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© Jazz Hot 2019

Charles Turner, Caveau de La Huchette, 8 août 2019 © Jérôme Partage

Charles Turner, Caveau de La Huchette,
8 août 2019
© Jérôme Partage


Caveau de La Huchette, Paris

Charles Turner. 8 août 2019

Le 8 août, nous avons découvert, dans un Caveau de La Huchette bondé, le chanteur Charles Turner, dont le timbre n'est pas sans rappeler Nat King Cole. Originaire de Los Angeles, diplômé du Berklee College et établi à New York, Charles Turner, la trentaine, y a remporté la 1ère Duke Ellington Vocal Competition en 2014. Il s’est depuis produit au Dizzy’s Club de Jazz at Lincoln Center et a notamment travaillé avec Jason Moran (p). Depuis deux ans, il effectue des séjours réguliers à Paris et donne des cours à l’American School of Modern Music (15e arrondissement). Il était entouré ce soir-là du Suédois Björn Ingelstam (tp), récemment installé à Paris après avoir travaillé à New York où il a connu le chanteur, de Julien Coriatt (p), complice régulier de Denise King, laquelle était venue jammer le soir précédent, et d’Alex Gilson (b) et Paul Morvan (dm).

Le premier set fut une agréable mise en jambe bien que peu propice pour les danseurs car la piste était presque totalement occupée des jeunes gens assis à même le sol, délaissant les pratiques du Caveau. Deux ou trois couples donnèrent tout de même l’exemple et furent applaudis. L’orchestre donna à entendre plusieurs morceaux sur tempo medium («I Wish Your Love», «Blue Sky», «Blue Moon», «I Can’t Give You Anything but Love») ainsi qu’un «Honeysuckle Rose» sur tempo rapide qui a permis d’apprécier l’excellente technique vocale du chanteur sur le scat et, de la part de Julien Coriatt, un solo de stride évoquant Fats Waller. Inspiré par l’assistance sagement assise, Charles Turner enroba une ballade qui n’est pas des plus courues: «Blame It on My Youth», écrite en 1934 par Oscar Levant (p) et Edward Heyman (également auteur des paroles de «Body and Soul»).

Björn Ingelstam (tp), Charles Turner (voc), Alex Gilson (b), Paul Morvan (dm) et au centre la mère et la sœur du chanteur, Caveau de La Huchette, 8 août 2019 © Jérôme Partage
Björn Ingelstam (tp), Charles Turner (voc), Alex Gilson (b), Paul Morvan (dm)
et au centre la mère et la sœur du chanteur, Caveau de La Huchette, 8 août 2019 © Jérôme Partage


Avec le deuxième set, le concert gagna en intensité: l’orchestre et son leader, en phase dans le swing, ont déchaîné l’enthousiasme du public, qui s’est enfin livré à la danse sans plus de retenue. Entre «On the Sunny Side of the Street» et «Sweet Lorraine», Charles Turner donna un réjouissant «Tea for Two» qu’il conclut en invitant sur scène sa maman qui fêtait ce jour ses 70 ans. Pas farouche, la dame a esquissé quelques pas au son d’un «Happy Birthday» collégial.

Nous vous reparlerons prochainement de Charles Turner, un artiste qui a un sacré métier et des idées déjà précises sur la musique.
Jérôme Partage
Texte et photos

© Jazz Hot 2019

La carrière couverte de Jazz in Langourla, Langourla, 3 août 2019 © Yves Sportis



La carrière couverte de Jazz in Langourla 
© Yves Sportis




Langourla, Côtes-d’Armor

 

Jazz in Langourla, 2-4 août 2019




Langourla est un charmant petit village, de 500 habitants aujourd’hui, niché au cœur de la Bretagne et du Mené dont l’existence remonte sous ce nom à l’an 1000. 
Il existe depuis peu un regroupement de plusieurs villages, la commune nouvelle du Mené. Non loin de la forêt légendaire de Brocéliande (au sud-est), sa principale activité reste l’agriculture, et sa population vit d’abord de l’agriculture et de l’industrie agro-alimentaire.
Autour de la Mairie, de l’Eglise St-Pierre, de l’ancienne Tour St-Eutrope (XIIIe siècle) et du Café Le Narguilé, à l’origine du festival, se démène depuis plus de 20 ans, une équipe de bénévoles animée avec constance et conviction par Marie-Hélène Buron et Gildas Le Floch. Elle a donné vie à l’un des principaux événements jazzique de Bretagne, Jazz in Langourla qui en est à sa 24e édition cette année. Le jazz déborde aujourd’hui le cadre du seul festival de Langourla, car la solidarité des communes, des édiles des différents échelons administratifs et des habitants du Mené a permis de créer un engouement pour le jazz au pays du Mené, du 26 juillet au 9 août 2019, dont Jazz in Langourla est le temps fort. Il existe plusieurs associations, au-delà de l’équipe de Jazz in Langourla pour assumer tous les besoins de l’ensemble des activités culturelles de ce petit coin de paradis, en particulier une pour la logistique économique et matérielle (Office de développement culturel du Mené), une pour la restauration, etc. Tout ce beau monde, bénévole pour la quasi-totalité, s’agite pour donner à la vie locale un supplément d’âme, de convivialité, dans une atmosphère apaisée. Là, réside la performance car beaucoup d’entités interviennent en harmonie.
On comprend mieux alors la réussite de cet événement et la création du spectaculaire cadre champêtre du festival, à 300m de la Mairie, une ancienne carrière en amphithéâtre à côté d’un petit lac, aujourd’hui couverte qui permet le bon déroulement quels que soient les caprices d’un climat, clément au demeurant le plus souvent dans cette plaisante contrée.
Enfin, la dernière particularité de ce cœur de Bretagne, est la présence non négligeable d’une population d’adoption, anglaise principalement, et pas seulement de retraités. Il n’est pas rare d’entendre l’accent d’outre-manche se mêler aux conversations ordinaires des festivaliers au Narguilé, le bar-épicerie qui anime le village, le point chaud des after hours qui se prolongent chaque soir jusqu’à 3h du matin et plus si affinités, avec comme maître de cérémonie, Patrick, l’hôte idéal de ces fins de nuit parce qu’il garde l’esprit et son calme dans un lieu qui ressemble à la cabine des Marx Brothers dans Une Nuit à l’Opera. Cette année, les Belmondo boys comme l’orchestre de Raul De Souza et la formation de Claire Michael s’en sont donnés jusqu’à plus soif dans la jam animée avec talent par le trio de Dexter Goldberg. Nous n’avons pas assisté à la dernière soirée avec la formation Les Doigts de l’homme, et dont le point d’orgue était le concert avec Alain Jean-Marie et Sara Lazarus (Gilles Naturel, b; Philippe Soirat, dm); nul doute que la fête s’est prolongée tard dans la nuit en conclusion de cette édition.

Le Narguilé est aussi le lieu où les deux premiers jours se déroule le tremplin du jazz, une confrontation entre quatre groupes dont l’heureux élu inaugurera en 2020 la prochaine édition, comme ce fut le cas cette année pour l’excellent groupe Ultra Renard (Lucas Robin, vln; Morgan Bonnot, g; Priscilla Popiolek, g; Benjamin Clément,b) au milieu du village du Festival, en ouverture de cette 24e édition: au menu, le répertoire de Django Reinhardt intelligemment modernisé de «Nuages» à «Place de Brouckère» parmi d’autres classiques, des standards du jazz comme «Honeysuckle Rose», et, très réussi, un «Fable of Faubus» de Charles Mingus. Une découverte!

Pour le premier soir, c’est Sébastien Giniaux (g), l’animateur de la master class, et Cherif Soumano (kora) qui ont inauguré la grande scène d’une carrière bien remplie (la capacité est d’environ 500 à 1000 personnes selon les besoins) dans un duo intitulé «African Variations». Si ces deux musiciens, en particulier Cherif Soumano, sont des virtuoses de leur instrument, ce fut très long à notre goût en raison d’une volonté de démonstration technique, au détriment de la musicalité, qui n’a pas sa place dans un festival de jazz. 

Belmondo Quintet: Eric Legnini, Sylvain Romano, Stéphane et Lionel Belmondo, Tony Rabeson, Langourla, 2 août 2019 © Yves Sportis
Belmondo Quintet: Eric Legnini, Sylvain Romano, Stéphane et Lionel Belmondo, Tony Rabeson, 
Langourla, 2 août 2019  © Yves Sportis

La démonstration a ravi cependant le public qui en a redemandé, décalant sur le tard l’intervention du groupe phare de la soirée, le Belmondo Quintet (Stéphane, tp, flh; Lionel Belmondo, ts, ss; Eric Legnini, p; Sylvain Romano, b; Tony Rabeson, dm). Ce all stars a répondu à l’attente, malgré le refroidissement de l’atmosphère, très sensible pour les musiciens et le public. Si le concert en a quelque peu pâti, les musiciens ont délivré une belle musique, souvent intense, avec un premier thème attaqué à la conque par Stéphane, dédié à Yusef Lateef, en fait très coltranien dans l’esprit (en particulier par le son de Lionel, le jeu de Tony Rabeson). Le second thème, de Yusef Lateef himself, «Soul Backery», plus enlevé, puis avec un autre thème, en up-tempo dédié à Elvin Jones, et dont la forme restait coltranienne sur le fond. Stéphane Belmondo fit ensuite admirer sa sonorité au bugle, exceptionnelle, sur un beau standard, sans Lionel, avant de terminer sur un thème de Lionel où il a fait apprécier sa sonorité de saxophoniste, durablement marquée par l’univers coltranien. La section rythmique du quintet a été à l’unisson de ce bon concert, avec un excellent Tony Rabeson, parfait dans ce registre musical, d’intéressants Eric Legnini et Sylvain Romano. Quelques chorus leur ont permis de démontrer des qualités de sons et d’inspiration de haut-niveau. La fraîcheur de cette nuit n’incita pas au rappel, et c’est avec empressement que tout le monde, public, musiciens et organisation se retrouvèrent au Narguilé pour une nuit de musique, 
hot sur tous les plans.

Le lendemain, c’est le trio vocal, La Vie en rose (Virginie Coutin, perc; Marie Mercier, p; Sophie Druais, b) qui ouvrit le bal en fin d’après-midi au centre du village du festival, dans un registre chanson jazzy. Le public apprécia une prestation pleine d’énergie et d’humour.

Claire Michael ouvrit la soirée sur la grande scène, avec une musique très écrite avec son compagnon de longue date, Jean-Michel Vallet, p. La matière se présente comme inspirée, encore une fois par John Coltrane, brillamment soutenue par un bassiste électrique de talent, Patrick Chartol, et un splendide batteur, Isaias Zaza Desiderio. En fait, malgré une sonorité de saxophones (Claire joue de tous les saxophones, de la flûte et chante ou vocalise) qui évoque le John Coltrane de l’album Crescent, les compositions et l’esprit font plutôt penser à un autre descendant de «saint John», Pharoah Sanders, bien plus qu’à Wayne Shorter revendiqué dans le programme. Claire Michael présentait à Langourla son nouveau projet, un ensemble de pièces courtes, modales, qui misent sur l’intensité du son, l’écriture soignée, les atmosphères. La puissance de la première inspiration fait place à une légèreté aérienne de ton à peu près générale («Vers la lumière», «Ce que c’est que l’amour», un complexe «Harpégic», «So Beautiful, So Lovely», «Mystical Way»), avec , changement de climat, un intense «Dream», où l’introduction et la conclusion laissent entendre la voix et le discours de Martin Luther King dans son fameux discours, et où Zaza Desiderio a offert un chorus exceptionnel soutenu par Patrick Chartol sur l’ostinato de «A Love Supreme» de Coltrane. Il parvient à faire chanter sa basse électrique. «La Mésange» fut la conclusion triste en référence au 13 novembre 2015… A noter un «Giant Steps», curieusement mis en place, pour rappeler au milieu de ce projet l’inspiration essentielle d’une bonne saxophoniste, originale et intègre dans son art. Sans doute en raison de la nouveauté et du caractère écrit, certaines parties ont paru parfois rigides sur le plan de l’expression; nul doute qu’avec le temps, la musique va mûrir et se libérer.

Raul de Souza, Mauro Martins, Langourla, 3 août 2019 © Yves Sportis
Raul de Souza, Mauro Martins, Langourla, 3 août 2019  © Yves Sportis

La seconde partie fut, pour nous, le moment le plus musical de cette édition, le plus naturel aussi et d’une certaine manière le plus hot au plan de l’expression, avec la légende brésilienne, le tromboniste Raul de Souza, qui a côtoyé le gotha de la musique brésilienne, mais aussi nombre de musiciens de jazz dont Sonny Rollins (Nucleus, Milestone). Aujourd’hui à plus de 85 ans (1934), il possède si intimement son art qu’il n’a besoin ni de pupitres, ni de partitions –un plaisir pour les photographes et une liberté pour la musique– pour se lancer corps et âme dans son expression, entouré par d’excellents musiciens, tout aussi naturels: Glauco Sölter (elecb), qui danse de la première à la dernière seconde, joue le maître de cérémonie, présente en français avec un sourire éclatant. Il y a encore un batteur puissant et pourtant délicat, possédant un bon drive, Mauro Martins (il vit en Allemagne aux côtés de sa compagne, chanteuse lyrique). Il y a enfin un brillant Leo Montana (p), qui apporte son inventivité et sa virtuosité. Tous démontrent par leur cohésion autour de Raul et par de passionnants chorus, que cette musique et ces musiciens sont portés par une âme, un inconscient collectif.

Leo Montana, Mauro Martins, Raul de Souza, Glauco Sölter, Langourla, 3 août 2019 © Yves Sportis
Leo Montana, Mauro Martins, Raul de Souza, Glauco Sölter, Langourla, 3 août 2019  © Yves Sportis

 Raul de Souza est un excellent tromboniste (trombone basse), doué d’une sonorité veloutée et puissante, d’une dynamique exceptionnelle sur ce gros instrument, d’une musicalité très brésilienne –il fait chanter et danser ses notes. Il a choisi de faire la synthèse entre la musique brésilienne de ses racines et une manière très jazz, voire de faire danser la musique de Thelonious Monk («Well You Needn’t»). A l’occasion au saxophone ténor, il intensifie son message sur «Equinox» de John Coltrane, avant de revenir au trombone, moment que choisirent Claire Michael et Zaza Desiderio pour le rejoindre sur scène pour une conclusion très chaude et joyeuse de cette belle soirée. 

Raul de Souza nous a gratifiés de près de deux heures de musique avec une énergie que ne laissait pas soupçonner son grand âge: commencé par «Vila Mariana», le thème dansant qui inaugure Blue Voyage, le récent enregistrement de Raul (Selo Sesc 0119/18), le concert a non seulement évoqué le disque mais aussi débordé ce répertoire avec «Rio Loco», «Violão Quebrado», «Saudade do Frank», un bel hommage à Frank Rosolino, le virtuose du trombone disparu, ami de longue date de Raul, avec encore «Bossa Eterna», un thème de João Donato, tous enregistrés sur le précédent opus Brazilian Samba Jazz (2016). Il y a eu également un «Céu E Mar» de Johnny Alf et un grand chorus de trombone de Raul sur ce thème, puis « A Vontade Mesmo», avec une manière très jazz d’aborder le répertoire brésilien, même si musique et musiciens ne cessent de danser.
Autour de Raul, le talent, la prévenance, les sourires et la complicité des musiciens de son orchestre ont apporté à l’ensemble de la soirée un bon état d’esprit, le public faisant une standing ovation pour la générosité de Raul, de l’ensemble des musiciens et pour une musique qui a fait danser les étoiles.


