pubentetesite

jean-duverdier.com          







Au programme des chroniques
ABen AdkinsAmbrose Akinmusire Joey Alexander Jean-Paul Amouroux Arild Andersen A.Z.III • B Dmitry Baevsky John BeasleyMarc BenhamMourad Benhammou Jean-Pierre Bertrand/Frank MuschalleBig NoiseEllen BirathBLM Quartet Bojan Z/Nils WogramStefano BollaniClaude Bolling Big BandItamar BorochovPierre Boussaguet Brass MessengersClaude Braud/Pierre-Louis Cas/Philippe Chagne/Carl SchlosserChristian Brenner Julien Brunetaud Buddy Bolden Legacy Band • CFrank CatalanoPhilippe Chagne/Olivier DefaysEsaie Cid Classic Jam QuartetNat King Cole George ColemanThe Cookers Marc Copland Laurent Coq/Walter Smith IIILaurent CourthaliacPierre ChristopheDRenato D'AielloSteve Davis George DeLancey Raul de SouzaBart DefoortRoberta Donnay Philippe Duchemin Hubert Dupont • EEchoes of SwingEli & The Hot SixTeodora Enache/Theodosii SpassovJérôme Etcheberry/Michel Pastre/Louis Mazetier Duane EubanksBill EvansOrrin Evans • FDominick FarinacciClaudio FasoliThe Fat BabiesJean-Marc Foltz/Stephan OlivaGGeorges VStan GetzSebastien Girardot/FélixHunot/Malo Mazurié Macy Gray Zule Guerra Guitar Heroes • HRich HalleyScott Hamilton/Karin KrogThe Harlem Art EnsembleHeads of StateEddie HendersonFred HerschVincent HerringDave Holland/Chris Potter Houben/Loos/Maurane Sylvia Howard IIordache • J JATP Jazz Cookers Workshop Jazz de Pique Nicole Johänntgen Sweet Screamin' Jones/Boney Fields K Matt Kane Olivier Ker Ourio Lee KonitzLFapy LafertinFrançois LaudetLaura L Olivier Le GoasDave Liebman/Richie BeirachDavid Linx/BJODavid Linx/Paolo Fresu/Diederick WisselsJean-Loup Longnon Ernán López Nussa Harold Lopez-Nussa Joe LovanoMHarold Mabern Henry Mancini Delfeayo MarsalisBrad MehldauDon MenzaBob Mintzer Bill Mobley Thelonious Monk Moutin Factory Quintet • NYves NahonFred Nardin/Jon Boutellier New Orleans Roots of Soul O Oracasse PEmile ParisienYves Peeters Madeleine Peyroux Enrico Pieranunzi/André Ceccarelli/Diego ImbertMichel Portal Grégory Privat R Race Records François Raulin/Stephan Oliva Felice Reggio Bernd ReiterHerlin RileyFrançois RilhacOlivier RobinGeorge Robert Elijah Rock Mighty Mo RodgersSonny RollinsRenee RosnesSNicola Sabato/Jacques di Costanzo Daahoud SalimIñaki Salvador Perico Sambeat Christian Sands Albert Sanz Julie SauryAndreas SchaererJohn Scofield Jimmy ScottRhoda ScottTrombone Shorty Slavery in AmericaWadada Leo Smith Florent SouchetEmil Spányi/Jean BardySpirit of Chicago OrchestraAl Strong Dave Stryker TClaude Tchamitchian Gonzalo Tejada Jacky Terrasson/Stéphane BelmondoHenri TexierThe New Orleans Jazz Vipers Samy ThiébaultRomain ThivolleDavid ThomaereTiberian/Bahlgren/BetschMircea Tiberian/Toma Dimitriu Jean-My TruongSteve Turre (Spiritman) Steve Turre (Colors...) UPhil Urso • VRamón Valle/Orlando Maraca Valle Ben Van Den Dungen Vintage Orchestra Miroslav Vitous Aurore Voilqué • WTerry WaldoErnie WattsRandy WestonAnne WolfWarren Wolf Michael Wollny/Vincent Peirani


Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2017


Iñaki Salvador Trio
Lilurarik Ez

Ihesa, Dembora Es da Luzea, Kontatu Didate, Ezer Gabe, Diálogos con Miguel, Izarren Inguruan, Improvisación sobre Txoria, Txori, Variaciones sobre Baga, Biga, Higa
Iñaki Salvador (p), Javier Mayor de la Iglesia (b), Hasier Oleaga (dm)
Enregistré en avril 2010, San Sebastián (Espagne)
Durée: 1h 01’
Vaivén Producciones (www.vaivenproducciones.com)

Un petit rappel pour situer ce disque: Mikel Laboa (1934), médecin, psychiatre, musicien, figure incontournable de la chanson et de la culture basques, disparaît en 2008 laissant un immense vide. Le pianiste Iñaki Salvador, artiste trop peu visible, hors du cercle des jazzmen ou des amateurs de culture basque, qui a travaillé avec Laboa de nombreuses années, est invité en 2009 à lui rendre hommage par un concert. Iñaki s’attache à réaliser des versions des chansons que Laboa avait enregistrées dans les années 60 avec des textes de Brecht. Ce disque Lilurarik Ez est issu de ce projet et met en évidence les qualités pianistiques de Salvador. Le traitement des chansons, certaines selon une esthétique jazzistique, est particulièrement remarquable. Dans cette optique on appréciera tout particulièrement «Ihesa, Dembora Es Da Luzea» qui débute sur un tempo lent, berçant l’oreille, avant de pénétrer dans un jazz plein de swing dont l’intensité va crescendo, parsemée de retours au calme. Iñaki bénéficie ici, comme dans la plupart des autres thèmes, d’un excellent soutien de ses deux partenaires, inconnus de l’auteur de ces lignes mais offrant eux aussi de belles qualités. «Izaren Inguruan» est lancé de la même façon, très calmement au piano, sans les partenaires, puis les balais et quelques accords de contrebasse viennent en soutien. Le swing émerge. Le jazzman qu’est Iñaki Salvador s’illustre encore et magnifiquement dans les deux derniers thèmes, «Improvisación» et «Variaciones». Les deux thèmes comme les autres demandent de la patience à l’auditeur pour entrer dans le swing. Cette patience permet à chaque fois de se délecter de la technique du pianiste.
Les autres plages offrent un esprit différent. «Kontatu Didate» veut rester au plus près de la manière de travailler de Laboa. Drum et contrebasse recherchent cette fidélité et le thème ainsi joué s’éloigne du jazz. On relève dans «Ezer Gabe» la délicatesse du jeu de Salvador. «Diálogos con Miguel» fait appel à la voix du chanteur basque qui est insérée dans la prestation du trio. De larges espaces laissent la possibilité à Iñaki d’improviser. Un disque qui offre une nouvelle opportunité à ceux qui ne le connaissent toujours pas de découvrir Iñaki Salvador.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Ramón Valle / Orlando Maraca Valle
The Art of Two

Johana, Love for Marah, El Guanajo relleno, Alena, Monologo, Latin for Two, Tú mi Delirio, Mi Guajira con Tumbao, Puentes, Amigos
Ramón Valle (p), Orlando Maraca Valle (fl)
Enregistré le 17 octobre 2015, Amsterdam (Pays-Bas)
Durée: 46'
In + Out Record 77131 (http://ramonvallemusic.com)

Ce disque des deux cousins cubains est un petit joyau musical. Ramón, pianiste installé aux Pays Bas, nous avait proposé par le passé d’excellents enregistrements comme Levitandoet brille sur les scènes européennes à la tête de son trio. Orlando «Maraca» vit à La Havane mais est quasiment parisien et il est peu de recoins de l’hexagone auxquels il n’a pas rendu visite. Depuis longtemps l’idée de travailler ensemble était dans l’air et, après une lente préparation, c’est dans un studio hollandais que la magie est née. Ramón et Maraca créent de la beauté, c’est tout. Le pianiste, dans l’ensemble moins percussif que d’autres confrères Cubains, égrène calmement les notes, distille sa maîtrise technique, sa classe. Aucune note superflue, aucune débauche sonore. Quant à Orlando, son travail avec le Latin Jazz All Stars ou encore ses récents disques, plutôt festifs, sont bien connus. Cette apparition en duo lui permet, sinon de rompre avec ces précédents travaux, à tout le moins de mettre clairement en évidence pour ceux qui écoutent plutôt la globalité des prestations de ses formations, l’étendue de ses aptitudes, la maîtrise qu’il a de la flûte, la fluidité de son jeu, ses détachés superbes. Orlando s’appuie sur le travail de Ramón sans qu’aucun autre instrument ne vienne distraire l’écoute. Tous deux sont en parfaite osmose.
Le disque comprend quatre compositions de Ramón, trois de Maraca et est complété par trois thèmes issus des standards cubains. «Johana» est de l’autorité de Ramón et allie le lyrisme à cette fluidité mentionnée précédemment. Il n’y a pas de rupture avec le thème suivant «Love for Marah» d’Orlando pris sur un tempo très lent. Ramón pose un minimum de notes. L’hommage à deux femmes est une évidence. Le flutiste offre «Alena». L’esprit reste le même. Les deux partenaires sont extrêmement à l’écoute l’un de l’autre: The Art of Two est bien nommé! Si «Monologo» est écrit par le pianiste, ce thème est offert largement au flûtiste. On pénètre un peu plus dans le jazz avec «Latin for Two». Le tempo est plus rapide, le jeu est vif, tant de la part de Ramón que d’Orlando. Des trois classiquesde la musique cubaine proposés ici «El Guanajo relleno» est arrangé par Ramón mais perd largement ses caractéristiques soneras pour s’inscrire complètement dans l’esprit du disque. «Mi Guajira con Tumbao», toujours arrangé par le pianiste est épuré mais conserve un superbe tumbao, ce swing cubain assuré par le piano sur lequel s’exprime le flutiste. Appréciez-le davantage encore à 3'30''! Le maestro César Portillo de la Luz, figure emblématique du feeling cubain, fournit le troisième thème, «Tú mi Delirio». Le piano est discret, la flûte qui n’a jamais été très utilisée dans le feeling devient le protagoniste principal. Il faut relever les beaux vibratos. Le disque s’achève sur deux compositions de Rámon. Il y exprime pleinement son style personnel, plus percussif cette fois, dans un passage sans flûte de «Puentes», thème chargé de mélancolie. «Amigos», très sobre, conclut parfaitement le disque montrant, comme le dit Leonardo Padura dans le livret, que si l’Art est bon; deux artistes suffisent
.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Marc Copland
Better by Far

