya Head Blues
CD2: Mind-Readers' Convention in Milano (aka Number 29), Ko Ko (Theme)
CD3: Fables of Faubus, Pops (aka When the Saints Go Marching in), The Man Who Never Sleeps, Air Mail Special
Charles Mingus (b, comp, lead), Jon Faddis (tp), Charles McPherson (as), Bobby Jones (ts, cl), John Foster (p), Roy Brooks (dm, scie musicale)
Enregistré les 14-15 août 1972, Ronnie Scott’s, Londres
Durée: 51' 39'' + 30' 42'' + 1h 03' 11''
Resonance Records 2063 (www.resonancerecords.org/Bertus France)


La musique de Charles Mingus est indispensable, surtout dans nos époques de propagande normalisatrice en Occident, dans nos sociétés post démocratiques; «post» parce qu’elles ne le sont plus, une réalité aussi nuisible pour l’art que dans la vie quotidienne. Un constat par l'absurde, indispensable pour comprendre que le désordre organisé, une définition réaliste des sociétés réellement démocratiques, diverses, foisonnantes, subversives, contradictoires par principe critique, est nécessaire à la richesse de l’expression, de la création et plus largement de la vie. S’il restait un écologiste ou un scientifique sincères, il expliquerait que la diversité des espèces et des virus favorisent la vie. C’est aussi vrai en art.
C’est vrai en jazz, on le sait depuis New Orleans et Storyville, et Charles Mingus, par la voix de Louis Armstrong ressuscitée par John Foster («Pops») sur un «When the Saints» inattendu, en donne ici une illustration aussi pétillante qu’inédite: littéralement mingusienne. C’est encore perceptible avec le «Fables of Faubus» qui le précède, une protestation contre le Gouverneur «démocrate» (les guillemets s’imposaient déjà) de l’Arkansas, Orval Faubus, qui décida en 1957 d’envoyer la Garde nationale pour empêcher une dizaine d’étudiants afro-américains de fréquenter la High School de Little Rock, droit qu’ils avaient gagné en justice. C’est évident dans le contenu, joyeux ou revendicatif transparent du monde sonore de Charles Mingus. Car le jazz, jusqu’à 2020, n’a jamais eu peur de s’opposer à l’inacceptable, de faire entendre sa voix et sa philosophie, d’être dans la vie, d’être la vie. C’est même un fondement essentiel de son caractère expressif: de Louis Armstrong et Duke Ellington jusqu’à John Coltrane et Archie Shepp, en passant par Dizzy Gillespie et Charlie Parker, Mahalia Jackson, B.B. King, toute la communauté du jazz, dont ses créateurs majeurs, a pris partie dans le débat démocratique, et c’est pour cela qu’on pouvait encore parler de démocratie, la violence de ce temps n'étant qu'une expression, parmi d'autres, de ce débat.
Cela dit en introduction de ce somptueux coffret de trois disques offert par le Charles Mingus Sextet au début des années 1970 et mis à jour –les bandes étaient dans les archives de Charles Mingus que gère sa veuve, Sue Mingus–, produit par notre habituel chercheur d’or qu’est Zev Feldman de Resonance Records, secondé pour cette entreprise par David Weiss qu’on connaît par ailleurs comme brillant trompettiste, arrangeur et compositeur des Cookers. Ils viennent de documenter la musique de Charles Mingus de cet été 1972, qui ne soulève pas moins de nostalgie que l’été 42 et pour des raisons plus profondes.
Comme toujours, les informations du livret, très généreux de 64 pages, sont précises, avec des textes clairs pour resituer le contexte, la participation de Sue Mingus, Mary Scott, la veuve de Ronnie Scott, Christian McBride toujours présent pour l’excellence, avec encore une précieuse interview de Charles Mingus et Charles McPherson sortie des archives d’un bon connaisseur britannique, Brian Priestlay (Mingus: A Critical Biography, 1984). On peut compléter les infos par recoupement: le séjour du 1er au 15 août du sextet au Ronnie Scott’s n’a pas terminé la tournée européenne, mais il s’est placé en son centre: après une apparition au Festival de Newport en jam, délocalisé à New York par George Wein, le 6 juillet 1972, Charles Mingus a tourné en Europe, en festival et en clubs, avec ce groupe les 20 juillet 1972 à Nice (Dizzy Gillespie, p, voc, tp, intègre le groupe sur deux titres), 30 juillet à Pescara. Si l’affiche du Ronnie Scott’s atteste de sa présence à Londres du
1er au 15 août, avec cet enregistrement les 14-15 août, il semble bien que le 12 août, le sextet a profité d’un jour de relâche pour jouer aux Pays-Bas (Loosdrecht). La tournée s’est ensuite prolongée en Allemagne de l’Ouest (Munich) le 17 août, en Suède (Emmaboda Jazz Fest) le 19, en France (Châteauvallon, en quartet, sans Jon Faddis et Bobby Jones), pour se terminer au Danemark (le Jazzhus Montmartre) le 28 août, avec un invité de marque du sextet, Dexter Gordon, un autre représentant hot de la Côte Ouest, contemporain du contrebassiste.
Il est donc possible aux amateurs des pays européens de se souvenir de ce formidable groupe de Charles Mingus avec Jon Faddis, Charles McPherson, Bobby Jones, John Foster et Roy Brooks illuminant les scènes d’autres festivals (cf. discographie détaillée dans Jazz Hot n°557, n°558, n°559). Les performances sont partiellement documentées et, c’est le cas à Londres avec ce disque, la scène du Ronnie Scott’s, enregistrement qui était jusque-là inédit pour le grand public.
N’importe quel amateur du grand contrebassiste se souvient de la scie musicale, instrument hors norme dont Roy Brooks étirait les accents du blues, et de ce style jungle réacclimaté par Charles Mingus au sens où il adapte le foisonnement sonore ellingtonien à son univers, parfois par des couleurs hispano-mexicaines, parfois par sa vision free au sens afro-américain des années 1960-70 de l’improvisation collective, donnant à chacun des musiciens comme le faisait Duke Ellington, une totale liberté pour parler avec sa voix dans un collectif d’une construction aussi savante que virtuose: une écriture en live qui ne doit pas s’imaginer sans des siècles de culture, sans des jours et des années de complicité artistique, comme en témoigne la présence en 1972 de Charles McPherson, déjà à ses côtés depuis 1964, et qui fait encore référence en 2019 à la musique de Charles Mingus, dans la forme et l’esprit (cf. Jazz Dance Suite). Charles Mingus, c’est une sonorité d’ensemble, une énergie, une liberté, une poésie et une imagination à nulle autre pareilles, et pourtant c’est du jazz, c’est du blues, formel ou par l’esprit, dont les racines plongent au plus profond de l’histoire collective et de l’inconscient individuel, car il revendique en permanence ces deux dimensions de son être.
Charles Mingus, c’est aussi une violence assumée, celle des vexations subies, celle de la vie à conquérir, celle de la nécessité de lutter pour aimer, partager, s’exprimer, et sa musique en est autant pétrie (de violence) que de ses autres qualités de douceur, de poésie et d’amour: à (re)lire: Beneath the Underdog/Moins qu'un chien, par Charles Mingus.
«Orange Was the Color of Her Dress, Then Silk Blues» est une illustration de ces dimensions paradoxales de son vécu, mais aussi de son grand talent de conteur. Cette composition fut écrite par Charles Mingus pour une réalisation télévisée, A Song of Orange in It, de Robert Herridge à la fin des années 1950. Le cinéaste avait de la suite dans les idées, puisqu’il avait déjà donné en 1957 The Sound of Jazz avec Billie Holiday, Ben Webster, Lester Young entre autres…
Ces 32 minutes sont mises en valeur par les discours croisés de Jon Faddis, Charles McPherson, Bobby Jones, John Foster et Roy Brooks, formidablement impulsés par un bassiste omniprésent, relançant sans arrêt ses compagnons, d’une musicalité dont on ne mesure jamais la virtuosité, multipliant les scènes, les climats, les accents du plus aigu au plus grave, du plus pianissimo au plus vivace, de la plus grande douceur à la plus grande violence. C’est une parfaite illustration de cette liberté sans limite de la musique de Charles Mingus au service d’un récit: du Grand Art qui sublime la vie.
«Noddin’ Ya Head Blues» un blues classique (le blues de tête) dans la forme, introduit par un chorus de contrebasse de plus de trois minutes dont Mingus a le secret, puissant et musical, est un régal pour chacune des interventions, la voix et le piano de John Foster, les chorus de Charles McPherson et Jon Faddis, ou le soutien très inventif de Roy Brooks: dans l’esprit et toujours moderne, avec la voix de chacun et l’empreinte de Mingus. Il permet d’entendre Roy Brooks jouer de la scie musicale, et de constater l’effet, inoubliable, produit sur le public.
Le CD2 est entièrement consacré à la version de 30’ de «Mind-Readers' Convention in Milano», une composition foisonnante, des récits qui s’entrecroisent, sur fond d’ensembles structurés, caractéristique de ce talent d’écriture exceptionnel de Mingus conjugué à celui de musiciens totalement impliqués dans cette écriture: un film en cinémascope, avec ces variations de tempos dont il a fait une marque de fabrique, ces échappées free sur fond de tension parfaitement architecturée qui donne l’illusion d’un big band quand il y a six musiciens. Il n’y a jamais l’impression qu’une note est faite au hasard, et le contrebassiste invente, drive les changements de tempos, de mélodies, de climats, suivi par des musiciens qui occupent 30 minutes sur 30 à se confronter, à dialoguer à six, à paraître inventer sur l’instant une œuvre dont les fondements semblent pourtant être écrits avec un soin minutieux tant les ensembles, les unissons sont précis, tant les alliages sonores, à la manière d’un autre Ellington, sont propres à la musique de Charles Mingus. Simplement passionnant!
Il reste à vous parler de «The Man Who Never Sleeps». Commencé sur un dialogue Faddis-Mingus, cette belle composition déjà au répertoire en 1970, est un classique mingusien sur tous les plans: la diversité des atmosphères, de l’intensité, des tempos, alternant le rêve, les émotions… Servi par les arrangements qui semblent démultiplier le nombre de musiciens, par les variations de tempos sans jamais faire disparaître le swing, la respiration, par les chorus émouvants de chacun des musiciens, ce titre est encore un témoignage que la musique de Charles Mingus est l’un des grands univers à sa place dans l’Olympe des pères créateurs du jazz qui ont fait du siècle du jazz une expression sans équivalent dans l’histoire de l’art.
La conclusion en deux minutes up tempo sur «Air Mail Special» mâtinée de «Ko Ko» est l’issue joyeuse de ces plus de deux heures de voyage au paradis de Charles Mingus ramené sur terre par la volonté et le talent de Zev Feldman.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWawau Adler
I Play With You

For Leo, Le Soir, Jazzy Populair, Manoir de mes rêves, For Holzmanno, Cherokee, I Play With You, What Is This Thing Called Love, Martinique, La belle vie, Samois-sur-Seine, Chicago

Wawau Adler (g), Alexandre Cavaliere (vln), Denis Chang (g), Hono Winterstein (g), Joel Locher (b)

Date et lieu d’enregistrement non précisés

Durée: 53’ 10”

Edition Collage/GLM Music 604-2 (www.glm.dewawau-adler.com)

 

Les amateurs de jazz, dont les lecteurs de Jazz Hot, commencent à bien connaître Wawau Adler dont nous vous avions commenté le précédent enregistrement (Happy Birthday Django 110), et si cette découverte vous a intéressés, nul doute que ce bon disque, qui réunit les mêmes musiciens, avec un invité imprévu, Denis Chang, venu du Canada, que Wawau a convié en reconstituant un quintet dans la tradition de la formation de Django Reinhardt, avec trois guitares, un violon et une contrebasse.

Nous avions présenté les membres du quartet de base dans la chronique précédente, nous n’y revenons pas (il suffit de s’y reporter), et on vous précise que Denis Chang n’est pas un inconnu puisque nous avions commenté en 2007 son premier enregistrement, Flèche d’or, pour l’historique label norvégien, Hot Club Records, de Jon Larsen (Supplément Jazz Hot n°644), sur lequel il a aussi enregistré, en 2009, Deeper Than You Think. Ce natif de Montréal, pédagogue réputé, a collaboré avec le regretté Pat Martino et a créé la DC Music School (denischang.com), où il enseigne la tradition de Django et pas seulement. Denis Chang a choisi depuis longtemps de s’exprimer dans la tradition de Django, et pour cela, il a parcouru avec curiosité l’Europe et l’histoire de cette tradition. Sa virtuosité, obligée pour cette culture, nous le dit. On distingue ses interventions à la guitare par sa manière plus sèche par rapport au leader.

Dans I Play With You, Wawau Adler a alterné six de ses compositions avec une de Django («Manoir de mes rêves») et cinq standards, qu’ils aient ou non été repris par Django.

Le quintet attaque par un original de Wawau, «For Leo», peut-être dédié à Leo Slab, le livret ne le précise pas. Wawau Adler nous fait comprendre pourquoi il fait référence au bebop avec ses unissons de guitares et violon bien intégrés à la pompe.

«Le Soir» de Loulou Gasté (1908-1995, orchestre de Ray Ventura) que Line Renaud, sa compagne, interpréta accompagnée par Loulou à la guitare, dans une veine déjà héritée de Django, quand il tressait ses arabesques autour de la voix de Jean Sablon, est une composition très poétique. Introduit par l’excellent Alexandre Cavaliere, Wawau y fait des merveilles, avec cette touche de nostalgie qui nous rappelle ce que la chanson française doit au jazz et à Django. «La Belle vie», l’immortel de Sacha Distel (Jazz Hot n°601), guitariste de jazz et chanteur populaire, neveu de Ray Ventura, précise l’inspiration de Wawau autant que son goût pour cette savante synthèse musicale.

«Jazzy Populair» confirme le talent de Wawau pour des compositions bien intégrées à la tradition tout en illustrant son attachement au bebop; ce qui donne une réelle personnalité à sa manière. Un esprit qu’on retrouve dans les acrobatiques standards «Cherokee» ou «What Is This Thing Called Love», dignes dans leurs échanges virtuoses entre musiciens des interprétations bebop d’outre-Atlantique auxquels ils font référence.

 «For Holzmanno», un bel original, où les unissons guitares-violon lancent des improvisations savoureuses (Alexandre Cavaliere et le leader), a été composé en hommage à Holzmanno Winterstein, un ami, confrère et complice de Wawau (né en 1952), évoqué en 1997 dans le cadre d’un bel article consacré à Siegfried Maeker qui produisit l’indispensable série Musik Deutscher Zigeuner (Jazz Hot n°540) qui réunit cette grande famille musicale d’outre-Rhin où Wawau plonge ses racines.
«I Play With You», un autre original, est une ballade poétique introduite à l’unisson violon-guitare, avant que Wawau en donne sa lecture dans son style qui respire, serein, où Alexandre se fait oiseau; un moment de rêve de cet enregistrement. «Martinique», sur tempo médium, propose un swing joyeux et des improvisations en liberté.

Enfin Django est omniprésent, sans jamais écraser, car Wawau maîtrise l’histoire et son récit: par l’original «Samois-sur-Seine», où percent poésie et nostalgie, et des harmonies proches de l’esprit du dernier Django, dans la veine qu’exploita et développa Babik; mais aussi par un «Chicago» qui renvoie à l’esprit originel de l’entre-deux guerres. Django est enfin présent par l’une de ses compositions, «Manoir de mes rêves» joliment introduite par Alexandre Cavaliere, et développé par Wawau Adler avec maestria, avant qu’Alexandre reprenne la parole et que Wawau apporte un contre-chant in the tradition.

Du bel ouvrage, comme l’ensemble de ce disque plein de fougue et de maîtrise, avec des musiciens à la hauteur du projet que leur a proposé Wawau, Denis Chang comme Hono Winterstein, Joel Locher comme Alexandre Cavaliere. On peut découvrir en live le groupe de Wawau Adler au Festival Django Reinhardt de Samois le 24 juin 2022 à 18h.
I Play With You est un indispensable nécessaire au moral des amateurs dans le contexte morose d’une création jazzique qui a beaucoup de mal à se relever du covid
. Le salut viendra-t-il de la tradition de Django, si rétive, depuis la nuit des temps, à tout confinement?
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian McBride & Inside Straight
Live at the Village Vanguard

Sweet Bread, Fair Hope Theme, Ms. Angelou, The Shade of the Cedar Tree, Gang Gang, Uncle James, Stick & Move

Christian McBride (b, comp), Steve Wilson (as, ss, comp), Warren Wolf (vib, comp), Peter Martin (p), Carl Allen (dm)

Enregistré du 5 au 7 décembre 2014, New York, NY

Durée: 1h 19' 45''

Mack Avenue 1192 (www.mackavenue.com)

 

S’il a joué de nombreuses fois en sideman au Village Vanguard depuis 1990, Christian McBride (né en 1972) a attendu 2006 pour y proposer sa musique en leader et y revenir en 2007, dans des formules acoustiques pour suivre les recommandations de Lorraine Gordon, peu sensible aux expérimentations rhythm & blues du bassiste, comme il le raconte avec humour dans le livret. C’est en 2007 qu’y naît ce groupe qui associe à son quartet (Steve Wilson, Carl Allen et alors Eric Reed) un jeune vibraphoniste, Warren Wolf, dont les compositions, un jeu brillant et la sonorité colorent cet ensemble, avec parfois un clin d’œil à l’esprit third stream («Gang Gang») du Modern Jazz Quartet. Warren Wolf n’est pas le seul compositeur, Chris McBride propose quatre compositions, et Steve Wilson, une. Le répertoire est donc original.