Jam in Langourla, Le Narguilé: 1/ Claire Michael, s; Zaza Desiderio, dm; Mauro Martins, b; Dexter Goldberg, p - 2/ Mauro Martins, dm; Glauco Sölter, b; Leo Montana, p, Langourla, 3 août 2019 © Yves Sportis
Jam in Langourla, Le Narguilé: 1/ Claire Michael, s; Zaza Desiderio, dm; Mauro Martins, b; Dexter Goldberg, p - 
2/ Mauro Martins, dm; Glauco Sölter, b; Leo Montana, p, Langourla, 3 août 2019 © Yves Sportis

 

L’after hours, sans Raul qui récupérait de son concert, n’a pas manqué de piquant, et c’est encore à 3h du matin que musiciens et amateurs ont posé instruments et verres au Narguilé, après que Mauro (qui alterna la batterie et la basse), Glauco, Zaza, Claire, Leo, Dexter, Jean-Michel, Patrick, et beaucoup d’autres, venu(e)s faire la jam, aient gentiment enflammé une longue nuit de convivialité jazzique au pays des druides.

La suite, le dimanche, se passa sans nous, mais nul doute que Jazz in Langourla a poursuivi la fête pour le plus grand plaisir de tous. L’an prochain, c’est le quart de siècle, un important anniversaire en perspective, et on attend déjà ce que vont concocter Marie-Hélène, Gildas et leurs complices pour cette édition spéciale…

Yves Sportis
texte et photos

© Jazz Hot 2019


Isabella Lundgren (voc) à Solhällan, Löderup, 3 août 2019 © Jérôme Partage


Isabella Lundgren (voc) à Solhällan,
Löderup, 3 août 2019 © Jérôme Partage





Ystad, Suède



Ystad Sweden Jazz Festival,
31 juillet - 4 août 2019




La 10eédition de l’Ystad Sweden Jazz Festival paraît être celle de la maturité avec des fondamentaux bien ancrés: convivialité, diversité des esthétiques jazz proposées, mais avec toujours une prédominance pour un certain jazz européen (et scandinave) notamment mis en avant cette année par la célébration des 50 ans du label ECM. Sur le plan organisationnel, la quarantaine de concerts proposée se répartit, comme à l’habitude, en une dizaine de lieux, dont trois situés en dehors d’Ystad, comme «Solhällan», joli dancing en rotonde des années 1900. On se réjouit d’ailleurs que le festival ait cette année davantage investi son théâtre à l’italienne et délaissé le complexe sportif de l’«Arena», peu propice au jazz. Une fois encore, l’abondante offre du festival a permis de vivre d’excellents moments de jazz, notamment par l’intervention de plusieurs big bands de qualité. 


Le 31 juillet à 18h, nous avons ainsi abordé le festival dans la cour du Hos Morten Café avec le quartet de Paul Strandberg (cl, voc), constitué de sa compagne, la Française Kiki Desplat (cnt, voc), de Frans Sjöström (bs) et Tony Balldwin (p). La cornettiste, qui a débuté sa carrière au début des années 1980 comme washboardiste et chanteuse, a élu résidence en Suède en 1995. Néanmoins, elle se produit toujours ponctuellement en France avec le groupe féminin qu’elle a fondé en 1983: Certains l’aiment chaud. Outre ses qualités d’instrumentiste, elle a fait valoir son expressivité blues au chant, notamment sur «Am I Blue», «Don’t Tell Me Nothing About My Man» et «C’est si bon» (en français, of course). Au total, un sympathique orchestre de jazz dit «traditionnel».

Kiki Despalt (cnt), Paul Strandberg (cl), Ystad, 31 juillet 2019 © Jérôme Partage  Hayati Kafe (voc), Roger Berg (dm) et son big band, Ystad, 1er août 2019 © Jérôme Partage
Paul Strandber Quartet (à gauche), Hayati Kafe & Roger Berg Big Band (à droite) © Jérôme Partage

Le 1er août, le concert de 11h se déroulait à l’Ystads Teater pour cause de pluie. Un repli qui fut bienvenu car l’acoustique du théâtre a permis de mieux apprécier le big band de Roger Berg (dm). Emule de Gene Krupa et de Jo Jones, il a été formé à l’académie de musique de Malmö et a appartenu, durant vingt ans, à l’orchestre du fameux parc d’attraction Tivoli, à Copenhague. C’est en 2007 qu’il a monté son propre big band de vingt musiciens tous originaires de la région du détroit d’Öresund (qui sépare le Danemark de la Suède). Invité du Roger Berg Big Band, Hayati Kafe (né à Istanbul en 1941) est un chanteur dont la popularité en Suède, depuis son installation en 1962, ne s’est jamais démentie. Issu du monde de la variété, il s’est aussi régulièrement produit avec de grands orchestres et son style crooner convient bien au jazz. C’est donc avec un plaisir certain que l’on a entendu «All of Me», «Somewhere Over the Rainbow», «Blue Skies», «Waltz for Debby» de même qu’une swingante version instrumentale de «I Can’t Stop Loving You».

Jan Lundgren (p), Bjarke Falgran (vln), Sinne Eeg (voc), Jacob Fisher (g), Mads Mathias (voc), Filip Jers (hca), Ystad, 1er août 2019 © Jérôme Partage
Jan Lundgren (p), Bjarke Falgran (vln), Sinne Eeg (voc), Jacob Fisher (g), Mads Mathias (voc),
Filip Jers (hca), Ystad, 1er août 2019 © Jérôme Partage


A 20h, toujours au théâtre, le festival proposait un hommage à Svend Asmussen (1916-2017), immense figure du jazz scandinave. On se souvient d’ailleurs qu’Ystad l’avait déjà célébré en 2016, alors que le légendaire violoniste danois venait de fêter ses 100 ans (cf. notre compte-rendu) et avait fait la surprise d’y assister. Comme en 2016, c’est l’un de ses compatriotes et anciens compagnons de route, l’excellent Jacob Fisher (g) qui a mené ce tribute, à configuration changeante, avec la finesse et l’humour qu’on lui connaît. Ellen, la dernière épouse de Svend Asmussen, a dit quelques mots en introduction avant de laisser place à un premier trio, bien dans l'esprit de la musique évoqué, constitué de Jacob Fisher, Filip Jers (hca) et Bjarke Falgran (vln), soutenu par Hans Backenroth (b) et Kristian Leth (dm). Nous avions déjà remarqué dans de précédentes éditions du festival Filip Jers (1986), mais ce concert a pu nous donner la mesure de son talent. S’inscrivant dans l’esprit de Toots Thielemans, il s’est trouvé à l’aise sur sa célèbre composition, «For My Lady», affichant une remarquable sensibilité. Jacob Fisher a ensuite été rejoint par Mads Mathias, chanteur (et saxophoniste, mais pas ce soir-là) sans grand relief, sur «Tea for Two», ainsi que –de façon impromptue– par Jan Lundgren (p), que les doigts démangeaient, sur «The Nearness of You». Le directeur artistique du festival d'Ystad démontrant toujours de remarquables ressources sur les standards. Dernier protagoniste de cet hommage, Sinne Eeg (voc), très convaincante dans ce registre, est dotée d’un beau grain de voix, avec du caractère. Elle a donné à entendre un réjouissant «Makin’ Whoopee» tout en complicité avec Jacob Fisher et Filip Jers. Cette évocation réussie de Svend Asmussen s’est achevée, en rappel, sur un tonique «It Don’t Mean a Thing» collégial. On a, plus tard dans la soirée, retrouvé avec plaisir certains des participants pendant la jam-session.


Joey DeFrancesco (ts), Troy Roberts (b), Ystad, 1er août 2019 © Jérôme Partage
Joey DeFrancesco (ts), Troy Roberts (b), Ystad, 1er août 2019 © Jérôme Partage

A 23h, Joey DeFrancesco (org, tp, ts) est venu présenter la musique de son dernier album, In the Key of the Universe (cf. notre chronique), en trio, accompagné par Troy Roberts (ts, b) et Khary Shaheed (dm), alors que le programme annonçait Billy Hart, batteur en titre sur le disque. Le fait est que Khary Shaheed ne possède pas la subtilité de son aîné et on regrettera tout au long du concert un jeu «viril» manquant de nuance. A l’inverse, Troy Roberts s’est montré épatant tant au ténor (superbe solo sur «In the Key of the Universe») qu’à la contrebasse qu’il a surtout tenue lorsque le leader délaissait l’orgue Hammond pour la trompette et –nouveauté!– le saxophone ténor, instrument adopté depuis sa récente collaboration avec Pharoah Sanders sur ce même album: un concert d’une grande intensité de Joey DeFrancesco pour cette deuxième soirée.

Mathias Algotsson (p), Claes Brodda (ts), Karl Olandersson (tp), Anders Norell (tb), Ronnie Gardiner (dm), Claes Askelöf (eg), Ystad, 2 août 2019 © Jérôme Partage
     Mathias Algotsson (p), Claes Brodda (ts), Karl Olandersson (tp), Anders Norell (tb), Ronnie Gardiner (dm),
Claes Askelöf (eg), Ystad, 2 août 2019 © Jérôme Partage


Le 2 août, le concert de 11h retrouvait ses quartiers habituels dans la jolie cour fleurie de Per Helsas Gård. Le batteur américain Ronnie Gardiner, établi en Suède de longue date, s’y produisait avec son septet: Karl Olandersson (tp), Anders Norell (tb), Claes Brodda (ts), Claes Askelöf (eg), Mathias Algotsson (p) et Han Larsson (b, voc). Nous avions déjà eu l’occasion d’entendre à Ystad Ronnie Gardiner et ses musiciens, en particulier les deux benjamins du groupe, dotés d'un sens du swing aigü: Mathias Algotsson et Karl Olandersson (vu l’année dernière avec le bon trio de l’organiste Andreas Hellkvist). Des qualités que le leader a souhaité mettre en avant, en milieu de concert, en interprétant en leur seule compagnie «In a Mellow Tone». On a sinon profité de versions dynamiques de «Blues on Down», «St. Louis Blues» (avec une intervention au chant, bluesy, du contrebassiste), «The More I See You» ou encore d’un «Caravan» sur tempo rapide où se faisait sentir la pulsation de Ronnie Gardiner, lequel a également donné un chorus foisonnant sur ce titre.


A 17h, au théâtre, le Norrbotten Big Band jouait une adaptation jazz de Pierre et le Loup (Prokofiev), à destination du jeune public. Ce grand ensemble suédois existe depuis 1986 et eut pour premier directeur le vibraphoniste et compositeur Örjan Fahlström (jusqu’en 1996); il est aujourd’hui conduit par Joakim Milder (s, comp, arr). L'orchestre a mené des collaborations avec divers artistes de jazz: Carla Bley, Randy Brecker, Kurt Elling, Toots Thielemans ou encore Nils Landgren. Il comporte quelques solides solistes, dont Håkan Broström (as, ss) dont on avait pu également apprécier la présence à la jam, la veille. La version proposée du conte musical (lu par la comédienne Beatrice Järås) est restée relativement proche de l’original, le jazz ne surgissant vraiment qu’avec les improvisations individuelles ou collectives des solistes.


Richard Galliano (acc) et Paolo Fresu (tp), Ystad, 2 août 2019 © Jérôme Partage
Richard Galliano (acc) et Paolo Fresu (tp), Ystad, 2 août 2019 © Jérôme Partage

A 20h, Jan Lundgren (p) conviait deux habitués du festival, Richard Galliano (acc, melodica) et Paolo Fresu (tp, flh) pour le troisième chapitre de leur Mare Nostrum (dont l’enregistrement est sorti chez ACT). Le Sarde est apparu en tenue particulièrement décontractée, due à la perte de ses bagages par la compagnie aérienne (c’est la troisième fois que cette mésaventure lui arrive, en cinq participations au festival d’Ystad: record à battre!). Après ce sourire, le trio, bien rôdé (en douze ans d’existence), a déroulé d’élégantes compositions –la plupart dues au pianiste– dont le pétillant «Chapitre» distillant des ambiances de fête foraine et de cirque. Seul standard joué, «Les Moulins de mon cœur» a mis en avant la grande musicalité de Richard Galliano, lequel s’est amusé à citer la célèbre chanson «Titine» de Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes. Un joli voyage musical, hors des terres du jazz, mais porté par trois interprètes aux personnalités marquées.


Le 3 août, à 11h, à Per Helsas Gård, la chanteuse Hannah Svensson présentait la musique issue de son dernier album, Places and Dreams, soit pour l’essentiel des compositions relevant de la variété jazzy et dont le titre le plus intéressant fut «Friday Afternoon». Elle était en cela accompagnée de son père, Ewan Svensson (g), Matz Nilsson (b), Zoltan Czörsz Jr. (dm) et Jan Lundgren (p) en special guest.


A 18h30, nous nous sommes rendus à Löderup, à 20 km d’Ystad, dans le dancing historique de Solhällan pour écouter Isabella Lundgren (voc), la révélation de l’édition 2013 et qui avait, deux ans plus tard, participé, non sans y être remarquée, à la fête des 80 ans de Jazz Hot, à l’occasion d’un voyage à Paris. Le répertoire abordé était plus pop que jazz. Hormis le premier morceau 
«Blowin’ in the Wind» de Bob Dylan, pris joliment a capella, on a été déçu de ne pas retrouver la talentueuse chanteuse de jazz Isabella Lundgren.

 Joakim Milder (lead), Benny Golson (ts), Håkan Broström (as, à droite) et le Norrbotten Big Band, Ystad, 3 août 2019 © Jérôme Partage
Joakim Milder (lead), Benny Golson (ts), Håkan Broström (as, à droite)
et le Norrbotten Big Band, Ystad, 3 août 2019 © Jérôme Partage

Benny Golson (ts), Ystad, 3 août 2019 © Jérôme Partage
Benny Golson (ts), Ystad,
3 août 2019 © Jérôme Partage

A 20h, à l’Ystads Teater, nous retrouvions le Norrbotten Big Band, avec un invité exceptionnel: Benny Golson. A 90 ans, le ténor affiche un esprit et un humour toujours vifs. Comme c’est désormais le cas, il passe du temps en scène à se raconter à travers de savoureuses anecdotes,  mais il conserve un son net et suave qui a fait sa gloire. C’était au big band qu’incombait la tâche de mettre en relief les célèbres standards créés par Benny Golson: «I Remember Clifford», «Whisper Not» (flamboyant), «Killer Joe» ou encore «Blues March» qui ont électrisé le public pour un grand moment de bonheur, servi par un big band de jazz à la hauteur de l'événement.

Anke Helfrich (ep), Lisa Wulff (b), Dorota Piotrowska (dm), Caecilie Norby (voc), Hildegunn Øiseth (tp), Nicole Johänntgen (ts), Ystad, 3 août 2019 © Jérôme Partage
Anke Helfrich (ep), Lisa Wulff (b), Dorota Piotrowska (dm), Caecilie Norby (voc), 
Hildegunn Øiseth (tp), Nicole Johänntgen (ts), Ystad, 3 août 2019 © Jérôme Partage


A 23h, la Danoise Caecilie Norby (voc) donnait à entendre son dernier projet, Sisters in Jazz(CD paru chez ACT), entourée d’un groupe entièrement féminin: la Norvégienne Hildegunn Øiseth (tp, cor norvégien), les Allemandes Nicole Johänntgen (ts), Anke Helfrich (p, ep), Lisa Wulff (b) et la Polonaise Dorota Piotrowska (dm). Si la carrière de la chanteuse, souvent associée à celle de son compagnon Lars Danielsson (b) –également présent cette année à Ystad pour deux concerts hors jazz– est des plus éclectiques, le jazz a bien été au centre de ce concert –fait d’originaux et de reprises–, servi par une rythmique qui connaît le swing, la jeune Lisa Wulff en particulier, et par deux soufflantes toutes à leur affaire (une mention spéciale à Nicole Johänntgen au jeu d’une belle intensité et teinté de blues). Quant à Caecilie Norby, elle a livré une prestation de haut niveau; ses interactions avec le groupe, ses qualités d’expression et sa façon originale de scatter (à la façon d’une percussionniste, comme sur «Girl Talk») en font une artiste complète. Elle ne s’en est pas moins quelque peu éloignée du jazz en fin de concert, en maniant des percussions orientales, en s’adonnant au chant lyrique (sa mère était cantatrice) et en donnant, en rappel, une version alanguie du tube de Leonard Cohen, «Hallelujah».

