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De g. à d., John Miller (p), Al Vollmer, Ruth Brisbane (voc), Michael-Max Fleming (b), Macao, Chine, 2010 © photo X by courtesy of Albert Vollmer
De g. à d., John Miller (p), Al Vollmer, Ruth Brisbane (voc), Michael-Max Fleming (b), Macao, Chine, 2010
© photo X by courtesy of Albert Vollmer


Al VOLLMER

Part 1 - A Swedish Blues Brother

Al (Albert) Vollmer, parfois surnommé Al Doc Vollmer, a voué sa vie au jazz. Né le 23 avril 1929, à Londres, de parents suédois, il grandit en Angleterre jusqu’en 1939. Lorsque la guerre éclate, sa famille s’installe à Stockholm. En 1947, il part pour les Etats-Unis où il devient orthodontiste à Larchmont, dans l’Etat de New York. 
Le jazz, il l'a abordé par beaucoup de ses facettes: en collectionneur de 78 tours du jazz d’avant-guerre; en habitué du club Jimmy Ryan’s; en discographe et, plus tard, en 1972, comme cofondateur du Harlem Blues and Jazz Band avec Clyde Berhnardt (tb, voc, 1905-1986), la grande mémoire de cette histoire, aujourd'hui disparu, mais qui a laissé un ouvrage de référence sur l'histoire des big bands (cf. notes). Cet orchestre, devenu institution, a existé et perduré grâce à l'activité de ses membres, des anciens des big bands depuis les années 1920, 1930, 1940, 1950… mais aussi par l'activité de son cofondateur, non musicien, Al Vollmer, focalisé par goût sur le jazz des premières générations, qui recouvre le jazz traditionnel, mainstream, swing, blues, selon des appellations un peu réductrices car le jazz est un continuum. 
Cette histoire-là, celle de ce big band, Al Vollmer nous la raconte dans le second volet de cette interview. Une vidéographie et quelques notes apportent les compléments indispensables pour apprécier la richesse et la profondeur de cette histoire.
Mais commençons par l’origine de cet amour du jazz, de ce désir de rencontrer les musiciens dont il écoutait les disques en Suède et son enthousiasme pour la discographie. Aussi discret que jovial, et toujours respectueux des aînés et des artistes, il est l’un de ces activistes comme on en trouve de moins en moins: un passeur et un protecteur du jazz, un amateur de l'ombre qui a mis ses moyens et son intelligence au service d'un art devenu universel, celui d'essence afro-américaine dans un contexte de ségrégation, mais aussi d'artistes pour permettre que leur expression perdure dans un environnement souvent oublieux du meilleur de ce que produisent le genre humain et le jazz, un héritage du XXe siècle. Après la Jazz Foundation of America qui est un partenaire naturel d'Al Vollmer depuis de nombreuses années (cf. vidéographie), Norman Granz, Ross Russell, Todd Barkan, Bootsie Barnes, Joe Segal, Eddie Gale, et d’autres comme George Wein, Herbert Jacoby, Barney Josephson, Max et Lorraine Gordon, Pannonica de Kœnigswarter, Alfred Lion et Francis Wolff (Blue Note), Milt Gabler, les frères Chess, Berry Gordy (Motown), Bob Weinstock (Prestige), Lester Koenig (Contemporary), Bob Koester (Delmark), Joe Fields (Cobblestone, Muse, HighNote), Jimmy Stewart et Estelle Axton (Stax), etc., –dont certains sont encore parmi nous–, après tous ces indispensables du jazz, Al Vollmer complète par son côté jazz loverle beau portrait que Jazz Hot peint depuis 1935 de cette Amérique, marginale n'en doutons pas mais toujours très efficace, généreuse pour partager, passionnée et passionnante, qui agit, lutte et consacre ses moyens à la mise en valeur de la beauté, humaine et artistique, qu'a générée son sol. Le jazz est, avec une partie du cinéma, le sel de cette terre. Ces activistes, comme Al Vollmer, sont comme les greffons indispensables de cet arbre géant, le jazz, qui a poussé en Amérique, peuplé de milliers d'artistes d'un niveau exceptionnellement élevé puisant à des racines multiséculaires.
Al Vollmer atteint ses 92 ans ce 23 avril 2021, date de publication de cet article: c'est l'occasion de lui souhaiter un bon anniversaire et de le remercier d'avoir eu la conviction nécessaire pour dépasser son seul plaisir, partager avec d'autres et soutenir ceux qui en sont l'origine… C'est aussi une forme de courage.

Propos recueillis par Mathieu Perez
Photos: Collection Al Vollmer, William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress
Avec nos remerciements

© Jazz Hot 2021



 Devant la maison où Albert Vollmer est né à Londres en 1927:  de g. à d., Clyde Bernhardt (tb, voc), Albert Vollmer et ses parents, Hans et Maggie Vollmer, 1976  © Photo x by courtesy of Albert Vollmer

Devant la maison où Albert Vollmer est né à Londres en 1929
de g. à d., Clyde Bernhardt (tb, voc), Albert Vollmer
et ses parents, Hans et Maggie Vollmer, 1976
© 
Photo x by courtesy of Albert Vollmer


Jazz Hot: Vous êtes né à Londres en 1929 et avez grandi en Suède, c’est bien cela?

Albert Vollmer: Je suis né le 23 avril 1929, à Londres. Mes parents étaient tous deux Suédois. Mon père, Hans Vollmer, travaillait pour une grande entreprise d'émail du nom de Kockums. Laquelle était située dans une petite ville du sud de la Suède. Il prenait les commandes de casseroles et de poêles en émail. Avant le début du XXe siècle, mon grand-père, le premier Albert Vollmer, de Hanovre, en Allemagne, avait été invité à venir en Suède parce qu'il était un émailleur avec des formules efficaces pour fabriquer des émaux de haute qualité. Ainsi, il est devenu le patron de Kockums. Ensuite, mon père est devenu homme d'affaires et a été envoyé en Angleterre pour représenter Kockums en tant qu'agent. Londres était à l'époque le centre du commerce. J'aurais été entièrement anglais si la Seconde Guerre mondiale n'avait pas eu lieu. Lorsque la guerre a éclaté, nous étions en vacances dans le Kent, près de Douvres, avec mes parents, mes deux jeunes frères, John (1936) et Dick (1939), et moi-même. J'avais 10 ans.