Le groupe fut baptisé «Inside Straight» au Monterey Jazz Festival en 2008, et poursuivit son chemin dès 2009 au Village Vanguard où Christian McBride devint un invité annuel du mois de décembre. Peter Martin remplaça Eric Reed, et c’est en décembre 2014 qu’a été enregistré la matière de ce disque, qui sort en 2021 sur le bon label Mack Avenue qui édite les enregistrements du bassiste depuis 2008. Christian McBride a donné à ce label de très bons enregistrements, avec différentes formations, du big band au trio. On peut citer The Movement Revisited (1082) en 2013, Bringin' It (1115) en 2017, New Jawn (1133) en 2017, For Jimmy, Wes and Oliver (1152) en 2019, et déjà, en trio, un autre Live at the Village Vanguard (1099), enregistré en octobre 2014, soit deux mois avant ce quintet. Le dessin de couverture, style bande dessinée, est dans le même esprit.

La publication ne respecte pas la chronologie, et c’est sans importance car la musique de ces enregistrements vaut vraiment d’être immortalisée. Cela nous donne une idée de l’appétit musical de Christian McBride qui aborde avec tant de brio des projets aussi variés, toujours dans l’esprit de la grande musique afro-américaine, parfois très lourds pour la mise en œuvre comme The Movement Revisited. Ici, c’est en live au Village Vanguard, et on ressent à l’écoute le drive propre à ces enregistrements au contact du public aussi bien que l’aboutissement d’une musique post bop d’une réelle perfection, où les musiciens sont totalement investis.

Cet enregistrement bénéficie de la complicité des deux «anciens» complices du leader, Carl Allen, magnifique batteur qui a fait la couverture de Jazz Hot n°584 et de Steve Wilson, saxophoniste à l’impressionnante discographie (Michel Brecker, Donald Brown, James Williams, Ralph Peterson, Chick Corea, la liste est sans fin), qui était au sommaire du Jazz Hot n°577, tous les deux nés en 1961. Peter Martin (né en 1970) est un brillant pianiste, un fidèle des tournées de Christian McBride, qui a accompagné le gotha du jazz, de Betty Carter à Dianne Reeves, de Johnny Griffin à Wynton Marsalis en passant par Roy Hargrove, Joshua Redman, Terence Blanchard et beaucoup d’autres… Warren Wolf, le benjamin (né en 1979), outre ses talents de compositeur, possède une sonorité brillante personnelle, une attaque et une expression sur son instrument dignes de tous les éloges, bien que son enregistrement personnel sur ce même label (Reincarnation) déprécie ses qualités, et cet ensemble est d’une cohésion, d’une complicité qui font merveille sur tous les tempos.

Quand on connaît les qualités du leader, contrebassiste virtuose, au swing inébranlable, à la puissante sonorité, aux riches arrangements, capable d’entraîner et de dynamiser son groupe, comme un Charles Mingus ou un Art Blakey, on comprend que la musique de ce quintet ait passionné l’assistance dont on perçoit les réactions. On peut partager ce bon moment grâce à cette édition de Mack Avenue, et si le label poursuit, comme d’autres, l’édition des inédits d’avant le covid, nous pourrons ainsi encore rêver d’un monde englouti, celui d’une liberté que le jazz a portée depuis sa naissance.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAlvin Queen Trio
Night Train to Copenhagen

Have You Met Miss Jones?, Bags Groove, I Got It Bad (and That Ain't Good), Farewell Song, Quiet Nights of Quiet Stars (Corcovado), The Days of Wine and Roses, Goodbye JD,

Tranquility in the Woods (I skovens dybe stille ro), D & E, Georgia on My Mind,

Night Train, C Jam Blues, People, Moten Swing, Some Other Time

Alvin Queen (dm), Calle Brickman (p) Tobias Dall (b)

Enregistré les 22-23 mars 2021, Elsinore, Danemark

Durée: 53’ 02”

Stunt Records 21062 (www.sundance.dk/www.uvmdistribution.com)

 

«Alvin Queen a l'un des sons de batterie les plus hot» nous dit le producteur danois de cet excellent disque, le pianiste Niels Lan Doky, qui fut un temps parisien d’adoption. Il présente avec compétence dans le texte du livret ce double hommage à Oscar Peterson (après le précédent O.P.: A Tribute to Oscar Peterson, de 2018, paru sur le même label) et au Danemark, une terre d’accueil du jazz.

Alvin Queen qu’on ne présente plus (il était en couverture de Jazz Hot n° 572), a fait et continue de faire le bonheur du jazz en Europe et dans le monde, et d’un nombre considérable de formations, du trio au big band, depuis plus de 50 ans, et parmi elles avec Oscar Peterson, un sommet parmi d’autres car c’est l’altitude qu’il fréquente.

C’est aussi un hommage au Danemark, car outre les attaches personnelles d’Alvin, Oscar y a aussi compté de prestigieux membres de son trio, des natifs comme Niels-Henning Ørsted Pedersen ou adoptés comme l’autre grand batteur américain, Ed Thigpen. Quand on rajoute que le manager au long cours d’Oscar Peterson, Norman Granz, a épousé en dernière noce Mme Grete Lingby, une Danoise, et qu’il est enterré –ce que nous dit Niels– à Ordrup, une localité du Danemark, on comprend que le Danemark et son entourage scandinave ont été une autre patrie du jazz parmi les plus accueillantes pour les musiciens afro-américains et leur musique. On peut citer parmi une longue liste les grands Ben Webster, Dexter Gordon, Oscar Pettiford, Kenny Drew; on pourrait rappeler les clubs mythiques comme les labels de grande qualité qui ont abondamment enregistré et documenté cette musique à l’égal de ce que la France a produit de mieux.

Alvin Queen, la générosité incarnée, humainement et musicalement, pour qui la belle chanson «Les Cireurs de souliers de Broadway», interprétée par Yves Montand, semble avoir été écrite (paroles, Jacques Prévert-Musique, Henri Crolla), rend ainsi hommage à une magnifique histoire de rencontres respectueuses et artistiques, une de celles qui, sans être en Amérique, a fondamentalement contribué à l’histoire et à la richesse du jazz. Il rend même un double hommage en choisissant ce label, ce producteur avec lequel il a joué et dont il a intégré un titre dans cet opus, et les musiciens du cru, les bons Calle Brickman, suédois de naissance, et Tobias Dall, né au Danemark et qui accompagne régulièrement Niels Lan Doky.

On est donc en terrain connu, avec des acteurs qui partagent des liens récents et anciens, au-delà de leur naissance, et à aucun moment Alvin Queen ne fait sentir qu’il est une légende et le leader en écrasant de sa présence, laissant beaucoup d’espace et de respiration à son trio, à la musique, comme il sait le faire, avec un drive précis et fertile, aussi bien sur les caisses que sur les cymbales, avec de sobres et percutants chorus, pour emmener ses jeunes compagnons, qui accomplissent leur part du chemin vers le langage profondément blues d’Alvin Queen, comme en témoigne ce «Night Train», immortalisé par Oscar, et repris sans complexe par les «jeunes» du trio ou un «C Jam Blues» au punch indéniable.

Le répertoire est d’ailleurs classique, des compositions jazz (Duke Ellington, Oscar Peterson, Milt Jackson, Bennie Moten, John Lewis, Jimmy Forrest), des standards (Rodgers & Hart, Carmichael, Mancini & Mercer, Jobim, Bernstein), un titre de Niels Lan Doky, on l’a vu, et un traditionnel danois, qui ressemble à un hymne, laissé à l’initiative de Calle Brickman.

Alvin Queen a cette faculté –la liste impressionnante de ses collaborations (https://alvinqueen.com) de Joe Newman (à 12 ans en 1962, avec Zoot Sims, Art Davis, Hank Jones et Harold Mabern ensemble) à Charles Tolliver en passant par Horace Silver– d’être parfait dans tous les courants du jazz, en restant lui-même, ce formidable technicien doté d’une expression unique, né du petit cireur de souliers (La fugitive petite lumière/Que l’enfant noir aux dents de neige/A doucement apprivoisée, selon les mots de Prévert) un enfant prodige (il est né dans le Bronx en 1950) qui a ébahi les Max Roach, Art Blakey, Elvin Jones, Charli Persip, Mel Lewis, réunis en 1962 pour la soirée annuelle des batteurs au Birdland, et qui a été assis à la batterie par Elvin Jones au Birdland lors du passage de John Coltrane (1963). Il a continué à cirer encore quelques temps les chaussures, choisissant en particulier celles de Ben Webster, Thelonious Monk, Art Blakey –pour joindre l'utile à la passion– avec sans aucun doute ce même sourire éclatant qui ne le quitte pas…

Un vrai moment de jazz par un trio qui accomplit encore ce miracle de la transmission, ici de plusieurs mémoires et générations qui se croisent, en faisant simplement ce que le jazz a toujours fait: de l’art, de la musique dans un esprit profondément humain, populaire. On imagine la chance et l’émotion que les jeunes, bassiste et pianiste, de cet enregistrement ont ressenties...
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMonty Alexander
Love You Madly

CD1: Arthur’s Theme, Love You Madly, Samba de Orfeu, Sweet Lady, Eleuthra, Reggae Later
CD2: Blues for Edith, Fungii Mama, Consider, Montevideo, Body and Soul, Swamp Fire, SKJ

Monty Alexander (p), Paul Berner (b), Duffy Jackson (dm), Robert Thomas Jr. (perc)

Enregistré le 6 août 1982, Fort Lauderdale, FL

Durée: 45’ 42’’ + 46’ 21’’

Resonance Records 2047 (resonancerecords.org/Bertus France)

 

Le bon label patrimonial Resonance Records édite avec le soin qui le caractérise un live inédit de Monty Alexander, capté en 1982 au Bubba’s Jazz Restaurant de Fort Lauderdale, FL, club fondé par Bob Shelly, actif de la fin des années 1970 aux années 1980. Le lieu, décontracté et typique du sud de la Floride, a accueilli les grands noms du jazz, dont Art Blakey, Stan Getz, Sonny Stitt et Ahmad Jamal qui y enregistrèrent. Quant à Monty, un coup d’œil à sa riche discographie (cf. Jazz Hot n°611) suffit à se figurer l’intensité de son activité en ce début des années 1980: pas moins d’une vingtaine de disques entre 1980 et 1982, en leader et en sideman, notamment avec Ray Brown, Herb Ellis et Milt Jackson.
Le riche livret illustré, d'une quarantaine de pages, qui accompagne l’album, propose une interview de chacun des membres du groupe, menée entre juin et août 2020 par Zev Feldman qui a supervisé cette édition avec le savoir-faire qu’on lui connaît. Monty y raconte les circonstances de cette enregistrement: l’ingénieur du son Mark Emerman, rencontré un peu plus tôt, lui propose de venir enregistrer son concert au Bubba’s et lui offre la bande, restée pendant près de quarante ans dans les archives du pianiste. Monty évoque aussi brièvement la vie jazzique de Fort Lauderdale avec ses deux motels, The Apache et The Rancher, où se produisait Ira Sullivan, ainsi que la Hampton House où il se rappelle avoir vu Cannonball Adderley et Junior Mance, de même qu’il y a noué des amitiés avec plusieurs musiciens. Autant d’indices attestant de la vitalité de la scène jazz de Miami et de ses environs (Fort Lauderdale est à moins de 50 km), comme le démontrent d’ailleurs plusieurs enregistrements des années 2010 d’un autre pianiste, l’Italien Roberto Magris, notamment avec Ira Sullivan.

Monty est ici en quartet. A la contrebasse, le jeune Paul Berner a fait ses armes dans l’orchestre de Lionel Hampton. Comme il le raconte à Zev Feldman, c’est Reggie Johnson qui lui a conseillé de se présenter à Monty de sa part. Il joue dans son trio entre 1981 et 1983 mais n’apparaît pas dans la discographie du pianiste en dehors de ce disque. En 1990, après d’autres collaborations prestigieuses, il partira s’installer définitivement aux Pays-Bas. A la batterie, Duffy Jackson a enregistré son premier disque en sideman, Here Comes the Sun, en 1971, avec Monty Alexander, bien que n’étant encore alors que lycéen (cf. Tears). Depuis, ils se sont retrouvés à de nombreuses reprises sur scène et en studio, d’autant que Duffy a des attaches en Floride. Aux percussions, Robert Thomas, Jr., est originaire de Miami. Lui aussi a débuté très jeune auprès de Monty dont l’influence a été déterminante et explique dans le livret avoir également énormément appris aux côtés de Duffy Jackson. On connaît sa participation à Weather Reaport (1980-1986), laquelle ne l’a pas empêché de retrouver ponctuellement Monty. On comprend dès lors l’osmose qui caractérise ce quartet dégageant une énergie et une vitalité exceptionnelles.

Quel que soit le registre, Monty est extraordinaire, déployant une inventivité impressionnante. L’album débute par une superbe ballade, «Arthur’s Theme», à laquelle Monty Alexander donne un relief particulier par son jeu percussif et des accélérations du tempo. La pulsation très vive de Duffy Jackson donne une intensité supplémentaire. Les autres ballades abordées sont autant de trésors de subtilité: «Love You Madly», le classique ellingtonien qui donne son nom à l’album, «Sweet Lady» et «Consider» deux compositions du pianiste, de même qu’un autre incontournable, «Body and Soul» d’une splendeur renversante! Le Monty caribéen n’est jamais bien loin, de «Samba de Orfeu» (encore le soutien d’une grande densité de Duffy Jackson!) à «Fungii Mama», en passant par «Montevideo», où le leader, volubile, cite quelques mesures de «Caravan» puis quelques autres du thème du film Brazil; entre les deux, un solo explosif de Duffy déclenche l’enthousiasme du public. Un autre thème de Monty, «Reggae Later», évoque évidemment la Jamaïque et le courant musical qui lui est associé, tout en restant très ancré dans le swing. On y entend les interventions de Paul Berner, au son chaleureux, et Robert Thomas Jr. imprimant aux congas un groove propre aux Caraïbes. Incandescent de swing, véloce et flamboyant, Monty Alexander assure le spectacle sur les morceaux particulièrement toniques comme «Swamp Fire» ou les réjouissants «Blues for Edith» et «SKJ», de Milt Jackson, un feu d’artifice où le blues n’est pas oublié, un mustMis à jour par Resonance Records, cet inédit de 1982 ravira les amoureux de Monty Alexander au sommet de son art et les amateurs de jazz en général.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLouis Hayes
Crisis

Arab Arab, Roses Poses, I’m Afraid the Masquerade Is Over*, Desert Moonlight, Where Are You?*, Creeping Crud, Alien Visitation, Crisis, Oxygen, It's Only a Paper Moon

Louis Hayes (dm), Abraham Burton (ts), David Hazeltine (p), Dezron Douglas (b), Steve Nelson (vib), Camille Thurman (voc)*

Enregistré les 7-8 janvier 2021, Astoria, NY

Durée : 55’ 52”

Savant Records 2192 (www.jazzdepot.com/Socadisc)

 

Ce qui distingue, entres autres caractéristiques, l’amateur de jazz réside dans sa capacité de réception d’une musique qui ne date pas forcément du jour, de pouvoir s’abstraire du présent pour n’écouter que la musique, et la resituer dans son contexte, sans penser que c’est une «musique de vieux» parce qu'elle n'est pas du jour. L’amateur de jazz, indifférent au temps qui passe, écoute ainsi des musiciens de différentes époques avec le même plaisir, du moment que la musique correspond à son choix, sa sensibilité et qu’elle est de qualité. C'est un échange libre entre amateur et artiste. Cette qualité vient sans doute du fait qu’ils ont grandi avec le jazz et savent découvrir une musique récente ou ancienne avec la curiosité de vrais mélomanes.

Cette nature d’écoute lui a également été offerte par une musique, un art qui d’emblée ne s’est pas figé sur des modes liées à l’instant, et qui a évolué, s’est diversifié en s’appuyant sur la transmission de codes culturels, d’un langage commun à un peuple et aux générations, plus que sur la rupture, même le free jazz en dépit de tous les discours artificiels plaqués à partir du développement de la société de consommation par une critique pas aussi savante qu'elle le prétendait.