La dernière journée du festival, le 4 août, a démarré tôt, à 9h, dans l'abbaye d’Ystad, construite au XIIIe siècle. Nicole Johänntgen (ts, Jazz Hot n°675) nous y avait en effet donné rendez-vous pour une performance en solo à laquelle l’ambiance introspective des lieux se prêtait fort bien. Ce fut un concert donné d’un trait, soit une improvisation continue (avec un thème récurrent) d’une trentaine de minutes. Une méditation à la frontière entre le jazz et la musique répétitive de Philip Glass, compositeur contemporain américain.

Jill Johnson (voc) et le Monday Night Big Band, Södve, 4 août 2019 © Jérôme Partage
Jill Johnson (voc) et le Monday Night Big Band, Södve, 4 août 2019 © Jérôme Partage

A 14h, le Monday Night Big Band d’Anders Berlung –un orchestre créé en 1998 et qui tourne essentiellement dans le sud de la Suède– se produisait avec Jill Johnson (voc) dans le vaste amphithéâtre de verdure de Södve, à 25 km au nord d’Ystad. En dépit d’ondées passagères (mais le public suédois est résistant aux intempéries), les travées et le parterre étaient combles. Appartenant à l’univers du rock et de la country, Jill Johnson possède un joli timbre bluesy, au caractère affirmé, qui en fait une chanteuse de jazz plus que correcte. Le répertoire était constitué de standards particulièrement populaires («Everybody Loves Somebody», «I Will Wait for You», «Moon River», «Et maintenant»…) qui ont ravi l’assistance –très familiale; certains engageant quelques pas de danse. Un concert bon enfant dont même le duo vocal entre Jill Johnson et Anders Berlung (pourtant médiocre chanteur), sur «Cheeck to Cheeck», s’est avéré sympathique.

A 16h, dans la salle de réception de l’hôtel de Saltsjöbad, sur la plage d’Ystad, la soul sirupeuse du Brésilien Ed Motta était à l’honneur. Cette prestation était à réserver aux amateurs du genre, lesquels eurent cependant à supporter une sonorisation beaucoup trop forte.

 Omar Sosa (p), Geir Lysne (lead, de dos) et le NDR Bigband, Ystad, 4 août 2019 © Jérôme Partage
Omar Sosa (p), Geir Lysne (lead, de dos) et le NDR Bigband, Ystad,
4 août 2019 © Jérôme Partage

Luigi Grasso (bcl), Ystad, 4 août 2019 © Jérôme Partage
Luigi Grasso (bcl), Ystad,
4 août 2019 © Jérôme Partage

Mais le 10e festival d’Ystad nous avait réservé un final très réussi, au théâtre. A 18h, Omar Sosa (p, ep), accompagné de sa rythmique cubaine, interprétait ses propres compositions provenant de ses différents albums. Il recevait pour cela le renfort du NDR Bigband, une véritable institution issue de la radio publique NDR basée à Hambourg. Depuis 2016, l’orchestre est dirigé par le Norvégien Geir Lysne (s, fl, comp, arr). Nous avons par ailleurs eu la (bonne) surprise de reconnaître au sein de la section des saxophones le talentueux Luigi Grasso (bar, bcl, Jazz Hot n°675) qui a récemment quitté Paris pour s’installer à Hambourg, après avoir intégré le big band. De fait, le NDR Bigband est un ensemble de haut niveau et se situe un cran au-dessus des autres big bands entendus durant la semaine, tant par la qualité de ses solistes que par son intensité orchestrale. L’alliage avec Omar Sosa a ainsi fort bien fonctionné, le big band fournissant puissance et ampleur à la musique du Cubain, lequel y amenait sa pulsation singulière.
Charles Lloyd (ts), Ystad, 4 août 2019 © Jérôme Partage



Charles Lloyd (ts), Ystad,
4 août 2019 © Jérôme Partage






Enfin, à 22h, c’est Charles Lloyd (ts, fl) qui a conclu en beauté ces cinq jours de festival, avec un groupe à deux guitares (Julian Lage, Marvin Sewell, eg, Reuben Rogers, eb, Eric Harland, dm) en lieu et place du piano longtemps occupé par Jason Moran, tandis que Reuben Rogers et Eric Harland (absolument épatant) restent indispensables quels que soient les projets enchaînés depuis dix ans. La résultante de cette formation originale est une dominante blues, superbement incarnée par Marvin Sewell, comme un retour aux sources pour le saxophoniste de Memphis. La complémentarité avec Julian Lage –subtil et musical– est au cœur de la dynamique de ce quintet dont le leader, allant de l’un à l’autre de ses partenaires, à l’écoute de leurs interventions, est non seulement la clé de voûte mais aussi le premier auditeur. Impérial au ténor, Charles Lloyd, tout en légèreté à la flûte, demeure à 81 ans un maître en constant renouvellement.


Jérôme Partage
Texte et photos

© Jazz Hot 2019

Cotton Club, Hambourg © Jérôme Partage
Cotton Club, Hambourg, 30 juillet 2019
© Jérôme Partage


Hambourg, Allemagne

Cotton Club, 30 juillet 2019

Deuxième plus grande ville d’Allemagne et deuxième port d’Europe, Hambourg alterne grandes artères à l’architecture massive et quartiers conviviaux où il fait bon flâner et prendre une bière en terrasse. La ville compte plusieurs clubs de jazz: le Birdland, le Jazzclub-Bergedorf, le Jazz Federation Hamburg et le Cotton Club que nous avons découvert à l’occasion d’un bref séjour. Créé en 1959, il s’est d’abord appelé le Vati's Tube Jazzclub, avant d’être renommé Cotton Club en 1963. Il a par ailleurs été l’objet de déménagements successifs avant de s’établir à son adresse actuelle en 1971. Installée en sous-sol, la salle de concert se trouve au bout d’un couloir, après que l’on ait passé le bar. Ses murs sont ornés de photos souvenirs des groupes qui en on fait l’histoire, tous issus du jazz dit «traditionnel»(new orleans, swing, tradition Django): quelques «légendes» américaines comme Benny Waters (s, cl), Alton Purnell (p), Louis Nelson (tb) et beaucoup de formations allemandes, mais également polonaises, scandinaves, britanniques (Sammy Rimington) ou françaises (René Franc). La scène, placée au centre de la salle permet à chacun d’apprécier le spectacle et renforce le caractère chaleureux du club.

Le Traditionnal New Orleans Ensemble, Cotton Club, Hambourg
Le Traditionnal New Orleans Ensemble, Cotton Club, Hambourg,
30 juillet 2019 © Jérôme Partage


Nous étions présents le 30 juillet pour entendre le Traditionnal New Orleans Ensemble, constitué d’Uli Falk (tb, voc, lead), Karsten Ettling (cl, ts), Holger Bundel (p) et Kurt Tomm (b), tous musiciens semi-professionnels. Fondé en 1979 (c’était alors un septet), cet ensemble a connu un second démarrage il y a dix ans, sous l’impulsion Uli Falk, seul membre originel avec Kurt Tomm; Karsten Ettling et Holger Bundel les ayant rejoints il y a seulement deux ans. Le Traditionnal New Orleans Ensemble se produit essentiellement dans le nord de l’Allemagne, autour de Hambourg et de Kiel. Si son activité, de l’aveu de son leader, est aujourd’hui modeste, une profonde conviction anime ces musiciens. Portés par le jeu très percussif du contrebassiste, le duo clarinette/trombone fonctionne bien. On a ainsi entendu des interprétations dynamiques de «Pennies From Heaven» (Johnny Burke/Arthur Johnston, 1928) ou de «Tin Roof Blues» (New Orleans Rhythm Kings, 1932). On relèvera également les bonnes interventions vocales du leader, lesquelles ne manquent pas de caractère.
Jérôme Partage
Texte et photo

© Jazz Hot 2019

Toulon, Var

Jazz à Toulon, 30e
 Edition, du 19 au 28 juillet 2019

 


Yes, we can!!!
La formule, quoique bien usée, pourrait être la devise de l’équipe du COFS qui faisait le pari, une certaine année ’89, de mettre sur pieds un festival de jazz entièrement gratuit, à deux pas des grandes machines de la Côte-d’Azur. Débuts discrets, mais la presse a vite fait de s’attacher à ce «Jazz is Toulon» devenu «Jazz à Toulon» qui se démarque par sa volonté d’ouverture au public le plus large sans céder aux effets de mode.

Et trente ans après, par l’addition de volonté et de bonnes volontés, d’engagement, de programmation de qualité, juillet respire encore le jazz, un jazz rassembleur et convivial qui remue l’amateur comme le passant curieux. La ville se prête au jeu, avec ses places qui trouent le lacis des ruelles du port; pas de problème pour les décors: une longue histoire a parsemé la vieille ville de façades idéales qui jouent avec la lumière, tandis que la grande scène du Mourillon s’offre l’horizon de la mer…

L’édition 2019 s’inscrit dans la continuité des 29 autres: donner à découvrir ce qui émerge de la scène jazz locale, nationale ou internationale, que ce soit à la marge ou in the tradition, faire voyager, enrichir, surprendre… Cette année, 17 groupes se partageaient la tâche, des animations ambulantes aux concerts de l’après-midi et du soir. Les tendances: du côté de la tradition revisitée, le public pouvait suivre dès le matin dans les travioles du port le quartet Swing Pocket Manouche pour une balade sur la piste de Django, ou s’offrir un petit détour par New Orleans en croisant l’Angel City Players de Michael Steinman sur un répertoire teinté de funk.
En point d’orgue de cette édition très spéciale, la soirée dédiée de l’hommage à Michel Petrucciani qui illumina de la plus belle des manières la première édition, il y a 30 ans… 

 

30e Jazz à Toulon, Hommage à Michel Petrucciani, avec Stéphane Bernard, Louis et Philippe Petrucciani, Jazz à Toulon 2019 © Ellen Bertet
30e Jazz à Toulon, hommage à Michel Petrucciani: Stéphane Bernard, Louis et Philippe Petrucciani, Sylvain Ghio,
Jazz à Toulon, 28 juillet 2019 © Ellen Bertet

Mais avant d’en venir à ce concert plein de nostalgie, petit rappel du programme de cette 30e édition: parmi les «apéro-concerts», le jazz manouche a été représenté avec talent par Caravancello (Florian Antier, cello; Bruno de Vuono, bcello, Olivier Ingargiola, perc), trio de deux violoncelles et un batteur-percussionniste pour une relecture très originale et virtuose de chansons populaires, et le quartet de Sonia Winterstein sur un répertoire très swing de standards et de traditionnels manouches (Sonia Winterstein, voc; Lorenzo Perez, g; Antoine Borgniet, b; Iillias Baseilhac, dm)

Roots encore, avec le trio Po’ Boys, groupe festif et local de trois compères fous de blues, qui nous en content l’histoire avec énergie par les voix de Claude Philip dit «Poupa Claudio» (voc, g), Didier Francisci dit «King Didou» (voc, hca), Philippe Thevenin dit «Daddy Yoggy» (perc).

Nostalgies. Le quartet Ananda Revival (Romain Thivolle, g; Geoffrey Nicolas, kbd; Jean-Christophe Gautier, b; Rudy Piccinelli, dm) est une fusion de générations réunies autour d’un projet, faire revivre le jazz électrique des années 1970, avec deux vieux routiers des circuits jazz et deux jeunes musiciens passionnés, tandis que Spirale trio tourne avec bonheur son regard vers un jazz acoustique inspirés des années 1980 avec Laurent Rossi (p), Philippe Brassoud (b), Jérôme Achat (dm).

Précédant l’hommage à Michel Petrucciani, le trio acoustique d’Alexis Tcholakian (Alexis Tcholakian, p; Lilian Bencini, b; Cedrick Bec, dm) délivre une musique fluide et apaisée, où se mêlent standards, thèmes de Michel Petrucciani et ses compositions personnelles, que l’on retouvera sur le volume 2 d’Inner Voice, un enregistrement qui sort en septembre prochain.

 

Les concerts du soir ont, comme à l’habitude, fait quelques détours par l’Afrique, la terre ancestrale, mais aussi par l’Amérique latine, l’Europe et les Etats-Unis, avec la mauvaise surprise (à Toulon, la pluie est rare) d’avoir eu à annuler le concert de Kenny Garrett le 27 juillet… Petit rappel de ce tour du monde:

Le 19 juillet, pas de jazz sans l’Afrique! le retour aux sources est assuré par Manu Dibango qui, à 85 ans, guide toujours l’afro-jazz à la tête de son Soul Makossa Gang, avec en special guest Manou Gallo, ex bassiste de Zap Mama. Energie et partage restent les leitmotiv de Papa Groove, qui poursuit son chemin de passeur infatigable entre l’Afrique, l’Europe et les USA.

Le 20 juillet, sur un autre versant de la mixité musicale, l’Afro Blue Project du chanteur et compositeur britannique Randolph Matthews est à la fois héritier de la soul, du jazz new orleans et du blues contemporain électrique. Avec une forte personnalité scénique, Randolph Matthews joue de sa voix et de son corps avec une gestuelle, un scat et des vocalises qui évoquent fortement Bobby McFerrin.

Le 22 juillet, le tour du monde se poursuit et on aborde le continent du jazz latin, avec le pianiste franco-péruvien et enfant de Toulon Manu Guerrero. Longtemps sideman de vedettes de la variété française, il se tourne avec bonheur vers le jazz avec son dernier album Nuevo Mundo.

Le 23 juillet, à un peu moins de 30 ans, la chanteuse franco-brésilienne Agathe Iracema a déjà une longue expérience de la scène, elle écrit ses thèmes et dirige son groupe depuis 2011. Ses atouts sont nombreux et indéniables: une voix naturelle et tonique, un vrai feeling et une facilité d’expression aussi bien dans le jazz que sur les bossas, ses deux cultures.

Le 24 juillet, Django toujours, qui fut un familier des places toulonnaises, sous les doigts du surprenant trio de Théo Ceccaldi (vln), Valentin Ceccaldi (cello) et Guillaume Aknine (g). Victoire de la musique 2017, Théo Ceccaldi réunit des influences très diverses, classique, jazz, musique improvisée et jusqu’au rock, pour une musique très travaillée, baroque et exubérante. Une création aux divagations réjouissantes.

Le 25 juillet, cross over jazz-classique avec la belle rencontre entre le quintet de Riccardo del Fra et l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Toulon. Rencontre improvisée, mais pas un territoire étranger pour Riccardo qui, issu du conservatoire, a gardé des liens avec le monde du classique tout au long de sa carrière dans le jazz.

Le 26 juillet, Tony Allen, pionnier et prophète de l’afro-beat, illustre un troisième volet de cette capacité à s’imprégner de cultures pour en extraire un élixir personnel. Après un parcours dans le funk, Tony Allen revient à un jazz cuivré avec son dernier disque, The Source, en hommage à Lester Bowie et Charlie Mingus.


Louis et Philippe Petrucciani, Jazz à Toulon, 2019 © Ellen Bertet




Louis et Philippe Petrucciani, Jazz à Toulon, 2019 © Ellen Bertet


Nous nous sommes concentrés sur l’événement de la 30e saison de Jazz à Toulon qui se clôt sur le concert «coup de cœur», l’hommage à Michel Petrucciani, porté par ses deux frères Philippe (g) et Louis (b), et le quintet composé de
Stéphane Bernard (p), Sylvain Rifflet (s), Olivier Miconi (tp), Mathias Allamane (b) et Sylvain Ghio (dm), dont certains anciens élèves des workshops des années 1990. Cette rencontre unique, préparée pour le festival, était un double anniversaire: celui de la venue de Michel Petrucciani à Toulon lors de la création en 1989, et un autre, plus triste, celui des 20 ans de la disparition du pianiste en 1999.