Day and Night, Better by Far, Mr Dj, Gone Now, Twister, Room Enough for Stars, Evidence, Dark Passage, Who Said Swing?
Marc Copland (p), Ralph Alessi (tp), Drew Gress (b), Joey Baron (dm)

Enregistré en janvier 2017, New York

Durée: 1h 02' 28''

InnerVoice Jazz Records 103 (www.innervoicejazz.com)
 


On retrouve l’élégance naturelle de Marc Copland qui signe seul ou avec ses musiciens (à part «Evidence» de Thelonious Monk), l’intégralité des titres de cet album. Il s’agit ici d’affaires courantes tant l’équipe est habitué à jouer ensemble: la rythmique, Marc Copland compris, accompagne depuis des années John Abercrombie sur disque et en tournée. Le jeu du pianiste est limpide et le son de chaque instrument est parfaitement restitué: on apprécie la clarté des cordes de la contrebasse et le scintillement discret mais omniprésent des cymbales de Joey Baron. Il s’agit bien sûr d’un pianiste leader mais ici en compagnie d’amis, c’est un vrai quartet régulier et non pas des invités juste pour la captation de quelques thèmes vite répétés. L’équilibre des compositions est mis en valeur par la justesse du propos et bien que le répertoire soit de nature calme, la haute qualité de chacun des solistes en fait un rubis à offrir. L’univers de Marc Copland n’est pas vraiment celui du swing mais plus celui de la caresse de l’ivoire et de l’ébène qui sertissent la note vers le bleu ou le blues du cœur. Le titre éponyme de l’album, célèbre la tendre noce entre le clavier et la trompette dans une cérémonie sincère et respectueuse de l’un envers l’autre. Bien plus triste, mais superbe, «Gone Now» doit évoquer la rupture amoureuse comme un regret du passé, le jeu au ballet de Joey Baron souligne le trait de la trompette bouchée sur piano nostalgique, une ballade dans une forêt automnale ou la contrebasse bruisse sur les feuilles envolées : 9’40’’ à savourer. Autre thème rempli de «saudade» comme l’on dirait au Brésil, «Room Enough for Stars» qui toujours sur le fil du funambule semble chavirer vers la chute du regret mais résiste au souffle du vent, Drew Gress en soliste de haut vol, suit la droite ligne suspendu dans le ciel. Comme son nom semble l’indiquer «Dark passage» emprunte une voie tourmentée mais à découvrir comme un long cheminement vers «Who Said Swing?». L’album présente une grande unité qui restitue sans aucun doute l’univers musical de Marc Copland, rappelant ainsi le rôle particulier qu’il joue sur l’échiquier actuel du jazz, qui, comme le dit l’album, nous emmène «mieux que loin»
.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDmitry Baevsky
The Day After

Would You?, Rollin', Chant, Minor Delay, Hotel Baudin Thes Wise Ones, The Day After, Four Seven Nine One, Delilah, I’ve Told Evry Little Star
Dmitry Baevsky (as), Jeb Patton (p), David Wong (b), Joe Strasser (dm)

Enregistré les 23 juillet et 16 août 2016, New York

Durée: 1h 08'

Jazz Family 017 (Socadisc)

On retrouve aux côtés de Dmitry Baevsky, pour son sixième album en leader, son équipe new-yorkaise habituelle. Toujours aussi talentueux, le jeune prodige russe mène désormais une carrière entre le vieux continent et les Etats-Unis. Originaire de Saint-Pétersbourg, il découvre l’Amérique auprès de Cedar Walton et Jimmy Cobb, présents sur son premier disque, et depuis mène son bout de chemin. Toujours de bonne facture, ce nouvel album s’inscrit comme une nouvelle étape au service de la tradition hard bop revisitée avec grand cœur. Outre cinq de ses compositions, on retrouve une relecture du thème, très peu repris, «Chant», du pianiste Duke Pearson, immortalisé par Donald Byrd sur l’album A New Perspective, paru chez Blue Note ou encore une superbe version de «Delilah», signé par Victor Young et souvent interprétée par le quartet de Clifford Brown et Max Roach. Côté hommage aux anciens, il met à l’honneur le tromboniste Tom McIntosh (90 ans) avec la composition «The Day After», qui donne son nom à l’album, et conclut avec «I’ve Told Evry Little Star» de Jerome Kern. N’oubliant pas ses compagnons de scène et de studio, il emprunte la plume de pianiste Jeb Patton pour enluminer «The Wises Ones». La totalité des titres s’enchaîne avec brio et élégance. Technique parfaite, maîtrise de l’instrument, cohésion de l’ensemble; juste un regret: le manque de folie qui en ferait un album plus enflammé. Toujours parfait en concert, sa musique mérite le détour.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNicola Sabato & Jacques di Costanzo Quartet
The Music of Ray Brown & Milt Jackson. Live in Capbreton

Now Hear My Meaning, Small Fry, One Loved, Back to Bologna, The Nearness of You, Think Positive, Sad Blues, Be-Bop, It Don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing), Captain Bill
Nicola
Sabato (b), Jacques di Costanzo (vib), Pablo Campos (p), Germain Cornet (dm)
Enregistré le 3 février 2017, Capbreton (40)

Durée: 1h 05'

Autoproduit (Socadisc)

Bien qu’il s’agisse d’un hommage à deux piliers de l’histoire du jazz, les titres choisis ne reprennent que deux thèmes signés par Ray Brown («Captain Bill») et Milt Jackson («Think Positive»); c’est donc le répertoire interprété par ces prestigieux musiciens qui constitue le matériau de ce «live» enregistré à Capbreton. Le quartet de Nicola Sabato et Jacques di Costanzo se plonge complétement dans l’univers de leurs maîtres et modèles, et comme ils le précisent dans le livret, «ils sont des fans» et, en tant que tels, restent fidèles à leur idoles. Plus qu’une restitution, il s’agit pour le quartet de saisir l’esprit musical de cette époque et d’en donner leur approche mais qui reste dans la tradition. Les dialogues et solos du vibraphoniste et du pianiste ne détonnent jamais et il remarquable pour des musiciens (encore jeunes) de vouloir conserver et faire vibrer ces grands thèmes. Nicola Sabato, en tant que coleader reste discret bien que ses solos arrivent à point nommé. Durant l’ensemble du disque, une grande unité et un grand équilibre permettent au groupe de sauter tous les obstacles que peut présager un tel parcours. Que ce soit des ballades («The Nearness of You») ou sur des tempos rapides («It Don’t Mean a Thing») le public est conquis et le fait savoir à l’applaudimètre. Sur le thème final «Captain Bill» l’introduction à la contrebasse surlignée par les ballets de Germain Cornet donne une conclusion parfaite à ce concert.
Un jazz au classicisme de bon aloi que l’on prend plaisir à écouter.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNicole Johänntgen
Henry

Henry, Oh Yes My Friend, Nola, Slowly, The Kids From New Orleans, They Missed Love, Take the Stream Train
Nicole Johänntgen (as), Jon Ramm (tb), Steven Glenn (sousaph), Paul Thibodeaux (dm)
Enregistré le 25 mai 2016, New Orleans (Louisiane)
Durée: 37' 27''
Autoproduit (www.nicolejohaenntgen.com)

La saxophoniste allemande Nicole Johänntgen a passé plusieurs mois à New York en 2016 (voir son interview dans Jazz Hot n°675) afin d’y composer tout en s’imprégnant de la scène jazz locale. Curieusement, le premier souvenir de voyage qu’elle a rapporté est un disque enregistré à… New Orleans (alors qu’elle était sur le sol américain depuis deux mois). Autre surprise, bien que son univers habituel se situe entre fusion et musique improvisée, voilà que la Louisiane a ramené Nicole Johänntgen vers le jazz. Un jazz marqué par la culture néo-orléanaise (puisqu’elle s’est entourée de trois musiciens de Crescent City) mais où s’exprime néanmoins la personnalité de l’altiste qui signe toutes les compositions de cet album. Il s’avère qu’elle avait depuis longtemps en tête de rendre hommage au jazz de New Orleans, que son père (tromboniste) jouait dans son orchestre amateur. On imagine que son arrivée aux Etats-Unis a été l’élément déclencheur du projet (malheureusement, le disque ne comporte pas de notes de pochettes nous éclairant sur les intentions du leader…). Toujours est-il que Nicole Johänntgen nous livre ici un disque rythmé, irrigué par le swing néo-orléanais au sein duquel son alto aux accents free (on entend l’influence de son mentor Dave Liebman) dialogue très naturellement avec le trombone et le soubassophone (le morceau qui ouvre le disque et lui donne son nom, «Henry», est particulièrement réussi). Sur «Oh Yes My Friend» (blues lent dans l’esprit de «Basin Street Blues»), les interventions de Nicole ont même des faux-airs de Sidney Bechet!