Ainsi l’amateur de jazz-blues a appris à connaître tel ou tel artiste en le situant dans un grand ensemble culturel, ce qui lui permet en 2022 de continuer à écouter avec le même plaisir le jazz du temps de Louis Armstrong, Charlie Parker, John Coltrane ou Wynton Marsalis, de Count Basie à B.B. King et Ray Charles, sans avoir cette atrophie de l’oreille qui pousse un auditeur-consommateur à trouver vieillie une musique dont il n’apprécie pas les valeurs parce qu’il n'en a pas les clés, la compréhension, la sensibilité, parce qu'elle est pratiquée par des artistes d’une autre génération, parfois encore en vie car les musiciens de jazz vivent leur musique de leur jeunesse jusqu’à leur dernier souffle en restant eux-mêmes: leur langage d'artiste est ce qui en fait l'originalité. La musique n’est pas un jeu, une mode, un métier mais une raison de vivre, une affirmation d'existence: «être ou ne pas être», toujours…

Cette valeur qui naît par l’activation permanente d’un patrimoine sonore du jazz sans cesse repris (rééditions ou relectures par les plus jeunes), par ce lent travail pédagogique de dialectique entre le passé, le présent et le futur, qui a fait du jazz une musique pas comme les autres, est essentielle aux artistes, soit qu’ils la vivent dans le vivier d’origine, la communauté du jazz aux Etats-Unis, soit dans ses dépendances un peu partout dans le monde. On voit d’innombrables réinventions de la vie du jazz fertilisé par l’humus du passé (la chronique des disques en fourmille).

La magie est encore plus grande quand on a la chance de tomber sur un disque comme celui-là réunissant plusieurs générations de cette belle histoire du jazz, où avec autant de respect que de liberté, la musique traduit cette éternelle modernité du jazz qui tient à sa capacité de partager, cette solidarité musicale qui réunit ici un magnifique ancien, Louis Hayes, extraordinaire batteur qui a presque l’âge de Jazz Hot (il est né à Detroit en 1937), apparu dans le jazz dans ces années 1950 effervescentes, pour le bebop et pas seulement car toute la société américaine est en mouvement. Le jazz, en pleine maturité, crée le fonds d’une art exceptionnel à la mesure des événements.

Retrouver Louis Hayes en 2021, avec un clin d’œil malicieux au covid («I’m Afraid the Masquerade Is Over», et l’album est intitulé Crisis) pour un opus qui réunit autour de lui, sans aucun hiatus d’expression, des artistes dont la plus jeune, Camille Thurman est née en 1986, soit 50 ans après lui, dans une musique libre, sans académisme en dépit de sa sophistication, est ce miracle qu’offre le jazz aux amateurs sans âge. L’énergie de cette musique après une telle période de léthargie atteste que le chaudron du jazz a encore ce pouvoir de subvertir, de dépasser, de ne pas se faire aveugler par les fausses urgences de la propagande.

Savant Records nous propose cette pièce d’orfèvrerie où Louis Hayes se délecte visiblement à tresser la trame par la beauté de son jeu aussi précis que foisonnant, aussi brillant sur les cymbales que précis et nerveux sur les caisses. Je ne vais pas vous dresser le portrait de notre ancien, il faisait en 2018 encore la couverture de Jazz Hotavec une interview subtile et profonde, à son image (Jazz Hot n°685), et sa monumentale discographie qui suit ses mots dit mieux que de longs discours la contribution qu’il a apportée au jazz.

On goûte ici l’esprit de sa musique faite d’une solennité, d’une intensité, d’un dynamisme et d’une poésie dont les amateurs de jazz ont le privilège, bien que l’esprit n’en date pas de 2021. On compte ainsi parmi les compositeurs Joe Farrell, Bobby Hutcherson, Lee Morgan, Freddie Hubbard, des standards, ainsi qu’une composition de Louis Hayes, une de Steve Nelson, l’excellent vibraphoniste présent sur cet enregistrement, et une de Dezron Douglas, le bassiste de ce quintet qui est au diapason de son aîné, totalement investi dans le jazz (Cyrus Chestnut, Eric Alexander…), leader par ailleurs. A leur côté, David Hazeltine, un habitué de la scène new-yorkaise post bop, leader également, a déjà accompagné Louis Hayes, mais aussi Brian Lynch, Jim Rotondi, et bien d’autres.

Abraham Burton est un beau son de ténor héritier de Sonny Rollins («It’s Only a Paper Moon») sans renoncer à des accents coltraniens dans «Oxygen», parfaitement à l’aise dans ce registre. Camille Thurman, la benjamine, par ailleurs saxophoniste membre du Jazz at Lincoln Center Orchestra, chante ici, et nous rappelle qu’elle avait aussi un talent vocal au début des années 2010 (concours Sarah Vaughan).

L’ensemble est remarquable de complicité: l’esprit poétique («Desert Moonlight», «Alien Visitation») y côtoie l’intensité («Creeping Crud» arrangé par Anthony Wonsey, «Crisis» de Freddie Hubbard, «Arab Arab» de Joe Farrell), et le blues est l’esprit de la musique qui nous plonge dans le meilleur des univers post bop, d’Art Blakey à Woody Shaw dont Louis Hayes fut un compagnon régulier. Steve Nelson est brillant, Abraham Burton comme à son habitude puissant et classique, et l’omniprésence, le drive de Louis Hayes nous dit qu’à l’instar du jazz, les artistes n’ont pas d’âge.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Swingin' Affair
Fait sa B.O.

Star Wars Medley, Il était une fois la révolution: thème principal, Tontons Flingeurs Jingle / Tamoulé (Les Tontons flingueurs), Sirba (Le Grand blond avec une chaussure noire), La Chanson d’Hélène (Les Choses de la vie), Tontons From Ipanema, La Marche des gendarmes (Le Gendarme de Saint-Tropez), Le Bon, la brute et le truand: thème principal, Tontons Bop, Raider’s March (Les Aventuriers de l’arche perdue), My Heart Will Go on (Titanic), Tontons Tutu, Clara 1939 (Le Vieux fusil), Les Sept mercenaires: thème principal, Tontons Ballade, Reality (La Boum), Medley Nino Rota, Tontons Rock, Speak Softly Love (Le Parrain), Tontons Bayou

Olivier Defays (as, ts, fl), Philippe Chagne (ts, cl, bcl), Philippe Petit (org), Sylvain Glévarec (dm, sifflet)

Enregistré du 10 au 12 mai 2021, Maisons-Alfort (94)

Durée: 1h 00’ 25’’

Frémeaux & Associés 8589 (www.fremeaux.com/Socadisc)

 

Le compagnonnage du jazz et du cinéma, les deux arts du XXe siècle, est une thématique explorée de multiples fois. Il est moins fréquent de consacrer un album à des thèmes musicaux célèbres du cinéma français, américain et italien, étrangers au jazz pour la plupart, mais jazzifiés pour l’occasion.

C’est la démarche entreprise par le quartet Swingin’ Affair (une référence directe à Dexter Gordon, le musicien-acteur né à Los Angeles), soit Olivier Defays, Philippe Chagne, Philippe Petit et Sylvain Glévarec, quatre musiciens unis par une longue complicité. Pour autant, si les œuvres qu’ils ont sélectionnées ne sont pas jazz à l’origine, le jazz est présent dans l’univers de la plupart de leurs compositeurs, lesquels ont pu donner au sein de leurs foisonnantes productions des thèmes jazz, de Nino Rota (Hurricane) à Ennio Morricone (Corleone), en passant par Vladimir Cosma (Un éléphant ça trompe énormément) et François de Roubaix (Le Samouraï). De même les musiques de certains compositeurs se prêtent à un traitement swing, celles de Nino Rota en particulier, du fait d’une proximité naturelle évidente à l’écoute du medley reprenant des thèmes issus d’Amarcord, Les Nuits de Cabiria et Huit et demi. A l’inverse, il paraissait plus périlleux d’aborder sous l’angle jazz la musique d’un John Williams connu pour ses succès hollywoodiens comme Star Wars, au générique d’inspiration wagnérienne, et sa solennelle «Imperial March» qu’on croirait ici sortie du répertoire de Benny Goodman!
Si l’on soupçonne, sans doute à juste titre, les musiciens de quelque malice, il faut saluer le travail d’arrangement réalisé par Olivier Defays, Philippe Petit et Philippe Chagne. Ainsi nos «Tontons swingueurs» se sont amusés à faire de l’indicatif des Tontons Flingueurs («Tamouré» de Michel Magne) un fil rouge humoristique qu’on retrouve régulièrement, accommodé à des sauces différentes: bop, west coast, voire à la Miles époque Tutu. Dans la série des adaptations improbables, on note les thèmes de Titanic ou de La Boum et son sirupeux slow «Reality», signé Cosma, que le quartet revisite grâce au B3 groovy de Philippe Petit. Pour la peine, on paraphraserait bien Audiard et ses Tontons: les jazzmen ça ose tout, c’est même à ça qu’ont les reconnaît!

On retiendra en particulier les vraies pépites de cette galette: d'excellentes versions du thème principal d'Il était une fois la révolution d’Ennio Morricone, avec un superbe duo de sax, et de celui des Sept mercenaires d’Elmer Bernstein, très dynamique (bon soutien de Sylvain Glévarec), le magnifique «Speak Softly Love» de Nino Rota (Le Parrain), «La Chanson d’Hélène» de Philippe Sarde (Les Choses de la vie), remarquablement exposée à la clarinette basse par Philippe Chagne et au ténor par Olivier Defays, et enfin l’incontournable «Sirba» de Vladimir Cosma (Le Grand blond avec une chaussure noire), swinguant à souhait, qui nous embarque au son de la flûte d’Olivier Defays et de l’orgue de Philippe Petit dans un monde musical entre Lalo Schifrin et Neal Hefti. Ce titre est aussi un clin d’œil du fils, Olivier Defays, au père, Pierre Richard, amateur de jazz avéré, qui a d'ailleurs rédigé quelques lignes en tête du livret.

Un disque des plus sympathiques, à l’image de ses interprètes, et empreint de nostalgie pour un cinéma populaire.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEvan Christopher
Blues in the Air

Blues dans le blues, Polka Dot Stomp, Southern Sunset (When the Sun Sets Down South)*, Dans les rues d'Antibes*, What a Dream*, Si tu vois ma mère, Lastic*, Blues in the Air, Girls Dance (Themes from the ballet: La Nuit est une sorcière)*, This Is That Tomorrow That I Dreaded Yesterday, Ghost of the Blues*

Evan Christopher (cl) + Three Blind Mice: Malo Mazurié (tp), Félix Hunot (g), Sébastien Girardot (b) + Guillaume Nouaux (dm)*

Enregistré en juillet 2021, Meudon (78)

Durée: 58’ 35’’

Camille Productions MS102021 (www.camille-productions.com/Socadisc)

 

Quoi de neuf? Sidney Bechet et New Orleans! Avec ce superbe Blues in the Air, Evan Christopher démontre une fois de plus son talent exceptionnel pour renouveler et s'accaparer le répertoire, jusqu’aux titres les plus connus. Voilà une galette qu’il faut de toute urgence faire circuler dans les écoles de jazz, dans les rédactions et pourquoi pas dans les bals populaires! Car Sidney Bechet et sa musique «trop populaires» pour les «sachants», en France en tous cas (nous l'avions évoqué pour son centenaire dans Jazz Hot Spécial 1998) sont un vrai élixir de jouvence et de régénération. On en a un besoin essentiel en 2022. Certes, on veut bien ranger Bechet parmi les Pères fondateurs avec King Oliver et Louis Armstrong, mais on regarde de haut sa fin de carrière, jugée «trop commerciale», oubliant que le jazz était dans les années 1950 la musique de la Libération, de libération tout simplement, la musique des jeunes et des moins jeunes délivrant les corps et les esprits de leurs raideurs ancestrales: un succès librement décidé et pas une musique commerciale vendue par bourrage de crâne. Ses succès planétaires écrits sous la pinède de Juan? Des «saucissons»! L’expression méprisante est même reprise, sans réserve, par le signataire du livret du présent album, c’est dire si cette idée est devenue un lieu commun…

La musique (enregistrée heureusement) laissée par le grand Sidney est pourtant énorme, tout sauf méprisable pour peu qu’on l'écoute par son formidable auteur, ou à travers l’inventivité d’un Evan Christopher, débarrassé des a priori, un clarinettiste notamment réputé pour avoir «créolisé» la musique de Django avec bonheur. Une entreprise qu’il avait d’ailleurs prolongée en 2019 en duo avec le guitariste Fapy Lafertin, déjà pour Camille Productions (A Summit in Paris). Toujours avec la sonorité boisée qui n'appartient qu'à lui, il relit ici Sidney, immortalisé par sa formidable sonorité de saxophoniste soprano, à la clarinette, un instrument plus délicat, et pourtant sans perdre cette intensité indispensable à évoquer le bad boy de New Orleans.
Le clarinettiste retrouve un complice de longue date, Sébastien Girardot, rejoint par ses partenaires de l’excellent trio Three Blind Mice: Félix Hunot (
également à son affaire dans autre production récente du même label) et le bon Malo Mazurié qui donne la réplique au leader avec expressivité, une richesse d'effets et de sonorités pleinement adaptées à cette musique trempée dans le Mississippi, à la hauteur de New Orleans (cf. Jazz Hot Spécial 1996). Guillaume Nouaux –qui avait invité Evan Christopher, entre autres, en 2019, sur Guillaume Nouaux & the Clarinet Kings– intervient également sur une bonne moitié des titres.

Le premier morceau, «Blues dans le blues», avait été écrit pour le film de Pierre Foucaud, Série noire (1955), que Sidney Bechet interprète à l’écran dans une scène se déroulant dans un club. Pour le livret qui s'arrête à la forme, ce blues n’en est pas un. Mais s'il prend ici des accents caribéens, il faut comprendre que pour Sidney, le blues est un état d'âme. Pour être clair, on peut entendre le blues dans un standard qui n'en a pas la forme codifiée en trois accords, et la plupart du temps, parce qu'il est consubstantiel de l'expression, chez Sidney, Billie, Louis et la plupart des protagonistes du jazz hot, blues compris justement. La complainte de la clarinette et de la trompette, en chorus, à l’unisson ou en contre-chant, soutenues par le rythme chaloupé de Félix Hunot, auteur de chorus, suggère l’atmosphère mélancolique caribéenne, un état d'âme qui justifie amplement le titre: splendide!
Du blues formellement et spirituellement, on en trouve un peu plus loin avec «Southern Sunset» où l’on retrouve la complicité entre Evan et Malo, et on peut apprécier particulièrement les interventions de Sébastien Girardot, Félix Hunot soutenus par les balais de Guillaume Nouaux. On en retrouve encore sur «What a Dream», avec un pont, un beau moment empreint de toutes les qualités de cet ensemble, chorus et contrechants, collectives, avec un Malo Mazurié éclatant dans l'esprit néo-orléanais et un Evan Christopher intense et au son vibré comme celui de son inspirateur. On en retrouve toujours dans «Blues in the Air», dans une forme d'époque à l'exposé avant un chorus mélodique d'Evan et un chorus growlé de Malo, avec une intervention de Félix et Sébastien bien mis en valeur par l'orchestre.
Côté ballades, l'immortel «Si tu vois ma mère», valsé, «This Is That Tomorrow That I Dreaded Yesterday» mettent en exergue la sensibilité et la sonorité d’Evan Christopher d’une beauté aérienne. Malo Mazurié n'est pas en reste avec de splendides chorus des deux complices et le bon soutien de Félix Hunot. Conclu en collective de belle belle facture, c'est un grand moment du disque. L’esprit magique de New Orleans est là!

Venons-en au «saucisson» de Bechet proposé sur ce disque, «Dans les rues d'Antibes», d’abord pris, après le motif initial, sur tempo medium en forme chorale une forme polyphonique différente de celle de New Orleans par Malo Mazurié et le contre-chant d'Evan Christopher, le morceau est ensuite investi par un swing en collectif made in New Orleans porté par un Guillaume Nouaux aux caisses et roulements de marche. Une version fort originale qui atteste de l'imagination d'Evan Christopher, de sa capacité à reprendre ce qu'on pense n'être que jouable par Sidney Bechet. Danser sur cette musique en 2022 serait une preuve de modernité, d'ouverture d'esprit et d'oreilles.
«Girl's Dance», c'est le Sidney Bechet symphonique, le metteur en scène d'une musique cinématographique, issu de «La Nuit est une sorcière», un ballet, qui rappelle que le mauvais garçon, titulaire de pupitres dans des orchestres académiques, avait aussi une prétention musicale à tout aborder, avec une compétence certaine et une imagination sans borne. Même dans ce registre, le blues est présent, et Evan Christopher a ce talent de pouvoir transposer sur sa clarinette la puissance d'attaque de son inspirateur.
Le voyage s’achève avec «Ghost of the Blues», qui conclut l'enregistrement, première composition déposée par Sidney Bechet et enregistrée en 1924 par Fletcher Anderson. L’auteur ne l’enregistre lui-même qu’en 1952. Assez loin des versions d’origine, Evan Christopher et Malo Mazurié nous emmènent du côté d’un jazz festif, de parade, comme sur «Polka Dot Stomp». Swing, blues, Guillaume Nouaux confirme par son jeu sur les caisses la tonalité néo-orléanaise.
Nous avons gardé pour la fin, ce qui aurait pu l'être dans le choix des musiciens, le thème par lequel on dit au revoir à ses auditeurs: «Lastic», une musique de marche, de fête et de danse, nous rappelle que la musique de New Orleans n'est jamais loin de celle de nos ancêtres des Antilles, sur le plan aussi bien des mélodies que des rythmes. Ça nous fait regretter que cette musique des Antilles n'a pas la même descendance que celle de Sidney, des Evan Christopher, pour mettre en valeur non pas une relecture actualisée par les modes mais in the tradition. Ce sont les artistes qui font la différence pas une modernisation artificielle sous pression commerciale. Cela explique aussi que les artistes de cette tradition aient eu et ont encore une grande proximité avec le jazz à Paris. Ce «Lastic» dont les caisses de Nouaux tissent le fond permet à Malo Mazurié de faire briller sa trompette au soleil des Caraïbes et à l'inspiration d'Evan Christopher de chalouper la mélodie.