Où habitiez-vous à Londres?

A Putney, dans le sud-ouest de Londres.

En 1939, vous partez pour la Suède?

Ma sœur, Jean, qui avait deux ans de plus que moi, était déjà en Suède, car elle y avait passé l'été avec des membres de la famille. Le 31 août 1939, Hitler a attaqué la Pologne. Le lendemain, la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à l'Allemagne parce qu'elle avait signé un accord d'assistance mutuelle avec la Pologne. Mes parents, mes frères et moi nous sommes dirigés immédiatement vers les quais de Tilbury, à Londres. Nous avons attrapé le dernier navire suédois, parce que mes parents étaient citoyens suédois. Le bateau était plein à craquer. Le drapeau suédois –la Suède était neutre– avait été peint sur le pont. Le premier jour de la guerre, nous étions sur la Mer du Nord. Nous sommes arrivés à Göteborg le 2 septembre 1939, juste avec des vêtements d'été sur le dos. Ensuite, nous nous sommes installés à Bromma, à deux pas de Stockholm.

Vous parliez la langue?

Non, l'anglais est ma langue maternelle. Mais, comme nous avions passé des vacances en Suède en 1937, je pouvais répondre par «oui» ou par «non» à une question. Je pouvais peut-être comprendre plus que je ne pouvais parler. De plus, mes parents ne parlaient suédois que lorsqu'ils ne voulaient pas que leurs enfants comprennent ce qu'ils disaient. Mon père a été élevé dans une maison germanophone. Ses parents parlaient allemand. Ma grand-mère était allemande. Ainsi, mon père parlait couramment l'allemand, le suédois et l'anglais.

Quels souvenirs gardez-vous de ces temps de guerre?

Nous avions le rationnement, nous avions encore l’électricité. Parfois, il y avait des raids aériens. Nous, les enfants, portions des étiquettes avec nos noms sur nos vêtements. Tout le monde construisait des abris anti-aériens dans le sous-sol de sa maison. Ces abris sont maintenant des parkings.

Sun Valley Serenade, 1941, réal. H. Bruce Humberstone, avec Sonja Henie, John Payne, Glenn Miller and His Orchestra et les Nicholas Brothers

Sun Valley Serenade, 1941, réal. H. Bruce Humberstone,
avec Sonja Henie, John Payne, Glenn Miller and His Orchestra et les Nicholas Brothers



Vos parents s’intéressaient-ils à la musique?

Pas tellement, non. Je me suis intéressé à George Formby (voc) en Angleterre. Je me rends compte maintenant qu'il jouait une musique très syncopée, un genre de jazz. Et j'aimais ses films. Puis, en Suède, vers 1945-1946, le film Sun Valley Serenade est sorti. L'actrice Sonja Henie est venue en Suède. Dans le film, il y avait «In the Mood» et «Chattanooga Choo Choo». Nous ne pouvions pas acheter la version de Glenn Miller de «In the Mood», car aucun disque n’arrivait des Etats-Unis. Mais le chef d'orchestre anglais Joe Loss avait repris cet arrangement, et nous trouvions son disque sur HMV (His Master's Voice). Plus tard, j'ai acheté le «In the Mood» original, d'Edgar Hayes. Joe Garland (as, cl) était dans cet orchestre, tout comme Clyde Berhnardt (tb). Je ne me doutais pas combien nous serions liés des années plus tard. Et, bien sûr, «In the Mood» était l'arrangement d'Eddie Durham qui a fait partie du Harlem Blues and Jazz Band les onze dernières années de sa vie. Je viens d'écrire un long article pour le volume 2 d'un livre consacré à Eddie Durham que prépare sa fille Marsha Topsy Durham (Swingin’ the Blues, The Virtuosity of Eddie Durham, Volume 1, Durham Publishing, 2021). La boucle est bouclée.

Où achetiez-vous des disques?

Il y avait un Suédois qui dégotait beaucoup de disques anciens. Il s’appelait Lars Bierman. Il vendait plus ou moins les disques chez lui. C'était une sorte de jeune homme d'affaires. Il nous a fait découvrir les Cannon’s Jug Stompers, par exemple. Je suis devenu fan de cet orchestre! Puis, nous avons découvert Bessie Smith, et ainsi de suite.
Les disques que nous trouvions étaient des Columbia anglais, des Parlophone, des Odeon Swing et des Electrola venant d'Allemagne. Ainsi, nous avions Duke Ellington sur Electrola, Luis Russell sur Odeon Swing et Parlophone, Louis Armstrong and His Hot Five et Hot Seven sur Parlophone. Nous collectionnions des 78 tours. Je me souviens exactement où j'ai trouvé mon premier disque des Missourians, «Market Street Stomp», sur HMV. C'était chez un petit disquaire de la place Odenplan, à Stockholm. Nous harcelions les commis pour qu’ils aillent chercher dans leurs vieux stocks des trucs d’avant-guerre. Nous n’avions pas beaucoup d’argent. Si nous trouvions un endroit où il y avait des disques intéressants, nous ne le disions à personne (rires). Nous allions aussi chez des antiquaires et des brocanteurs dans le centre historique de Stockholm. 

Louis-Armstrong, Squeeze Me, ParlophoneLouis Armstrong, S.O.L. Blues, Parlophone 


Avez-vous toujours été intéressé par le jazz des années 1920 et 1930?

Oh, oui! J'avais des disques de Jimmie Lunceford, des disques de Basie, sur lesquels étaient Eddie Durham. Donc, je savais qui était Eddie avant de venir aux Etats-Unis.

Qui étaient vos héros?

Johnny Dodds (cl), King Oliver (crt) et Charlie Holmes (as, cl).

Vous avez joué un peu de saxophone?