Les jazzmen européens en quête permanente de multiplier les métissages vont chercher l’inspiration dans des contrées étrangères au jazz qu’ils considèrent comme une musique du monde. L’expérience menée par Nicole Johänntgen (qui ne sera peut-être qu’une parenthèse dans sa carrière) prouve qu’en puisant aux sources du jazz un musicien peut tout aussi bien se renouveler et produire un discours original.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePhilippe Duchemin
Passerelle

Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux, Luisa, Concerto Brandebourgeois, Hymn, Cassie, Blame It on My Youth, Brazilian Like, When Johnny Comes Marching Home, Prelude Op 18, Valse Discrète, Symphonie n°7 Philippe Duchemin (p, arr), Christophe Le Van (b), Philippe Le Van (dm), Julien Kadirimdjian (vln), Estelle Imbert (vln), Marin Trouvé (avln, Annie Le Prev (cello)
Enregistré les 1er-2 février et le 4 mai 2016, Draveil (91)
Durée: 51' 08''
Black & Blue 815-2 (Socadisc)

Philippe Duchemin est l’un des dignes représentants français du legs d’Oscar Peterson au patrimoine du jazz. Depuis toujours, il refuse le clivage entre l’héritage de la musique classique et celui des musiciens de jazz, réfutant l’esprit de chapelle qui voue les uns aux conservatoires, les autres aux clubs dédiés. Cette conviction, le pianiste la met en exergue dans ses concerts, avec une fascination particulière pour la période baroque et l’art du contrepoint de Jean-Sébastien Bach («Take Bach»). Pour la première fois, sur ce disque judicieusement nommé Passerelle, il fait intervenir un authentique orchestre à cordes,le quatuor du Maine, pour qui il a écrit spécifiquement. A l’instar de Jacques Loussier et de John Lewis, sa vocation de directeur musical naît sur les brisées d’une formation classique, qui irrigue depuis lors sa musique de riches alluvions. Là où ses enregistrements antérieurs proposaient quelques explorations classiques épiçant une musique d’ores et déjà fleurie, il met ici sur un même premier plan ses deux courants d’influence majeurs, en refusant de les opposer ou de les aborder tour à tour. Par souci de cohérence, il donne tout de même un traitement jazz aux thèmes classiques égrenés, ce qui soustrait les cordes à leur rôle d’accompagnement usuel pour leur donner une fonction prééminente qui n’a guère d’antécédents en jazz, en dehors des outrances sucrées de quelques crooners. Au passage, le choix du «Second Mouvement de la Symphonie n°7» de Beethoven ajoute une couleur plus romantique à la palette de Philippe Duchemin, option qui se verra confirmée par une magnifique relecture du «Prélude op 18» de César Franck, ouvrant le champ d’expériences jusqu’aux abords de l’époque moderne. S’il n’est pas aisé d’entrer dans le détail des orchestrations proposées sur le disque, il est néanmoins clair que le propos développé n’est nullement censé trancher le débat sur et autour de la musique classique, telle qu’elle est susceptible ou non de s’intégrer harmonieusement au vocabulaire musical du jazz américain. Il n’en demeure pas moins qu’un souci de cohérence, et donc de crédibilité, anime cette mosaïque de tons et d’influences, preuve que la sincérité des artistes prime toujours sur les discours théoriques lorsqu’il s’agit d’émouvoir le mélomane. C’est peut-être d’ailleurs sur les thèmes de «Luisa» et de «Valse Discrète», titres de couleur jazz inspirés de l’écriture de compositeurs classiques, que le parti pris de Philippe Duchemin trouve ses accents les plus convaincants, l’aspect ludique propre aux différentes réexpositions des mélodies s’inscrivant parfaitement dans l’univers de l’artiste. Des standards jazz comme «Brazilian Like» ou «Blame It on My Youth» se voient agrémentés de courtes séquences empruntées à la musique populaire, comme pour désamorcer un esprit de sérieux susceptible d’empeser le discours, et semant parfois le trouble chez l’auditeur qui ne s’attend pas à ce qu’un mélisme aussi prononcé émaille des classiques passés à la postérité. De ce point de vue, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes dont Passerelle est porteur, «When Johnny Comes Marching Home», avec ses harmonies irlandaises et son parfum traditionaliste assumé, est sans doute une des plus belles réussites de l’album, de même que le morceau d’ouverture «Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux» dont le classicisme enjoué est de nature à rallier tous les suffrages à sa cause. Au-delà du caractère irréprochable de la prestation du quatuor du Maine, la cohésion rythmique des frères Le Van à la basse et à la batterie force l’admiration (voir notre compte-rendu du concert au Jazz-Club Etoile du 30 mars dernier, Jazz Hot n°679), qui soutient l’ensemble des compositions d’une fougue et d’une verve du meilleur aloi. Un disque conçu comme un magnum opus, avec un son et une production des plus remarquables.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°680, été 2017

Macy Gray
Stripped

Annabelle, Sweet Baby, I Try, Slowly, She Ain’t Right for You, First Time, Nothing Else Matters, Redemption Song, The Heart, Lucy

Macy Gray (voc), Russel Malone (g), Wallace Roney (tp), Daryl Johns (b), Ari Hoenig (dm)
Enregistré les 7 et 8 avril 2016, New York
Durée: 52’
Chesky Records JD 389 (Harmonia Mundi)

Les frères Chesky, fondateurs et producteur du label Chesky Records, aiment utiliser des lieux à l’acoustique particulière et ont choisi pour cet album celui du Hirsch Center à Brooklyn qui sonne une peu comme une église. L’album a été enregistré en deux jours autour, paraît-il, d’un seul micro. Retour vers la simplicité pour Macy Gray, véritable icône du rythm’n'blues, qui a connu une carrière en dent de scie. Ici elle retourne aux racines du blues servies par un excellent groupe de jazz. Cet album de la diva marque un réel tournant dans sa carrière car elle échappe aux paillettes pour se draper de la pureté d’une Billie Holiday à qui on l’avait comparé au début de sa carrière. Dès l’introduction à la guitare de Russel Malone, le ton est donné, il s’agit d’un album de blues, même Russel sonne comme un bluesman électrique du delta. Le jeune Daryl Johns fignole un tempo, véritable métronome en quatre temps et Ari Hoenig, hyper épuré joue essentiellement des balais sur la caisse claire. Climat installé, «Annabelle» débute un album digne des grands labels de blues de Chess Records à Alligator Record. La voix éraillée de Macy Gray s’envole sur fond de solo de Russel Malone. «Sweet Baby», tempo marqué par les balais sur la caisse claire envoie la locomotive sur les rails, Wallace Roney déboule avec sa trompette bouchée, contre voix et solo, on ne s’est pas trompé on est tombé dans le blues. Macy Gray reprend son plus grand succès qui l’a lancée, «I Try», presque susurrée, elle confesse ses turpitudes sur les lignes claires de Russel Malone qui la pousse doucement à élever la voix. Comment ne pas succomber à «Slowly» (prononcer «slololy»), qui, comme le dit son titre, pourrait devenir une danse langoureuse de séduction de l’autre (bref mais superbe solo de Wallace Roney)? Séduit, on le reste avec la totalité de l’album où elle reprend «Nothing Else Matters», signé du groupe Metallica et une version très torturée et sublime de «Redemption Song» de Bob Marley. Justement un album de rédemption comme pour se laver du show-biz, et montrait que son talent vient aussi de sa pureté puisée dans le blues originel. Pureté aussi du son cristallin pour un «First Time» à écouter comme un hymne à l’amour. Enfin, «Heart» nous touche droit au cœur, tandis qu «Lucy» recherche un homme (comme dans tout bon blues ou souvent c’est l’homme qui cherche une femme) avec encore de brèves insertions de Wallace Roney, des cris dans le bayou. On ne peut que rappeler l’excellence du groupe et cet expérience pourrait donner lieu à une tournée qui serait exemplaire.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Thelonious Monk
Les Liaisons Dangereuses 1960

CD1: Rhythm-a-Ning*, Crepuscule With Nellie*, Six in One (solo blues improvisation), Well, You Needn't, Pannonica (solo), Pannonica (solo), Pannonica (quartet), Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are*, Light Blue, By and By (We'll Understand It Better By and By)

CD2: Rhythm-a-Ning*, Crepuscule With Nellie*, Pannonica, Light Blue, Well, You Needn’t, Light Blue (making of)
Thelonious Monk (p), Charlie Rouse (ts), Barney Wilen (ts)*, Sam Jones (b), Art Taylor (dm)
Enregistré le 27 juillet 1959, New York
Durée: 43' 35'' + 40' 04''
Sam/Saga 5 051083 118477 (Universal)