Un album indispensable: Evan Christopher retient l'intensité de Bechet tout en gardant ce qui fait sa personnalité, une sonorité magnifiquement boisée. Avec brio ses partenaires, Malo Mazurié en tête, apportent leur pierre à une relecture originale qui ne pâlit pas face à son inspiration. Michel Stochitch et Camille Productions poursuivent ainsi un chemin d'excellence et ce n'est pas une mince performance dans ce «nouveau monde» aseptisé. Bravo à tous!

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRoberto Magris
Match Point

Yours Is the Light, Search for Peace, The Insider, Samba for Jade , The Magic Blues , Reflections, Caban Bamboo Highlife, Match Point

Roberto Magris (p), Alfredo Chacon (vib, perc), Dion Kerr (b), Rodolfo Zuniga (dm)

Enregistré le 8 décembre 2018, Criteria Studios-The Hit Factory, Miami, FL

Durée: 1h 15’ 12”

JMood 019 (www.jmoodrecords.com)

 

Le déjà long et passionnant parcours artistique de Roberto Magris, dont vous avez pu lire la synthèse dans l’interview parue dans Jazz Hot en 2021, s’apparente à celui d’un globe-trotter du jazz, qui visite beaucoup des dimensions des Etats-Unis, la terre native de cet art, avec la curiosité savante d’un artiste italien pétri de culture, et qui a décidé de consacrer son âme à un art a priori étranger. Il possède pour ça cette fibre naturelle aux transalpins, qu’on appelle la culture populaire et qui se manifeste dans les nombreuses dimensions de l’art en Italie, jamais loin des racines et donc du peuple. On en a des exemples nombreux dans le théâtre, l’opéra et la musique en général, le cinéma, l’architecture, la littérature et bien entendu la peinture et la sculpture. Cette fibre traverse les siècles, et il n’est nullement étonnant de la retrouver dans le jazz, dont l’histoire depuis l’origine (Eddie Lang/Joe Venuti) et jusqu’à nos jours (Roberto Magris, Dado Moroni, Rossano Sportiello et beaucoup d'autres, en se limitant au piano jazz), fourmille de descendants de cette brillante culture, aussi bien nés dans l’émigration aux Etats-Unis que dans sa terre natale, l’Italie. Le caractère populaire essentiel des cultures afro-américaine et italienne établit un pont spirituel entre ces deux cultures, une capacité que l’Italie a développé avec beaucoup d’autres peuples (l’Angleterre pour le théâtre de Shakespeare, la France pour le théâtre, l’architecture, la peinture et la littérature, la Russie pour la musique, l’Espagne pour la musique et la guitare, la Chine même, etc.).

Roberto Magris est un fils de Marco Polo: il visite la terre du jazz, les villes, Kansas City, New York, Chicago, établissant un dialogue fertile avec la musique essentielle de son siècle, le jazz, se pénétrant pour élaborer son art, son expression, de l’âme du jazz à travers sa fréquentation non seulement par l’oreille et le disque mais aussi par l’échange avec les acteurs du jazz de ce grand continent: sa complicité spectaculaire avec Paul Collins qui a créé à Kansas City ce bon label de jazz, JMood, où Roberto publie avec fidélité et sans aucun doute amitié, la plupart de son œuvre, en est un exemple supplémentaire.

Dans ce remarquable Match Point, Roberto fait escale à Miami, et pas le temps d’une tournée et de rencontres passagères, mais pour une durée longue lui permettant de nouer des complicités choisies. A Miami, la couleur est forcément plus latine qu’à New York, Chicago et Kansas City, et notre homme de culture parvient parfaitement à l’intégrer dans son monde jazz, celui de sa génération, un jazz post coltranien-tynérien, que nous avons déjà décrit à l’occasion de plusieurs chroniques, où il n’oublie ni le caractère hot(populaire et authentique), ni l’extrême richesse de cette musique depuis les origines. Si McCoy Tyner en constitue un point de référence fort parmi la grande tradition du piano jazz marquée par le blues depuis Elmo Hope, Wynton Kelly, Sonny Clark jusqu’à Barry Harris, Randy Weston, Kenny Barron, Mulgrew Miller et tant d’autres, il y a aussi cet esprit post bop des années 1960 à 1990 où Art Blakey, Woody Shaw, les héritiers de Charles Mingus, Bobby Hutcherson, Louis Hayes, Kirk Lightsey, Billy Higgins, Cedar Walton, Junior Cook, et tant d’autres artistes et formations, toujours exceptionnels de qualité, parcouraient le monde.

Le répertoire de Match Point propose d’ailleurs trois références, d’abord à travers «Search for Peace» de McCoy Tyner disparu en 2020, une excellente et longue relecture (15’), avec ce qu’il faut de latinité et d’inventivité personnelle-collective pour personnaliser l’œuvre. The «Insider», un original, prolonge la référence au natif de Philadelphie, mais l’élargit aussi à Bobby Hutcherson grâce à la présence d’un remarquable jeune vibraphoniste, Alfredo Chacon, que Roberto a découvert à Miami, et qui marie si bien son origine latine à la tradition du jazz tout au long de cet enregistrement.

Il y a encore «Reflections» de Thelonious Monk, qu’il interprète ici en brillant soliste, restituant tout ce que le pianiste de New York devait à la tradition du stride, confirmant ce que nous évoquions plus haut, ce haut degré culturel de Roberto Magris qui en donne une relecture personnelle, où le stride fait autant référence à Monk qu’aux éclats renouvelés d’un Jaki Byard, ou aux virtuosités tatumesques d’un Phineas Newborn, autres inspirations. Une telle maîtrise d’autant de références est en soi du grand art car il en ressort une interprétation qui se démarque de l’original monkien sans pâlir et sans trahir.

Il y a également le rare «Caban Bamboo Highlife» de Randy Weston, sans doute un hommage, car le pianiste venait de disparaître deux mois avant l’enregistrement. Publié à l’origine sur l’album Highlife de Randy Weston, un hymne aux nouvelles nations africaines émergeant à l’époque de l’indépendance, les Caraïbes originelles de Randy Weston y sont présentes dans une version joyeuse où contraste la plainte de Booker Ervin. Ici, Roberto Magris exploite l’aspect joyeux et le virtuose batteur-percussionniste Rodolfo Zuniga donne la pleine mesure de ses qualités avec un jeu alternant africanisme, latinisme et jazzisme, tous les climats de ce même thème étant exploités avec brio par le vibraphoniste et des chorus de feu de tous les participants, le pianiste évoquant encore Jaki Byard. Aussi original que parfaitement mis en scène.

Dans le disque, dominent les originaux du pianiste, des compositions toujours dans l’esprit («The Insider», «Match Point» –où le sobre Dion Kerr prend un bon chorus– sont de beaux thèmes parfaitement mis en vie par le quartet), dont un long blues («The Magic Blues»), passage nécessaire et moment de jouissance collective où chacun est tellement libre que ça permet de comprendre que le free jazz, c’est sans doute le blues dans sa tradition la plus fondamentale, ce qui permet de donner la pleine mesure de ce que chacun a au fond de l’âme. Le blues formellement ou par l’esprit est un fondement du jazz et de l’expression de Roberto Magris comme de tous les artistes essentiels du jazz.

Côté latin, Roberto Magris n’a pas oublié qu’il enregistre à Miami, et on en trouve plusieurs couleurs aussi bien dans le thème initial («Yours Is the Light»), que dans «Samba for Jade». Personne n’oublie qu’il s’agit de jazz, quelle que soit la couleur latine et les inspirations. Le pianiste y est toujours aussi brillant et inventif, et entraîne ses jeunes compagnons dans cette dimension de transe indispensable au jazz, une composante du drive et du hot.

Roberto Magris, un homme de culture, a choisi de faire l’impasse de la scène dans cet épisode de covid qui a conduit à une atteinte sans précédent à la culture. Il s'est provisoirement retiré d’une scène sur ordonnance qui se remarque par sa pauvreté, sa vacuité et sa platitude, malgré la bonne volonté des acteurs. La production discographique post covid atteste de cette dilution. La liberté comme l’esprit du jazz ne se décrètent pas en conseil des ministres à Bruxelles ou Washington. Le vide des inspirations inquiète parce qu’il témoigne de l’intensité du lavage de cerveau de ces années de plomb qui se poursuivent aujourd’hui pour d’autres raisons, en apparence seulement. Roberto Magris et JMood emploient ce moment pour exploiter ce qui a été enregistré avant 2020, et en septembre 2022 sortira un autre opus de Roberto Magris en duo et trio avec le regretté saxophoniste Mark Colby, disparu le 31 août 2020. En attendant ce moment, Roberto Magris et ses compagnons offrent Match Point, une fleur immortelle du jazz d’avant la normalisation.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLa Suite Wilson
Eeny, Meeny, Miny, Mo

Eeny Meeny Miny Mo, Here's Love in Your Eyes, I Never Knew, Embraceable You, He Ain't Got Rhythm, It's a Sin to Tell a Lie, Twenty-Four Hours a Day, The Way You Look Tonight, Warmin' Up, More Than You Know, Victory Stride, My Man, Spreadin' Rhythm Around, What a Little Moonlight Can Do, How Am I to Know?, What a Night, What a Moon, What a Boy

Michel Bonnet (tp, lead), Nicolas Montier (ts), Matthieu Vernhes (as, cl), Félix Hunot (g), Jacques Schneck (p), Laurent Vanhée (b), Jean-Luc Guiraud (dm), Antonella Vulliens (voc)

Enregistré les 24 et 25 novembre 2021, Draveil (91)

Durée: 56’ 26’’

Camille Productions MS012022 (www.camille-productions.com/Socadisc)

 

Après un hommage à Kid Ory avec le disque Ragtim’Ory (Frémeaux, 2018), puis à Coleman Hawkins avec Bean Soup, (Camille Productions, 2018), Michel Bonnet propose aujourd’hui une évocation de Teddy Wilson avec un groupe dédié à cet objet, La Suite Wilson. Ancien trompette chez Claude Bolling (1993-2000), membre du groupe Les Gigolos (1997-2009), des Pink Turtle et du Paris Swing Orchestra, Michel Bonnet est l’ambassadeur convaincu d’un jazz in the tradition, festif et coloré, enraciné dans ses origines néo-orléanaises, qu’il porte sur scène avec une fantaisie clownesque, laquelle se marie bien avec sa sonorité résolument hot. C’est aussi un musicien animé par une volonté de transmission, au-delà de la dimension conviviale de son abord du jazz, comme le confirme ce dernier projet qui met en lumière l’un des plus grands pianistes de l’histoire –mais pas le plus documenté*– au travers d’une période précise de sa carrière, celle des formations réduites avec lesquelles il enregistra sous son nom entre 1935 et 1942.

Déjà auréolé de ses récentes collaborations avec Louis Armstrong et Benny Goodman, Teddy Wilson commença en effet, à partir de juillet 1935, à diriger ses propres orchestres, alignant un personnel de premier ordre (Benny Goodman, Roy Eldridge, Ben Webster, John Kirby, Cozy Cole…!) ainsi qu’une étoile émergente, Billie Holiday, soutenue par le producteur John Hammond (dont la personnalité est défavorablement éclairée par le récent documentaire Billie) qui supervisa les séances pour le label Brunswick, comme il avait déjà été à l’origine de la rencontre artistique entre la chanteuse, Teddy Wilson et Benny Goodman. Pour Brunswick, il s’agissait de sortir des succès: les cachets étaient peu élevés et les musiciens recrutés sur leur faculté à enregistrer en une seule prise. Les musiciens s’autorisèrent cependant, en particulier Billie, à improviser. Autant d’éléments favorables à l’alchimie qui fit de ces sessions des chefs-d’œuvre. De fait, le tandem Wilson-Holiday ne fit pas que les beaux jours des juke-boxes, il fut aussi un enchantement pour les amateurs, au premier rang desquels Hugues Panassié: «Il est bien embarrassant de parler de ces disques. En effet, on ne sait qui louer davantage de l’extraordinaire chanteuse Billie Holiday, de Teddy Wilson, qui devient un pianiste de plus en plus admirable, de Benny Goodman, qui est en grande forme, ou de la section rythmique stupéfiante de perfection.» (Jazz Hot n°7, avril 1936). Au fil des enregistrements, l’orchestre de Teddy Wilson fut rejoint, entre autres, par Lester Young, Chu Berry, Johnny Hodges, Lionel Hampton, Gene Krupa, Buck Clayton, Harry James, entourant la plupart du temps Billie, la chanteuse vedette, parfois remplacée par Nan Wynn, Thelma Carpenter, Lena Horne et même la toute jeune Ella Fitzgerald sur une session de mars 1936 (cf. Spécial 2000 sur Billie Holiday).  

Pour interpréter le répertoire de Teddy Wilson (plus de 120 titres) avec la spontanéité qui caractérise les enregistrements d’origine, Michel Bonnet a eu à cœur de réunir ses musiciens dans une ambiance décontractée et d’aborder cette musique avec peu d’arrangements. Cette démarche de simplicité évacue d’emblée la tentation de comparer d’excellents musiciens de 2022 avec les originaux de la Swing Era. La qualité du casting n’en est pas moins une évidence, à commencer par Jacques Schneck, l’homme de la situation pour évoquer Teddy Wilson, qui introduit le premier titre du disque «Eeny Meeny Miny Mo» avec la sobriété qu’on lui connaît et un swing élégant qu’on peut apprécier aussi sur le très énergique «He Ain't Got Rhythm» où se distingue le jeune Matthieu Vernhes (le fils de Dominique), qu’on a déjà entendu auprès de François Laudet et de Dany Doriz, et qui arbore un son d’une belle rondeur (jolie introduction également de «The Way You Look Tonight»). Le trio de soufflants donne de la couleur à ce disque, notablement avec le savoureux dialogue à trois qui se joue sur le très enlevé «Warmin' Up». Toujours impeccable, Nicolas Montier y fait montre à la fois de vélocité, de puissance et de légèreté. Le drive de Jean-Luc Guiraud participe aussi à faire de ce titre instrumental un des meilleurs moments de l’album. Crucial dans le relief apporté à la musique, le soutien rythmique est aussi parfaitement assuré par Laurent Vanhée, dont on remarque la sonorité boisée sur «Spreadin' Rhythm Around», et Félix Hunot, une valeur sûre, qui confirme ses qualités de soliste par ses interventions pertinentes, à l'exemple de «The Way You Look Tonight». En outre, la chanteuse italienne Antonella Vulliens, une découverte, parvient à tirer son épingle du jeu en s’appropriant avec beaucoup de naturel des titres iconiques de l’immense Billie, tels «My Man» et «What a Little Moonlight Can Do». Enfin, le maître d’œuvre de cette réussite collective, Michel Bonnet varie les registres tout en gardant des accents armstronguiens: inspiré et langoureux sur l’introduction de «How Am I to Know?», il livre ensuite de magnifiques contre-chants à la trompette bouchée qu’il utilise plus en dynamique sur un morceau comme «Here's Love in Your Eyes».

Au-delà de leurs qualités individuelles, Michel Bonnet et ses complices contournent la difficulté inhérente à tout hommage en visant l’esprit plutôt que la lettre. La dimension propre à la musique de Teddy Wilson et de ses contemporains restant le produit de son époque dont les conditions d’existence participèrent de façon décisive à la profondeur de leur art. En pleine sinistrose post-covid, renouer avec cette vitalité révolue est plus que bienvenu!

rôme Partage
© Jazz Hot 2022
*Teddy Wilson et Jazz Hot: n°11-1936, n°42-1950, n°103-1955, n°104-1955, n°433-1986 (hors chroniques de disques et compte-rendus de concerts).