Pour évoquer la carrière musicale de leur frère, Philippe et Louis Petrucciani se présentent en scène, seuls, Louis d’abord pour un solo de contrebasse, puis Philippe à la guitare pour un «Brazilian Like» tout en nuances, porteur de souvenirs. Le quintet les rejoint et les suit sur quelques thèmes, puis occupe seul la scène faire revivre le répertoire de Michel Petrucciani. Les «jeunes» ont avancé dans la vie et dans l’expression, mais ont en commun une solide culture jazz: Olivier Miconi (tp) a été aperçu dans le Mojo Workin’ Band, une fanfare jazz aux accents caribbéens, et dans l’Attica Blues Big Band d’Archie Shepp. Sylvain Rifflet, titulaire d’un Django d’Or, ne compte plus les expériences et les incursions dans la musique expérimentale, sinon minimaliste. Mathias Allamane est un multi-instrumentiste et sideman recherché pour son adaptabilité, bassiste préféré d’Eric Legnini. Sylvain Ghio, batteur et percussionniste virtuose, d’une musicalité assez étonnante, complète la rythmique. Le rôle principal a été confié à Stéphane Bernard, dont le jeu, resté dans la ligne d’un jazz classique, précis et volubile, se prête idéalement à l’évocation du pianiste disparu.

Ce fut un hommage, parfois grave mais sans tristesse, sans contrainte non plus, chacun prenant sa part de liberté autour des thèmes de ou immortalisé par Michel Petrucciani : «Training», «Estate» ou «100 Hearts»… Tout le monde se rassemble autour de Philippe et Louis Petrucciani sur «A Little Piece in C for You» pour un final généreux, joyeux et très applaudi.

Olivier Miconi, Stéphane Bernard, Sylvain Rifflet, Mathias Allamane, Philippe Petrucciani, Jazz à Toulon 2019 © Ellen Bertet
Olivier Miconi, Stéphane Bernard, Sylvain Rifflet, Mathias Allamane, Philippe Petrucciani, Jazz à Toulon 2019 © Ellen Bertet

Une conclusion très émouvante pour cette édition-anniversaire de Jazz à Toulon: en ces temps où la culture et la mémoire ne pèsent plus très lourd dans la vision de technocrates mercantiles, et où «gratuit» sonne comme un blasphème ou un label de médiocrité, Jazz à Toulon renverse les préjugés, et reste une respiration essentielle, une exception culturelle à la française qui démontre que Yes, we can!!!

 Ellen Bertet
Texte et photos

© Jazz Hot 2019


 

Chucho Valdés, Marseille Jazz des 5 Continents 2019 © Michel Antonelli





Chucho Valdés, Marseille Jazz des Cinq Continents 2019, 
 © Michel Antonelli





Marseille, Bouches-du-Rhône



Marseille Jazz des Cinq Continents, 
17-27 juillet 2019




Il est agréable de constater que pour fêter en fanfare sa 20e année, le festival de Marseille a mis les moyens et multiplié les performances. Désormais il intègre dans sa mission une série de partenariats avec des concerts et événements qui se déroulent dans tout le département des Bouches-du-Rhône et dans des parcs marseillais. Dès le 8 juin, Carry-le-Rouet ouvrait le ban avec un concert de Kellylee Evans, tandis que la diva Melody Gardot clôturait cette édition dans les Jardins du Palais Longchamp. Au programme, plus de 40 formations allant du soliste à l’énorme plateau des 12 formations de John Zorn (soit plus de 30 musiciens). La qualité des prestations fut servie tant par des jeunes formations issues de la région (Nicolas Koedinberg Quintet) que par l’immense star internationale, Chucho Valdés. Expositions, films et conférences ont complété les événements dont un bon nombre en accès gratuit.



Le festival fut lancé par un concert gratuit, le 17 juillet, qui rassembla un vaste public. Le lieu symbolique du Parvis des Archives et Bibliothèque Gaston-Defferre s’est transformé en un espace festif parfait pour accueillir un plateau aux multiples langages allant du groupe Delgrès, du duo de Mino Cinelu (perc)/Nils Petter Molvaer (tp) pour se terminer en beauté avec la rencontre du groupe Papanosh qui accueillait Roy Nathanson (s, voc) et Napoleon Maddox (voc).

Se voulant ancré dans un courant moderne, ouvert aux influences des musiques actuelles et du monde, l’esprit du festival était symbolisé par la carte blanche offerte à l’accordéoniste Vincent Peirani, le 18 juillet, qui combinait un riche mariage entre le jazz et des thèmes de différents pays servis par un plateau international avec le pianiste cubain, Harold Lopez Nussa, le batteur italien, Michele Rabia, le saxophoniste syrien, Basel Rajoub, le guitariste norvégien Elvin Aarset, soutenus par Vincent Segal (cello, b), Ballaké Sissoko (kora) et Stéphane Huchard (dm). Avec simplicité et talent, l’accordéoniste,  a rempli son contrat en nous faisant voyager de l’Italie au Mali, en passant par le Brésil, la Serbie ou encore les terres celtiques. Sur la Corniche, dans le cadre à l'antique du Théâtre Sylvain, cette création trouva le lieu idéal pour recevoir une véritable ovation. 

Thomas Dutronc (g) et ses Esprits Manouches, le 19 juillet, et Chilly Gonzales (p, voc), le 20 juillet –concerts complets– firent aussi vibrer les gradins où un public de tous âges et très enthousiaste partagea son plaisir.

Les toits du Mucem et du Fort St-Jean ont accueilli, le 21 juillet, en front de mer, les prochaines escales offertes par Samy Thiebault (ts) avec son nouveau projet Caribbean Stories, le trio d’Omri Mor (p), le duo d’Elia Duni (voc) et Rob Luft (g) et un final flamboyant du Donny McCaslin (ts) Quintet qui revisitait son nouvel album, Blow.

Le 22 juillet, pour le retour sur la grande scène des Jardins du Palais Longchamp, le festival fit le pari de remonter sa production Marius et Fanny, un opéra jazz à partir de l’œuvre de Marcel Pagnol, dont la musique a été composée par Vladimir Cosma, où brilla un tonique big band autour des voix de d’Hugh Coltman, Irina Baïant, André Minvielle, The Voice Messengers et du conteur Tom Novembre. 

Le 23 juillet, en lever de rideau du splendide Marcus Miller, le jeune chanteur José James rendit hommage à Bill Withers dans un rhythm’n’blues lorgnant vers le rap; à signaler, le guitariste Marcus Machado évoquant l’âme de Jimi Hendrix. 
Marcus Miller (eb), comme à son habitude, fut brillant et proposa l’intégrale de son Laid Black Tour 2019 évoquant aussi l’esprit de Miles Davis avec la reprise de «Bitches Brew». Un grand groupe de funk/rhythm’n’blues au service d’un son moderne où chacun des musiciens eut son moment de gloire.

La soirée du 24 juillet célébrait les 20 ans de la Cie Nine Spirit, dirigée par Raphaël Imbert (s) et présenta la continuité de leur travail aux racines du blues avec comme invité spécial le guitariste-chanteur Eric Bibb. Le gâteau d’anniversaire fut à la hauteur de ses espérances. 
Autre tradition, plus proche du rock, The Good, the Bad and the Queen, animé entre autres par Damon Albarn (chanteur de Gorillaz) emprunta des formes inédites pour célébrer leur dernier album Merrie Land et offrir une version riche et bigarrée notamment avec l’apport du batteur Tony Allen. 

Le voyage continua, le 25 juillet, avec le septet du guitariste Juan Carmona qui chauffa l’atmosphère dans l’attente du magnifique Chucho Valdés. 

Le pianiste cubain, habitué du festival proposait son projet Jazz Bata véritable machine rythmique des traditions cubaines ou chacun des percussionnistes nous enivra de sa folie. En grand maître de cérémonie et avec un talent inégalé, Chucho Valdés invita Yilan Cañizares (vln) et Kenny Garrett (ss, ts) qui chacun excellèrent sur des tempos dansant et festifs. Autre invitée de marque pour deux titres, la légendaire chanteuse Omara Portuondo dont le charme opère toujours et qui, avec son «Besame Mucho», fit lever le public. Chucho Valdés évoqua aussi la musique de son ami Michel Legrand, avec lequel il avait partagé en duo cette même scène et «tous les moulins de nos cœurs» firent des grandes envolées. Chucho Valdés a sans doute donné ce soir-là l’un de ses meilleurs concerts depuis son époque d’Irakere.

Le 26 juillet, changement d’atmosphère avec un plateau entièrement composé par John Zorn (as) qui présenta 33 musiciens répartis en une douzaine de formations et/ou solistes qui gravitent autour de sa planète musicale. Le projet baptisé Bagatelles Marathon (petite forme musicale dans la musique classique) est devenu motif à démontrer que les musiques, même dites ardues, peuvent se jouer devant un large public. Les différentes formules, dont certaines purent paraître difficiles, remportèrent l’adhésion du public qui pour ce marathon musical eut l’occasion d’être assis.

Et c’est une soirée féminine qui clôtura cette 20e édition, le 27 juillet. Sous un ciel menaçant, Fiona Monbet, jeune virtuose du violon, subjugua le public dans un répertoire issu de son nouvel album Contrebande. De tradition plus classique, elle rejoint l’esprit de ses maîtres, notamment Didier Lockwood. Son jeune quartet est à suivre. 

Melody Gardot, toujours classe, nous offrit une version plus acoustique de son Live in Europe. A ses côtés, outre le violoncelle Artyom Manukyan renforcé d’un trio de violonistes arméniens qui donnèrent une couleur particulière au répertoire, le guitariste Longue Mitchell apporta une grande liberté. La soirée était parfaite jusqu’au moment où hélas le concert, sous la pluie, dut s‘interrompre.

Marseille Jazz des Cinq Continents, par son amplitude, fait désormais parti des grands festivals. Son ouverture vers le public, par des manifestations gratuites, mais aussi des participations à différents concerts hors les murs et une programmation variée comme avec John Zorn, s’inscrit désormais dans les moments forts de l’été sudiste. Remarquons l’implication grandissante de son rôle de production sur certains des projets qui vont sans aucun doute tourner en dehors du Sud dans les temps à venir.

Michel Antonelli
Texte et photo

© Jazz Hot 2019



Pléneuf-Val-André, Côtes-d'Armor

Jazz à l’Amirauté 2019, les mardis de juillet et d’août

On ne présente plus la charmante station balnéaire des Côtes-d’Armor (cf. nos précédents comptes rendus) à l'extrémité ouest de cette belle côte d’Emeraude, où se déroule depuis plus de vingt ans (24e édition), un festival de jazz sans concession commerciale, dans un parc très début de XXe siècle, avec des essences rares et un club de tennis, encore en terre battue, au centre duquel se trouve le château de l’Amiral qui fut le donateur de l’ensemble à la collectivité et qui a donné son nom à ce festival.
Sous les grands pins (essences rares) qui l’entourent, la scène se donne des allures de pinède (suivez mon regard!) et le jazz qui est proposé à une belle assistance (au delà de 1000 spectateurs chaque soir) rappelle qu’il est toujours possible de réunir un large public non spécialiste et populaire en programmant du jazz, du vrai, qui tire ses racines de la longue histoire d’amour que la France entretient avec cette musique venue du fond de l’Amérique.
L’originalité de ce festival, outre sa gratuité, est de réunir, tous les mardis des mois de juillet et d’août dans un cadre parfait, autant par son confort que pour l’écoute, amateurs de jazz, autochtones, public en vacances et musiciens de jazz, avec autant de plaisir pour les uns que pour les autres. Les conditions techniques sont aussi réunies (accueil, éclairage et son) pour parfaire cet événement.
On doit cette réussite qui dure maintenant depuis près d’un quart de siècle à une association, Jazz à l'Amirauté, d’une trentaine de bénévoles, tout aussi sympathiques, accueillants et efficaces les uns que les autres, une équipe que le responsable Elie Guilmoto anime avec doigté et avec le sourire. Ici, la convivialité est le maître-mot: donc pas de gros bras, de file d’attente, de tensions et de VIP. Tout concourt à faire de la soirée un pur moment de jazz et de plaisir partagé; les enfants (4 à 8 ans) ayant le privilège d’assister au concert au premier rang, et apprenant ainsi, année après année, l’attention, l’écoute de la musique en toute simplicité. Cette année, les commerçants se sont davantage impliqués dans le festival, et le résultat en est une meilleure visibilité dans la cité, le personnel de plusieurs établissements partenaires arborant le tee-shirt aux couleurs du festival.


Festival Jazz à l'Amirauté 2019, le trio Philippe Duchemin invite Carl Schlosser © Yves Sportis
Festival Jazz à l'Amirauté 2019, le trio Philippe Duchemin invite Carl Schlosser © Yves Sportis

Ce mardi 30 juillet 2019, nous avons assisté à la soirée dévolue au parrain du festival depuis de nombreuses années, le pianiste Philippe Duchemin, qui a toujours le souci de renouveler ses formules, ses formations, et qui propose ainsi, chaque année, d’excellents concerts avec des invités de marque, une année une chanteuse, une autre année un quatuor à cordes ou des instrumentistes réputés, toujours autour de son trio, la formule de base qu'il affectionne, dont les membres varient selon les projets.

En 2019, entouré d’une rythmique exceptionnellement soudée à la ville comme à la scène, car il s’agit des frères Christophe (b) et Philippe (dm) Le Van, jumeaux comme le révèle le pianiste avec humour, mais comme on le devine au premier coup d’œil. Philippe Duchemin a invité un saxophoniste-flûtiste, Carl Schlosser, dont la carrière longue et riche a connu quelques méandres et quelques rêves au-delà du jazz, mais qui n’a jamais perdu cet enracinement dans l’univers de sa jeunesse et la sonorité qui le lie à cette musique.

Au programme, du jazz trempé dans l’encre blues comme il se doit, avec, dans l’expression, le swing, la chaleur et la poésie qui ont permis deux heures de bonheur en ce mardi où les cieux ont été cléments.

Le répertoire et les compositeurs avaient été choisis avec le souci des belles mélodies et de l’énergie, et l’alchimie a fonctionné à merveille avec une variation des atmosphères, des tempos, des émotions, des moods. Au programme et dans le désordre, «Caravan» (Duke Ellington et Juan Tizol), «In a Sentimental Mood» (Ellington) à la flûte pour Carl, «Whisper Not» (Benny Golson) où Carl, cette fois au ténor, honore le son du compositeur, un émouvant «I Remember Clifford» pris sur tempo très lent, Philippe Duchemin rapsodiant et Carl Schlosser tirant des larmes de son pavillon. Il y a eu aussi le «Moanin’» intense et puissant de Bobby Timmons pour confirmer l’ombre tutélaire d’Art Blakey, aussi présente que celles de Golson et d'Ellington, sur tout ce répertoire avec les press rolls de Philippe Le Van, les interventions blues sonores de Philippe Duchemin, variant ses effets (classique et blues) et le beau son à la Benny Golson à nouveau de Carl Schlosser. Le public garde encore la mémoire de ces thèmes, de ce son (pour les plus avertis et anciens) et soutient volontiers la tension en tapant des mains, comme à l’église baptiste et en toute laïcité, instinctivement…

Le blues et le swing sont partout présents dans ce concert, avec le «Cold Duck Time» du grand et trop oublié Eddie Harris que Carl Schlosser rappelle à notre souvenir, Christophe Le Van optant pour la basse électrique sur le rythme funky, avec également le «Bag’s Groove» de Milt Jackson, introduit à la contrebasse par l’excellent Christophe Le Van, tranquille et serein d’autant que son complice de frère soutient de belle manière aux balais ses interventions de soliste, et ne se prive pas d’interventions inspirées en chorus ou en 4/4 (ces échanges hot entre musiciens sur quelques mesures). Il y eut d’autres thèmes encore («Full House», «Old Man River», «Look Out», «Come Fly With Me»…), parfois sans l’invité, où le trio délivra son entente et son swing à la Peterson et/ou à la Duchemin, et c’est naturellement sur un blues que se termina l’excellent concert par un rappel pour ce quartet de jazz, une façon de rappeler que pour un public de 2019, le blues est encore et toujours une musique qui parle au cœur et à l’âme sans détour et qu’il reste l’indispensable marmite pour faire bouillir son jazz…

Christophe Le Van, Carl Schlosser, Philippe Le Van © Yves Sportis
Christophe Le Van, Carl Schlosser, Philippe Le Van © Yves Sportis

 On sait l’admiration pour Oscar Peterson de Philippe Duchemin, et dans sa manière, on retrouve cette dimension virtuose et un art de jouer du trio, avec des envolées et une ample sonorité d’ensemble, souple et puissante, accompagnée de quelques touches de musique classique, une signature propre à Philippe Duchemin qui lui permet par ailleurs ses nombreux concerts avec quatuors classiques. Ici, c’est plus jazz et blues, et la présence de Carl Schlosser l’explique, en même temps qu'elle enrichit le mood de la formation. Carl Schlosser est cet excellent saxophoniste, flûtiste de première formation, qui a illuminé –et il continue– de nombreux big bands et orchestres (Gérard Badini, Claude Bolling, aujourd’hui le Duke Ellington Orchestra de Laurent Mignard), mais qui a aussi accompagné Dee Dee Bridgewater, Michel Petrucciani… la liste est bien plus longue et internationale. Aujourd’hui partagé entre la scène et un studio d’enregistrement qu’il dirige avec talent, il vient de réaliser, comme ingénieur du son et musicien, l’enregistrement de Philippe Chagne, My Mingus Soul. Sa carrière d’ingénieur est riche de bon nombre d’excellents disques, comme le récent disque de Philippe Duchemin (Quiétis, cf. notre rubrique disques), le nouveau disque avec les Goldberg, père et fils (Michel et Dexter), et beaucoup d’autres, de belle qualité… Carl Schosser a encore d’autres cordes à son arc, y compris d’organisateur, on en garde pour un prochain article.