Le silence des artistes. On sait Monk un Maître du silence, un de ceux dont le silence est le plus bruyant, osons le paradoxe car il est utilisé avec virtuosité pour découper le temps et donner à son discours musical des angles, un relief, des formes et des hauteurs ou des profondeurs inattendues autant que sombres et brillantes. Chez les grands musiciens de la tradition afro-américaine, depuis avant même le jazz, c’est la gestion du temps, de la respiration humaine qui donne au jazz ce qu’il est par essence. Louis Armstrong l’a en quelque sorte codifié, mais l’expression dans le blues et la musique religieuse afro-américaine possède depuis sa naissance cette faculté spéciale d’humaniser le temps et le rythme, au point que la respiration de chaque musicien a permis que chacune de ses notes soit la sienne et pas celle du voisin. Chez Monk, quel que soit le contexte et quelle que soit la matière, chaque note est la sienne, en solo ou en formation, sur ses compositions ou sur les standards, ce qui rend sa musique identifiable même pour un néophyte.
Cet enregistrement, réalisé à l’été 1959 au Nola Penthouse Studios, qui devint une partie de la musique du film Les Liaisons dangereuses de Roger Vadim (1960), l’autre étant due à Art Blakey et Duke Jordan (Vadim s’est-il rendu compte de sa chance?), est inédit sur disque, contrairement à celui de Blakey. Il est ressorti «miraculeusement», selon le texte du livret (en anglais uniquement), des archives de Marcel Romano, un activiste de longue date du jazz (disparu en 2007), un autre ancien de l’équipe de Jazz Hot avec Alain Tercinet qui vient de s’éteindre, l’auteur d’une partie des notes de livret (p. 6 à 12). A côté de ces deux acteurs de cette production, on trouve également côté américain, le bon Brian Priestley (un biographe de Charles Mingus) et un certain Robin D. G. Kelley, universitaire et auteur de Thelonious Monk: The Life and Times of an American Original (Free Press, 2009), la biographie la plus intime écrite sur Thelonious Monk, fondée sur les archives familiales en particulier. La synthèse discographique est due à Daniel Richard et aurait mérité de détailler les musiciens présents sur chaque thème, même si ça s’entend.

Cela dit, la musique est, comme toujours avec Thelonious Monk, indispensable, d’autant que les musiciens sont au sommet de leur expression. Le répertoire, détaillé par Brian Priestley sur le livret, est dû à Monk, en dehors de «By and By». On retient le rare «Six in One», un blues en solo de Monk, un bonheur absolu; le reste de l’enregistrement est magnifique et, comme il en a coutume, c’est sur un répertoire complètement possédé, répété et rejoué sans cesse, que Monk ajoute, enregistrement après enregistrement, une variante, par ci, par là, sans jamais renoncer à la perfection d’une construction qui relève autant de la composition que de l’exécution, et du langage à proprement parler du pianiste qui ne fait qu’enrichir un monde somme toute très bien défini.
Le silence du milieu.
Reste le côté déplaisant de la production, la loi du silence, de l’omerta serait plus précis et adapté, celle du milieu du jazz en France, qui malgré l’impossibilité de ne pas citer, de manière très incomplète et partiale, Jazz Hot qui reste le fondement de son information et de sa mémoire, et qui en dehors de se priver de communiquer pour cette production avec les lecteurs de Jazz Hot, bien que la mémoire en soit pour bonne partie dans Jazz Hot (toute l’année 1959 du n°142 au n°148, n°147 en particulier de Jazz Hot, pages 11 à 13), ne pense même pas à remercier Jazz Hot dans une liste pourtant sans fin, parfois surréaliste quand on pense à Monk et à ceux qui sont remerciés. Il y avait pourtant un ancien de Jazz Hot à l’origine de ces bandes, un autre à l’écriture: aucune note d’Alain Tercinet (p.12) ne fait référence à Jazz Hot, alors que son récit trouve toute sa substance dans Jazz Hot, un comble de manque d’élégance. Charles Delaunay, le producteur pour Swing du premier disque de jazz en Europe de Thelonious Monk, en 1954 en solo, à l’origine du Salon du jazz qui invita Monk pour la première fois en France, il n’est même pas cité. Les quelques "amis" de Jazz Hot, présents dans cette production, n’ont pas rompu l’omerta. Triste…
Il est des silences qui disent que, malgré un passé d’une incroyable richesse, la mémoire du jazz en France n’a pas d’avenir car instrumentalisée sous des couches d’intérêts de milieu, personnels. Elle est déjà cassée, triturée, manipulée, réécrite pour les servir mais pas pour servir le jazz et sa mémoire.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Sands
Reach2

Armando's Song, Song of the Rainbow People, Pointing West*, Freefall*, ¡Óyeme!, Bud's Tune, Reaching for the Sun, Use Me**, Gangstalude**°, Somewhere out There***
Christian Sands (p), Marcus Strickland (ts, bcl)*, Gilad Heklselman (g)**, Yasushi Nakamura (b), Marcus Baylor (dm), Christian Rivera (perc) + Christian McBride (b)°
Enregistré à New York, date non précisée
Durée: 1h 05' 39''
Mack Avenue 1117 (www.mackavenue.com)

Christian Sands est un jeune pianiste de haut niveau, il n’y a aucun doute. Il possède également toutes les qualités pour être un excellent pianiste de jazz: blues, swing et expression font partie de son bagage, c’est perceptible dès les premières notes. Dans ce disque, qui laisse quelque peu sur sa faim quand on perçoit autant de potentialités, il manque les qualités de jugement artistique, la conscience de l’appartenance culturelle au monde du jazz, pour le répertoire, le choix des musiciens et l’état d’esprit général du disque, du moins si on veut faire un disque de jazz. Il y a donc le meilleur et le moins bon, et son producteur, Christian McBride, a sans doute une responsabilité dans ces choix. On peut penser que c’est sans importance et que le prochain disque sera meilleur. On peut aussi craindre que le schéma se reproduise. Cela dit, le pianiste est exceptionnel et donne dans ce disque d’excellents moments de jazz, souvent noyé dans une rythmique rock, dans des atmosphères pop avec les échappées du guitariste qui appartient à un autre univers. Dans l’ancien temps, on parlait de «salade russe» pour ces mélanges inappropriés qui dénote de la faute de goût. Les Russes n’ont donc pas l’exclusivité.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBen Van Den Dungen Quartet
2 Sessions

Mating Call, Hackensack, I'm a Bit Disapointed in Your Attitude So Far, The Legend Returns, Stay on It, Two Sessions 1, Situation on Easy Street, Prisoner of Love 2, The Sun God of the Masai, Prisoner of Love 1
Ben Van Den Dungen (ts, ss), Miguel Rodriguez (p), Marius Beets (b), Gijs Dijkhuizen (dm)
Enregistré en décembre 2016 et janvier 2017, Zeist (Pays-Bas)
Durée: 47’ 49”
JWA Records 022017 (www.jwajazz.nl)

Voici un bon disque de jazz par une formation néerlandaise peu connue en France mais qui ne manque pas de qualités. C’est du jazz à n’en pas douter, avec un répertoire d’originaux principalement, même s’il y a trois compositions dues à Tadd Dameron, Thelonious Monk et Horace Silver. Le leader a étudié sérieusement la musique dans les années 1980 au Conservatoire de La Haye et a aussi eu un long parcours dans la musique latine où il a participé à plus d’une dizaine d’enregistrements. Il a notamment côtoyé dans ce registre Paquito Rivera et Michel Camilo, parmi beaucoup d’autres. Dans le jazz, il a accompagné Cindy Blackman, Mal Waldron, Art Taylor, Woody Shaw, Jimmy Knepper, Kirk Lightsey, Lester Bowie, Brian Lynch, Ralph Peterson, Jim McNeely, et même si c’est à l’occasion de tournées en Hollande, ce sont de bonnes références. Cet enregistrement donne à entendre au ténor et au soprano un bon saxophoniste, volubile (belle version en duo au ténor avec le contrebassiste de «Prisoner of Love»), capable de développer de belles atmosphères, au soprano en particulier, et bien entouré d’excellents musiciens, l’élégant pianiste Miguel Rodriguez, très brillant, et une bonne rythmique qui propulse la formation. C’est un registre post bop, dans l’esprit des derniers Jazz Messengers, très agréable à écouter, avec une énergie, un drive qui méritent le détour: une musique qui swingue et, qui sans rien réinventer du jazz, est tout à fait originale dans ses créations, et dans l’esprit du jazz, sachant non seulement élaborer un beau répertoire mais aussi lui donner vie.
Ce quartet en est à son troisième album après
Ciao City et A Night in the Club pour ce même label JWA Records et, associé à Jarmo Hoogendijk, en quintet, Ben Van Den Dungen a déjà enregistré, Heart of the Matter, Speak Up et Run for Your Wife pour Timeless et Double Dutch pour EMI. Une excellente formation à découvrir, et pourquoi pas sur nos scènes.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Elijah Rock
Gershwin for My Soul

S'Wonderful, Fascinating Rhythm, I Can't Get Started, How Long Has This Been Going On?, Long Ago and Far Away, Our Love Is Here to Stay, Shall We Dance, Gershwin for My Soul, Tchaikovsky (and Other Russians), Love Walked In, I Got Plenty O' Nuttin', Isn't It a Pity?