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueClaire Michael
Mystical Way

Graceful Sun, A Love Supreme, Mystical Way, So Beautiful, Stella By Starlight, Superposition, Vers la lumière, La Musange, Arpegic, Lovely Bird°, Rien n'est trop beau, L'instant du Bonheur*

Claire Michael (as, ts, ss, fl, voc), Jean-Michel Vallet (p, clav), Hermon Mehari (tp), Patrick Chartol (b, eb), Zaza Desiderio (dm, perc), David Olivier Paturel (vln)°, Raul de Souza (tb)*

Enregistré en 2021, Studio des Charmettes, Gif-sur-Yvette (91)

Durée: 1h 00’ 22”

Blue Touch 00316L (http://bluetouch.org/UVM distribution)

 

Nous avons déjà évoqué dans nos colonnes cette formation à l’occasion de disques ou de concerts, une sorte de tribu musicale, dont Claire Michael assure sans maniérismes la direction, une sorte de délégation d’image d’un collectif vivant. On le devine à travers quelques détails, comme ce studio des Charmettes, lieu de vie et d’enregistrement, ou le fait que les compositions originales sont créditées à l’ensemble des musiciens, en dehors des standards ou compositions jazz reprises dans cet album. Cet esprit communautaire n’est pas pour rien dans l’atmosphère de communion de cette musique qui doit son caractère «atmosphérique» à une époque de liberté (on pourrait dire l’après 1968 avec le décalage temporel habituel entre Etats-Unis et Europe) et à un père inspirateur, John Coltrane, qui a exercé une fascination sur la saxophoniste, pas seulement technique ou sonore mais spirituelle.

Un petit texte de présentation –dans la tradition du jazz– des musiciens et du contexte de l’enregistrement serait une nécessité, à notre humble avis, pour cet enregistrement. Bien qu’on trouve biographies et discographies des participants sur le site mentionné plus haut, les artistes et les producteurs ont aussi cette mission d’éclairage et de transmission dans le jazz et, pour sortir des platitudes lues à droite ou à gauche sur cette musique, il est aussi utile pour les amateurs de musiques et de jazz en particulier, comme pour la critique qui n’est parfois pas plus éclairée, de disposer de quelques clés, surtout dans le cas d’un univers développé depuis des années avec beaucoup de constance, persévérance par Claire Michael avec la complicité de Jean-Michel Vallet, dont le goût pour les musiques illustratives (films et autres), la musique moderne du XXe siècle, la composition et les arrangements est un complément idéal au monde post coltranien de Claire Michael qu’il contribue à personnaliser, diversifier (un brillant «Arpégic», «Lovely Bird»…).

L’autre membre au long cours, Patrick Chartol, partage avec Jean-Michel Vallet ce goût de la composition, et il ne fait aucun doute que la symbiose fonctionne entre tous. La durabilité en a accru les qualités et la profondeur. Patrick Chartol parvient également à donner des ailes à sa basse, même électrique, pour la sortir du rôle rythmique stéréotypé, et à participer à l’élaboration mélodique («La Musange»).

A ce petit monde, se sont agrégés avec le temps des invités durables ou ponctuels dont le regretté Raul de Souza, disparu en 2021, et dont on entend le trombone poétique et virtuose contribuer à la conclusion émouvante de cet enregistrement («L’instant du Bonheur»). Il y a encore le fin Zaza Desiderio qui, de ce même Brésil, tire la recette d’un accompagnement (batterie et percussions) tout en finesse, aérien et souple, qui n’emprunte pas à Elvin Jones et pourtant participe de ce caractère tout aussi bien «interstellaire»; sa musicalité lui permet d’intégrer parfaitement la musique voire d’en devenir une clé essentielle («So Beautiful», «Lovely Bird»…). Il y a encore la participation sur «Lovely Bird» du violoniste David Olivier Paturel.

Si Claire Michael appartient à la descendance coltranienne, affirmée encore ici avec une évocation de «A Love Supreme», ce n’est pas celle du «jeune homme en colère» cité dans le texte de promotion (la colère afro-américaine n’appartient qu’à l’Amérique et a besoin des Afro-Américains pour être authentique et violente), mais plutôt de l’homme qui regardait les étoiles, dont Louis-Victor Mialy nous faisait le récit («Interstellar Space» dans Jazz Hot n°491), de la méditation, de ce besoin d’amour universel, dans un esprit voisin de ce qu’a pu offrir Pharoah Sanders (enregistrements pour Venus Records), qui est la plus grande proximité stylistique de la saxophoniste Claire Michael («L’instant du Bonheur»). S’il lui arrive sans doute d’être en colère, cela ne se traduit pas ici dans sa musique, même quand elle se rapproche le plus de l’inspirateur, au ténor par exemple dans la relecture libre de «Stella by Starlight» où Jean-Michel Vallet déploie des trésors de nappes synthétiques, tissant une belle toile de fond sur laquelle il fait briller son piano acoustique, dans un esprit hérité de Bill Evans, très européen au fond, qu’on retrouve à la fois dans sa manière, dans la tonalité des compositions et des arrangements en général. Le ténor de Claire Michael s’y fait parfois plus musclé, mais sans perdre le fil du rêve, et de cette quête d’amour, de paix. La flûte comme la voix sont aussi pour Claire Michael des arguments pour confirmer ces climats. «Mystical Way» –titre de l’album également– avec la voix de Claire Michael, comme les cinématographiques «Graceful Sun» et «La Musange» confirment l’état d’esprit général de cette musique, avec les interventions très sobres d’Hermon Mehari qui a choisi de se fondre dans cet univers, une musique qui évite les clichés des musiques planantes. C’est une expression cohérente et pourtant variée, imaginative, que nous propose la formation de Claire Michael, un monde habité, collectivement et individuellement.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLouis Armstrong
At The Crescendo 1955. Complete Edition

Titres communiqués dans le livret

Louis Armstrong (tp, voc), Trummy Young (tb, voc), Barney Bigard, Peanuts Hucko, Edmond Hall (cl), Billy Kyle (p), Arvell Shaw, Mort Herbert, Squire Gersh (b), Barrett Deems, Danny Barcelona (dm), Velma Middleton (voc)

Enregistré en août-septembre 1954, le 21 janvier 1955, le 8 octobre 1958, le 26 janvier 1959, New York, NY, Los Angeles, CA, Copenhague (Danemark)

Durées: 1h 15' 46''+ 1h 17' 10'' + 1h 15' 05''

American Jazz Classics 99143 (www.jazzmessengers.com)

 

Le label American Jazz Classics a le don de rééditer les enregistrements qui mettent le mieux en valeur la sonorité exceptionnelle de Louis Armstrong. Après The Complete Louis Armstrong and the Dukes of Dixieland de 1959-60, chaudement recommandé, voici la réédition de Louis Armstrong at the Crescendo, disques qui furent salués à leur sortie en France en deux microsillons 33 tours de 30 cm (Compagnie Internationale du Disque 263 591, importation de Decca américain) par un Hugues Panassié enthousiasmé, dans une chronique de neuf pages pour le Bulletin du Hot Club de France n°53 (décembre 1955). Le principe est le même, American Jazz Classics a regroupé tous les titres initialement publiés (Decca DL 8168/69), ainsi que ceux restés inédits, issus de ce live du 21 janvier 1955. Pour faire bonne mesure, on a ajouté ici (CD3) une retransmission par la NBC d'une prestation du même All Stars au Basin Street Club de New York donnée l'année précédente, et trois raretés: deux titres tirés d'une bande son d'un film tourné au Danemark (1959) et un spot publicitaire (1956) avec un personnel différent. Nous allons surtout nous consacrer à la soirée de 1955. Ce n'est pas le répertoire qui fait l'intérêt; Hugues Panassié qui est allé écouter le All Stars jouer cette même année à Bordeaux, Toulouse, Versailles et plusieurs jours à l'Olympia de Paris, nous a signalé que Louis et son équipe, outre «When It's Sleepy Time Down South» (générique), jouaient «Tin Roof Blues», «The Bucket's Got a Hole in It», «Someday», «Back O'Town Blues». Ce qui a pu faire dire de Louis que «son pouvoir créateur s'émousse». Car Louis Armstrong faisait, à cette époque, l'objet de bien des critiques, comme dans L'Express du 15 octobre 1955, où un certain Anchois Mollet (ça ne s'invente pas) ose écrire: «Le style a un peu changé, mais on devine que c'est pour compenser les inévitables diminutions des possibilités instrumentales». Quand on sait qu'il chronique là un chef-d'œuvre, Louis Armstrong Plays W.C. Handy (1954), on a conscience qu'il ne s'agit pas d'objectivité, car le trompettiste y joue avec une forme olympienne.

Le Crescendo est un night club, propriété depuis 1945 de Gene Norman, alias Eugene Nabatoff (1922-2015), à Hollywood. C'est ce même Norman qui fit jouer des monstres sacrés au Shrine, au Pasadena Civic Auditorium et au Hollywood Bowl. Mais, c'est la maison Decca qui eut l'idée d'enregistrer Louis Armstrong dans ce club en compagnie de Trummy Young, Barney Bigard, Billy Kyle, Arvell Shaw et hélas après Sid Catlett et Cozy Cole, Barrett Deems. Panassié aime l'idée: «Enfin, on enregistre les grands musiciens de jazz au cabaret au lieu de les enregistrer en concert!… qui ne sait que les musiciens de jazz sont plus décontractés dans les boîtes de nuit que sur scène, qu'ils y jouent de façon plus naturelle? Tout amateur de jazz digne de ce nom réalise fort bien comme il est dommage que nous n'ayons pas des enregistrements de King Oliver aux Lincoln Gardens, de Jimmie Noone à l'Apex Club, de Chick Webb au Savoy, de Jimmie Lunceford à la Renaissance, etc.». Il ajoute: «D'autre part, l'acoustique des clubs de nuit est, dans la plupart des cas, bien meilleure pour l'enregistrement que celle des salles de concerts. La plupart des disques faisant entendre des extraits de concerts de jazz sonnent comme s'ils avaient été enregistrés dans un hall de gare. Ces interprétations enregistrées au Crescendo ont au contraire une netteté, une chaleur, une présence extraordinaires. L'auditeur a l'impression d'être installé à quelques mètres de l'orchestre. La musique est chaude, intime, palpable pour ainsi dire. La merveille, c'est surtout la façon dont la trompette de Pops a été enregistrée… Avec Louis Armstrong at the Crescendo, nous retrouvons la trompette de Pops; elle nous est restituée avec une fidélité admirable. Elle sonne exactement comme à l'audition directe, avec cette ampleur, cette chaleur, cette matité qui manquaient plus ou moins dans les autres enregistrements récents; et cela dans tous les registres, aigu et grave tout comme medium. Aussi chaque note que joue Louis dans ces deux recueils at the Crescendo (et il y joue beaucoup!) est-elle un véritable régal».

Le premier générique («When It's Sleepy Time Down South») démontre cette affirmation dans les 16 premières mesures de trompette. Le tempo est parfait, le vibrato de Louis nous touche, la complémentarité apportée par Trummy Young et Barney Bigard est parfaite. Billy Kyle est excellent dans «Indiana», Deems l'est moins mais il est bien enregistré. Louis est très en lèvres. C'est un des titres qui n'était pas dans la sélection initiale. Tout comme «The Gypsy» dont le phrasé de Louis dans l'exposé de trompette vaut pourtant tout l'or du monde (Trummy Young est superbe dans ses contre-chants). Le patron est éblouissant d'autorité et de sensibilité à la fois dans la coda. Le «Someday» est une très belle composition de Louis, jouée ici avec décontraction sur un tempo plus vif que d'habitude. Arvell Shaw est dans le coup. Et la section rythmique est efficace (Barrett Deems est un peu lourd derrière Trummy Young). Puis, sur un tempo low-down, c'est «Tin Roof Blues» que Louis annonce ainsi «We're gonna keep it rollin', yeah, we're gonna take a little trip down to my home town, New Orleans, Louisiana». Le All Stars joue deux fois le premier thème, un blues de 12 mesures, puis une fois le second de 12 mesures aussi qui fut copié sur «Jazzin' Babies Blues». L'ambiance est bonne, Trummy Young joue un solide solo, et Barney Bigard est à son meilleur niveau (à la fin de son chorus, on entend Louis dire en français «voilà, voilà, voilà»). Dans «The Bucket's Got a Hole in It», Trummy Young joue avec véhémence et Barney Bigard est excellent (dire qu'il est convenu d'affirmer que Barney ne vaut rien en dehors de sa production chez Duke Ellington!). La sonorité créole de Barney Bigard est un plaisir à entendre dans «Rose Room». Pour nos oreilles, Deems presse un peu le tempo et dans son échange à deux avec le clarinettiste, ce n'est pas du meilleur niveau sans être mauvais (mais c'est très clairement restitué par la prise de son). On a enlevé l'annonce de Trummy Young pour «Perdido» dont l'excellent Billy Kyle est la vedette. «Blues for Bass» est dévolu comme on s'en doute à Arvell Shaw qualifié de «the pride of St. Louis» par Trummy Young (la fierté de St Louis). Il débute à l'archet, puis avec un changement de tempo il passe en pizzicato. Excellent. Hugues Panassié s'est avec raison extasié sur ce «When You're Smiling»: «entièrement (ou presque) interprété par Pops: deux chorus de trompette, un chorus vocal puis, après un demi-chorus de trombone par Trummy, un demi-chorus absolument renversant de swing, de puissance, d'envolée, Pops montant dans le registre suraigu avec une force, une plénitude sonore qui vous coupent le souffle». Dans «Tain't What You Do» chanté par Trummy Young, les contre-chants de Louis Armstrong sont remarquables. Velma Middleton chante «Lover Come Back to Me», plutôt bien, mais l'oreille est attirée par la trompette du Boss. Belle prestation de Louis Armstrong dans «Basin Street Blues», montrant sa forme physique et artistique qui contredit les accusations des pro-créatifs de service de l'époque. Billy Kyle a, ici, un quelque chose d'Earl Hines dans son jeu. La partie d'Arvell Shaw est bien présente. Le morceau le plus court est «C'est si bon», fait de deux chorus (trompette, puis chant sur un petit riff de Trummy Young et Barney Bigard).
Nous avons «The Whiffenpoof Song», une satire des boppers (Louis annonce: «And this next number we're gonna to dedicate it to Dizzy Gillespie and all the boys of the boppin' factory... I'll put on my paraphernalia shell an' this red cap will tell all about it.» (notre prochain morceau, nous le dédierons à Dizzy Gillespie et à tous les types de l'usine bop... mettons donc notre équipement approprié et en avant, ce béret rouge en dit déjà assez). Contrairement à la version originale, celle-ci n'est pas que chantée. La partie instrumentale est importante. Louis Armstrong commence par 64 mesures de trompette d'une belle tendresse et abandon, réfrénant sa puissance, centrées sur le registre médium avec un son plein. Panassié l'a remarqué: «Franchement, ces 64 mesures, de la première à la dernière, sont bouleversantes; elles comptent parmi les plus grandioses que Pops ait enregistrées». L'autre moitié est chantée avec quelques variantes par rapport à la version initiale, ici Louis chante: «every wrong note those cats play they think it's a gem» (toutes les fausses notes que ces gars jouent, ils pensent que c'est un bijou). En effet, Louis n'aimait pas le bebop, et c'était son droit. Ce qui compte c'est la musique de chacun, et lorsqu'elle a cette classe, estimons-nous heureux. Louis enchaîne tout en puissance dans l'exposé de «Rockin' Chair», par ailleurs un remarquable duo vocal entre Trummy Young (excellent) et lui. Suivent «Twelfth Street Rag» («before my time», dit Louis qui y balance des aigus d'enfer) et «Muskrat Ramble» non sélectionnés dans l'édition originale. Ils mettent en valeur Billy Kyle, Arvell Shaw et un bon drumming de Deems. Le «St. Louis Blues» est un bon solo de Billy Kyle, du jazz mainstream qui doit beaucoup à Earl Hines. Arvell Shaw nous donne «The Man I Love», adorablement accompagné par Kyle (le public est bruyant, sans doute pas intéressé). Louis Armstrong enchaîne par un blues classique de 12 mesures, tout en plénitude qu'il jouait souvent, «Back O'Town Blues». Panassié fit sur Louis, une remarque dont il avait le secret: «Il entame le second chorus par une de ces phrases que les musiciens de la Nouvelle Orléans utilisent depuis fort longtemps (c'est une des phrases favorites de Lee Collins, entre autres). Pops la jouait déjà en 1925 dans son enregistrement de «St Louis Blues» avec Bessie Smith».
Après «Old Man Mose» (le couplet est d'abord joué à la trompette), suivent «Jeepers Creepers» par le patron (deux chorus de trompette et deux chantés), «Margie» grand succès de Trummy Young (les contre-chants de Louis et ses codas!) et un blues rapide chanté par Velma Middleton, «Big Mama's Back in Town» alias «Velma's Blues». Dans ce blues plein d'enthousiasme, Panassié précise: «En guise de soutien à l'un des chorus chantés par Velma, Trummy et Barney exécutent un riff de «Baby Don't Tell on Me» de Basie; pour un autre chorus, c'est un riff popularisé par Duke Ellington dans «Harlem Flat Blues»; pour un autre chorus, Pops se détache et exécute des phrases d'une attaque foudroyante». Après un «Big Butter and Egg Man» non initialement retenu (duo Velma et Louis), nous avons «Stompin' at the Savoy» destiné à Barrett Deems dont le solo est court. Nous avons aussi, et notamment, «Struttin' with Some Barbecue», «Lazy River» (merveilleux exposé de Pops avec la sourdine straight), «'S Wonderful» (spécialité de Barney Bigard), la ballade de Buddy Johnson rendue célèbre par Dinah Washington, «Since I Fell For You» (par Velma Middleton qui vaut pour les parties de trompette) et «Mop Mop» (confus à cause du tempo et Deems). Le All Stars a interprété deux fois au cours de la soirée, «Old Man Mose», «Bucket's Got a Hole in It» et «Big Mama's Back in Town», quatre fois «When It's Sleepy Time». Les bonus moins bien enregistrés ne manquent pas d'intérêt musical malgré les redites du répertoire. On ne fit point grief à Maurice André de toujours jouer en concert les concertosde Haydn, Hummel, Tartini et Stoelzel. Bien sûr, la pièce maîtresse du coffret est cette soirée au Crescendo Club. Pour les fins connaisseurs !
Michel Laplace
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Fred Hersch Trio
10 Years / 6 Discs