Au ténor, Carl Schlosser possède un son issu de la tradition du saxophone, travaillant maintenant (avec l'âge) sur le grain du son même s'il ne dédaigne pas jouer les gros sons, et à la flûte il développe autant de qualités de sonorité, jouant sur les sonorités doubles (un peu dans l'esprit de Roland Kirk mais plus calmement), variant les atmosphères sans jamais perdre ce qui fait son charme, un grain de poésie jazz: l’homme est comme sa musique, rien d'étonnant donc.

Les frères Le Van sont ceux dont on ne parle pas assez en général car avec eux tout est huilé, parfait, une section rythmique d’une complicité rare, et qui convient parfaitement à un trio aussi dynamique que celui de Philippe Duchemin. Le trio était donc un beau «véhicule» swing, à l’image de l’inspirateur Oscar Peterson, dans lequel s’est embarqué pour un soir Carl Schlosser. Le public et l’organisation ont adoré, on ne va pas les contredire… d'autant que les musiciens étaient fort à l’aise sur la scène.

Ce bon festival, vraiment de jazz, où on peut encore parler naturellement avec les musiciens avant ou après le concert, se poursuit jusqu’à la fin août; avis aux amateurs de belles soirées sous les étoiles! (www.jazzalamiraute.fr)

 

Yves Sportis
Texte et photos

© Jazz Hot 2019

Kenny Barron, Festival de Jazz Roger Menillo, St-Cannat, 2019 © Eric Ribot by courtesy


Kenny Barron, Festival de Jazz Roger Menillo,
St-Cannat, 2019 © Eric Ribot by courtesy





Saint-Cannat, Bouches-du-Rhône



Festival de Jazz Roger Mennillo,
Mas de Fauchon, 11 juillet 2019




En cette année 2019, Art-Expression, association animée par Chris Brégoli et Roger Mennillo à Saint-Cannat, avait installé le plateau de son festival annuel en pleine campagne saint-cannadenne: au Mas de Fauchon, un endroit aussi intime qu’élégant, au sortir de la Nationale 7 entre Aix-en-Provence et Salon-de-Provence. C’était la 23e édition de la manifestation, soutenue depuis de longues années par la municipalité. Après une brève introduction de la fille de Roger, la soirée fut officiellement ouverte par le maire Jacky Gérard qui, à cette occasion, annonça que ledit festival, à l’avenir, porterait le nom de son fondateur, absent cette année pour raison de santé. Ensuite, Jean Pelle, toujours fidèle au poste, officia au micro pour présenter le programme du soir.

Le Prima Lutz Trio, composé de la harpiste Christine Lutz, de son époux vibraphoniste Thierry Lutz et du contrebassiste Pierre Fénichel ouvrit les festivités. Pendant 45 minutes, il offrit des compositions originales, aux influences exotiques, agréables à entendre.

Après un long entracte, qui permit au public, affamé de jazz mais aussi soucieux de se sustenter de nourritures moins spirituelles, et le temps de placer le piano au centre de la terrasse, le maître de cérémonie présenta celui que les spectateurs attendaient avec impatience, le pianiste Kenny Barron.

C’est donc dans cet écrin de campagne provençale, par une chaude soirée d’été où la fraîcheur ose à peine poser son voile, qu’à son piano en solo Kenny Barron installa, avec la sensualité raffinée dont il a la magie, sa musique dans l’intimité de chacun. Il commença le concert avec un standard ancien, «Beautiful Love» de Victor Young, Egbert Van Alstyne et Wayne King (1931) sur le tempo de la tendresse, juste enlevé. Après les applaudissements, le silence s’installa dans l’assistance; même les cigales cessèrent leur aubade. Tous écoutaient sans perdre un silence.
Il poursuivit avec un medleyellingtonien où se répondaient en une sorte de nocturne recomposé les pièces deDuke et Swee’ Pea [«Lotus Blossom» (Billy Srayhorn, 1947), «Single Petal of Rose» (Duke Ellington, 1958), «Star Crossed Lovers» (DE et BS, 1944), «Passion Flower» (BS, 1944)]: moment de poésie qui contint le souffle des spectateurs avant qu’ils n’applaudissent.
Ensuite, il joua avec la même densité «For Abdullah» une composition nostalgiquement fraternelle, écrite en 1990 en l’honneur du pianiste sud-africain, Abdullah Ibrahim (de son premier nom de baptême Adolph Johannes Brand qui joua pour la première fois en Europe sur les planches de la Pinède Gould au Festival de Jazz d’Antibes Juan-les-Pins en 1963 sous le nom de Dollar Brand). Ce fut ensuite «Melancholia» (DE, 1954) et «Isfahan» (BS et DE, 1963, extrait de la
Far East Suite), en forme d’élégies du soir.
Enfin vint le moment Thelonious Monk: une pièce de 1955,
«Shuffle Boil»que Kenny déconstruisit avec intelligence et intelligibilité jusqu’à en redessiner, à la grande joie des spectateurs, la structure élémentaire stride héritée de James P. Johnson.
On revint après à un œuvre de Duke Ellington et Billy Strayhorn, «Day Dream» (1941) où perçait la mélancolie inquiète de cette période. Il enchaîna ensuite avec une autre composition personnelle enlevée et joyeusement descriptive, «Calypso», écrite, raconta-t-il, en 1961 lorsqu’il découvrit «
Little Jamaica» à New York; au cours de ce morceau, il s’amusa à déconstruire la pièce jusqu’à sa structure élémentaire en forme de matrice de«Tea for Two». Le public bruissa de complicité.
Il insista ensuite sur l’univers des ballades poétiques de Monk en donnant une superbe version de «Monk’s Mood» (1946). Enbis, il donna une interprétation épurée très modernisée d’une des plus anciennes compositions d’Eubie Blake, «Memories of You» (1930).

Il quitta le clavier sous les applaudissements nourris et chaleureux d’un public conquis par cette musique puissante et riche. Les personnes qui sortaient disaient leur bonheur d’avoir entendu une heure et demie de concert sans bruit. Et pour ne rien gâcher, en un endroit qui seyait au programme de la musique interprétée. Poliment, les cigales reprirent alors leur chanson.

Texte: Félix W. Sportis
Photo: Eric Ribot, by courtesy of FJRM
(Remerciements à Chris Brégoli)
 

© Jazz Hot 2019
Parade dans les rues en prélude du 1er Festival d'Antibes/Juan-les-Pins, 1960 © Pierre Coulet
Parade dans les rues en prélude du 1er Festival d'Antibes/Juan-les-Pins, 1960 © Pierre Coulet


L’été des Festivals 2019-Préambule

Un voyage dans le temps… au Festival international de jazz d'Antibes/Juan-les-Pins (1960-1962)


Pierre Coulet est un lecteur qui, en octobre dernier, a commandé un ancien numéro de Jazz Hot grâce auquel il cherchait à retresser les fils de la mémoire de ses jeunes années quand il découvrait le jazz, dans un âge d'or car la plupart des grands créateurs du jazz, depuis ses débuts supposés, au début du siècle, étaient encore en vie, côtoyant sur les scènes toutes les générations suivantes dans une explosion créatrice dont il est difficile de prendre conscience aujourd'hui.

Il nous demanda alors quelques précisions pour l'aider dans sa recherche «du temps perdu», et nous en sommes venus à l'idée, simple, que la mémoire des lecteurs-amateurs-spectateurs –des acteurs et des témoins  de cette histoire– est souvent très instructive, nous l'avons souvent constaté, en particulier quant à cette atmosphère qui existait alors autour d'un jazz, une expression qui avait déjà plus d'un demi-siècle, avec des personnages déjà considérés comme des génies artistiques dans la plupart des générations.

Car cette mémoire des amateurs, plus fidèle, modeste et réaliste complète en la relativisant et en l'élargissant parfois, celle d'un certain nombre d'historiens ou d'acteurs de «l'intérieur». On rappelle que l'alchimie du jazz doit beaucoup à sa rencontre avec un public populaire (socialement brassé sans distinction d'âge et de sexe marquée), exigeant, qui s'est formé dans l'enthousiasme, sans avoir besoin d'une propagande médiatique massive parce que la musique, le jazz, par ses valeurs et pas seulement musicales, rencontrait avec naturel les peuples et les publics les plus divers, de tous les âges.

Cette mémoire nous remet aussi en perspective une ambiance de société qui a fait du jazz, musique populaire dans son essence et par ses artistes, une musique populaire dans ses pays d'adoption, la France en est le premier exemple, sa relation avec ses auditeurs-spectateurs, comme cela a rarement été le cas pour d'autres musiques (marginalement pour l'opéra italien), et jamais à l'échelle planétaire; comme ça n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui, même pour le jazz.

On redécouvre un fonctionnement simple, naturel et démocratique, comme une aspiration à la liberté, encore déconnecté des phénomènes de mode véhiculés par les médias de masse, où artistes et publics se croisent et se parlent, avec la distance bien sûr de l'admiration et du respect, ou de la langue aussi, mais où le jazz vit en liberté dans un village ou une ville sans avoir besoin de l'encadrement normés des animateurs institutionnels ou patentés. On redécouvre aussi un public avec la chaleur de la curiosité artistique naturelle (on y va pour la musique, pas pour les selfies, même si on peut faire des photos sans problème avec un musicien rencontré au bar du coin, sans Monsieur Muscle ou l'agent «exclusif» du musicien pour nous priver de la rencontre directe. Parfois la musique est surprenante, il manque quelques maillons pour en comprendre l'actualité, notamment les disques qui sont rares et arrivent en décalage, mais le regard et l'oreille sont disponibles, et la modestie des musiciens, sans vedettariat outrancier, sans service d'ordre fasciste par les pratiques, sans rabaissement du public au statut de troupeau de consommateurs.

C'est aussi pour les musiciens, la plupart afro-américains, l'occasion de rencontrer un public pour lequel ils ne sont «ni blancs ni noirs», mais simplement des artistes admirés ou critiqués pour leur art, à tort ou à raison, avec au moins la liberté de jugement que chacun se fait dans des conversations chaudes entre amateurs, sans pression outrancière des médias –la seule source d'information, les revues spécialisées ne sont pas lues par tous– sans conscience de la mode comme obligation de pensée qui castre l'esprit critique qui est à la base de l'aventure du jazz.

C'est enfin un temps où le jazz est roi sur les lieux et les événements qui portent ce qualificatif «de jazz», pas ou peu aidés par des subventions, mais où chaque groupe d'artistes, de 
jeunes ou d'anciens indifférenciés, participe à la légende du jazz, parce que les responsables artistiques sont d'abord des amateurs-connaisseurs. Si querelle il y a, elle est le plus souvent esthétique, querelle de «connaisseurs», parfois politique en raison même de l'époque, souvent de générations d'amateurs, même quand ces connaisseurs ne découvrent le jazz que depuis quelques années, quelques mois; car le public est avide de découvrir, curieux d'échanger, et il part aussi à la découverte de cette musique qui est venue à leur rencontre sans préjugé, avec un enthousiasme communicatif.

Le témoignage de Pierre Coulet, qui relève des souvenirs, comme ceux apportés dans ces mêmes colonnes récemment sur la Grande Parade du Jazz de Nice lors du décès de Simone Ginibre (le festival de Nice, version Wein-Ginibre, a commencé en 1974, une étape intermédiaire où la société de consommation avait déjà avancé), loin d'être anodin, malgré son côté personnel, reconstitue sous nos yeux les conditions nécessaires et indispensables qui expliquent la vie et le développement d'un art populaire depuis la fin de la Seconde Guerre jusqu’aux années 1960. L’histoire se passe autour du Festival international de Jazz d'Antibes/Juan-les-Pins, l'un des plus anciens et des plus célèbres du monde, devenu depuis, comme beaucoup d'autres, une machine à événement à vocation d'animation. La programmation a perdu son côté exclusivement jazz & blues, comme l'avaient voulu les pères spirituels de ce type d'évènement (Hugues Panassié, Charles Delaunay et George Wein). Le caractère artistique, dans une période où la critique participaient à la découverte et à l'aventure. Les festivals d'été, comme dans le théâtre, étaient une fenêtre ouverte sur le monde, sur les autres, sur l'inconnu, et les espaces en plein air signifiaient que le peuple, dans son ensemble, y était chez lui, à condition de choisir parce qu'on s'était passionné avant, donc cultivé, encore…

Il n'était pas question de consommer mais de se cultiver en respirant l'air de la liberté, l'air libre au propre et au figuré et de participer à un art populaire, un échange entre humains, qui fonctionne dans les deux sens, où la proximité est encore possible car le nombre le permet, ou la critique est admise car les artistes sont à portée de leur public; la démocratie en un mot tel que la définit Montesquieu qui rappela, entre autres principes, que la démocratie ne peut se concevoir quand la taille des ensembles est trop grande, que le pouvoir est trop éloigné pour être contrôlé, que les échanges ne sont plus possibles, car il n'y a que le sens du haut vers le bas, le modèle hiérarchique. C'est vrai en politique comme en art. 

Les festivals sont un reste d'une utopie née dans l’après-guerre, un prolongement aussi de l'esprit des congés payés et de 1936. Ça, personne n'en parle plus, et sans doute que peu en ont conscience, dans le public en particulier. Peut-être pas Pierre qui écrit ce texte… Il nous excusera d'avoir tiré son texte vers ces rappels et ces idées, pour introduire cet été des festivals 2019, car le jazz, c'est une expression artistique autant que philosophique, une synthèse unique d'un projet social alternatif aujourd'hui disparu, qui a même inspiré le théâtre populaire de Jean Vilar, le cinéma, sans que cela ne se dise ou ne se sache, c'était une époque, et la condition humaine de sa communauté de naissance dans les Etats-Unis y participe bien sûr essentiellement…


La captation progressive de ce succès aussi bien par le cadre politico-institutionnel que par la société de consommation dans les périodes suivantes a abouti de nos jours à la perversion de l'esprit des festivals de jazz, sans beaucoup de jazz et sans public de jazz, si ce n'est à la marge comme un alibi, malgré une survivance du jazz –
un paradoxe– parmi les artistes eux-mêmes, consciente ou la plupart du temps inconsciente, par filiation, proximité amicale, rencontre fortuite, etc. Le jazz est devenu une étiquette, valorisante pour le vernis culturel d'une image, une question d’image donc pour une société d'animation généralisée, où les valeurs profondes du jazz ont été balayées comme a été annihilée cette relation naturelle et curieuse entre artistes et public qui faisait toute la différence. 