Elijah Rock (voc), Kevin Toney (p, arr), Jack Lesure (g), John B. Williams (b), Greg Paul (dm)
Enregistré à Los Angeles (Californie), date non précisée
Durée: 50' 20''
Autoproduction (www.elijahrock.com)

Qualifié d’enregistrement «pop» dans le répertoire informatique du disque par le producteur qui n’est autre que l’auteur, on ne démentira pas. C’est une preuve de lucidité. C’est une relecture propre, avec le support d’une formation jazz par l’instrumentation, du répertoire archiconnu des frères Gershwin. Il n’y a pas manière à s’extasier, ni sur les versions, ni sur la voix, pas plus que matière à dénigrer un travail professionnel bien fait mais sans âme. C’est donc une sorte de disque de présentation comme il s’en fait beaucoup, utile pour connaître, mais qui a peu à voir avec le jazz, même si la forme et le répertoire peuvent faire illusion à première lecture du livret.


Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Matt Kane & The Kansas City Generations Sextet
Acknowledgement

In Case You Missed It, Timeline, The Burning Sand, ASR', And the Beauty of It All, Wheel Within a Wheel, Midwestern Nights Dream, Jewel, Question and Answer

Mate Kane (dm), Michael Schults (as), Steve Lambert (ts), Hermon Mehari (tp), Andrew Oulette (p), Ben Leifer (b)
Enregistré en août 2014, Kansas City (Missouri)
Durée: 1h 04' 16''
Bounce-Step Records (www.mattkanemusic.com)

Quand la nouvelle garde de Kansas City rend hommage à ses mentors en reprenant quelques-unes de leurs compositions, cela donne un disque tout à fait épatant. Sont ici à l'honneur le saxophoniste ténor Ahmad Aladeen (disparu en 2010 et qui fut compagnon de route de Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Duke Ellington), le guitariste Pat Metheny (adepte d'Ornette Coleman) et le saxophoniste alto Bobby Watson (cheville ouvrière des Jazz Messengers d'Art Blakey à la fin des années 70).

Les arrangements (non crédités) sont d'une grande qualité, respectant les thèmes originaux tout en leur donnant un petit coup de neuf. Dans leurs interventions en solo, ces tout jeunes musiciens (trentenaires, au plus) font preuve d'une remarquable maîtrise de leur instrument et d'un sens de l'improvisation et de l'échange dignes de vieux briscards. Musique nourrie de la culture des traditions (mais sans nostalgie). Résolument optimiste, brillante et ouverte vers l'avenir. Une réussite.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Trombone Shorty
Parking Lot Symphony

Laveau Dirge n°1, It Ain't no Use*, Parking Lot Symphony, Dirty Water, Here Come the Girls, Tripped Out Slim, Familiar, No Good Time, Where It at?, Fanfare, Like a Dog, Laveau Dirge Finale
Troy Trombone Shorty Andrews (voc, tp, tb, tu), Dan Oestreicher, B.K. Jackson (ts, bs), Pete Murano (g), Leo Nocentelli (g*), Tony Hall, Mike Bass-Bailey (b), Joey Peebles (dm)

Date et lieu d’enregistrement non communiqués
Durée: 42' 47''

Blue Note
0602557431148 (Universal)

Troy Andrews alias Trombone Shorty (né en 1986) a déjà fait sous son nom, pour Verve, les albums Backatown (2010), For True (2011), Say That to Say This (2013). Il a attendu avril 2017 pour la sortie de ce nouvel opus, cette fois chez Blue Note. La légende (publicitaire) dit que Troy Andrews a conçu cet album seul chez lui (tp, tb, tu, key, org, Fender Rhodes, g, b, dm), puis mit le projet de côté pendant un an. Nous avons là le résultat. Plusieurs choses ne vont pas. Tout d'abord nous recevons un pré-disque à «usage promotionnel» (or Jazz Hot ne s’occupe pas de promotion mais de publier des chroniques qui respectent ses lecteurs!) sans aucune information: personnel, date et lieu d'enregistrement ne sont pas indiqués. Depuis le travail de pionnier de Charles Delaunay, la tradition (un gros mot aujourd'hui) est de lister ces renseignements. J'ai donc cherché sur internet ce qui nous était dû, par respect de notre travail (c'en est un). Bien sûr, «le monde a changé»! Belle excuse pour justifier des troubles comportementaux qui sont la règle dans le milieu de la pop et du business en général. Et bien évidemment ce produit à but lucratif ne relève pas du monde du jazz, mais bien de la soul rythmiquement binaire («Dirty Water»: bon solo de trompette) avec parfois des effets de cordes («Parking Lot Symphony»). L'accent est mis sur le bon chanteur «soul» que sait aussi être Trombone Shorty: «It Ain't No Use» des Meters (chœur grandiloquent derrière l'excellent solo de trombone!), «Here Come The Girls» d'Allen Toussaint (solo de trombone musclé). Va-t-on comprendre que ce n'est pas parce que c'est rythmé que ça swingue (sinon les marches napoléoniennes et les mazurkas sont du jazz)! Que ce soit jubilatoire, festif et que ça donne envie de bouger, pas de doute, comme l'instrumental bien venu, «Tripped Out Slim» où je pense que Troy Andrews joue en re-recording le tuba, trombone (bon solo) et la trompette et crée une ambiance Dirty Dozen Brass Band. Le malheur, c'est que la plage suivante, «Familiar», est de la "soupe" avec du chant "rappeux" et parfaitement anti-jazz. Drumming martelé, bien lourd dans «No Good Time» qu'on nous annonce bluesy mais qui n'en a aucun élément expressif. Je pense que les amateurs de Prince peuvent s'enthousiasmer, mais les jazzfans devraient soutenir le travail trop négligé en comparaison, des Wendell Brunious, Leroy Jones, Nicholas Payton, Leon Brown, Kevin Louis. Bien sûr, tous les solos de Troy sont bons, surtout à la trompette qu'il sollicite hélas moins que le trombone sur lequel il est pertinent mais sans finesse. Le motif répétitif de «Where It At?» a tout pour agiter les jeunes filles dans des salles surbondées. Les riffs de Troy sont bons, bien mis en place et sa musique propose essentiellement ça («Fanfare», trop long et lassant). Le meilleur et le plus dans la tradition néo-orléanaise est «Laveau Dirge n°1» dans lequel Troy Andrews prêche bien à la trompette (s'inscrivant dans le meilleur créneau de Wynton Marsalis). C'est du gâchis de talent par l'argent. Nous avons connu Trombone Shorty portant bien son nom en 1994 lors d'une parade à New Orleans. Puis, bien plus tard à Ascona en tant que remarquable trompettiste jazz (2007). Et entre temps, en 2000 et en vidéo, il y a ce "contest" sur «Mahogany Hall Stomp» entre lui (14 ans), Brandon Lee et Dominick Farinacci (tous deux 17 ans) avec le Lincoln Center Jazz Orchestra, et il est scandaleux que l'on néglige dans les milieux jazz les deux autres au profit de la pop star qu'est devenu Trombone Shorty (cf. la chronique du Short Stories de Dominick Farinacci, Jazz Hot n°677).

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jazz at the Phiharmonic
Live in Paris. 1958-1960

Titres détaillés dans le livret
Roy Eldridge, Joe Gordon, Dizzy Gillespie (tp), J.J. Johnson (tb), Sonny Stitt (as, ts), Benny Carter (as), Leo Wright (as, fl), Don Byas, Coleman Hawkins, Richie Kamuca, Stan Getz (ts), Lou Levy, Lalo Schifrin, Russ Freeman, Jan Johansson, Vic Feldman (p), Herb Ellis (g), Max Bennett, Art Davis, Monty Budwig, Daniel Jordan, Ray Brown, Sam Jones (b), Gus Johnson, Jo Jones, Shelly Manne, William Schlöpffe, Louis Hayes, Chuck Lampkin (dm)
Enregistré entre 30 avril 1958 et le 25 novembre 1960, Paris
Durée: 3h 40'
Frémeaux & Associés 5632 (Socadisc)