• Whirl

You're My Everything, Snow Is Falling..., Blue Midnight, Skipping, Mandevilla, When Your Lover Has Gone, Whirl, Sad Poet, Mrs. Parker of K.C, Still Here

Enregistré en janvier 2010, Stamford, CT

Durée: 56’ 06”

• Alive at the Vanguard/Disc 1

Havana, Tristesse (For Paul Motian), Segment, Lonely Woman/Nardis, Dream of Monk, Rising, Falling, Softly As in a Morning Sunrise, Doxy

Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm)

Enregistré du 7 au 12 septembre 2012, New York, NY

Durée: 57’ 59”

• Alive at the Vanguard/Disc 2

Opener (For Emac), I Fall in Love too Easily, Jackalope, The Wind/Moon and Sand, Sartorial (For Ornette), From This Moment On, The Song Is You/Played Twice

Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm)

Enregistré du 7 au 12 septembre 2012, Village Vanguard, New York, NY

Durée: 57’ 47”

• Floating

You & The Night & The Music, Floating, West Virginia Rose (For Florette & Roslyn), Home Fries (For John Hébert), Far Away (For Shimrit), Arcata (For Esperanza), A Speech to the Sea (For Maaria), Autumn Haze (For Kevin Hays), If Ever I Would Leave You, Let's Cool One

Enregistré en 2014, Mount Vernon, NY

Durée: 58’ 31”

• Sunday Night at the Vanguard

A Cockeyed Optimist, Serpentine, The Optimum Thing, Calligram, Blackwing Palomino, For No One, Everybody's Song But My Own, The Peacocks, We See, Solo Encore: Valentine

Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm)

Enregistré le 17 mars 2016, Village Vanguard, New York, NY

Durée: 1h 07’ 55”

• Live in Europe

We See, Snape Maltings, Scuttlers, Skipping, Bristol Fog (For John Taylor), Newklypso (For Sonny Rollins), The Big Easy (For Tom Piazza), Miyako, Black Nile,  Blue Monk

Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm)

Enregistré le 24 novembre 2017, Bruxelles, Belgique

Durée: 1h 03’ 51”

Palmetto 2295 (www.palmetto-records.com)


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFred Hersch & The WDR Big Band
Begin Again

Begin Again, Song Without Words #2: Ballad, Havana, Out Someplace (Blues for Matthew Shepard), Pastorale, Rain Waltz, The Big Easy, Forward Motion, The Orb (For Scott)

Fred Hersch (p), WDR Big Band/Vince Mendoza (arr, cond)

Enregistré du 28 janvier au 4 février 2019, WDR studio, Cologne, Allemagne

Durée: 55’ 45”

Palmetto 2195 (www.palmetto-records.com)



Fred Hersch
Songs From Home

Wouldn't It Be Loverly, Wichita Lineman, After You've Gone, All I Want, Get Out of Town, West Virginia Rose/The Water Is Wide, Sarabande, Consolation (A Folk Song), Solitude, When I'm Sixty Four

Fred Hersch (p solo)

Enregistré en 2020, en Pennsylvannie

Durée: 57’ 34”

Palmetto 2197 (www.palmetto-records.com)


 

Fred Hersch
Breath by Breath

Begin Again, Awakened Heart, Breath By Breath, Monkey Mind, Rising, Falling, Mara, Know That You Are, Worldly Winds, Pastorale (Hommage à Robert Schumann)

Fred Hersch (p), Drew Gress (b), Jochen Rueckert (dm), Rogerio Boccato (perc)* et le Crosby Street String Quartet: Joyce Hammann, Laura Seaton (vln), Lois Martin (avln), Jody Redhage Ferber (cello)

Enregistré les 24-25 août 2021, Astoria, NY

Durée: 46’ 25”

Palmetto 2198 (www.palmetto-records.com)

 

Accumulation due aux circonstances, voici réunis dans une seule chronique 10 (et même 11) véritables années du parcours de Fred Hersch: une réédition de 5 disques (un double, donc 6 CDs) avec les fidèles John Hébert (b) et Eric McPherson (dm), qui reprennent le parcours enregistré du trio de 2010 à 2017, sur huit années et pas dix comme le titre du coffret y fait penser. Qu’à cela ne tienne, vu la production régulière de Fred Hersch, nous avons rajouté trois albums, le premier en big band avec le WDR de Cologne, qui met en valeur la musique de Fred Hersch sous la direction et avec les bons arrangements de Vince Mendoza, avec aussi le talent des instrumentistes de ce big band dont nous parlons par ailleurs, dont la direction était assurée à cette époque par Bob Mintzer. Le leader historique de Yellowjackets a cédé la place à l’excellent Vince Mendoza, le temps d’arranger la musique de Fred Hersch, et le résultat est réussi, avec un ton européen entre musique classique et jazz qui convient parfaitement à la musique de Fred Hersch. Malgré ses origines américaines, la manière du pianiste, son toucher, l’absence du blues et de relief expressif, la légèreté de son swing quand il y en a, le rapprochent inévitablement du Vieux-Continent et de la tradition classique, comme ses inspirateurs, même américains, que sont Bill Evans, Keith Jarrett…

Si dans la réédition dont nous avons déjà chroniqué la plupart des disques (cf. notre index des chroniques, Jazz Hot n°662, 679, 684), la présence d’un trio, avec le bon John Hébert et le dynamique Eric McPherson, donne parfois l’illusion du jazz, comme un beau manteau posé sur la musique de Fred Hersch, les récentes productions de Fred Hersch semblent abandonner le répertoire du jazz. Joué par Fred Hersch, le jazz est souvent une belle forme, agréable à écouter, sans posséder l’intensité et la profondeur culturelle qui font que nous aimons le jazz. Ce qui n’empêche pas les qualités de toucher, de beauté parfois, de ce que joue en général le pianiste, avec parfois une petite lassitude devant une certaine platitude de l’expression quand, par hasard (cette chronique groupée), il nous est donné d’écouter une dizaine d’albums à la suite.

De fait, après ce bon disque avec le WDR, notre préféré car Vince Mendoza et les excellents solistes (Ludwig Nuss, tb, Andy Haderer, tp, Johan Hörlen, as, Paul Heller, ts, Ruud Breuls, tp, Hans Dekker, dm…) ont donné par ses arrangements de la chair, du cœur et du relief, avec l’arrivée du covid et la production at home pendant le confinement, il semble que Fred Hersch soit retourné à son inspiration d’enfance, la musique intimiste, la musique classique, voire la musique folk, et le résultat est franchement moins intéressant à notre oreille. Cela séduira certainement un public, les amateurs de piano plat, du type Keith Jarrett, mais il n’y a rien de fondamental pour le jazz, et ce n’est pas le meilleur, loin de là, de Fred Hersch, et d’abord à cause d’un répertoire inconsistant.

Le dernier disque de 2021, la onzième année d’une décennie très riche en enregistrements pour Fred Hersch, est malheureusement dans la ligne du précédent, encore plus déconnecté du jazz, un disque de musique classique (esprit third stream), avec Drew Gress, Jochen Rueckert et un quartette à cordes, parfois quelques rares sautillements qui évoquent le jazz. La musique n’a ni le lyrisme, ni la puissance de la musique classique, ni bien entendu une once de la chaleur humaine de l’expression du jazz. Dans une architecture moderne en verre meublée de gris, ça peut prendre un sens pour certains mais sur la terre et dans un club de jazz d’avant le covid, ça serait comme un barbarisme. Sous-titré «the Sati Suite», inspirée d’après le livret par des années de méditation (sans lien donc avec l'indispensable Erik Satie), ça se termine par un hommage à Robert Schumann, le compositeur, «Pastorale», un thème jarrettien en diable, avec ce côté variété Bach de grande consommation, malgré les qualités de toucher de Fred Hersch, composition également présente dans le disque en big band, que même Vince Mendoza et ses complices du WDR n’arrivaient pas à sortir de cet esprit third stream, artificiel, sans profondeur et parfois prétentieux.

Pour résumer, Fred Hersch gagne à jouer en trio, format jazz, et le disque en big band vaut le détour pour la mise en œuvre. La multiplication des enregistrements n’est peut-être pas le mieux pour une œuvre qui se banalise et se dilue avec le temps, signe d’un manque de souffle artistique, celui qui ressort de la culture.

Yves Sportis

 
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHeinie Beau - Milt Bernhart
Moviesville Jazz + The Sound of Bernhart

Titres communiqués dans le livret
1-12: Heinie Beau (cl, as, fl, comp), Don Fagerquist (tp), Jack Cave, John Graas (frh), Lloyd Ulyat (tb, bs), Ted Nash (cl, as, alt fl, piccolo), Buddy Collette (fl, ts, cl), Chuck Gentry (bar, bcl), Tony Rizzi, Howard Roberts (g), Red Callender, Red Mitchell (b), Jack Sperling, Bill Richmond (dm), Frank Flynn (vib, xyl, bells, timpani, perc)

12-23: Milt Bernhart (tb), Pete Candoli, Ray Linn (tp), Vince DeRosa (frh), Bob Enevoldsen (vtb, euph), Tommy Johnson (tu), Frank Flynn (vib, timpani), Milt Raskin (p), Billy Bean, George van Eps (g), Victor Gottlieb, Ed Listgarten, George Neikrug, Kurt Reher (cello), Red Mitchell (b), Larry Bunker (dm), Mel Lewis (dm, cga, bgo), Fred Katz, Calvin Jackson (arr)

Enregistré les 24 & 30 juin 1958, 17 mars, 21 avril, 8 mai 1958, Hollywood, CA

Durée: 1h 10 '51''

Fresh Sound 1061 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBuddy Arnold - Vito Price
Wailing + Swinging the Loop

Titres communiqués dans le livret

1-9: Buddy Arnold (ts, bcl), Dick Sherman (tp, arr), Frank Rehak (tb), Gene Quill (as, cl), Dave Schildkraut (as), John Williams (p), Teddy Kotick (b), Shadow Wilson, Osie Johnson (dm), Nat Pierce, Bob Brookmeyer, Al Cohn, Phil Urso (arr)

10-19: Vito Price (ts, as), John Howell, Bill Hanley (tp), Paul Crumbagh (tb), Barrett O'Hara (btb), Bill Calkins (bar), Lou Levy (p), Remo Biondi, Freddie Green (g), Max Bennett (b), Marty Clausen, Gus Johnson (dm), Bill McRae (arr)

Enregistré les 26 & 29 janvier 1956, 20 et 25 janvier 1958, New York, NY, Chicago, IL

Durée: 1h 07' 25''

Fresh Sound 1062 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBob Keene - Lex Golden
Solo for Seven + In Hi-Fi

Titres communiqués dans le livret

1-11: Bob Keene (cl), Bob Burgess, Milt Bernhart (tb), Pepper Adams, Bill Hood (bar), Red Norvo (vib), Dick Johnson, Paul Moer (p), Ralph Pena, Red Mitchell (b), Dick Wilson, Shelly Manne (dm), Jack Montrose (arr)

12-23: Lex Golden (tp, arr), Pete Carpenter (tb, arr), Abe Most (as, cl), Gene Cipriano (ts, fl, cl, bcl), Lester Pinter (ts, bar), Ray Sherman (p, arr), Ray Leatherwood (b), Richie Cornell (dm), Marty Paich, Paul Moer, Bill Pitman (arr)

Enregistré les 21 mai 1957, 24 & 25 avril 1957, Hollywood, CA

Durée: 1h 04' 54''

Fresh Sound 1063 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJohn Plonsky - Herb Pilhofer
Cool Man Cool + Jazz From the North Coast, Vol. 2

Titres communiqués dans le livret

1-11: John Plonsky (tp), Carl Janelli (bar), Dominic Cortese (acc), Chet Amsterdam (b), Mel Zelnick (dm), Betty Ann Blake (voc)

12-21: Herb Pilhofer (p, celesta), Jack Coan (tp), Paul Binstock (frh), Stan Haugesag (tb), Bob Crea (as, cl), Dave Karr (ts, bar, fl), Ted Hughart (b), Russ Moore (dm)

Enregistré les 5 mars 1957, New York, 1956, Minneapolis, MN

Durée: 1h 05' 07'

Fresh Sound 1064 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

Le nom de la série est Presenting... Rare and Obscure Jazz Albums, avec un sous-titre adéquat, Created for the most discerning jazz collectors. Le New Grove Dictionary of Jazz ignore Heinie Beau (1911-1987), clarinettiste connu pour ses disques avec Red Nichols chez Capitol (1947). Egalement sax alto, il a travaillé pour Tommy Dorsey, Ella Fitzgerald, Eddie Miller et il a servi de «nègre» pour des arrangements signés par Axel Stordahl et Billy May. Le voici seul responsable de l'album Moviesville Jazz (Coral 757247), dont il a composé tous les thèmes servis, en dehors de lui, par des pointures des studios d'Hollywood. En revenant du cinéma, Beau écrivait une satire musicale de ce qu'il avait vu. Douze de ces impressions constituent un disque très agréable, stylistiquement dans le courant dit «west coast» des années 1950. Tout est bien. Soulignons toutefois «The Man With the Golden Embouchure», une ballade qui met en vedette Don Fagerquist (tp) et Heinie Beau (cl). Notons deux caricatures de musiques pour films policiers, «The Tattooed Street Car Name Baby» où Don Fagerquist (plunger), Beau (cl), Ulyate (bs) et Graas font merveille, et «Moonset Boulevard» qui vaut pour l'alto lancinant du leader et bien sûr, Fagerquist. L'évocation du western est évidente dans «The Five and a Half Gallon Hat Story» qui permet d'entendre un solo de cor (Jack Cave, ex-Harry James). L'influence des Giants de Shorty Rogers se remarque dans «Under the Blowtop» (Flynn, vib, Roberts, g, Mitchell, b), «Gullible Travels» (Fagerquist, excellent, Beau proche de Gus Bivona, cl, Nash, as, Sperling, balais à la Shelly Manne) et «The Cool Tin Roof Story» (Mitchell, b, Beau, cl, Collette, ts, Roberts, g).

Cette réédition est couplée avec l'album The Sound of Bernhart (Decca 9214). Milt Bernhart (1926-2004) dont c'est le deuxième de ses seuls disques en leader, était extrêmement occupé dans les studios d'Hollywood. Ex-élève de professeurs légendaires (Forrest Nicola, Donald Reinhardt), il fut un incontournable sideman doté d'une sérieuse technique (Stan Kenton, Benny Goodman, Maynard Ferguson, Shorty Rogers). Il a fallu trois séances pour enregistrer ces onze titres destinés à montrer l'étendue des compétences de Milt Bernhart, car entouré de pointures des studios, quand l'un était libre, un autre ne l'était pas. En tempo médium qui balance bien, Bernhart aborde d'abord «Love Is Sweeping the Country» des frères Gershwin (Flynn, vib, Raskin, p, Mitchell, b sur le bon drumming de Mel Lewis). Il phrase avec souplesse dans un style sweet le «Don't Blame Me»; Urbie Green n'aurait pas fait mieux. Les arrangeurs ont placé le virtuose qu'était indiscutablement Bernhart dans des environnements influencés par la musique savante européenne: ensemble de cuivres dans l'ambitieux «Valvitation Trombosis» de Calvin Jackson (avec passages en staccato... que des pointures: Pete Candoli, Vince DeRosa, Tommy Johnson) et «Carte Blanche» attribué à Bernhart et Candoli qui est de l'improvisation libre, une section de violoncelles («Poor Pierrot», «Legend», «Balleta») ou enfin des percussions («Karabali» de Lecuona, Mel Lewis, cga/bgo, Flynn, timbales). Il y a aussi des arrangements qui swinguent, comme «Martie's Tune» (Red Mitchell, b, Larry Bunker, dm) et «I'm Beginning to See the Light» (duo Bernhart et Red Mitchell). Bref, un disque indispensable pour les amateurs de cuivres, mais moins pour les exclusifs du jazz.