J'ai essayé un peu le saxophone alto, mais je ne suis pas allé très loin. Le peu que j'ai fait et qui a été enregistré avec le Harlem Blues and Jazz Band était sur le soprano, ce qui est typique de quelqu'un qui n'est pas très musical (rires). Dans les années 1970 et 1980, je pouvais peut-être jouer quelques refrains de blues. J’ai fait très attention de ne pas trop me donner en spectacle (rires). Je ne me considère pas comme un musicien.

Avez-vous participé à l'organisation de concerts quand vous étiez en Suède?

Au cours de ma dernière année au lycée, j'ai organisé un bal à l'école. J'ai engagé l’orchestre de jazz dirigé par le trompettiste Olof Grafström (1927-2009), connu sous le nom de Grav-Olle. Il a été influencé par King Oliver. Il y a eu un joli livre écrit sur lui par Lars Olson. Grav-Olle était également peintre. Il était un peu plus âgé que nous, divorcé, et il vivait dans un grenier au sud de Stockholm. Il était bohème. Nous, qui vivions encore chez nos parents, avions une sorte d'admiration pour son style de vie (rires).

Y avait-il des concerts auxquels vous assistiez?

Pas vraiment. Il y avait des bals dans les lycées avec des orchestres partout à Stockholm. En 1946, Don Redman est venu dans un club de jazz très connu, le Nalen. C'était le premier orchestre à venir en Suède après la Seconde Guerre mondiale. Je ne pouvais pas y aller, j'étais trop jeune. Mais il est intéressant de noter que dans ce groupe se trouvait Bobby Williams, qui sera le deuxième trompettiste à rejoindre le Harlem Blues and Jazz Band. Donc, j'aurais pu l'entendre dès 1946! (Rires) Après Don Redman, l’orchestre de Tyree Glenn (tb, vib) est venu l’année suivante. J'ai oublié où il jouait, mais je l’ai vu. J'ai quitté la Suède cette même année, en août 1947.

A cette époque, vous parliez couramment le suédois.

J'avais un vocabulaire d’un garçon de 18 ans quand je suis parti. (Rires) Je corresponds toujours en suédois. En fait, beaucoup aiment ma façon de parler parce qu’ils disent que ça date des années 1940. (Rires) Quand je suis arrivé en Suède, la première langue enseignée dans les écoles était l'allemand. C'est l’anglais maintenant. Donc, je parle un peu allemand.


52nd Street, New York, N.Y., ca. July 1948 (sur la gauche  les enseignes de l'Onyx et de Jimmy Ryan's Bar) William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy
52nd Street, New York, N.Y., ca. July 1948 (sur la gauche  les enseignes de l'Onyx et de Jimmy Ryan's Bar)
William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy


Pourquoi êtes-vous parti aux Etats-Unis?

Mon père connaissait mon intérêt pour le jazz. Un jour, il m’a annoncé: «Nous t’envoyons aux Etats-Unis.» Il a contacté son jeune frère, mon oncle, Walter Vollmer, dit Ted, né en Suède. Lequel avait suivi une formation d'ingénieur en Allemagne. Il vivait à Larchmont, NY, et travaillait comme ingénieur à la Bell Telephone Company à New York. Il s’est vu confier un jeune de 18 ans qui n'avait aucune idée de ce qu'il voulait faire. Donc, Larchmont est ma ville natale. Je suis resté ici toutes ces années. Quand j'ai voulu ouvrir un cabinet d'orthodontie, j'ai senti que si j'avais une ville natale et si quelqu'un me connaissait, c'était l'endroit où être pour développer une clientèle et la fidéliser. Larchmont est une communauté de la classe moyenne supérieure. C'était donc un bon endroit pour ouvrir un cabinet.

Quels sont vos premiers souvenirs de New York?

Probablement de me promener seul dans les rues de New York à la recherche des disquaires de la 6e Avenue. Mon oncle travaillait downtown et me déposait à Times Square. J'ai trouvé le Commodore Record Shop, à son emplacement d'origine, sur la East 42nd Street. Les collectionneurs et les musiciens de jazz s'y rendaient. J'ai acheté des disques 78 tours de la British Rhythm Society, de Biltmore Records… J'ai pu acheter tous les King Jazz Records, qui était le label de Mezz Mezzrow. Les disques avaient une étiquette verte. Bechet était dessus. Ensuite, j'ai trouvé le club Jimmy Ryan’s(1). A cette époque, Wilbur De Paris y jouait. C'était quelque chose! Il y avait des jam sessions le dimanche.

Wilbur De Paris tb), Sammy Price (p), Sidney De Paris (tp), Eddie (Emmanuel) Barefield (cl) and Charlie Traeger (b),  Jimmy Ryan's Club, New York, N.Y., ca. July 1947  © William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy
Wilbur De Paris (tb), Sammy Price (p), Sidney De Paris (tp), Eddie (Emmanuel) Barefield (cl) and Charlie Traeger (b), 
Jimmy Ryan's Club, New York, N.Y., ca. July 1947 
© William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy

Comment vous teniez-vous au courant?

Bob Maltz (1914-1966) avait un petit bulletin d'information. On le trouvait au Commodore Record Shop. De là, je lui ai écrit, et je suis entré sur sa liste de diffusion. Il organisait des concerts avec Jimmy Archey (tb), Omer Simeon (cl)… J'ai entendu Hot Lips Page grâce à ses bulletins. Je n’ai jamais vraiment rencontré Bob Maltz.

Est-ce par l’intermédiaire de Bob Maltz que vous avez entendu parler du Jimmy Ryan’s?

Non, je connaissais ce club par moi-même. Ça a été un choc! Je me souviens que, lorsque mon frère est venu à New York –il avait l'habitude des groupes anglais– je l'ai emmené voir l’orchestre de Wilbur De Paris (tb). Il a été transporté par sa puissance! Au Jimmy Ryan’s, il y avait les musiciens que je voulais entendre. Wilbur De Paris (1900-1973), Zutty Singleton (dm, 1898-1975), Hayes Alvis (b, tuba, 1907-1972)… Sidney De Paris (1905-1967) était un trompettiste incroyable!

A quelle fréquence y alliez-vous?