Ne revenons pas sur le concept JATP de Norman Granz qui met en "compétition" des vedettes, souvent en mélangeant les tenants du jazz mainstream et du bop. Pour l'anecdote, le 25 novembre 1960, Charles Delaunay et Hugues Panassié étaient tous deux dans la salle. Tous ces titres viennent de prestations données à l'Olympia. Parfois ces tournées proposaient aussi des groupes réguliers comme, ici, ceux de Shelly Manne, de Stan Getz et de Dizzy Gillespie en 1960.
Le CD1 débute par «Idaho» dans la vraie tradition JATP avec des vétérans en forme, Coleman Hawkins et un Roy Eldridge toujours prêt aux exhibitions (1958). Suit la «Ballad Medley», principe cher au JATP où chaque soliste y va de sa démonstration expressive. Elle est gigantesque avec Coleman Hawkins dans «Indian Summer»! (les lignes de basse de Max Bennett sont bien, la sobriété de Lou Levy et de Gus Johnson aux balais sont à louer). Sonny Stitt aborde «Autumn in New York» en copiant trop Charlie Parker. Roy Eldridge suit pour un «The Man I Love» gorgé d'émotion. Cette mouture aborde ensuite «The Walker», co-signé Eldridge-Hawkins. C'est Hawkins qui ouvre le feu. Roy Eldridge qui suit, est fatigué, mais il assure avec brio. Sonny Stitt est cette fois au ténor et il ne manque pas d'inspiration. On enchaîne par la collection de vedettes du 25 novembre 1960 qui se lance dans «Take the A Train». Jo Jones y surclasse son prédécesseur, Gus Johnson. Eldridge est le premier soliste. Du punch et des aigus, c'est ce qu'on attend de lui. Suivent Hawkins (le patron), Benny Carter (aérien), Don Byas, Jo Jones (Lalo Schifrin se contente d'un accompagnement sobre). Deuxième «Ballad Medley» (sans Hawkins?). D'abord l'alto très chantant de Benny Carter dans «The Nearness of You». La classe! Eldridge donne, avec la sourdine harmon sans tube, une version sombre de «My Funny Valentine» qui ne doit rien à Miles Davis et Chet Baker. Don Byas reprend le «I Remember Clifford» de Golson qu'il jouait souvent à cette époque, avec cette sonorité ample et chaude qui a tant influencé Guy Lafitte. Benny Carter revient pour «Laura» et Roy Eldridge avec «Easy Living». Toute la troupe termine le plus indispensable des trois CD par un long «Indiana» (17' 30'') qui offre un solo anthologique de Jo Jones!
Le CD2 propose deux groupes réguliers, celui de Shelly Manne le 23 février 1960 (cinq titres) puis celui de Stan Getz le 21 novembre 1960 (six titres). Parmi les bonnes choses: les solos de Joe Gordon (tp avec sourdine), Richie Kamuca (ts proche de Zoot Sims) avec l'excellent Shelly Manne dans «Yesterdays», «Step Lightly» de Benny Golson. On comparera utilement cette belle version d'«I Remember Clifford» par Stan Getz avec celle de Don Byas, notamment pour le choix du tempo et l'emploi du vibrato.
Le CD3 nous ramène pour trois morceaux au concert de 1958, mais cette fois avec Dizzy Gillespie et Stan Getz comme souffleurs (même rythmique, cf. Supra). «Just You, Just Me» est exposé par Dizzy presqu'à la façon Roy Eldridge, après l'intervention de Getz, il monte d'un cran le swingue sur une rythmique qui carbure (son ample de Ray Brown). Alternative entre Gus Johnson et Dizzy puis Getz à l'avantage du trompettiste plus dynamique. L'équipe donne un «Bernie's Tune» tonique. Puis, on retourne au 25 novembre 1960 pour un «Blue'n Boogie» bien sûr ultra-vif de 11' 44'', tremplin pour J.J. Johnson, Getz, Sam Jones et Gillespie, avant de terminer par la suite Gillespiana par le quintet Dizzy Gillespie déjà réédité (LaserLight 36132) et que nous avions chroniqué. Un document estimable.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

New Orleans Roots of Soul
1941-1962

Titres communiqués dans le livret
Champion Jack Dupree, Rev. Utah Smith, Pr Longhair, Lonnie Johnson, Roy Brown, Dave Bartholomew, Lloyd Price, Shirley & Lee, Frankie Lee Sims, Little Sonny Jones, Sugar Boy, Paul Gayten, Guitar Slim, Lil' Millett, Louis Armstrong, Mahalia Jackson, Fats Domino, Slim Harpo, Smiley Lewis, Clarence Frogman Henry, Clifton Chenier, Larry Williams, Art Neville, Oscar Wills, Allen Toussaint, Eddie Bo, Snooks Eaglin, Dr John, Earl King, Irma Thomas, Lee Dorsey, Chris Kenner, Junco Partner, Reggie Hall, Benny Spellman, Alvin Robinson, Danny White, Willie Tee, Johnny Adams

Enregistré entre le 28 janvier 1941 et fin 1962, Chicago, New Orleans, Cincinnati, Los Angeles, Dallas, Crowley

Durée: 3h 08' 24''

Frémeaux & Associés 5633 (Socadisc)


Ne revenons pas sur Bruno Blum auteur du texte de livret, nous avons déjà dit en d'autres occasions ce que nous pensions. Son travail présente des inexactitudes. Ceux qui ne connaissent pas le rhythm'n blues louisianais se renseigneront au mieux avec des ouvrages comme: Rhythm'n Blues in New Orleans de John Broven (1988, Pelican Publishing Co), I Hear You Knockin'. The Sound of New Orleans Rhythm'n Blues de Jeff Hannusch (1985, Swallow Publicatons Inc), Up From The Cradle of Jazz. New Orleans Music Since World War II de Jason Berry, Jonathan Foose et Tad Jones (1986, University of Georgia Press). Ce coffret leur permettra d'illustrer des noms restés chez nous peu connus comme Roy Brown, Guitar Slim, Frogman Henry, Earl King, Snooks Eaglin, etc., aux côtés d'incontournables comme Louis Armstrong (1955, «Mack the Knife»; 1961, «I'm Just a Lucky So and So»), Mahalia Jackson (1956, «Just a Little While to Stay Here»), Lonnie Johnson (1949, «Blues Stay Away From Me»; 1951, «Me and My Crazy Self»), Champion Jack Dupree (1941, «Junker's Blues»), Clifton Chenier (1956, «Baby Please»; 1957, «My Soul»), Fats Domino (1955, «Blue Monday») et Pr Longhair (1949, «Hey Little Girl»; 1950, «Her Mind is Gone») sur lesquels il ne devrait pas être nécessaire de revenir. De la fin des années 1940 au début des années 1960, c'était l'époque de multiples petits labels (Specialty, Ace, Imperial, etc) et, derrière les chanteurs, pour ceux enregistrés à New Orleans, une esthétique commune venant du drumming spécifique des lieux (Earl Palmer, Leo Morris alias Idris Muhammad, Charles Hungry Williams, Ed Blackwell, Cornelius Coleman, Bob French, Smokey Johnson) et d'immuables requins de studio (Dave Bartholomew, Teddy Riley, Melvin Lastie, tp, Joe Harris, as, Herb Hardesty, Clarence Hall, Lee Allen, David Lastie, Plas Johnson, James Rivers, Robert Palmer, Nat Perilliat, Fred Kemp, ts, Red Tyler, Clarence Ford, bs, Salvador Doucette, Lawrence Cotton, James Booker, Allen Toussaint, Huey Smith, p, Harold Battiste, p-ts, Ernest McLean, Justin Adams, Ervin Charles, Rene Hall, Roy Montrell, Edgar Blanchard, g, Frank Fields, Lloyd Lambert, Chuck Badie, Richard Payne, b). Nous les retrouvons tous ici, et ils méritent d'être nommés car plus que les chanteurs (au talent inégal) ils font l'intérêt de ce coffret. Autre caractéristique: un phrasé «lazy» (paresseux) sur des tempos jamais trop lents ou trop rapides. Néanmoins, il suffit d'écouter pour se rendre compte qu'on passe du blues/swing à la chansonnette des années 1960 (la «soul» et le «yéyé», c'est la même chose: CD3). L'un des meilleurs chanteurs-guitaristes est ici Snooks Eaglin (1960, «That Certain Door», «Nobody Knows», «C.C. Rider»). Parmi les bons moments néo-orléanais: la guitare d'Earl King (1960, «Come On») et de Roy Montrell (1961, Eddie Bo, «Baby I'm Wise»), les solos de Lee Allen (ts) (1954, Paul Gayten, «Down Boy»; 1957, Art Neville, «The Dummy»; 1960, Mac Rebennack, «Sahara»-instrumental), de David Lastie (ts) (1954, Sugar Boy Crawford, «What's Wrong»; 1961/2, Johnny Adams, contre-chants, «A Losing Battle»), Dave Bartholomew (tp: 1954, Little Sonny Jones, «Tend to Your Business Blues»), Herbert Hardesty (ts: 1952, Lloyd Price, «Lawdy Miss Clawdy»), Melvin Lastie (cnt) et Red Tyler (bs) (1959, Allen Toussaint: «Chico», instrumental), Plas Johnson (ts: 1957, «Slow Down»). Pour les non louisianais, signalons les contre-chants de Wilbur Harden (tp: 1950 Roy Brown, «Hard Luck Blues») et Red Prysock (ts: 1951, Lonnie Johnson, «Me and My Crazy Self»). Un bon résumé de musiques pas aussi homogènes qu'on l'affirme, plaisantes et représentatives d'une époque
.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe New Orleans Jazz Vipers
Going! Going! Gone

One O'Clock Jump, Going! Going! Gone, Please Don't Talk About Me, I Hope You're Comin' Back to New Orleans*, Sugar, All That Meat & no Potatoes, I Can't Believe You're in Love With Me, Keeping Out Mischief Now, Sugar Blues, Hummin' to Myself, Someday Sweetheart, Darktown Strutters' Ball, Way Down Yonder in New Orleans
Kevin Louis (tp, cnt, voc), Craig Klein (tb, voc), Joe Braun (as, voc), Oliver Bonie (bs), Molly Reeves (g, voc), Joshua Gouzy (b), Irma Thomas (voc)*

Enregistré à New Orleans, date non précisée
Durée: 54' 44''
Autoproduit (www.neworleansjazzvipers.com)