Le jazz a eu besoin de cette dimension démocratique pour être et se développer, pour la création et le renouvellement des artistes eux-mêmes, par la rencontre, la transmission. Il s'est élaboré dans cette relation libre et humaine entre public et artistes, cette dimension qui a progressivement disparu des événements qui se disent «de jazz», mille fois plus nombreux aujourd'hui, et pourtant si pauvres en jazz et en expression de cet art populaire, si peu créatifs sur le plan du jazz, si pauvres en jazz spirit, à quelques exceptions près, de plus en plus rares.

Le témoignage de Pierre Coulet est naturel, mais si on y réfléchit un peu, il relate quelques traces d'une société démocratique et d'une époque à jamais révolues. La nostalgie ne vient pas que de l'âge de celui qui témoigne. Elle vient d'un monde perdu, qui n'était pourtant pas idyllique mais controversé: il y avait la Guerre d'Algérie, la guerre froide, la lutte pour les Droits Civils, la poursuite de la guerre du Vietnam par les Américains après les Français, et des tentatives d'alternatives à l'Est vers un mieux communiste, étouffées, qui se sont soldées finalement par la disparition de l'alternative communiste et des utopies de gauche… Il y avait aussi les indépendances, Cuba et quelques utopies plus tard submergées par la consommation de masse mondialisée.

Résultante d'un siècle contrasté où les peuples ont émergé dans les tragédies (car les pouvoirs ne sont pas restés l'arme au pied pour les asservir), il y avait, au moins dans la pensée et dans certains fonctionnements, l'envie d'alternative et de non conformisme, condition élémentaire du développement artistique, du jazz en particulier, du jazz d'abord. Le caractère populaire était devenu une valeur supplémentaire, positive après avoir été longtemps moquée, dénigrée. La recherche de liberté individuelle marchait de concert avec la recherche d'un équilibre collectif.


La France comptait 45 millions d'habitants (67 millions aujourd'hui), la planète 3 milliards de terriens (7,5 milliards 60 ans plus tard): l'horizon utopique étaient la découverte, l'échange et la concorde, pas la consommation, l'ego, la course à la domination, la rivalité (qu'on l'appelle comme on veut: concurrence, guerre…). On traversait la campagne pour aller à Juan-les-Pins, et non pas un ruban de béton continu, et on pouvait rencontrer, à Juan et dans d’autres festivals, dans un bar Count Basie ou Charles Mingus, George Benson grattant une guitare rudimentaire et, avec un peu de chance, raccompagner le grand Benny Carter à son hôtel, dans la 404 d'un amateur s’attardant pour approcher un monument du jazz oublié par l'organisation… 

Yves Sportis
© Jazz Hot 2019


*

Marchons dans les rues d'Antibes

Souvenirs d’un jeune passionné: 1960-1961-1962

Le texte qui suit, écrit près de soixante ans après les débuts du Festival international de jazz d’Antibes-Juan-les-Pins, rassemble les souvenirs et impressions que le jeune homme que j’étais à l’époque a mémorisés. Il ne s’agit donc ni d’un compte rendu exhaustif de tous les concerts et formations entendues, ni d’une analyse critique comme les spécialistes ont pu le faire à l’époque dans des revues comme Jazz Hot. Ce texte doit être lu comme un témoignage, certes avec sa part de subjectivité, mais fidèle à ce que j’ai ressenti et au quotidien partagé avec d’autres jeunes passionnés, autour du festival. Alors qu’aujourd’hui les festivals de jazz existent partout en France, et tout au long de l’année, il est bon de rappeler que c’était loin d’être le cas au début des années 1960. Les premières éditions du Festival d’Antibes-Juan-les-Pins ont représenté à l’époque, une ouverture extraordinaire pour les jeunes amateurs de jazz, dont j’étais. Partir pour Juan, sac au dos, était une aventure, entendre et voir les plus grands, un moment fabuleux. Ce sont ces quelques souvenirs qui sont rapportés ici.


Pierre Coulet
Photos © Pierre Coulet



Jazz Hot n°155, juin 1960 annonce en première du premier Festival International d'Antibes/Juan-les-Pins

Jazz Hot n°155, juin 1960
annonce en une du premier Festival
International de Jazz d'Antibes/Juan-les-Pins


Découvrir le jazz à la fin des années 1950

Originaire d’un petit village d’Ardèche, j’avais, en 1952, réussi l’examen d’entrée en sixième et décroché une bourse. A la rentrée, je me retrouvais interne au Lycée de Valence, pour sept ans.

C’est au cours de ces années que j’ai découvert le jazz. Tout d’abord avec Sidney Bechet bien sûr, qui était déjà connu d’un large public. Il avait même donné un concert dans la ville et nous en avions eu des échos, mais c’est par le disque, au «Foyer»des internes auquel nous avions accès à partir de la classe de seconde que j’ai été conquis par cette musique. Le foyer disposait d’un gros poste de radio à lampes, équipé dans sa partie supérieure d’une platine tourne-disques.

Modern Jazz Quartet, Sait-on jamais…

Nous étions au début du microsillon et, grâce au petit budget qui nous était alloué, on pouvait se procurer quelques disques chez le disquaire de la ville, lors des sorties du jeudi après-midi. A côté de disques de variétés, nous avions pour le jazz quelques «25 cm» sur lesquels on retrouvait des morceaux d’anciens 78 tours repiqués et également des productions plus récentes. Je me souviens notamment de «L’Enterrement à la Nouvelle Orléans» avec Armstrong et son All stars et de la découverte du Modern Jazz Quartet à travers la musique du film de Vadim, Sait-on-jamais…, parue en disque.
L’émission «Pour ceux qui aiment le Jazz»1 diffusée sur Europe n°1, était trop tardive pour que nous puissions l’écouter, sauf lorsque, malades et plus ou moins contagieux, nous étions, par chance, retenus à l’infirmerie. Je garde un très bon souvenir d’une varicelle où je me revois, installé pour quelques jours, dans une chambre individuelle équipée d’un vieux poste de radio qui captait à peu près correctement les «Grandes Ondes». J’attendais avec impatience l’indicatif de cette émission culte que l’infirmière, compréhensive, me permettait d’écouter en sourdine après 22h: souvenir d’une grande bouffée d’oxygène dans la grisaille de l’internat…
Après le bac’, en 1959, ce fut la Fac’ à Lyon et l’occasion de nouvelles rencontres, dont Robert avec qui je suis devenu très vite ami. Arrivé de Nice, il jouait de la trompette et était bien plus calé que moi en jazz. Il m’ouvrit de nouveaux horizons avec des morceaux que je découvrais par le disque comme «Bag’s Groove», «Jordu», «Django», «Blue Monk» et bien d’autres.


Jazz Hot n°156, juillet-août 1960, Charles Mingus en couverture est annoncé au festival
Jazz Hot n°156, juillet-août 1960,
Charles Mingus en couverture est annoncé au festival


Une incursion au premier festival en 1960

C’est avec mon ami Robert, chez qui je séjournais à Nice en juillet 1960, que j’ai assisté à mon premier concert lors du premier Festival d’Antibes-Juan-les-Pins. J’avais 18 ans et lui un an de plus. Après la fin de nos examens à Lyon, nous avions prévu de faire une randonnée de deux semaines, sac au dos, dans le massif du Mercantour, au départ de Nice. Partis début juillet, au bout d’une semaine nous étions de retour à Nice à cause d’un enneigement tardif. Ce fut donc en fait un peu par hasard, car avec notre budget d’étudiant nous n’achetions pas les revues de jazz, que nous avons été au courant de l’inauguration à Antibes de la stèle à la mémoire de Sidney Bechet et du festival qui s’y déroulait. Avec la «Lambretta»2 de mon ami, nous étions venus de Nice.

Jazz Hot n°157, septembre 1957, Premier Compte rendu

Jazz Hot n°157, septembre 1957
Premier Compte rendu


Pendant la journée, nous avions déambulé dans la ville, vu la stèle de Sidney Bechet ainsi qu’une parade dans le style Nouvelle-Orléans en hommage à Sidney Bechet avec Wilbur de Paris dans une calèche ainsi que d’autres musiciens, comme Guy Lafitte, croisé au détour d’une rue…

Le concert auquel nous avons assisté regroupait des styles très différents, dont, dans mon lointain souvenir, Sister Rosetta Tharpe à l’énergie communicative et se donnant à fond, s’accompagnant parfois au washboard, puis, dans un genre très différent, Charlie Mingus et son groupe, dont les morceaux nous avaient alors assez déconcertés…





Camping Les Aloès

Le festival de 1961: The Genius

L’année suivante, c’est avec un ami d’enfance, David, dont les parents habitaient alors la région parisienne mais passaient leurs vacances dans mon village en Ardèche, que je partais pour le festival, en train, sac au dos. A Juan, nous avions installé notre tente au Camping des Aloès, situé sur les hauteurs de la ville, devenu depuis un lotissement.
Nos moyens financiers étant limités, nous avions mis toutes nos économies dans une cagnotte pour payer nos entrées et vivions très frugalement sur ce qui nous restait en poche. Le soir, nous descendions à pied du camping jusqu’à la Pinède Gould, très à l’avance, et dès l’ouverture allions nous placer au plus près de la scène pour profiter au maximum des orchestres qui allaient se succéder. Enfin, la soirée commençait avec le programme annoncé par André Francis, spécialiste du jazz à la Radio nationale et, à Juan, maître de cérémonie toujours tiré à quatre épingles et à l’élocution posée.

Jazz Hot n°167, juillet-août 1961, Ray Charles est annoncé à Antibes

Jazz Hot n°167, juillet-août 1961
Ray Charles est annoncé à Antibes


Cette année-là, c’était essentiellement Ray Charles que nous étions venus écouter et surtout voir pour la première fois. Les grandes affiches avec la tête du «Genius» aux lunettes noires sur fond rouge, que nous avions découvertes sur les panneaux en bord de mer à notre arrivée, aiguisaient notre attente. Le live à la pinède nous réservait cependant quelques surprises et je me souviens de l’impression particulièrement pénible ressentie à l’arrivée sur scène de cet homme aveugle, marchant d’un pas hésitant, cornaqué par son présentateur attitré, du genre «montreur d’ours», le conduisant à son piano à grands renforts de superlatifs hurlés dans le micro. Heureusement, dès qu’il était installé, après quelques notes, venait la voix de Ray Charles. Nous étions conquis d’avance, il y avait les morceaux que nous connaissions et que nous attendions ainsi que d’autres. Tout était bon pour nous puisque le «Genius» tant attendu était là devant nous avec les Raelets (Raelettes)! Il avait été programmé sur plusieurs soirées et nous ne nous en lassions pas.
L’autre grande tête d’affiche cette année-là était Count Basie. Il nous arrivait de le croiser pendant la journée dans les rues de Juan, portant une casquette de marin et déambulant nonchalamment, l’air malicieux, répondant par un bon sourire à ceux qui l’avaient reconnu et le saluaient. Le soir, c’est avec le classique complet-veston de l’époque que nous le retrouvions sur scène avec tous ses musiciens à leur pupitre. J’ai gardé le souvenir de prestations au swing sans faille, dans une bonne ambiance bien huilée, d’où se détache une soirée particulière où le Count convia Bill Coleman, qui se trouvait dans le public, à venir le rejoindre sur scène. Je revois ce dernier passer dans l’allée à côté de nous, l’air ravi, avec sa trompette à la main et être chaleureusement accueilli sur scène. Avec cet invité surprise qui se surpassait et un orchestre qui semblait heureux de sortir des figures imposées, ce fut un très beau moment, très applaudi.
Mais pour nous, à côté de Ray Charles et de Basie que nous connaissions déjà par le disque et attendions de voir sur scène, il y eut deux grandes surprises: le trio vocal Lambert-Hendricks-Ross et celui de Les McCann. Le trio L.H.R. transposait avec la voix les versions orchestrales de thèmes du jazz. Je revois Dave Lambert avec son collier de barbe, mobile tel un lutin, animant son groupe à côté de Jon Hendricks au physique plus flegmatique et Annie Ross, débordante d’énergie. Je garde en mémoire cette impression de dialogue vocal entre les trois et la joie évidente à chanter ensemble qui émanait du trio, le tout ponctué de traits d’humour que malheureusement notre anglais scolaire ne permettait pas d’apprécier pleinement. Ce fut un triomphe et nous avons été conquis.
Bien des années plus tard, Jon Hendricks, vétéran de la deuxième guerre mondiale débarqué en juin 1944 sur les plages de Normandie, parlait avec reconnaissance de l’accueil qui avait été réservé à sa patrouille, dans une ferme, au petit matin où, après le café, le fermier avait exhumé une bouteille de Calvados cachée dans l’étable, qu’il avait débouchée pour fêter l’événement! Pour ces Afro-Américains, victimes quotidiennes de la ségrégation aux Etats-Unis, ce fut une révélation et pour Jon Hendricks le début d’une francophilie qui n’a jamais cessé. A Juan, c’était une tout autre époque, mais peut-être a-t-il ressenti, dans un registre bien différent, ce même accueil…
Avec le trio du jeune pianiste Les McCann, ce fut pour nous la révélation! Dès les premières notes, dans une ambiance très bluesy, avec un bon sourire et quelques paroles enjôleuses, il établissait avec le public une sorte de connivence, attaquant les morceaux avec une certaine nonchalance puis, sur une rupture de tempo, il se donnait à fond avec son bassiste et son batteur produisant un swing ébouriffant. C’était l’apothéose! Totalement conquis, nous sommes immédiatement devenus des inconditionnels et en redemandions…
Après le concert officiel, certaines formations se produisaient dans des établissements de Juan plus ou moins huppés, où les consommations n’étaient guère abordables. Heureusement, il y avait sur une voie très passante du centre-ville où se concentrait la vie nocturne, un bar, le Pam-Pam, largement ouvert à l’extérieur, avec un piano installé pratiquement sur la rue où le trio venait jouer. Nous passions avec ravissement une bonne partie de la nuit, assis sur le trottoir d’en face, à bénéficier de ce supplément de concert gratuit. Je garde un souvenir vif du plaisir éprouvé au cours de ces moments heureux, dans l’insouciance d’un temps suspendu.


Au camping… © Pierre Coulet
Au Camping… © Pierre Coulet

1962, troisième édition du festival:
Dizzy and the Champ!

Cette année là, j’ai troqué la sac à dos pour la 2 CV familiale que mon père, compréhensif, m’avait autorisé à prendre. Filant vers le Sud sur la Nationale 7, je rejoignais à Juan mon ami David, venu en train de Paris avec un copain, Dominique. Nous avons planté notre tente au camping des Aloès où nous avions déjà nos habitudes, et où se retrouvaient les passionnés de jazz. Notre autre point commun à tous était d’avoir un budget serré… Nous étions une quinzaine et avons très vite formé une petite communauté. Nous venions pour la plupart de différents coins de France ou de Belgique et, à l’exception de deux filles, dont l’une descendue de Paris dessinait sur les trottoirs, avec un bel assortiment de craies, des portraits très réussis, le groupe était essentiellement masculin. Pour diminuer nos frais de nourriture au quotidien, nous avions décidé de faire cuisine et caisse communes au camping. Pour cela, la 2 CV s’avérait très précieuse pour l’approvisionnement. En effet, il y avait à Antibes un marché où nous allions vers midi au moment où les producteurs commençaient à plier bagages et d’où nous revenions avec des cageots pleins de tomates ou autres invendus, à prix largement soldés, ou même donnés. Le gérant du camping nous avait prêté une grosse gamelle pour collectivités dans laquelle nous préparions des quantités impressionnantes de pâtes. Avec du pain à volonté, le tout conduisait à un prix de repas par tête, très modique.