Le sax Buddy Arnold, alias Arnold Grishaver (1926-2003) sera une découverte pour beaucoup même s'il a joué pour Georgie Auld (1943), Bob Chester, Joe Marsala, Buddy Rich, Buddy de Franco, Elliot Lawrence, Stan Kenton et Phil Sunkel (1955). Il s'agit là du seul album sorti sous son nom. Les arrangements sont du meilleur niveau (Nat Pierce, Al Cohn, etc) et dès «Oedipus», le swing est là (Shadow Wilson!) avec de très bons solos (Quill, as, Rehak, tb, John Williams, p, Sherman, tp, Arnold, ts, Kotick, b) et une mise en place superlative des ensembles. Buddy Arnold est lesterien et Dick Sherman (né en 1927), trop négligé comme Fagerquist. En tempo moyen «Footsie» met bien en valeur Buddy Arnold, mais aussi Sherman, puissant, Schildkraut, Rehak, Williams (très bonnes lignes de basse de Kotick; Osie Johnson n'est pas très vigoureux). La bonne reprise basienne, «It's Sand, Man», arrangée par Nat Pierce, montre un Buddy Arnold d'un niveau égal à Al Cohn. Sherman qui dans «You Don't Know What Love Is» évoque Tony Fruscella, est responsable de cet arrangement. Buddy Arnold y est excellent (stop chorus, solo sur tempo vif, coda). Confirmation du talent du leader dans «Moby Dick» de Sherman (solo virtuose de Rehak). Dans «No Letter Today», Arnold fait un peu penser à Paul Quinichette (qui ne fut pas le tocard qu'ont prétendu les «spécialistes»). Nous découvrons Gene Quill à la clarinette, genre Al Cohn, dans «Patty's Cake» de Sherman. Excellent album qui permet aussi de se souvenir du trompette Dick Sherman qui fit les beaux jours de Claude Thornhill, Jerry Wald, Elliot Lawrence, Charlie Ventura, Charlie Barnet, Al Cohn, Zoot Sims et bien d'autres.

Vito Price alias Vito Pizzo (né en 1929) est aussi oublié que Buddy Arnold et fait un bon complément de réédition avec ce premier album fait sous son nom. Price a joué pour Bob Chester, Art Mooney, Tony Pastor, Chubby Jackson, Jerry Wald avant de se fixer à Chicago (1955). En fait, l'esthétique est la même. «Swinging the Loop» est un arrangement bien swingué par un orchestre à la mise en place parfaite et un leader tout autant lesterien (son un peu plus épais qu'Arnold). Le leader qui signe Price ou Pizzo est un bon concepteur de thèmes faits pour être swingués, comme l'illustre «Mousey's Tune» dont il est le principal soliste avec Lou Levy (très bon). Vito Price est aussi très plaisant dans la ballade «Why Was I Born» de Kern (tempo médium) grâce à une belle qualité de son. L'arrangement orchestral de  «In A Mellow Tone» est propice au swing. Vito Price, Lou Levy, Osie Johnson mènent «Eye Strain» sur un train d'enfer. Lou Levy n'est pas moins remarquable dans «As Long As I Live». Magnifique vibrato du leader qui déploie une largeur de son digne d'un Sam Taylor dans «Time After Time» et «Credo». On pense aussi à Wardell Gray, c'est dire le niveau. Levy, Freddie Green, Max Bennett et Gus Johnson assurent un soutien implacable dans «Beautiful Love». Vito Price est un admirable artiste et le fait qu'il ait été négligé pose la question de la compétence des «spécialistes». En plus, c'est très bien enregistré.

Bob Keene ou Keane, né Robert Verrill Kuhn (1922-2020), n'encombre pas non plus les dictionnaires. Clarinettiste de formation classique, il aurait joué avec le Los Angeles Symphony. Mais, tombé sous le charme de Benny Goodman, il s'orienta vers le jazz et a joué pour Eddie Miller, Ray Bauduc avant de diriger un orchestre d'abord dans la lignée d'Artie Shaw puis dans des arrangements de Shorty Rogers et Gene Roland. En 1957, pour un nouveau label, Andex, il enregistre des arrangements de Jack Montrose à la tête de trois septets (sans trompette, mais avec trombone, sax baryton et vibraphone). Dès «I Won't Dance», Bob Keene, dépourvu de vibrato, démontre qu'il y avait une alternative plus musclée au style de Buddy de Franco. Nous avons là des standards qui subissent un traitement original sans perdre le fil du swing et pour la coulisse, on y découvre, dans sept titres, le méconnu et brutal Bob Burgess (1929-1997) et on retrouve l'incontournable Milt Bernhart dans quatre autres titres: «There'll Never Be Another You» (Bob Burgess propose un jeu solide à la Bill Harris), «Soft Winds» (bon jeu de balais de Dick Wilson; solos de Pepper Adams, Red Norvo, Burgess), «Can't We Be Friends» (le leader est très bon tout comme Adams, Red Mitchell, Shelly Manne), «Let's Fall in Love» (belle partie de Red Mitchell), «A Lonesome Cup of Coffee» (Bernhart, tb). Inutile de préciser que la mise en place de ces morceaux est superlative.

Le trompette Lex Golden n'a pas marqué l'histoire. C'est ici, son premier album sous son nom. On retrouve Paul Moer, mais parmi les arrangeurs (avec Marty Paich, Ray Sherman, etc). Lex Golden a joué en orchestre symphonique, pour Victor Young, dans les studios d'Hollywood (musiques pour films et TV). Dans un style west coast qui conserve un balancement (Ray Leatherwood, b, Richie Cornell, dm), ce groupe aborde des thèmes simples, notamment de Victor Young («Around the World», solos d'Abe Most, as, Gene Cipriano, ts lesterien; «Passepartout» qui est «La Cucaracha» où brille Ray Sherman, p; «Sweet Sue»). Lex Golden a une bonne technique et mise en place, mais pas toujours une belle sonorité. Son style évoque parfois celui des trompettes de variétés des années 1950 («Yesterdays», mais Gene Cip Cipriano relève l'intérêt; «Llama's Mama» avec sourdine) ou bien Shorty Rogers («Headshriker», Abe Most, cl). Golden peut swinguer («Flip-Top»). Abe Most (1920-2002), Gene Cip Cipriano (né en 1929) et Lester Pinter forment une section de sax très influencée par celles de Woody Herman («I Wished on the Moon»). Tous trois doublent sur divers instruments à anche. Clarence E. Pete Carpenter (1914-1987) est un bon tromboniste et arrangeur («Llama's Mama», «Mule Train», «Lot's 0' Lex»). Cipriano et Pinter, aussi lesteriens l'un que l'autre, interviennent en solo dans «Jeepers Creepers». Au total, un bon complément en octet de l'album en septet de Bob Keene.

Le trompette John Plonsky (1920-2010) est mieux connu. Il a enregistré pour Charlie Mingus (1946), Ray Bauduc et Nappy Lamare. Après ce premier album dont l'instrumentation est particulière (accordéon amplifié à la place du piano), il réalisera Dixieland Goes Progressive(1957, chez Golden Crest) et une collaboration avec Lou McGarity sous le pseudonyme John Parker (1964). Son arrangement «Laurel and Hardy» balance bien. Plonsky, qui a une qualité de son, joue de façon incisive, véloce avec une solide technique, supérieure, à mon sens, à celle de Shorty Rogers et de Conte Candoli. Il est aussi un bon auteur de thèmes. Bonne alternative avec Carl Janelli (1927-2018). Cette version de «The Lady Is a Tramp» est très marquée par le style de Gerry Mulligan (passages fugués, sax baryton). La sonorité de Plonsky avec la sourdine bol est superbe, le phrasé est bop. Il est plus impressionnant sur les tempos vifs («Putting on the Ritz»). L'accordéon est discret, sauf dans «Angel Hair» et le bluesy «Blonde Caboose» (bonnes lignes de basse de Chet Amsterdam). Ce Dominic Cortese (1921-2001) obtient une sonorité originale. En prime, la chanteuse de Cincinnati Betty Ann Blake (née en 1937) qui a débuté à 16 ans et qui, à cette époque, était employée chez Buddy Morrow (1956-58): «But Not for Me» et «How About You?». Elle est de loin, pour le jazz, plus talentueuse qu'une Norma Mendoza ou une Terry Morel.

Ce plaisant album est couplé avec le premier disque sous son nom du pianiste allemand Herb Pilhofer (né en 1931) à la tête d'un octet qui s'inspire des groupes de Dave Pell et Shorty Rogers. Il a étudié l'arrangement et l'orchestration auprès de Bill Russo (1954). La sonorité orchestrale est très plaisante avec la présence du cor (il y a longtemps qu'on ne parle plus de french horn sauf dans les discographies de jazz, mais de cor/horn tout simplement). Dave Karr (né en 1931) a un son épais au sax ténor. Il swingue aussi bien qu'un Zoot Sims tandis qu'au baryton, il n'évite pas la marque de Mulligan («Elora», où Ted Hughart prend un très bon solo de basse). Dans «Topsy», Dave Karr swingue avec détermination. Son jeu de flûte est mis en avant dans «Ill Wind» (le chef est au celesta). Jack Coan a une approche similaire à celle de John Plonsky. Le timbre est clair, le phrasé tranchant. L'arrangement sur «Django» de John Lewis est raffiné, compatible avec le toucher classique de Pilhofer. Dans «Bach's Lunch», Pilhofer est proche de John Lewis. Il est plus swing dans son «Nicollet Avenue Breakdown» sur tempo vif qui vaut aussi pour Karr (fl), Bob Crea (as), Coan (bon registre aigu en coda) et Haugesag (style Bill Harris musclé). Dans «Spring is Here» et «Ill Wind», Haugesag plagie franchement Bill Harris. L'influence du genre Woody Herman est nette dans le travail alto-ténor sur «Give Me the Simple Life» et «Solo Scenes».

 Tous les albums de cette collection sont bons, dans un style cool, sans être amorphe, assez caractéristique des années 1950. Ceux qui ne supportent plus la prétention des créatifs du XXIe siècle, se reporteront sur ces découvertes, dépourvues non-sens actuel, puisque ces plages sont passées inaperçues, donc des «nouveautés», et méritent, au nom du swing, une attention particulière.

Michel Laplace

 
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDavid Gilmore
From Here to Here

Focus Pocus, Cyclic Episode, Metaverse, Child of Time, When and Then, Innerlude, Interplay, The Long Game, Free Radicals, Libation

David Gilmore (g), Luis Perdomo (p), Brad Jones (b), E.J.Strickland (dm)

Enregistré le 12 septembre 2018, Long Island, NY

Durée: 1h 05’ 56”

Criss Cross Jazz 1405 (www.crosscrossjazz.com)

 

Du jazz moderne post bop de haute volée comme «Cyclic Episode» de Sam Rivers, avec parfois quelques réminiscences de fusion («Metaverse», «Child of Time», «When and Time», «Innerlude»), par des musiciens qui sans être célèbres, ne sont pas nés de la dernière pluie, qui ont déjà un parcours respectable au service du jazz et d’une musique exigeante. Signalons pour information que cet enregistrement d’avant covid, publié pendant cet instant de silence imposé, est un tribute collectif de sa famille (fils et petits enfants) à Gerry Teekens, Sr., le fondateur de l’excellent label Criss Cross Jazz, disparu en septembre 2019 avant la sortie de ce qui reste l’une de ses dernières productions.

Le leader David Gilmore est né en 1964 et a étudié avec Joe Lovano, Jim McNeely. Il a contribué au M-Base de Steve Coleman, un collectif où sont passés des dizaines de musiciens. Il a joué de la fusion au sein de Lost Tribe, et a accompagné Wayne Shorter dans les années 1990, avant de rencontrer Christian McBride, Jeff Tain Watts, Ravi Coltrane… La suite est une série de rencontres avec le gratin du jazz, Sam Rivers, Geri Allen, Muhal Richard Abrams, Randy Brecker, Jack DeJohnette, Branford et Wynton Marsalis et beaucoup d’autres. Cela permet de comprendre qu’il soit ici le leader d’une bonne formation –c’est son second enregistrement en leader pour Criss Cross Jazz, après Transitions (CCJ 1393) de 2016– et le responsable d’une bonne musique, polymorphe, la résultante d’influences et de rencontres esthétiquement très diverses. Signalons que David Gilmore est aussi le compositeur de la plupart des titres, en dehors de deux compositions de Sam Rivers et Bill Evans, et l’ensemble est réussi, tirant selon les plages sur les différentes inspirations qu’a croisées le guitariste.

Luis Perdomo, le natif de Caracas au Vénézuela (1971) s’était présenté aux lecteurs de Jazz Hot n°631 en 2006, et nous avons chroniqué certains de ses disques, dont le récent et excellent Spirits and Warriors, paru sur ce même label, enregistré en 2016. C’est un excellent instrumentiste qui accompagne les meilleurs depuis plus de trente ans et, au sein de la rythmique très jazz, il participe à accentuer la couleur jazz de culture dans laquelle le guitariste leader est si bon («Focus Pocus», «Cyclic Episode», «Interplay»). On aimerait l’entendre dans ce registre reprendre le beau répertoire de Sam Rivers qu’il a fréquenté et de Joe Henderson dont il n’est pas éloigné par l’esprit («Free Radicals»).

Les chorus du guitariste et du pianiste sont ébouriffants, d’autant que la rythmique est exceptionnelle avec le splendide Brad Jones, doté d’une belle sonorité et d’une attaque dynamique («The Long Game»), le contrebassiste natif de New York en 1963 (Ornette Coleman, Elvin Jones, Muhal Richard Abrams). Enfin, E.J. Strickland est un de ces grands batteurs dont le jazz a l’exclusivité, qui apportent toujours énormément pour la mise en place, le drive de leurs relances, aux orchestres qui ont le bonheur de les inviter: c'est un des plus beaux disciples d’Elvin Jones. Nous avions fait plus ample connaissance dans Jazz Hot n°624 (2005), et cet enfant de Gainsville, en Floride, où il est né en 1979, a côtoyé le meilleur du jazz de culture, Vincent Herring, Russell Malone, et bien entendu Marcus Strickland, le saxophoniste ténor, dont il est le jumeau et avec lequel il a partagé des enregistrements.