Je suis arrivé aux Etats-Unis en 1947. L’année suivante, à l'automne, je suis parti pour l'université. Je revenais à Larchmont pour les vacances, et j’allais au Jimmy Ryan’s. C’est là que j’ai entendu Bertha Chippie Hill (voc). Sidney Bechet, je l’ai vu deux fois, une fois au Jimmy Ryan’s, une fois ailleurs avec Jimmy Archey (tb). Puis, il s'est installé à Paris. Je le connaissais en Suède, j'avais ses disques.


Freddie Moore (dm), Hot Lips Page (tp), Sidney Bechet (ss) and Lloyd Phillips (p), Jimmy Ryan's (Club), New York, N.Y., ca. June 1947 William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy
Freddie Moore (dm), Hot Lips Page (tp), Sidney Bechet (ss) and Lloyd Phillips (p),
Jimmy Ryan's (Club), New York, N.Y., ca. June 1947
William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy


Avant d’étudier à l'université, vous avez repassé une année au lycée aux Etats-Unis?

Je suis arrivé fin août 1947 à Larchmont. J’avais un cousin de mon âge qui allait au lycée du coin. Un jour, mon oncle m'a dit que je ne pouvais pas rester à la maison en attendant que Douglas rentre à la maison. Il m’a dit qu'il écrirait à mon père et deviendrait mon tuteur. Ainsi, je pourrais aller au lycée gratuitement. C'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver, et j’ai passé une année de terminale au Mamaroneck High School, à Mamaroneck, NY. C’est là que j’ai rencontré mon épouse. (RiresDot, l’amour de ma vie, s’est éteinte chez nous en 2016, nous étions dans notre 64e année de mariage. En 2006, Dot et moi avions perdu notre fille unique, Lisa, 45 ans, dans un accident de voiture –pas de sa faute– dans le Massachusetts.
Dot m’accompagnait dans les clubs. Des années plus tard, à la fin de 1960, nous sommes allés au Jimmy Ryan’s un dimanche. Les spectateurs étaient partis. Mais Garvin Buschell (cl, as, fl, basson) était toujours là. C'était un grand amateur de voitures. Le genre qui portait des gants quand il conduisait. (Rires) A un moment donné, il a eu une Jaguar E Type 2+2. Ce dimanche-là, il avait garé devant le club une Chrysler 300 blanche, flambant neuve, avec intérieur en velours rouge. Dot était enceinte de notre fille Lisa. Hayes Alvis (b, tuba) était là aussi. Nous étions au bar. Dot a fait un petit malaise. Hayes a suggéré de l’installer sur le siège arrière de la voiture de Garvin, lequel a crié : «Ne fais pas le bébé dans ma voiture!» (RiresLe mois suivant, elle a accouché.

Quels musiciens vouliez-vous voir en concert?

J’avais envie de voir des musiciens qui avaient joué avec Jelly Roll Morton, comme Wilbur De Paris. Wild Bill Davison (crt) était souvent au Nick’s ou au Eddie Condon’s. Je n’étais pas du tout intéressé par le bop. J'aurais pu être d'accord avec Eddie Condon qui disait que c'était de la musique chinoise! (Rires)

Quand avez-vous commencé à vous lier d'amitié avec des musiciens?

Les musiciens étaient très chaleureux quand on savait quelque chose de leur parcours. Et ils étaient surpris que quelqu'un d’aussi jeune, et en plus un Européen, les connaisse. Je me souviens avoir rencontré Willie the Lion Smith qui jouait dans un théâtre. Et je suis allé lui parler.

Bertha Chippie Hill, New York, N.Y., between 1946 and 1948 © William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy
Bertha Chippie Hill, New York, N.Y., between 1946 and 1948
© William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy


Ensuite, vous êtes allé à l'université?

J’étais bon en sport. Au lycée, l'équipe de hockey a remporté tous les matches cette année-là. Le père d’un de mes coéquipiers a dit à mon oncle qu’il emmenait son fils visiter des universités et a proposé que je vienne. Grâce à ce M. Sanborn, j'ai pu visiter différents campus. Son fils Jack et moi avons tous deux choisi le Hamilton College à Clinton, NY. Durant les vacances, je rentrais chez mon oncle, et j'allais à New York. J'ai entendu Bertha Chippie Hill (voc) peu de temps avant qu'elle ne soit tuée après avoir été renversée par une voiture. C'était une grande chanteuse. A ce moment-là, un bon ami suédois était venu me rendre visite. Nous étions allés la voir en concert, et il avait dansé avec elle. (Rires) C’était peut-être lors d’un de ces dimanches au Jimmy Ryan’s.
C’est là que j’ai vu Henry Red Allen (tp). Plus tard, quand je suis revenu pendant les vacances, je l'ai vu aussi au Metropole. Turk Murphy (tb) aussi était là. Il jouait un set, puis Red Allen en jouait un autre. Au tout dernier set, Turk Murphy et Henry Red Allen ont fait un bœuf. Ils ont joué «Chimes Blues». Red Allen a joué exactement à la façon de Louis Armstrong. C'était incroyable!

Alliez-vous dans d'autres clubs?

Il y avait le Nick’s, le Eddie Condon’s, plus tard le Crystal Palace… Mais je n’avais pas beaucoup d’argent. J’allais surtout au Jimmy Ryan’s. Je ne buvais pas, alors je donnais un gros pourboire aux serveurs. Ils savaient que j'étais là pour la musique.

Vous étiez mineur.

Je devais paraître plus âgé pour me faufiler. (RiresEn revanche, on a demandé à mon épouse sa carte d'identité jusqu'à l'âge de 35 ans! (RiresElle paraissait très jeune…

Preston Jackson, Barry Martyn et Hayes Alvis

Preston Jackson, Barry Martyn et Hayes Alvis

Qui est le premier musicien avec qui vous êtes devenu ami?