C'est le groupe qui a fait sensation au JazzAscona de 2016 (Earl Bonie, ts-cl, ex-Dukes of Dixieland remplaçait Joe Braun). En fait, il s'agit d'un orchestre régulier (d'où la cohésion) fondé par Joe Braun dans les rues du French Quarter. Depuis 2001, les Jazz Vipers se produisent au Spotted Cat Music Club (avec l'interruption due à Katrina, le groupe étant à San Francisco et Austin). Beaucoup de bons musiciens sont passés dans ce groupe : Jack Fine, Charlie Fardella, Wendell Brunious, Steve Yokum, Matt Perrine. Le style de l'orchestre n'est pas le jazz traditionnel genre George Lewis. C'est un combo «jump» qui touche au répertoire de Count Basie, Fats Waller, etc. Le swing est généré par une incroyable rythmique, très impressionnante en direct. Si depuis ce disque récent, le son du groupe a changé, c'est dû à la présence de Joe Braun qui a un style typé, genre Earl Bostic (et d'une moindre façon Capt John Handy: «Someday Sweetheart» où sont bien mis en valeur Craig Klein avec plunger et Oliver Bonie). Craig Klein, valeur sûre des Jazz Vipers, est en vedette dans «Sugar» et «Sugar Blues» (bons solos aussi d'Oliver Bonie et surtout de Kevin Louis). Egalement bon chanteur, Kevin Louis est en valeur dans «Please Don't Talk» et «Darktown Strutters' Ball» (bon solo de Joshua Gouzy). Molly Reeves, efficace guitariste rythmique digne de Danny Barker, est aussi une chanteuse délicieuse dans «All The Meat & No Potatoes» et «Keeping Out of Mischief Now». La fameuse Irma Thomas apporte son concours à «I Hope You're Comin' Back to New Orleans». Bref, ce disque, belle exception aux dérives de notre époque, est indispensable aux amateurs de musique qui swingue...et aux danseurs!

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Ambrose Akinmusire
A Rift in Decorum. Live at the Village Vanguard

CD1: Maurice & Michael (Sorry I Didn't Say Hello), Response, Moment in Between the Rest (To Curve An Ache), Brooklyn (ODB), A Song to Exhale (Diver Song), Purple (Intermezzo), Trumpet Sketch (Milky Pete)

CD2: Taymoor's World, First Page (Shabnam's Poem), H.A.M.S. (In the Spirit of Honesty), Ambrose Akinmusire, Piano Sketch (Sam Intro), Piano Sketch (Beyond Enclosure), Condor (Harish Intro), Condor, Withered, Umteyo
Ambrose Akinmusire (tp), Sam Harris (p), Harish Raghavan (b), Justin Brown (dm)
Enregistré en janvier 2017, New York
Durée: 1h 40' 40''
Blue Note 0602557649703 (Universal)

Pour son quatrième album à la tête de son quartet, quasi identique depuis plusieurs années, (le dixième en leader et coleader), Ambrose Akinmusire, emprunte la voie des géants. A la suite de John Coltrane ou de Sonny Rollins qui l’ont précédé au Village Vanguard pour graver un album live, il marquera avec A Rift in Decorum: Live at the Village Vanguard la vaste discographie enregistrée dans ce temple du jazz au Greenwich Village de New York. Il signe la totalité des compositions qui excellent dans cet écrin. Tel un équilibriste, il nous délivre un message sur le fil du rasoir. Nulle esbroufe, mais une authenticité qui dès le premier titre «Maurice & Michael (Sorry I Didn't Say Hello)», nous plonge dans son univers introspectif. Le public attentif suit cette soirée ou chaque musicien est parfaitement à sa place. Depuis sa victoire, en 2007 à la Thelonious Monk International Jazz Competition, il s’est affirmé comme l’un des jeunes trompettistes à suivre et prouve depuis son originalité. Sa musique est suffisamment riche pour nourrir ce long enregistrement sans faire appel aux standards; de même, tout en restant fidèle à l'héritage du swing et du bebop, elle exprime son originalité, avec un grand lyrisme. Ambrose décortique à souhait des thèmes maintes fois travaillés pour en extraire l’essence même et utilise au mieux une rythmique complètement dévouée à sa grâce. Nul besoin de décrire chaque titre, il suffit de s’y plonger pour mieux les savourer. A noter «Trumpet Sketch (Milky Pete)» voyage de 14 minutes dont la longue introduction en solo, dans la lignée d’un Don Cherry, transgresse les rives de la musique improvisée suivi par un Sam Harris (p) plus qu’inspiré, piano enluminé par un Justin Brown (dm) toujours aussi inventif, qui s’engouffre dans un dialogue trompette/batterie décapant. Un album comme une longue narration qui ne cesse de chevaucher une mer déchaînée qui ne connaît dans sa première partie que peu d’accalmies apaisantes. Le second CD, plus serein, s’ouvre sur «Taymoor's World», comme un éclairci après la bataille qui bien vite nous amène à partager une table du fameux club, où l’on regrette de n’avoir pu être dans le public pour participer à la claque. Dans une transe incantatoire le groupe nous amène aux portes d’un véritable jazz où le respect des aînés est évoqué, revu et transposé dans une Amérique actuelle. Agé de 35 ans, Ambrose Akinmusire, sera un des trompettistes incontournables de ce début de siècle, si l'industrie du showbiz ne lui met pas le grappin dessus. Il est, pour le moment, d'une irréprochable intégrité.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJohn Scofield
Country for Old Men

Mr Fool, I’m So Lonesome I Could Cry, Bartender Blues, Wildwood Flower, Wayfaring Stranger, Mama Tried, Jolene, Faded Love, Just a Girl I Use to Know, Red River Valley, You’re Still the One, I’m an Old Cowhand.
John Scofield (g), Larry Goldings (p, org, key), Steve Swallow (b), Bill Stewart (dm)

Date et lieu d'enregistrement non communiqués
Durée: 1h 05' 37''
Impulse! 0602557088106 (Universal)

Avec plus de trente albums à son actif, John Scofield se doit d’avoir de nouvelles idées pour propager le son feutré de sa guitare Ibanez à ses admirateurs. En optant pour le style country, le guitariste de Dayton (Ohio) choisit un parti pris subtil. Lui qui sait si bien mêler les sons planants aux sonorités groovy et funky aurait peut-être dû choisir un autre répertoire. Mais «Sco» possède sa griffe, reconnaissable et dès qu’il touche son instrument («Wildwoof Flower»). Pour asseoir son propos, il est accompagné de partenaires fidèles: Steve Swallow, Larry Goldings et Bill Stewart. Si les chants traditionnels sont au menu («Wayfaring Stranger»), John Scofield intègre des reprises d’artistes comme James Taylor («Bartender’s Blues») ou Dolly Parton («Jolene») pour donner un aspect plus moderne à des thèmes issus de la tradition. La guitare de Mister Sco se fait toujours aussi virevoltante et lorsque Larry Goldings passe au piano cela donne un ensemble d’une qualité supérieure. Les échanges entre les artistes renvoient très bien à l’idiome jazz et on se délecte à écouter les dialogues entre guitare, orgue et basse («Faded Love»). La sonorité particulière de la six-cordes se laisse encore apprécier sur «Red River Valley», un traditionnel, transfigurait par les trois artistes qui conserve sa saveur d’antan. «You’re Still the One» permet au guitariste de poursuivre sa quête de sonorités secrètes sur des thèmes classiques. L’album se termine avec «I’m a Old Cowhand» de Johnny Mercer, un joli clin d’œil qui renvoie au titre de cet album, où l’ancien n’est pas forcément d’actualité.

Michel Maestracci
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Stryker
Messin' With Mister T

La Place Streeet, Pieces of Dreams, Don’t Mess With Mister T, In a Sentimental Mood, Impressions, Gibraltar, Salt Song, Sugar, Side Steppin’, Let It Go
Dave Stryker (g), Jared Gold (org), McClenty Hunter (dm), Mayra Casales (perc) + Houston Person, Mike Lee, Don Braden, Jimmy Heath, Chris Potter, Bob Mintzer, Eric Alexander, Javon Jackson, Steve Slagle, Tivon Pennicott (s)
Date et lieu d'enregistrement non précisés
Durée: 1h 10' 27''
Strikezone 8812 (
www.davestryker.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Stryker
Eight Track II

Harvest for the World, What’s Going On, Trouble Man, Midnight Cowboy, When Doves Cry, Send One Your Love, I Can’t Get Next to You, Time of the Season, Signed-Sealed-I’m Delivered I’m Yours, One Hundred Ways, Sunshine of Your Love
Dave Stryker (g), Steve Nelson (vib), Jared Gold (org), McClenty Hunter (dm)
Date et lieu d'enregistrement non précisés
Durée: 1h 05' 50''
Strikezone 8814 (
www.davestryker.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Stryker/Slagle Band Expanded
Routes

City of Angels, Nothin’ Wrong with It, Self-Portrait in Three Colors, Routes, Ft. Greene Scene, Great Plains, Extensity, Gardena, Lickety Split Lounge
Dave Stryker (g), Steve Slagle (as), John Clark (frh), Billy Drewes (ts, bcl), Clark Gayton (tb, tu), Bill O’Connell (p, ep), Gerald Cannon (b), McClenty Hunter (dm)
Enregistré les 14 et 15 décembre 2015, Paramus (New Jersey)
Durée: 59' 17''
Strikezone 8813 (
www.davestryker.com)