Nous avons ici réunies toutes les composantes d’un bon enregistrement, du label aux artistes et à la musique, une synthèse parfaitement réussie par le guitariste de son long parcours entre diverses réalités du jazz des années 1970 aux années 2000.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHelen Carr
Why Do I Love You? Her Complete Bethlehem Sessions

Titres communiqués dans le livret

Helen Carr (voc), Don Fagerquist, Cappy Lewis (tp), Frank Rosolino (tb), Charlie Mariano (as), Donn Trenner, Claude Williamson (p), Howard Roberts (g), Max Bennett, Red Mitchell, Charles Mingus (b), Stan Levey, Johnny Berger (dm), LeRoy Holmes & Stan Kenton Orchestras

Enregistré en mars 1949, 22 juin 1952, 5 & 27 janvier 1955, 11 novembre 1955, octobre 1957, Hollywood, CA, New York, NY, Los Angeles, CA, Cleveland, OH

Durée: 1h 16' 23''

Fresh Sound 1103 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

Terry Morel
Songs of a Woman in Love. Her Complete Recordings 1955-1962

Titres communiqués dans le livret

Terry Morel (voc), Herbie Mann (fl), Tony Luis, Ralph Sharon, Gerry Wiggins, Bob Dorough, Clare Fisher (p), Ron Andrews, Jay Cave, Gene Wright, Woody Woodson, Gary Peacock (b), Hank Nanni, Christy Febbo, Bill Douglass, Chuck Thompson, Larry Bunker (dm), Jackie Mills (perc)

Enregistré les 10 mars 1955, janvier 1956, 6 mai 1957, 25 novembre 1957, 5 novembre 1962, Philadelphie, PA, Jackson Heights, NY, Los Angeles, CA

Durée: 1h 01' 15''

Fresh Sound 1107 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)

 

Fresh Sound poursuit la réédition de disques de chanteuses oubliées. Nous avions précédemment parlé de Rita Moss (Fresh Sound 983) et Lorez Alexandria (Fresh Sound 979). Voici Helen Carr (1922-1960), originaire de Salt Lake City, dans l'Utah. Elle prit ce nom à partir de son mariage en 1941 avec Walter Carr. Ils étaient séparés lorsqu'un pianiste, Don Trenner (1927-2020), la rencontre en 1945. Le couple, Helen et Don, est engagé dans l'Orchestre de Buddy Morrow (1947), puis de Chuck Foster (1947-48; notamment au Roosevelt Hotel, New Orleans), Charlie Mingus (Los Angeles, 1949, Charlie Barnet (1950-51; occasion d'être filmés), Paul Nero (1952, avec Bud Shank, as), Georgie Auld (1952, avec Red Callender, b), Charlie Parker (Tiffany Club, Los Angeles, 1952, avec Chet Baker, tp), Stan Kenton (1952), Skinnay Ennis (1953).
Puis, Red Clyde des disques Bethlehem a voulu enregistrer une chanteuse. Après une audition, Helen Carr fut engagée et la première séance s'est tenue le 5 janvier 1955. Huit morceaux sont sortis sur le 33 tours 25 cm Down in the Depths of the 90th Floor(Bethlehem BCP 1027) qui ouvrent cette réédition. Helen Carr est une chanteuse expressive de tessiture soprano sans grande étendue de registre, mais elle est dotée d'un très bon timing ternaire. Son influence initiale fut Billie Holiday dont on retrouve la trace discrète dans certains maniérismes («You're Driving Me Crazy», «Moments Like This»). Dans son premier opus, Helen Carr aborde des standards en dehors d'un titre «Memory of the Rain» dont elle écrit les paroles et Don Trenner la musique. Tout au long de l'album, Trenner dévoile des qualités d'instrumentiste. Don Fagerquist (tp) et surtout Charlie Mariano (as) ont de l'espace pour s'exprimer en solo: «Not Mine» (bon jeu de balais; Helen annonce fortuitement Amy Winehouse!), «I Don't Want to Cry Anymore» et «Moments Like This» (Mariano est très parkerien), «Tulip or Turnip» et «I'm Glad There Is You» (très bons solos de Fagerquist), «You're Driving Me Crazy». Helen Carr démontre un sérieux talent, mais c'est à une époque où les grandes chanteuses sont légion. Ce premier disque est une réussite et, de nos jours, il est à la limite de l'indispensable.
Vingt-deux jours plus tard, elle fait une deuxième séance, sans Trenner et avec Frank Rosolino à la place de Fagerquist. Deux titres sont sortis sur un album de Max Bennett (Bethlehem BCP 1028). L'influence de Billie Holiday est plus marquée dans «They Say» (Williamson excellent, Mariano dans l'ombre du Bird, Rosolino remarquable de technique, Bennett et Levey impeccables). Rosolino ne joue pas dans «Do You Know Why?». Helen Carr retourne au studio le 11 novembre 1955 pour réaliser sous son nom une séance sans piano publiée sous le titre Why Do I Love You? (Bethlehem BCP 45). D'emblée, cet album s'impose grâce aux interventions du sous-estimé Cappy Lewis, plein de drive et très expressif! Le son de groupe sans piano ni batterie autour de la voix souvent sensuelle d'Helen Carr imposait cette réédition pour faire savoir à côté de quoi nous sommes passés. Cappy Lewis est incroyable («My Kind of Trouble Is You», «Summer Night»)! Toutes ses interventions sont de qualité avec la souplesse, le swing et les facilités de registre dont Warren Vaché fera preuve plus tard («Bye Bye Baby», «Why Do I Love You?»). Il ne joue pas dans «Lonely Street». Helen Carr quitte la Côte Ouest pour New York et, en octobre 1957, elle réalise un 45 tours commercial pour MGM (K12578) avec un orchestre et un chœur dirigés par LeRoy Holmes. A la suite de ça, Helen Carr retourne chez Charlie Barnet pour une tournée de dix-sept jours (1959) au cours de laquelle on lui découvre un cancer. Pour faire bonne mesure, ce CD se termine par un titre, «Say It Isn't So», tiré d'un 78 tours de Charlie Mingus (remarquable!) sur label Dolphins of Hollywood, et un autre, «Everything Happens to Me», extrait d'un show radiophonique avec Stan Kenton (1952) où Helen Carr est très influencée par Billie Holiday sans que ce soit ridicule ou insupportable. Un CD recommandé!
Terry Morel (1925-2005) est née à Philadelphie où elle a débuté en professionnelle en 1949. Elle fait d'abord une carrière commerciale dans des cabarets. En 1955, un pianiste de 24 ans, Tony Luis, l'oriente vers le jazz. En trio (Ron Andrews, b, Hank Nanni, dm), Luis avait déjà enregistré sous son nom un 45 tours pour Prestige (1954, New Jazz EP 1703). A son tour la chanteuse réalise quatre titres en mars 1955,Terry Morel Sings With the Tony Luis Trio (Prestige EP 1374). En fait, Terry Morel n'est pas convaincante pour le jazz. On entend un bon solo de Tony Luis dans «But Not for Me». Il accompagne bien et invente de jolies introductions. Le batteur est inexistant. Moins d'un an plus tard, alors que Terry Morel chante au Montclair Supper Club de Jackson Heights, NY, le label Bethlehem qui a déjà lancé Helen Carr, demande à Rudy Van Gelder d'enregistrer Terry en public, ce qui donne l'album Songs of a Woman in Love (Bethlehem BCP 47). La rythmique est plus swinguante. La voix est toujours sans caractère, mais l'entourage fait que le disque est bon. Les contre-chants et solos d'Herbie Mann sont tous excellents Sometimes I'm Happy», «Who Cares»). Ralph Sharon fait du bon travail en accompagnement et en solo («Somebody Else», «More Than You Know»). Dans «How About You?» et «You're Not the Kind of a Boy for a Girl Like Me», Terry Morel tente d'imiter Sarah Vaughan, tant mieux, mais elle est loin derrière. La comparer à June Christy et Chris Connor est très excessif. Helen Carr, Julie London, Kay Starr, Ella Mae Morse, Betty Ann Blake pour ne rien dire d'Anita O'Day sont d'un talent plus conséquent. Non que la voix soit laide, mais la justesse est parfois limite, et elle phrase de façon molle en cherchant à «faire joli» («The Night We Called It Day»). Terry Morel se rend ensuite pour la première fois sur la Côte Ouest où elle participe à un show télévisé, Stars of Jazz (1957) avec Gerry Wiggins («But Not For Me»), puis Bob Dorough («Day In Day Out», ce que Terry Morel a fait de mieux). Morel est restée à Los Angeles. Elle s'est produite dans des cabarets, participa à une télévision dont un titre avec Gary Peacock, inaudible, qui termine cette compilation (1962). S'il faut faire un choix, l'avantage va à Helen Carr.

Michel Laplace
© Jazz Hot 2022

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSeamus Blake / Chris Cheek
Let's Call the Whole Thing Off

Let's Call the Whole Thing Off, Choro Blanco, Lunar, La Canción Que Falta, Limehouse Blues, Surfboard, Count Your Blessings, A Little Evil

Seamus Blake (ts), Chris Cheek (ts), Ethan Iverson (p), Matt Penman (b), Jochen Rueckert (dm)

Enregistré le 10 septembre 2015, New York, NY

Durée: 1h 02’ 51”

Criss Cross Jazz 1388 (www.crisscrossjazz.com)

 

Voici un enregistrement qui date de quelques années et qu’il aurait été dommage de laisser de côté sous ce prétexte assez futile qu'il nous est parvenu tard. Il réunit deux beaux saxophonistes ténors dans un chasequi se place, de manière originale, dans la belle tradition des échanges qui s’enrichissent, depuis les débuts du jazz, du dialogue intense de deux complices, parfois rivaux mais sur le fond complémentaires, complices et émules pour tirer le meilleur de l’expression. Parmi les pères fondateurs, on ne se lasse jamais d’écouter les dialogues d’anthologie de Coleman Hawkins et Ben Webster. On goûte, avec un plaisir qui ne vieillit jamais, les échanges qui ont illuminé l’histoire du jazz d’après Seconde Guerre de Dexter Gordon & Wardell Gray, à Gene Ammons & Sonny Stitt, Sonny Rollins & Sonny Stitt, Eddie Lockjaw Davis & Johnny Griffin, en passant par Al Cohn & Zoot Sims, la liste n’est pas complète et la matière abondante dans la discothèque du jazz. Ils ont constitué parmi les moments les plus hot de l’histoire du jazz, car le drive, cette énergie propre au jazz, et le son, la voix de chacun, en constituent les composantes spectaculaires. Les amateurs de jazz en raffolent à juste titre, et ils ont participé de ce principe des jam sessions telles que les rêvait Norman Granz pour le ravissement des spectateurs, et pas seulement pour les ténors. Les contrastes et la personnalité de la sonorité, l’imagination débridée comme le recours aux sources essentielles comme le blues étaient de mise. Si cette tradition perdure encore sur scène ou en club au XXIe siècle, elle est plus rare, d’autant que le langage et la création musicale s’est souvent nombrilisée privant le jazz d’une dimension collective, propre à l'histoire culturelle communataire du jazz, qui disparaît. La tristesse relative aussi des époques et l’évolution des modes de vie doivent y être pour quelque chose.

Quel plaisir donc, de retrouver en 2015 un projet qui met en scène un dialogue fertile entre deux sons de ténors, soutenu bien entendu par une section rythmique de qualité, même si la préparation le distingue de la spontanéité culturelle du modèle original. C’est le deuxième projet de ce groupe chez Criss Cross Jazz après Reeds Ramble (Criss Cross 1364) enregistré en 2013, du nom du groupe. L’originalité est qu’un répertoire de standards comme Berlin, Gershwin, des thèmes anciens comme «Limehouse Blues» sont totalement réarrangés, revisités, et gardent pourtant quelque chose de la flamme des époques passées: les deux coleaders l’expliquent par un jeu de références à des versions inoubliables: pour le thème initial (et titre de cet album), la référence est la version en duo d’Ella Fitzgerald et Louis Armstrong. Pour «Limehouse Blues», ce sera la version, déjà actualisée à son époque, de la rencontre entre John Coltrane et Cannonball Adderley; «Count Your Blessing» prend comme ancrage l’enregistrement en 1956 de Sonny Rollins. Il y a aussi des choix de thèmes de Carlos Jobim, dont le bon «Surfboard» remarquablement mis en valeur par les arrangements. Le disque est en fait construit autour du répertoire, de la mémoire et des réarrangements. La complicité fait merveille; c’est le plus souvent très préparé, plus écrit que dans la tradition des ténors que nous évoquions, plus ancrée, elle, sur le blues, la transe et ce qui fait la profondeur de la culture afro-américaine. Mais les deux ténors de ce disque apportent cette énergie propre aux échanges de saxophones par de savants arrangements et de bons chorus.

Si la sonorité, l’articulation du phrasé et l’accentuation de chacun des saxophonistes ne possèdent pas une personnalité aussi marquée que celles des devanciers dont nous parlions, ils n’en sont pas moins de bons instrumentistes. Ethan Iverson apporte à son clavier ses qualités d’imagination, de ton, et il enrichit l’ensemble d’interventions originales. Le disque se termine par «Little Evil», dans le registre boogaloo, une note de bonne humeur dont on a bien besoin en 2022. Le monde de 2015 semble déjà si loin…

Yves Sportis
© Jazz Hot 2022

Lodi Carr - Norma Mendoza
Ladybird + All About Norma

Titres communiqués dans le livret
1-11: Lodi Carr (voc), Don Elliott (mello, vib), Al Klink (fl, bar), Stan Free, Herman Foster (p), Mundell Lowe (g), George Duvivier, Herman Wright (b), Ed Shaughnessy, Jerry Segal (dm)
12-22: Norma Mendoza (voc), Jimmy Wisner (p), Ace Tessone (b), Hank Caruso, Dave Levin (dm);
23: Norma Mendoza (voc), Jimmy Wisner Big Band
Enregistré en 1960, New York, NY et en janvier-février 1960, Philadelphie, PA
Durée: 1h 05' 23''
Fresh Sound V134 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Dans cette collection, The Best Voices Time Forgot, nous avons déjà parlé de Pat Thomas/Barbara Long (Fresh Sound V114) et Honi Gordon/Sue Childs (Fresh Sound V113). Le sous-titre est Collectible Albums by Top Female Vocalists. Cela, sans doute, s'adresse d'abord aux collectionneurs de disques rares de l'âge d'or de la musique américaine. Nous avons ici, la réédition des albums Ladybird (Laurie 1007), All About Norma (Firebird FB 1000) et d'un 45 tours (Firebird FB 100). Lodi Carr, née en 1933, dans le Michigan, vient d'une famille de chanteurs amateurs. Elle fut élevée à Detroit. A l'âge de 15 ans, elle y décroche son premier engagement professionnel au Bluebird Inn avec le pianiste Roland Hanna. En 1957, elle arrive à New York et se produit au Birdland avec Tommy Flanagan. Elle chante ensuite au Greenwich Village accompagnée par Duke Jordan. Elle eut aussi l'occasion de travailler avec Yusef Lateef et Claude Thornhill. Le présent album, Ladybird, est le premier et le seul qui fut publié sous son nom. Par la suite, Lodi Carr s'est produite notamment avec Larry Elgart, Hank Mobley, Pepper Adams, Richard Wyands, Kenny Barron, Sahib Shihab. En 2009-10, elle chantait encore au Lafayette Bar d'Eaton dans le New Jersey. Lodi Carr s'est dite marquée par Sarah Vaughan, Billie Holiday, Dinah Washington et Jimmy Scott. On trouve en effet une petite influence de Dinah Washington chez Lodi Carr, notamment dans «The Masquerade Is Over». Mais en fait, elle ne cherche pas à copier, et elle a une voix personnelle, un peu voilée, sans ampleur mais qu'elle sait exploiter au mieux dans un climat feutré. Elle a un bon sens de l'interprétation. Elle sait phraser avec balancement («Tumble-in-Down»). La ballade «When I Fall in Love» est bien menée avec un bon soutien notamment de Don Elliott (mellophone), Al Klink (fl), Mundell Lowe (g) et les balais d'Ed Shaughnessy. En fait, Lodi Carr est une plaisante chanteuse de cabaret, comme il y en eut beaucoup à cette époque. Dans«For You, Just For You», Stan Free se prend un peu pour un concertiste classique. Don Elliott joue du vibraphone dans «Lady Bird» de Tadd Dameron, morceau où Lodi Carr est plus tonique. On y entend d'excellents solos d'Elliott et Stan Free. Jolie introduction flûte et vibraphone à la ballade «I'm Lost». On trouve les mêmes, au mellophone et sax baryton, pour lancer une bonne version de «There'll Never Be Another You». Les contre-chants de mellophone y sont excellents. Dans «If I Should Lose You», Lodi Carr est plus expressive et le pianiste, Herman Foster, est d'un haut niveau. On retrouve Foster et un très bon drumming de Jerry Segal dans le trop court «Deed I Do». Lodi Carr y est à son meilleur niveau et les lignes de basse d'Herman Wright sont parfaites. On aurait aimé plus d'espace accordé à Don Elliott, Al Klink et Mundell Lowe.

Norma Mendoza, née en 1931 dans le New Jersey, contralto de formation classique, s'est faite remarquée à Philadelphie, à l'âge de 17 ans, dans des airs d'opéra. Elle fit ses débuts en jazz club à la fin de 1959 et dès janvier 1960, le pianiste Jimmy Wisner l'emploie pour enregistrer un 45 tours, «Sidney's Soliloquy»/«And Then There Were None» que l'on retrouve dans l'album All About Norma pour le label Firebird, qui est le premier et le seul publié sous son nom. Elle y est accompagnée par un pianiste de 28 ans, Jimmy Wisner qui se fit connaître dans l'orchestre de Charlie Ventura. Wisner est responsable des arrangements qui sont bons. Norma Mendoza qui fut un temps l'épouse de Wisner, fit parallèlement une carrière de professeur de chant et elle eut pour élève Frankie Avalon. La prise de son est différente entre les deux albums, l'avantage allant à Norma Mendoza. Jimmy Wisner (1931-2018) est un bon pianiste, et il constitue un élément d'intérêt dans cette réédition. Norma Mendoza a un beau timbre de voix («Little Norma»), beaucoup de musicalité, et elle ne laisse paraître aucune influence des grandes divas du jazz. C'est personnel, très musical et souvent dépourvu de swing. Son style serait mieux adapté à la comédie musicale («Warm», «My Funny Valentine») ou aux variétés américaines de qualité («Black Is the Color», version dynamique avec un bon drumming d'Hank Caruso; «Our Love Is Here to Stay» des frères Gershwin). Le trio d'accompagnement délivre parfois un certain swing («I Didn't Know What Time It Was» de Rodgers et Hart; «Just in Time» de Jule Styne; «And Then There Were None» qui vaut aussi pour Norma Mendoza (passages à deux voix en re-recording). Le meilleur de Norma Mendoza (et de tout le CD) se trouve dans «If It's Love», avec le soutien d'un remarquable big band (personnel inconnu) où elle montre du punch comme une Liza Minnelli. Il y a sans doute du grain à moudre pour les curieux non obnubilés par le swing torride.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2022