Entre deux sets, je suis allé voir Wilbur De Paris et lui ai dit que j'aimerais beaucoup lui parler. Il m'a répondu qu'il était occupé et m'a suggéré de parler aux autres membres du groupe. C'est ce que j'ai fait, et j'ai abordé Hayes Alvis (b, tuba). Nous sommes devenus de très bons amis. Hayes vivait seul à Harlem dans un bel appartement. C’était un homme très intéressant, il venait passer Noël avec nous. Il aimait faire du vélo; Hayes, ma femme Dot et moi nous promenions en vélo dans Larchmont. (Rires) Nous étions très proches. J'ai même rencontré sa mère à Chicago. Une femme adorable et douce. Et il avait un frère à Chicago, que j'ai rencontré aussi.
Je savais qui était Hayes avant de le rencontrer. Il faisait partie du Mills Blue Rhythm Band. Il m'a présenté à beaucoup de gars. Grâce à lui, j'ai pu rencontrer Harry Dial (dm). Il habitait en face de chez lui. Plus tard, lorsque je suivais mes études d'orthodontie à la Columbia University Medical Center, qui était située sur 168th Street, Hayes et moi étions voisins. Il habitait 159th Street et moi 175th Street. Il venait chez nous. Une fois, j’ai mis les disques «Midnight Mama» et «Mr. Jelly Lord». Tout à coup, Hayes s’est redressé sur le canapé et a dit: «C'est moi au tuba!» Cela a percé le mystère des Levee’s Serenaders! Je savais maintenant qui était le tubiste. A l’époque, on ne savait pas de qui se composait cet orchestre. On savait seulement que Jelly Roll Morton était dessus. Petit à petit, j’ai pu trouver tout le personnel de l’orchestre.

Une de vos passions a justement été la discographie…

Un jour, Hayes a amené chez moi Louis Bacon (tp, voc). J'ai passé le disque «In the House Blues» de Bessie Smith. Louis Bacon a dit: «Qui est à la trompette?» J'ai répondu: «Selon livret, c'est vous.» Il a dit: «Oh non, ce n’est pas moi. Ce trompettiste est bien meilleur! Mettez le "New Orleans Hop Scotch Blues" de Clarence Williams, vous verrez la différence.» J'étais alors un fidèle de Louis Armstrong. C’est ce que j'ai fait. En effet, c'était très différent. Maintenant, je savais comment sonnait Louis Bacon. Alors, j'ai passé en boucle «In the House Blues» pendant une semaine. Puis, je me suis dit que ce devait être Louis Metcalf, alors, je l'ai appelé. On s’est rencontrés, et je lui ai fait écouter le disque. Louis a confirmé que c’était lui. Il n’était pas très fier de son jeu. Il a dit: «Vous devez réaliser que je jouais dans le style de l'époque. On vous appelait au téléphone, et on vous demandait si vous maîtrisiez le growl. Vous aviez le gig comme ça.» C’est ainsi qu’il s’est retrouvé sur le disque de Bessie Smith. Donc, Bacon me disait que ce n’était pas lui sur le disque et Metcalf me confirmait que c’était bien lui! On ne peut pas faire mieux que ça. Souvent, quand j’obtenais une info directement de la source, les discographes anglais ne me croyaient pas. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient la moitié du temps. Enfin, certains gars... 

Aviez-vous la Hot Discography de Charles Delaunay?

J'en avais un exemplaire en Suède et j'en ai un ici. J'ai rencontré Delaunay brièvement, une fois, lorsqu'il est venu aux Etats-Unis. Je ne me souviens plus quand c'était…

Quel bilan tirez-vous de votre expérience de discographe?

Les musiciens connaissent bien leur propre jeu. Mais il faut vérifier ce qu'ils disent sur les autres personnes présentes sur un disque. J'ai fait écouter des disques à Charlie Holmes (as, cl), Bernard Addison (g), Hayes Alvis bien sûr, J.C. Higginbotham (tb). Je me souviens que J.C. m'avait dit: «A vous de me dire où je suis. Vous connaissez mon style mieux que moi!» (RiresJe l'ai fait aussi pour Ed Allen (tp). En fait, j’ai sa trompette, mais ce n’est pas celle avec laquelle il a fait les disques de Clarence Williams (p). J'ai les trois sourdines d'origine. Il les a utilisées lorsqu'il jouait avec King Oliver sur les disques de Williams.
Quand j’ai rencontré Ed Allen dans les années 1970, il était à moitié aveugle. Je le conduisais dans différents centres médicaux pour qu'il se fasse soigner. Il était diabétique. Je me souviens avoir fêté son 75e anniversaire dans son appartement, dans l'East Bronx, j'avais apporté un gâteau, d'autres personnes étaient là. A cette époque, je vivais dans une grande maison. C’est là que le Harlem Blues and Jazz Band a commencé. Je l’emmenais donc en voiture chez moi. Sur la route, je passais ses disques. Je me souviens encore de lui me disant: «Je ne jouais pas trop mal, hein?» (RiresUne fois, j’ai passé «Railroad Rhythm», et il a dit: «Ce n'est pas moi!». J'ai découvert que c'était en fait Ed Anderson!
Quand George James (as) a fait partie du Harlem Blues and Jazz Band, je lui ai fait écouter les Vocalions de 1929 de Jabbo Smith and His Rhythm Aces. Lesquels étaient censés rivaliser avec Louis Armstrong and His Hot Five. George James m’a dit où il était. Dans les premières discographies, leurs auteurs ont indiqué que c’était George James sur ces disques alors qu’ils n’en étaient pas sûrs. J’ai fait écouter à George tous ces disques et il m’a dit qu’il n’était présent sur aucun d’entre eux!
Vous voyez, en tant qu'Européen aux Etats-Unis, je me sentais une responsabilité, car j'avais accès aux musiciens. Tout ce que les Européens pouvaient faire était de mettre un disque puis un autre, et se demander si ce n’était pas le même trompettiste ou saxophoniste. Moi, j’avais accès à la source. J'aurais aimé faire plus. Mais j’étais pris par mes études et ne pouvais faire de la discographie que pendant les vacances. 


J. C. Higginbotham, Jimmy Ryan's Club, New York, N.Y., between 1946 and 1948 © William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy
J. C. Higginbotham, Jimmy Ryan's Club, New York, N.Y., between 1946 and 1948
© William P. Gottlieb/Ira and Leonore S. Gershwin Fund Collection, Music Division, Library of Congress by courtesy


Avant de créer le Harlem Blues and Jazz Band, vous avez côtoyé beaucoup de musiciens.