Au camping… © Pierre Coulet



Il y avait également parmi nous une petite formation de musiciens amateurs venus avec leurs instruments (saxophone, trompette, basse, batterie), d’origine stéphanoise, si je ne me trompe pas. Nous baignions dans la musique car, dès le repas terminé, ils répétaient au camping dans le coin qui nous était dédié, ce qui attirait d’ailleurs pas mal d’autres spectateurs. Je me rappelle avoir été frappé par le très jeune âge du batteur dont le frère plus âgé faisait, je crois, partie de la formation. Nous consacrions en fait peu de temps à la baignade et, le soir, c’est donc à partir de ce camp de base et dans cette atmosphère conviviale que nous descendions ensemble au festival. A l’entrée, nous étions connus des hôtesses qui avaient à peu près notre âge et, avec un peu de baratin, il nous arrivait d’obtenir une entrée gratuite pour l’un d’entre nous, en guise de tarif de groupe…


Mes deux amis parisiens et moi étions venus essentiellement pour Dizzy Gillespie et Jimmy Smith, dont nous connaissions les disques et étions des inconditionnels. Pour cette troisième édition, je m’étais muni de mon appareil photo, un «Foca Sport» au format 24x36, très maniable3, et de quelques pellicules noir et blanc Kodak Plus-X alors très en vogue. Je ne l’avais pas apporté l’année précédente et l’avais regretté. Bien entendu, il n’était pas question de rivaliser avec le maître du genre, Jean-Pierre Leloir, photographe attitré des musiciens, bien mieux équipé, et qui avait accès au stand presse et à la scène, mais simplement de rapporter quelques souvenirs de concerts. Selon les soirées et l’endroit où nous étions placés dans la pinède, les angles variaient et une fois installés, il n’était pas très facile de se déplacer. De plus, mon appareil était d’une génération d’avant les téléobjectifs, et il fallait donc faire avec. Malgré tout, et notamment grâce à la débrouillardise de l’un d’entre nous, Dominique, trouvant toujours un moyen de se faufiler pour s’approcher de la scène, je suis revenu avec une petite série de clichés représentatifs de ces soirées.

Dizzy Gillespie Orchestra, Antibes, juillet 1962 © Pierre Coulet
Dizzy Gillespie Orchestra, Antibes, juillet 1962 © Pierre Coulet

De l’orchestre de Gillespie sur scène, je garde le souvenir marquant du pianiste Lalo Schifrin que je découvrais. Dizzy, en meneur de jeu facétieux avec ses adresses humoristiques au public et aussi son autorité de leader, toujours très mobile sur scène et mettant en valeur ses solistes, veillait à maintenir pour sa formation un bon niveau d’énergie, notamment dans le style afro-cubain qu’il affectionnait. Parmi tous les morceaux, certains nous étaient familiers comme «Manteca» ou «Night in Tunisia»Nous étions comblés.
Personnellement, c’est probablement Jimmy Smith que j’attendais avec le plus d’impatience. J’avais un faible pour son style et la sonorité de l’orgue Hammond et connaissais plusieurs de ses disques parus chez Blue Note.Un soir de concert, passant devant la buvette installée à l’entrée de la pinède, je le reconnus au comptoir, prenant un soda. J’avais juste eu le temps de prendre une photo qui, avec la faible luminosité, allait s’avérer de qualité très moyenne. De ces soirées, j’ai gardé le souvenir d’une interprétation époustouflante de «The Champ», où il avait fait monter la tension de façon paroxystique, nous conduisant au bord de la transe. Peut-être, est-ce le soir où nous avons croisé à la sortie du concert Barney Wilen, entendu l’année précédente et venu en auditeur, aisément reconnaissable à ses grosses lunettes et son air juvénile, toujours un peu lunaire. Il n’avait que quelques années de plus que nous et une aura incontestée depuis qu’il avait joué avec Miles Davis et participé notamment à l’enregistrement de la musique du film Ascenseur pour l’échafaud. Il s’était adressé à nous spontanément, nous demandant sans préambule: «Avez-vous reçu le message?» Je me souviens que la formulation quelque peu ésotérique de la question nous avait surpris et laissés assez secs. Je n’ai en revanche pas gardé le souvenir de notre réponse qui fut sans doute plus terre-à-terre, du genre: «Oui, oui, c’était extra…»
La présence de Fats Domino dans le programme nous avait quelque peu surpris. Certes, comme pianiste il se rattachait au Rhythm and Blues mais son «Blueberry Hill», grand succès à l’époque, tenait plus, pour nous, de la variété que du jazz. La déconvenue fut immédiate avec tout d’abord la présentation du leader par un «Monsieur Loyal» imbuvable, et les jeux de scène de ses musiciens à la fois burlesques et pitoyables. Tout ceci occultait largement ce qui restait de musical dans la prestation du pianiste. Devant ce spectacle clownesque censé séduire le public, ce furent les huées récurrentes émanant de notre groupe. Personne ne nous fit taire, et le service d’ordre du festival laissa faire, y compris les jours suivants. A la rentrée, dans le numéro de Jazz Hot rendant compte du festival, cette «bronca», attribuée à des jazzfans, avait même fait l’objet d’une mention!
Concernant les Clara Ward Singers et leur présence sur scène, j’ai le souvenir d’un groupe féminin bien rôdé prenant du plaisir à s’exprimer dans la grande tradition des spirituals, qui a su conquérir le public.

Jazz Hot n°178, Juillet-août 1962, le festival est annoncé en couverture
Jazz Hot n°178, Juillet-août 1962,
Le festival est annoncé en couverture

After hours …

Après les soirées au festival, certains musiciens se retrouvaient dans divers lieux où ils jouaient tard dans la nuit. Cette année-là, c’était le Club 3 qui avait la cote. Grâce à l’un des Parisiens de notre groupe qui avait un ami dans la place (il s’agissait de Carlos, futur chanteur à succès, cf. Jazz Hot n°597), nous y avons fait, un soir, une incursion vite écourtée, tant nous étions serrés, debout près de l’entrée. Notre préférence allait, de loin, à la plage située en contre-bas du Casino où nous pouvions profiter gratuitement des prolongations qu’assuraient les formations invitées par l’établissement. Celles-ci se produisaient dans une salle ouverte sur la mer, et même si l’acoustique n’était pas optimale, nous restions dans l’ambiance, et cela nous suffisait. Je me souviens d'un soir, où après le dernier morceau, nous avons décidé à quelques-uns de ne pas remonter au camping et de terminer la nuit sur un coin de plage, un peu à l’écart, en attendant le lever du soleil. Roulés dans un vêtement chaud, nous nous sommes vite endormis et avons été réveillés au petit matin, non par le soleil, mais par une patrouille de CRS pour un contrôle d’identité, plutôt bon enfant. Il était, paraît-il, interdit de dormir sur la plage… Après cet épisode inattendu, nous sentant une petite faim, nous avons cherché un bistrot. A Juan, tout était fermé, et nous sommes donc partis à Antibes où on se levait tôt. Sur le coup de 6h1/2, nous avons trouvé un bar où les habitués étaient déjà au comptoir. Notre petite bande fut bien accueillie par le patron, et nous avons eu droit à un solide petit déjeuner, plus proche du casse-croûte que de l'habituel café-crème avec croissant… Au retour, d'excellente humeur, nous étions prêts pour une nouvelle journée!

Après une semaine exaltante, nous avons pris la route du retour. Chacun s’en est allé, la tête pleine de musique et de souvenirs, vers ses propres horizons. Pour moi, trois mois plus tard, je partais faire mon service militaire. Ensuite, ce fut la vie professionnelle et ses incertitudes. Le temps de l’insouciance était passé, pas celui de la passion pour cette musique: le jazz…

1. Émission musicale quotidienne de 1955 à 1971 dans la tranche 22h-23h, animée par Frank Tenot et Daniel Filipacchi.
2. Modèle de scooter en vogue, au centre d’un échange-chantage dans le film de Luchino Visconti, Bellissima, avec Anna Magnani (1951).
3. Fabriqué par la société française OPL (Optique de précision de Levallois) Foca, le Foca Sport (1954) était une sorte de Leica par l’apparence mais «petit budget».



© Jazz Hot 2019


Sunset, Paris
Kiko Berenguer, 3 avril 2019


Le 3 avril, le saxophoniste espagnol Kiko Berenguer et son quartet se présentaient à Paris au Sunset pour la première fois en France et pour une prestation se basant sur un dialogue entre jazz et flamenco, entre saxophones, guitare flamenca et caj­ón avec le soutien de la basse électrique. Le risque était grand pour les organisateurs et le club de mettre à l’affiche une formation inconnue dans l’Hexagone et sortant des sentiers battus. Le public présent a été conquis par cette conversation qu’on ne peut intituler jazz flamenco à moins d’utiliser l’expression dès qu’on aperçoit sur scène la présence conjointe d’un saxophone, d’une guitare flamenca et d’un cajón. Dans ce mano a mano Kiko Berenguer qui s’éloigne de toute virtuosité superflue pour aller à l’essentiel: la précision, la fluidité, montre qu’il domine le jazz, possède une belle technique, un beau son tant au ténor qu’au soprano et maîtrise les fondamentaux du flamenco. Mais ce n’est ni l’esprit d’un Chano Domínguez, ni celui d’un Jorge Pardo. Sa personnalité émerge à travers l’originalité de son travail et offre une fraîcheur particulière, unique à sa musique. Ses compositions, réfléchies, maintes et maintes fois retravaillées, distillées ici en trois sets, sont marquées par la minutie. Chaque note est étudiée et à sa place et pourtant rien n’est académique et les partenaires ont tout le loisir de s’illustrer.
Le discret mais énergique César Giner (eb) a offert un beau soutien à son directeur et s’est montré excellent dans ses soli notamment dans «Dancing with the Moon» et «Reencuentro». Juan del Pilar (g flamenca) est un véritable maestro de son instrument. Ses doigts font jaillir l’essence même de la musique flamenca avec l’indispensable soniquete, qui comme le disait Paco de Lucía, si tu ne sais pas le faire, tu t’abstiens de jouer. Ses introductions et ses improvisations ont toutes été convaincantes. «Dancing with the Moon» a permis à Miquel Asensio de montrer son habileté à passer sans faille du cajón à la batterie, réduite au minimum pour les nécessités de la musique de Kiko Berenguer.
Parmi les plus beaux des quatorze thèmes interprétés -dont douze compositions personnelles de Kiko- on doit relever aussi les dynamiques «Narsong», «Canastera», avec une belle fusion entre le swing et le soniquete et une forte présence de la basse ainsi que «Mi Camino», «Conversa» qui auraient pu donner leurs noms au dernier disque de Kiko Berenguer, tout autant que celui retenu «Aire» entendu dès le premier set. Laissant au repos ses partenaires le saxophoniste seul sur la scène a joué le boléro «Ayer te vi llorar» avant de clore la session avec le très joli thème «Canela y Menta», requérant la collaboration vocale d’un public réduit à cette heure avancée de la nuit mais qui ne s’est pas fait prier, montrant combien il avait apprécié le concert.
On ne peut qu’espérer revoir et réécouter rapidement en France Kiko Berenguer et son cuarteto.

Patrick Dalmace

© Jazz Hot 2019

Péniche Le Marcounet, Paris
Kirk Lightsey-Talib Kibwe, To Randy With Love, 2 avril 2019

Au pied du Pont Marie, sur la péniche Marcounet, dans un cadre chaleureux, l’association Spirit of Jazz organisait un moment rare de musique intemporelle. Un rendez-vous évident avec l’histoire du jazz à Paris et de ses nombreux musiciens américains venus de tout temps en résidence plus ou moins prolongée. Un passé révolu aujourd’hui qui aurait d’ailleurs mérité d’être immortalisé sur la pellicule ou sur disque. Ce duo entre le pianiste de Detroit Kirk Lightsey et le saxophoniste new-yorkais Talib Kibwe renvoie à la fameuse rencontre entre Randy Weston et Billy Harper sur le magnifique The Roots of the Blues. Un hommage au pianiste disparu le 1er septembre 2018 qui fut le lien entre Ellington, Monk et l’Afrique et qui, à l’image d’un griot,  nous avait habitué à raconter des histoires universelles et merveilleuses dont la genèse débuta dans son Brooklyn natal où il croisa Max Roach ou son cousin Wynton Kelly, pour se terminer sur les rives subsahariennes au cœur de la musique des Gnaoua. Pour cette évocation sous forme d'ode à l'univers de Randy Weston, il faut voir comment Kirk Lightsey enroule ses notes sur le blues qui est toujours suggéré tout au long du concert, du sublime «Berkshire Blues» à «African Village». Du beau piano entre lyrisme classique et tradition bop dans un jeu souvent rythmique évoquant aussi bien l'école de Detroit que les apports de McCoy Tyner. Il y a dans cette musique une expressivité et une exigence puisant dans la grande tradition de l'art afro-américain à l'image d'une formation telle que les «Leaders» que connaît bien Kirk Lightsey. L’art du duo dans sa forme la plus intense d’interactivité entre deux musiciens partageant un langage commun. Celui de la tradition avec ce retour en permanence à l’esprit du blues et un swing quasi viscéral sous les doigts du pianiste. Ce dernier fascine de par la qualité de son jeu dynamique et surtout un contrôle de la sonorité lui ouvrant de nouvelles perspectives. Le lien avec Randy Weston est une évidence de par cet héritage commun et partagé. La présence de l’altiste Talib Kibwe, New-Yorkais ayant lui aussi résidé à Paris dans les années 80, semble une évidence tant sa collaboration avec Randy Weston, durant plus d’un quart de siècle, fut intense. Il y a dans son jeu une expressivité extrême doublé d’un fort vibrato prolongeant à merveille le discours de son ancien mentor. Un lyrisme permanent dans le jeu de l’altiste qui est également un excellent arrangeur sur un thème tel que «Little Niles» et qui se veut conteur et passeur auprès d’un public friand d’anecdotes, parmi lesquels quelques illustres musiciens et amis  de passages tels que les batteurs John Betsch et Steve McCraven, le contrebassiste Jack Cregg ou l’altiste Sulaiman Hakim.

Kirk Lightsey et Talib Kibwe © Jérôme Partage
Kirk Lightsey et Talib Kibwe, Péniche Le Marcounet, Paris, 4 avril 2019 © Jérôme Partage

Talib Kibwe, d’une grande musicalité, utilise tous les registres de son instrument notamment sur «Hi Fly» ou «Saucer Eyes» thème qu’il ne jouait jamais sur scène à son grand désespoir mais qui lors du dernier concert de Randy Weston à Nice l'année dernière a pu l'interpréter à sa plus grande surprise en rappel. Ce thème bop immortalisé à la fin des années 50 par Cecil Payne puis plus tard par Ron Carter et Art Farmer est un modèle du genre. Dans un esprit de jam session, l'arrivée du jeune trompettiste américain Josiah Woodson originaire de l'Ohio apporte une couleur particulière à l'ensemble. Il a déjà une expérience riche en rencontres, de Branford Marsalis à Billy Hart en passant par Dave Holland, Mulgrew Miller ou son aîné Marcus Belgrave. Le piano de Kirk Lightsey donnant une forme d'équilibre sur le plan rythmique et harmonique. Le répertoire évoque la relation particulière qu'avait Randy Weston avec l'œuvre de Thelonious Monk avec un superbe «Well You Needn't» revisité en trio, avant d'explorer «African Sunrise» où plane l'ombre de Dizzy Gillespie ainsi qu'un «Birk Works» où le jeu linéaire et les longues phrases sinueuses du trompettiste donnent à cet hommage une nouvelle dimension. L'audace se vérifia avec la version du thème complexe de Jon Hendricks «Pretty Strange» avec la vocaliste Sarah Thorpe doublé des contre-chants des cuivres avant de conclure sur un «Now the Time» débordant de swing. Un rendez-vous avec une des plus belle page de l'histoire du jazz par des musiciens authentiques partageant une culture commune et éternelle.