Je voulais rencontrer les musiciens dont je collectionnais les disques. Une fois, j'ai appelé Charlie Holmes (as, cl) pour le rencontrer. Il a dit: «Pourquoi ne parlez-vous pas à Greely Walton (ts)?» Je ne savais pas que Greely était encore en vie. Il a dit: «Bien sûr!» Alors, je l’ai appelé, et je suis devenu ami avec Greely. Chaque fois qu'il venait à la maison, il voulait entendre le disque «Ease On Down» de Luis Russell parce qu'il jouait pas mal de ténor là-dessus. Plus tard, J.C. Higginbotham m'a mis en contact avec Charlie Holmes. Charlie était un peu sur la défensive; réaction normale. Quelqu'un vous appelle à l'improviste et veut vous rencontrer… Nous sommes devenus de très bons amis. Il était très ironique et très gentil. Ils l'étaient tous. C'est incroyable! Je pense que c'était parce que je connaissais leur histoire et m'intéressais à eux. Ils voyaient bien que j'étais sincère. En 1982, l'Université Rutgers, qui avait un programme d'histoire orale du jazz, m'a demandé d'interviewer Charlie Holmes. J'étais sans doute le seul à le connaître suffisamment pour faire ça. Nous avons fait six enregistrements de 90 minutes chacun. Il a raconté toute sa vie. Je lui ai obtenu 2000 dollars pour ça. 

Charlie Shavers (tp), Big Sid Catlett (dm), Charlie Holmes au sein de l'orchestre de John Kirby, image extraite d'une vidéo de YouTube (cliquer sur l'image)
Charlie Shavers (tp), Big Sid Catlett (dm), Charlie Holmes au sein de l'orchestre de John Kirby,
image extraite d'une vidéo de YouTube (cliquer sur l'image)

Où s’est déroulée l’interview?

Après avoir vu mes patients, j’allais chez lui à New York. Charlie habitait au 400 West 150th Street, à Harlem. Il devenait aveugle. Mon épouse venait aussi pour lui faire à manger.

Quand on vous voit avec les aînés, vous êtes toujours très respectueux avec eux.

Ces musiciens ont créé une musique que j'admirais! Après leur mort, leur musique continue à vivre. C'étaient des artistes dans un domaine décrié, et qui n’ont pas été célébrés dans leur propre pays.

Pourquoi avez-vous choisi d'étudier l’orthodontie?

Je suis allé à l'université sans savoir ce que j'allais faire. (Rires) Finalement, j'ai pensé aux soins dentaires. Ensuite, je suis allé à l'école dentaire de Philadelphie pendant quatre ans. Là, j'ai entendu Charlie Gaines (tp). Mais, comme un idiot, je ne suis pas allé lui parler. La musique a été très importante dans ma vie. L’orthodontie a soutenu financièrement ma passion pour le jazz.

979, lors d'une Jazz Party chez Albert Vollmer, réunion des derniers membres du Mills Blue Rhythm Band: de g. à d., Crawford Wethington (cl,as,bs), Ed Andy Anderson (tp), Lawrence Lucie (g), Gene Mikell (ts), Larchmont, NY, 1979 © Albert Vollmer by courtesy

1979, lors d'une Jazz Party chez Albert Vollmer, réunion des derniers membres du Mills Blue Rhythm Band:
de g. à d., Crawford Wethington (cl,as,bs), Ed Andy Anderson (tp), Lawrence Lucie (g),
Gene Mikell (ts), Larchmont, NY, 1979 © Albert Vollmer by courtesy

Puis vous avez ouvert un cabinet à Larchmont, NY…

Oui, en 1961. J'ai exercé pendant 35 ans dans une maison à Larchmont. Puis, en 1969, j’en ai acheté une autre. Une grande maison de style Tudor avec 18 chambres, qui donnait sur Long Island Sound, et avec une belle vue sur l'eau. Je voulais une maison de ce style parce que je suis né à Londres et que ça me rappelait l’Angleterre. (RiresNous étions les seconds propriétaires. Le mari de la veuve à qui nous avons acheté la maison l’avait construite en 1924. Nous l'avons eue à un prix raisonnable parce que la maison tombait en ruine et avait besoin de gros travaux. Moi, je pouvais faire de la menuiserie, une autre de mes passions. Je travaillais pendant la nuit. Le 4 mars 1973, nous avons organisé une grande jazz party. Nous avons accueilli 100 personnes. Il y avait une grande salle à manger avec plus de 4 mètres sous plafond. C’est là que Clyde Bernhardt (tb) et les autres musiciens jouaient. Les épouses apportaient un plat et nous fournissions tout le reste. Certaines de ces femmes noires savent vraiment cuisiner! Donc, nous avions la meilleure nourriture et la meilleure musique. Dans un moment irréfléchi, j’ai dit à Clyde Bernhardt(2): «Formons un orchestre!».

I Remember, l'autobiographie de Clyde Bernhardt

I Remember: Eighty Years of Black Entertainment, Big Bands, and the Blues,
l'autobiographie de Clyde E. B. Bernhardt,
University of Pennsylvania Press, 292p., 2015 

Quand a eu lieu votre première jazz party?

Cela devait être à l’été 1970. Nous n’avions pas encore emménagé dans la grande maison. Nous étions toujours en train de la retaper. Le tromboniste allemand Frank Naundorf, qui a joué dans le groupe de Barry Martyn (dm), avait été un apprenti peintre en Allemagne. Son objectif était d’aller vivre à New Orleans. Je l’ai embauché. Il logeait sur place. Il faisait les travaux de peinture pendant le jour et nous, pendant la nuit. 

Vous avez aussi donné des soins dentaires à des musiciens?

Certains de mes patients étaient Punch Miller (tp), Jabbo Smith (tp), Haywood Henry (bs, cl, fl), George James (as, ss, bs, cl, fl), un bon nombre. J'ai écrit un article qui devait être publié dans le magazine Just Jazz, basé en Angleterre. Je suppose que c'était trop dentaire pour eux… Ils ont charcuté l'article. J'écris pour Just Jazz depuis un certain temps maintenant. Ils publient généralement ce que je leur envoie. L’article s’intitulait: «Rencontres avec des embouchures de New Orleans». J'ai pensé que cela les intéresserait. Il y a un tel favoritisme pour New Orleans. On oublie qu’il y avait du jazz dans d'autres villes. J'ai reçu chez moi des fous de New Orleans qui n'avaient jamais entendu parler de Johnny Dodds (cl)! C’est pourquoi j’ai appelé l’orchestre Harlem Blues and Jazz Band (HBJB) pour rendre hommage à Harlem.

Avant l’aventure du HBJB et en plus de vos jazz parties, avez-vous organisé des concerts?

Dans les années 1960, j’ai fait partie du Connecticut Traditional Jazz Club. Big Bill Bissonnette (tb) y était très présent. Il faisait venir des musiciens de New Orleans pour jouer avec son propre groupe, appelé The Easy Riders Jazz Band. Et il voulait créer un club de jazz. Mais il avait tant de fers au feu qu’il a compris que c'était impossible. A plusieurs, nous avons dirigé ce club pour lui. Bissonnette est un autre de ces fous de New Orleans. Une fois, j'ai dit au conseil d’administration: «Attendez une minute, il y a d'autres musiques que celle de New Orleans! Je sais où habite Jabbo Smith. Essayons de le faire venir ici.» Tous ces imbéciles du conseil d'administration ont répondu: «Dans quel style joue-t-il?» Comme si cela comptait! Peu importe, c'est Jabbo Smith! (Rires) J'ai dû batailler contre tous ces fanas de New Orleans. Certains avaient subi un lavage de cerveau par Rudi Blesh (promoteur et critique de jazz). C’est lui qui a dit que le saxophone n’appartenait pas au jazz! (Rires) J'ai suggéré que nous fassions venir des musiciens de Chicago. Hayes Alvis m'avait conseillé de contacter Franz Jackson (ts, ss). Ce que j’ai fait. Franz Jackson est venu. Je voulais Bob Shoffner. Mais Franz m'a dit: «Bob Shoffner est un militaire. Il était trompettiste dans une fanfare militaire. S'il ne se sent pas au mieux de sa forme, il ne viendra pas.» Nous n’avons jamais pu le faire venir. Au lieu de cela, nous avons eu Leon Scott. Il était bon, mais ce n’était pas Shoffner!

Frank Driggs & Harris Lewine, Black Beauty-White Heat, A Pictorial History of Classic Jazz, Da Capo, 1995 (360 p.) où Frank Driggs a inventorié (photos et détails des formations) une partie de sa grande collection de photographies des acteurs du jazz de 1920 à 1950

Frank Driggs & Harris Lewine, Black Beauty-White Heat, A Pictorial History of Classic Jazz,
Da Capo, 1995 (360 p.) où Frank Driggs a inventorié (photos et détails des formations)
une partie de sa grande collection de photographies des acteurs du jazz de 1920 à 1950

Vous étiez également proche du producteur et historien de jazz Frank Driggs (1930-2011).

J'aurais aimé le rencontrer plus tôt dans ma vie. Il en savait tellement plus que moi! Nous avions le même âge, la même passion. Nous avons fait deux ou trois voyages à Chicago ensemble. Preston Jackson (tb)(3) organisait les interviews avec les musiciens. Ikey Robinson (bjo) nous conduisait dans sa grosse voiture américaine. Moi, je m’intéressais aux disques. Frank, aux photos. Il commençait par montrer aux musiciens des photos pour voir qui ils reconnaissaient. Il demandait aussi s’ils avaient des photos, dont il pourrait faire des copies. Puis, je branchais un tourne-disque et on parlait des musiciens présents sur tel ou tel disque. C’est incroyable le nombre de musiciens que nous avons rencontrés. Je viens de retrouver l’autographe de Zilner Randolph (tp). Il avait enregistré avec Louis Armstrong. Et il avait chez lui l'orgue de Tiny Parham (p).

Avez-vous jamais été en contact avec le musicologue Marshall Stearns?

Non, mais je le connaissais de nom. Je travaillais un peu en solitaire. J'aurais probablement dû rejoindre son groupe. J'aurais rencontré plus de gens de cette façon.

Vous m'avez dit que Driggs vous avait notamment parlé de l’annuaire publié par le syndicat des musiciens.

Oui, je ne savais même pas qu’un tel annuaire existait. Je me souviens aussi du premier Who’s Who du jazz de John Tilton. Il y avait une entrée pour Crawford Wethington (cl, as, bs) qui disait qu'il vivait à White Plains, New Jersey. Je savais que c'était impossible, car White Plains est à New York. Tilton vivait en Angleterre, il était très facile de se tromper. Alors, j'ai appelé Crawford et je lui ai demandé: «Etes-vous bien le musicien qui est venu ici en 1929 avec Louis Armstrong et Carrol Dickinson de Chicago?» Il a répondu: «Oui, c’est moi.» Je lui ai dit que j'aimerais le rencontrer; il m'a invité chez lui et j'y suis allé un matin. C'était une belle maison; on a parlé longuement; puis, il m’a invité à déjeuner. Alors, j'ai appelé ma femme, Dot, pour lui faire savoir que je restais. Nous avons continué à parler. La femme de Crawford était également intéressée par la conversation parce que son père avait monté un orchestre de jazz à Chicago. On a parlé et parlé; j'ai dû appeler Dot à nouveau pour lui dire que je restais pour le dîner. (Rires) Après cela, Crawford Wethington est venu à toutes mes parties. J'ai même une photo de lui en maillot de bain en train de nager dans ma piscine! (Rires) Charles Frazier (ts, fl) aussi adorait nager chez moi. Bill Dillard (tp) amenait son petit-fils et traînait au bord de la piscine.

Qui d’autre avez-vous rencontré à Chicago avec Frank Driggs?