David Bouzaclou
Photo © Jérôme Partage


© Jazz Hot 2019

Rhoda Scott Lady All Stars © Michel Laplace



Rhoda Scott Lady All Stars
L'Astrada, Marciac (32), 23 mars 2019
© Michel Laplace



Marciac, Gers
Rhoda Scott Lady All Stars, L'Astrada. 23 mars 2019

Une salle pleine pour ces dames! A croire que les gens aiment encore quand ça swingue et avec Rhoda Scott c'est une garantie. Ou bien que les femmes musiciennes sont sur une vague porteuse. Ce qui paraît être le cas. Mais que l'on ne vienne pas dire que les femmes saxophonistes sont une nouveauté! N'est-ce pas Elise Hall (1853-1924), saxophoniste et présidente de l'Orchestral Club de Boston qui, en 1901, a commandé à Debussy une Rhapsodie pour saxophone? Ce qui n'enlève rien au talent des instrumentistes actuelles. Nous avions donc le quartet de Rhoda Scott (Lisa Cat-Berro, as, Sophie Alour, ts, Julie Saury, dm) augmenté d'Anne Paceo (dm), Géraldine Laurent (as) et Céline Bonacina (bar), un septet qualifié à juste titre de «Lady All Stars». Sur scène, deux batteries à gauche, l'orgue hammond au centre, et les quatre saxophones à droite. Nous n'avions pas revu Rhoda Scott, 80 ans, depuis juin 2004 à Ascona. Elle n'a rien perdu de son swing et de son inspiration. Elle présente chaque morceau, en français (elle vie dans l'Eure & Loire), avec humour.
Après un thème-riff (sans solos) très efficace et signé Lisa Cat-Berro, le septet a joué «Escapade» d'Airelle Besson. C'est là l'exception, car le répertoire est constitué d'originaux signés par l'équipe actuelle, sauf Céline Bonacina qui vient d'être recrutée. Nous avons donc eu, notamment, et dans le désordre: «Château de sable» d'Anne Paceo, «Laissez-moi» de Julie Saury, «Short Night Blues» de Rhoda Scott et «Golden Age» de Cat-Berro (la plus contributive). Une formation à deux batteurs peut-être risquée. Soit comme chez Duke Ellington (épisode Elvin Jones/Skeets Marsh, 1966), il y a deux tempos (déstabilisant pour les solistes), soit c'est une surenchère démonstrative (Gene Krupa/Buddy Rich). Là, Anne Paceo et Julie Saury ont très intelligemment abordé cette coopération, soit par le relais, soit par la complémentarité. En tout cas, ce fut très efficace et un élément important dans le succès du résultat, très swing. Les solos des saxophonistes ne manquaient pas d'enthousiasme avec une Géraldine Laurent toujours aussi «out» en parfait contraste avec la sobriété de Sophie Alour. Lisa Cat-Berro est une excellente premier pupitre pour les passages en section de saxophones impeccables dans la mise en place et le son d'ensemble qui bénéficiait de la profondeur du baryton de Céline Bonacina. Une bonne soirée.

Michel Laplace
Texte et photos


© Jazz Hot 2019

Jan de Haas © Pierre Hembise

Jan de Haas
Jazz Station, Bruxelles, 12 janvier 2019
© Pierre Hembise


Winter in Brussels

Clubs-concerts-festivals, janvier-février 2019


Le 12 janvier, la Jazz Station accueillait quelques-uns des meilleurs jazzmen belges pour évoquer les grands moments de Steps Ahead (Jan de Haas, vib, dir, Fabrice Alleman, ts, Ivan Paduart p, ep), Théo De Jong, b, Bruno Castellucci, dm). L’hommage intitulé «Steps Tribe» reprenait pour le bonheur des quaternaires les morceaux de bravoure du jazz-rock composés par Mike Mainieri, Don Grolnik et Michael Brecker. Le plus souvent, on écoute Jan de Haas à la batterie, comme accompagnateur. C’est beaucoup plus rare de le retrouver au vibraphone et comme leader. Ce soir-là, son idée était de faire revivre les sons et les rythmes des années 80 et non de se mettre en avant comme soliste. Pour le reflet d’une certaine nostalgie,  le pari fut gagné ! Au fil de thèmes, comme «Tea Bag», «Island», «Sarah’s Touch», «Fawty Tenors», «Oops», «Pools», «Self Portrait», «I’m  Sorry», «Trains» et «Bullet Train» on apprécia le tempo et les lignes de Théo De Jong sur une cinq cordes. Bruno Castellucci, attentif à la partoche, complétait l’assise en parfaite harmonie avec le bassiste. Sur «Bullet Train» : on retiendra le thème joué note pour note par le vibraphone et la basse. Effacé la plupart du temps, Fabrice Alleman (ts) parvint à imprimer sa marque de hard-bopper dans quelques solos dont il a le secret («Fawty Tenors»).Les vagues d’Ivan Paduart aux synthés coloriaient joliment une musique qui charme encore aujourd’hui avec ses contrastes, ses crescendos, ses retenues et une définition en mode majeur. A l’occasion du premier rappel (il y en eut deux), Ivan Paduart imposa le choix de «Before You» de Lyle Mays: l’opportunité de nous offrir un magnifique solo.  Le concert s’est conclu sur «Blue Montreux». Dans la salle, on remarquait la présence de Diederik Wissels (p) et de Bart Quartier (vib) qui se fait trop rare à Bruxelles comme en Wallonie.

 

Le petit Musée Charlier de la commune de Saint-Josse-ten-Noode, perpétue la tradition initiée par Jean Demannez (ex-bourgmestre) en  proposant un concert de jazz une ou deux fois par mois. Depuis quelques années, les Lundis d’Hortense programment des solos, des duos et  des trios. Le 15 janvier,  entre 12h30 et 13h30, Diederik Wissels (p) et Nicolas Kummert (ts) conjuguaient leurs talents autour de quelques œuvres personnelles dont «Joy» (Kummert) et «Pasarela» (Wissels). Malgré de très jolis solos de piano, je dois avouer avoir été déçu par cette association piano/sax-ténor. Pour l’équilibre musical, j’aurais préféré ouïr un violoncelle. Quoiqu’il en soit, l’assistance était à la mesure de la renommée des solistes : quatre-vingt personnes. A l’heure du jambon-beurre, ce n’est pas si mal!

 

Une amie nous avait chaudement recommandé d’aller voir la pièce Nina Lisa au Théâtre Le Public (Saint-Josse). Cette création de Thomas Prédour et Isnelle da Silveira met en scène les relations d’amour/désamour de Nina Simone et de sa fille Lisa dans la maison qu’occupait la chanteuse de «My Baby Just Care for Me» à la fin de sa vie à Carry-le-Rouet (13). Les rôles titres sont tenus par l’actrice et coauteure sénégalaise Isnelle da Silveira (Nina) et la chanteuse belgo-haïtienne Dyna. Mieux qu’une comédie musicale, comptant une vingtaine d’extraits chantés par l’une et/ou l’autre, la pièce s’attarde sur les sentiments de manque partagés entre la mère et sa fille, mais aussi sur le parcours de Nina Simone en faveur des Droits civiques aux Etats-Unis. Les chansons étaient bien interprétées par Dyna mais c’est la puissance d’Isabelle da Silveira –voix et gestuelle– qui furent remarquables. La mise en scène sert  les dialogues et les chants avec maestria; l’accompagnement live du pianiste Charles Loos est impeccable (le piano est sur la scène). Cette belle réussite mériterait un prolongement en tournée en France. Et pourquoi pas dans la Salle Fernandel de Carry-le-Rouet? Nous étions au Public le 18 janvier; le lendemain, Lisa Simone se produisait en concert à Flagey! A-t-elle vu la pièce et l’a-t-elle apprécié?

 

Le 19 janvier, Les Doigts de l’Homme étaient à la Jazz Station, une première depuis dix ans. Avec  l’incorporation du breton Benoît Convert (g) et du percussionniste franco-algérien Nazim Aliouche, le leader, Olivier Kikteff (g), a redimensionné le groupe autour de ses compositions originales et celles de Benoît Convert. Les deux guitaristes se partagent les solos, se relayant au cours de morceaux négociés à vitesse V. La sonorité est un peu plus métallique pour Convert; elle est vibrée et plus matte pour Kikteff. Yannick Alcover (g) et Tanguy Blum (b) assoient les accords et le tempo de manière rigoureuse. Le swing est intense et les compositions osent quelques accents inhabituels, transméditerranéens. Comme il sied, les musiciens s’amusent des envois (parfois lourds) d’Olivier  Kikteff entre les morceaux. Le groupe est bien rôdé, les arrangements sont en place; la musique primesautière. «Miss Young», «Amir Accross the Sea», «Le Cœur des Vivants», «Caprice », «Old Man River» et «I See the Light» sont quelques-uns des thèmes réjouissants interprétés ce soir-là.


Olivier Kikteff © Pierre Hembise
Olivier Kikteff, Jazz Station, Bruxelles, 19 janvier 2019 © Pierre Hembise


Vincent Peirani (acc), Fred Casagrande(g) et Ziv Ravitz (dm, perc, electronics): un trio de choc pour illuminer la soirée du jeudi 24 janvier à la Jazz Station, dans le cadre du River Jazz Festival. 140 personnes et salle comble dans un espace prévu pour la moitié; il fallait réserver tôt pour espérer une place assise. Ce qui frappe immédiatement à l’écoute des premiers morceaux, c’est la force d’expression d’un trio soudé comme les doigts de la main. Et leurs mains savent très bien chanter sur un lit d’ostinatos joué alternativement par l’accordéoniste ou le guitariste. La base est souvent obsessionnelle; elle permet tous les crescendos. L’inspiration va de la Mer de Chine au Golfe du Mexique en passant par les côtes méditerranéennes, Indonésie («Joker»), Proche et Moyen-Orient («Dream Brother»), Italie, Islande. Vincent Peirani et Fred Casagrande vivent intensément ce qu’ils jouent, volubiles, inspirés, très jazz dans leurs solos. Ziv Ravitz complète l’unité comme batteur ou percussionniste, mais surtout comme l’ordinateur des sons; il lance des séquences préenregistrées, des loops, des percussions sur des toms électroniques, des phrases courtes de clavinette, des psalmodies chantées. L’électronique sert parfaitement la musique, sans déformations, en enrichissements mieux qu’en complément. La technique de Fred Casagrande est stupéfiante; alors que les doigts de la main droite remontent les cordes, le guitariste attaque en descente avec le pouce entouré d’un médiator métallique. A l’aide des pédales, il modifie les tons et les octaves d’une six cordes d’apparence normale (une Fender) jusqu’à nous offrir des solos et des accompagnements de basse très professionnels («Fool Circle» joué jadis avec la chanteuse Yun Sun Nah). Avec «Ritournelle» et le solo d’accordéon, on ose la comparaison avec Galliano. «Nin-na-Lan» est une berceuse lente jouée au melodica par Vincent Peirani et enrichie par la clavinette de Ziv Ravitz. Le concert s’est déroulé en une seule partie de quatre-vingt-dix minutes et s’est conclu sur deux thèmes mêlant chansons islandaises et  italiennes («Anouka», «Lesindarla», «Seria»). Il faut saluer le travail remarquable de l’ingé-son pour le dosage très fin. La technique et l’électronique sont au service de la musique. On a malheureusement trop souvent l’inverse en concerts et en festivals.

Le 7 février, la toute grande foule se pressait au Studio 4 de Flagey (sold out) pour écouter Stefano Bollani (p). Nous connaissions le pianiste italien comme accompagnateur d’Enrico Rava (tp) ou de Richard Galliano (acc) et nous ne pouvions rater l’occasion de le redécouvrir seul face à l’ivoire d’un beau Steinway. Dans le cadre du festival de piano, le maître avait choisi de faire la démonstration de sa virtuosité au travers des chansons populaires de son pays («Azuro», «Volare»), de quelques originaux («Song for My Wife»), de grands standards de Broadway et du jazz («Summertime», «Someday My Prince Will Come») et de quelques tubes latinos comme «Estate» et «Besame Mucho». Le doigté du maître est stupéfiant au travers des œuvres qui se succèdent en medleys avec des changements de rythmes et beaucoup d’imagination. Trop d’imagination sans doute lorsqu’il parodie la «Marche turque» de Mozart ou la «Cinquième» de Beethoven! Et puis, colorier tout cela par des gesticulations assis-debout –avec ou sans tabouret– et des traits d’humour à la grosse louche: c’en était trop et cela tournait au spectacle de cirque. Virtuose, d’accord! Clown, non merci!

 

Parmi les rendez-vous de février à la Jazz Station, la Singers Night mensuelle, le 16, proposait aux chanteurs/ses amateurs de se présenter à 18h avec trois partitions. Sous le contrôle de Natacha Wuyts (voc) l’ordre de passage est tiré au sort et deux morceaux par personne sont sélectionnés. Un pianiste professionnel assure l’accompagnement adéquat à partir de 20h30. L’assistance d’une cinquantaine de personnes est constituée de parents, d’amis, de collègues de bureau ou de simples curieux.  Outre de jeunes chanteuses, on a découvert l’une ou l’autre personne d’âge «mûr»; des Belges, mais aussi des résidents européens: une Danoise, une Espagnole... Le niveau n’est pas toujours exceptionnel, mais, en général c’est juste ; raide, peu nuancé, mais juste. Deux jeunes filles se sont nettement détachées ce soir-là au cours de cette joute amicale.

 

Le lendemain, le 17, il ne fallait pas manquer le concert du trio d’Amaury Faye (p, voir la chronique de son disque dans Jazz Hot n°686). Le pianiste toulousain et son batteur,Théo Lanau, résident à Bruxelles alors que Louis Navarro (b) a choisi de vivre à Berlin après ses études au Conservatoire d’Amsterdam. C’est d’ailleurs à Berlin que le trio enregistrera son prochain album live (le projet étant d’un disque par année dans chaque capitale européenne). Nous avons retrouvé ce soir-là toutes les qualités qui nous avaient séduites: cohésion, virtuosité, richesse des arrangements. Le concert débuta par «Ilex», le thème qui clôture l’album. Vinrent ensuite : «Yosemite» puis «Ugly Beauty», une jolie valse. «April Showers» est entamé par la seule main droite du pianiste en duo avec le bassiste, puis la batterie lance le bridge sur un up-tempo qui introduit un solo très inspiré d’Amaury Faye. Solo de basse, solo de drums aux balais puis aux cymbales; reprise du thème. Le premier set se termine sur une belle ballade «In the Small Hours in the Morning». En seconde partie, le trio nous offrira deux standards: «Fascination Rhythm» de Gershwin et «We See» de Monk. Le premier de ces morceaux ouvre à nouveau sur une longue intro au piano avant l’exposé du thème, le solo de basse, la reprise fulgurante du claviériste et le solo de batterie. Pour «Wee See», on note la manière remarquable de séquencer et breaker de Théo Lanau; l’osmose est parfaite entre le piano et les drums ; elle l’est aussi  lors d’un duo basse/batterie et lors du 4/4 qui suit. Les trois morceaux suivants sont joués en enchaînements: «They Didn’t Believe Me» de Jérôme Kern, «Interlude» puis «Escalator». Syncopes, notes retenues, ostinatos, tensions, détentes ; la construction  est tellement rigoureuse qu’on pourrait croire que tout est écrit et joué par cœur (il n’y a pas de partitions sur les pupitres). Pour le bis, les musiciens nous ont offert un blues de derrière le chemin de fer (on est à la Jazz Station!) sur un tempo du diable tenu avec talent par Louis Navarro, le jeune et surprenant contrebassiste. On en redemandera!

 

Amaury Faye © Roger Vantilt
Amaury Faye, Jazz Station, Bruxelles, 17 février 2019 © Roger Vantilt


Le 20 février, Diederik Wissels entamait son Jazz Tour en quartet pour Les Lundis d’Hortense. Séduit par l’album Pasarela et resté sur ma faim lors du concert en duo au Musée Charlier (lire plus haut), j’avais convié quelques amis à découvrir le groupe à la Jazz Station. Je pense avoir été mal inspiré! Je n’ai pas retrouvé les mélodies sensibles découvertes l’année dernière. Le premier set a duré quelque soixante minutes de séquences collées; longs exposés minimalistes au piano, reprises en duos (sax-piano), quelques sursauts en quartet… Ennui garanti! C’était légèrement mieux au cours de la seconde partie avec des œuvres apparemment mieux maîtrisées et quelques solos intéressants: Nicolas Kummert (ts, voc), Victor Foulon  (b) et le plus inspiré, Thibault Dille (acc, melodica). Pas de synthés ni de loops pour ce concert; Diederik Wissels avait sans doute pris le parti de tester quelques idées. Les malheureux cobayes étaient en droit d’attendre des œuvres plus abouties!

Jean-Marie Hacquier
Photos © Pierre Hembise et Roger Vantilt


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