J'ai fait plusieurs voyages avec lui. Nous sommes allés partout dans le South Side. Chez Charlie Elgar (vln, tp, 1879-1973), par exemple. Il avait plus de 80 ans. Il possédait une incroyable collection de photos. Chez Elgar, il semblait y avoir plusieurs générations, ses petits-enfants, peut-être aussi ses arrière-petits-enfants. Nous l'avions pour nous quand nous l'interrogions. Nous étions assis en face de lui. A un moment, je me suis tourné vers Driggs, et je lui ai dit: «Nous sommes ici depuis longtemps. Elgar est peut-être fatigué. Nous devrions partir.» Elgar a tout entendu et a dit: «Oh non, ne partez pas! Vous parlez ma langue! Personne ici ne sait rien de moi!» (Rires)
1961. Lil Harding Armstrong, Chicago the Living Legends, Riverside 401
Une fois, j’ai fait écouter la version de King Oliver de «Jackass Blues» à Bob Shoffner (tp, 1900-1983). Il y a un solo de trompette éclatant. Je lui ai demandé si c'était lui. Bob a confirmé puis m'a expliqué qu’à l’époque où il jouait avec King Oliver, King Oliver souffrait de parodontite. Donc, il ne pouvait assurer le spectacle, c’est-à-dire accompagner une chanteuse en vedette ou des danseurs, et après assurer la partie pour la danse. Bob devait le remplacer pendant la première partie de la soirée, parce qu'à un moment, King Oliver devait jouer une note en particulier et tout donner. Alors King Oliver restait dans le vestiaire, et rejoignait le groupe pour la danse, car peu importait qu’il prenne un chorus ou non.
Une autre fois, nous avons fait venir Lil Hardin Armstrong (p, 1898-1971) au Connecticut Traditional Jazz Club. Nous en avons profité pour lui demander qui était le saxophoniste alto sur les disques des Bootblacks de New Orleans (George Mitchell, Johnny Dodds, Johnny St. Cyr, Kid Ory, Joe Clark, Lil Hardin-Armstrong). Elle a répondu immédiatement Joe Clark. C’était une info. Elle était très gentille. Plus tard, ma femme regardait la télévision au milieu de la journée. Il y avait une émission en direct célébrant Louis Armstrong. Lil Armstrong était au piano et a eu une crise cardiaque. Elle s'est effondrée juste devant l'écran.

Les aînés que vous avez rencontrés semblaient vivre dans des conditions décentes.

Ils n’étaient pas dans la misère. Ces musiciens avaient joué pendant la courte période pendant laquelle le jazz avait été la musique populaire des Etats-Unis. Je suppose qu'ils avaient réussi à acheter leur propre maison. La situation est pire maintenant. 

Combien de concerts par an programmait le Connecticut Traditional Jazz Club?

Il y avait sept concerts par an. Nous avons engagé des musiciens comme Kid Thomas (tp), qui a logé chez moi. Ils aimaient bien rester chez moi parce qu'ils savaient que je pouvais prendre soin de leurs dents. Quand j'ai rencontré Albert Burbank (cl), il m'a dit que, lorsqu’il chantait, son dentier supérieur tombait, et que c'était très embarrassant. Je me suis occupé de lui et, après ça, il pouvait chanter sans problème. Il était ravi. 

Beaucoup de musiciens du HBJB ont travaillé avec Louis Armstrong. L’avez-vous jamais rencontré?

Je l’ai vu en concert. Il y avait une salle au sous-sol de l'Empire State Building. C'était tard dans sa vie. Il ne jouait plus, il chantait. Avant le spectacle, lorsque le rideau était baissé, j'ai entendu le trombone. J'ai dit à mon épouse: «Ça, c’est J.C. Higginbotham!» En effet, quand le rideau s'est levé, c’était lui. Je sais qu’Armstrong est un grand trompettiste, mais il n'a jamais été mon préféré. Je suis un fan de King Oliver. J'aimais aussi George Mitchell. D’ailleurs, j’ai réussi à obtenir la trompette de Mitchell. Et j'ai une clarinette à système Albert d’Omer Simeon. Il y a quelques années, j'ai envoyé ces deux instruments de musique au Louisiana State Museum. J'ai stipulé qu'ils devaient rester aux Etats-Unis et que le musée ne les vende pas. Chaque fois que possible, j’ai collecté et conservé les instruments des musiciens de jazz. Le tuba de Hayes Alvis est un autre exemple. Avant Hayes Alvis, ce tuba avec valves rotatives appartenait à Ernest Bass Hill (b). Puis, j’en ai hérité. J’ai voulu le donner à des institutions. Elles m’ont répondu qu’elles n’avaient pas de place. Alors, je l’ai offert à un jeune trompettiste noir, très érudit, et collectionneur de 78 tours. 


1. Jimmy Ryan’s est un club de jazz situé au n°53 de la 52e Rue Ouest de 1934 à 1962, puis au numéro 154 de la 54e Rue Ouest de 1962 à 1983, année de sa fermeture. Il se consacrait pour l'essentiel au jazz traditionnel, les musiciens de jazz de la première génération du jazz, fort nombreux et toujours en pleine maturité bien que le jazz ait généré rapidement une multiplicité de courants, selon la géographie et avec les nouvelles générations. Dans les brownstones (immeubles en pierres brunes) de la 52e Rue, les clubs occupaient les sous-sols. Dernier club de jazz encore en activité de la 52e rue, le Jimmy Ryan's est démoli en 1962 pour permettre la construction du CBS Building. Le club appartenait à deux associés: Jimmy Ryan (1911-1963) et Matthew C. Walsh (1914-2006), le beau-frère de Jimmy Ryan, qui resta seul propriétaire après le décès de Jimmy Ryan en 1963. Gilbert J. Pincus (1907-1980), le portier de 1942 à 1962 puis de 1963 jusqu'à sa mort, avait le titre symbolique de «maire de la 52e Rue». Le Jimmy Ryan's était aussi un bar, ouvert dès le matin, et qui était ainsi très intégré à la vie du quartier.

2. Clyde Bernhardt: 
I Remember: Eighty Years of Black Entertainment, Big Bands, and the Blues, l'autobiographie de Clyde E. B. Bernhardt, University of Pennsylvania Press, 292p., 2015 

3. Preston Jackson a été un membre régulier de l'équipe de
Jazz Hot dans les années 1930. Il a apporté de nombreuses contributions de 1935 à 1939. 


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