Voici livrées les dernières productions de Dave Stryker, le guitariste d’Omaha (Nebraska). Trois nouvelles galettes et trois thématiques bien distinctes pour mettre en avant son phrasé feutré. Messin’ With Mister T célèbre, comme le sous-titre le laisse entendre, les années du guitariste aux côtés de Stanley Turrentine. Le matériau choisi pour mettre en avant les pièces et compositions favorites de son ex-leader renvoie au temps béni où le jazz avait encore facilement droit de citer dans les médias. Plus fort encore, il bénéficie pour l’occasion de la présence de quelques-uns des meilleurs saxophonistes de la galaxie jazz: Houston Person, Jimmy Heath, Eric Alexander, Bob Mintzer, Chris Potter et Steve Slagle, le fidèle partenaire du guitariste. L’album s’ouvre avec «La Place Street» de Stanley Turrentine avec Houston personne au saxophone. Le tempo est bien chaud avec les interventions de Jared Gold (org) et les coups de boutoir de McClenty Hunter sur les peaux. «Let It Go» avec Tivon Pennicott (s) met en lumière les jolis déboulés de la guitare de Stryker et la voix mélodieuse de l’instrument du partenaire de Kenny Burrell en 2008. L’éternel «Sugar» se fait plus mielleux avec Javon Jackson dans le rôle de Mister T. le tout bien emmené par un jeu soyeux de l’organiste. Après le sucré, Eric Alexander fait entendre sa sonorité si spécifique sur une pièce plus salée («Salt Song»), tandis que le guitariste fait apprécier sa technique pour délivrer des notes d’une pure beauté. En fin connaisseur de Turrentine, le leader présente «Impressions», de John Coltrane. Un morceau gravé pour la première fois par son mentor sur Sugar avec Chris Potter aux anches. Bien sûr, «Don’t Mess with Mister T.» de Marvin Gaye est présent sur l’une des plages du CD pour retrouver les bienfaits de ce que délivrait le saxophoniste de Pittsburgh en son temps.
Pour Eight Track II Stryker puise dans un répertoire plus ouvert pour mettre en lumière les artistes vedettes de la Motown comme Marvin Gaye, Stevie Wonder ou les Temptations, mais aussi des rockers comme le Cream d’Eric Clapton ou les Isley Brothers. La présence du vibraphone de Steve Nelson aux côtés de Jared Gold (org) et McClenty Hunter (dm) constitue le fil conducteur de cet album. Cette expression du guitariste renvoie aux sessions et autres concerts aux côtés de Brother Jack Mc Duff. Certains moments de Eight Tracks nous plongent dans l’’atmosphère si particulière de la fin des années soixante avec les oeuvres de Grant Green et tout particulièrement «Trouble Man». Une résurrection qui fait plaisir à attendre, preuve que Stryker connaît bien ce langage et sait adapter, comme ses prédécesseurs, Wes, George, Kenny et Pat, les morceaux pop dans un langage jazz gorgé de blues. Petit clin d’œil au british blues avec une adaptation hautement énergique du «Sunshine of Your Love» de Cream et le savoureux «Time of the Season» du groupe The Zombies. Enfin, le Prince de Minneapolis fait aussi partie de la revue avec l’emballante adaptation de «When Dove Cries» où l’orgue de Jared convole en juste noces avec les notes feutrées de Stryker.

Avec Routes, le guitariste partage le leadership avec Steve Slagle dans un format plus évolué pour certaines compositions. Au duo, augmenté de McClenty Hunter, le batteur habituel de Stryker, et Gerald Cannon (b) s’agrègent Jackson Clark (frh), Billy Drewes (ts, bcl) Clark Gayton (tb) et Bill O’Connell (p). Ainsi sur «Nothin’ Wrong with It» c’est un septet qui s’exprime pour exposer la facette de compositeur du guitariste et son compère saxophoniste. Dans une ambiance plus pesante, la formation développe les idées du duo avec de beaux entrelacs entre la guitare et les soufflants. Des instants de suspension sont offerts par la guitare du leader qui met en lumière le background de la flûte de son partenaire, et les interventions de Clark Gayton au tuba («Great Plains») pour une pièce de grande qualité. «Self-Portrait in Three Colors», de Charlie Mingus situe totalement l’état d’esprit haut de gamme dans lequel évolue ce Routes.Entre swing et conception plus contemporaine, la formation assume sa tâche de transmettre la tradition avec succès («Extensity»). Sur «Lickety Split Lounge», le guitariste reprend la main pour asséner ses notes acérées. Ces trois albums permettent pour ceux qui ne le connaissent pas encore de découvrir un guitariste référent de la scène jazz actuelle, qui a fait ses classes auprès des plus grands, et transmet son expérience en apportant sa touche personnelle pour que l’idiome poursuive son développement dans l’univers de la mu
sique.

Michel Maestracci
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBLM Quartet
Me'n You

Me'n You, A Kiss to Build a Dream On, Between the Devil and the Deep Blue Sea, East of the Sun, There Will Never Be Another You, Rockville, Blockrock, Tenderly, Wrap Your Troubles in Dreams, New Concerto for Cootie, 9:20 Special, Ooh-Ah-Dee-Dee, Stolen Swing
Dominique Burucoa (tp, flh, voc), Atnaud Labastie (org), Emmanuel de Montalembert (g), Antoine Gastinel (dm)
Enregistré les 25 et 26 février 2016, Ustaritz (64)
Durée: 58' 26''
Jazz aux Remparts 64025 (www.jazzauxremparts.com)

Dominique Burucoa est bien connu, notamment comme directeur du festival, Jazz aux Remparts, dont la disparition fit le désespoir des jazzfans avertis. Il est tout à fait qualifié pour affirmer dans le texte d'accompagnement: «le swing comme vertu cardinale du jazz »! Et c'est le choix esthétique de ce quartet ainsi que le démontre d'emblée, «Me'n You» du tromboniste Eli Robinson qui ouvre le programme (solos bien menés d'orgue, trompette avec plunger et guitare). Bel hommage au maître Louis Armstrong (sans caricature!) dans une version simple et efficace de «A Kiss to Build a Dream On » bien chanté et joué avec autorité par Dominique Burucoa. Antoine Gastinel amène un swinguant «Between the Devil and the Deep Blue Sea». C'est le premier disque d'Arnaud Labastie à l'orgue et il en joue avec une maîtrise et swing enthousiasmants. Dans «Stolen Swing», il évoque Milt Buckner auquel il rend un hommage explicite dans «Ooh-Ah-Dee-Dee». Les improvisations d'Emmanuel de Montalembert ont la sobriété d'un Billy Butler, c'est si rare aujourd'hui («Rockville», thème-riff de Johnny Hodges). Il amène bien «East of the Sun» exposé avec feeling par Dominique Burucoa au bugle. Guitare et orgue sont parfaits derrière la trompette avec sourdine dans «There Will Never Be Another You». Les tempos sont parfaits pour le swing («Blockrock» de Cootie Williams, «Wrap Your Troubles in Dreams», «9:20 Special»). Bref, un moment plaisant dans un contexte désespérant.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jazz de Pique
Le Retour

Father Steps In, Moten Swing, Chocolate, Rhapsody in Courbevoie, Sweet Georgia Brown, Flying Home, Blue Spleen, Feet in the Fuel, One O'Clock Jump, Stompin' at the Savoy, 9:20 Special, Undecided, Boot It!, Blop-Blop, J'irai cracher sur vos trompes
Jacques Hannequand, Daniel Thorel, Laurent Verdeaux, Christian Camous, Jean-Louis Hannequand, Gilles Millerot (tp), Georges Batut (tb, vib), François Février, Guy Figlionlos, Alain Cuttat, Didier Baniel (tb), Gilbert Rousselin, Roger Petit (as), Michel Méresse (as, ts), François Jouvin (ts, cl), Michel Bourgeois, André Villéger (ts), Jean Picard (bs, cl), Jean Rotman (p), Gérard Rakowski (g), Jean-Pierre Simondin (b), Claude-Alain du Parquet (dm), invité : Benny Waters (ts, as, cl)
Enregistré entre fin décembre 1972 et le 4 mai 1985, Courbevoie (92), Paris
Durée: 1h 03' 49''

Fenesoa 06 (jean.rotman@wanadoo.fr)

A une époque où rares sont les jazz fans qui se préoccupent encore de Bennie Moten, Erskine Hawkins, Jimmie Lunceford ou même de Fletcher Henderson, voici un disque du Jazz de Pique, un big band amateur dirigé par le pianiste et futur médecin homéopathe Jean Rotman, également responsable de la majorité des arrangements. Ce disque vaut surtout pour les titres 10 à 14 dont la vedette est Benny Waters, surtout au ténor (excellent dans «Stompin' at the Savoy»), mais aussi à l'alto (« 9:20 Special», arrangement d'Earle Warren, avec de bonnes parties d'ensembles bien jouées) et à la clarinette («Undecided», Waters y est en grande forme; bon solo de Rotman). Le dernier titre, montre qu'après dix ans ces musiciens ont plus de métier: il y a des nuances, la section de trombones mise en vedette sonne bien, bon solo de trombone (la trompette wa-wa est de Laurent Verdeaux). En effet les 9 premiers titres qui sont la réédition du Moten Swing, Pragmaphone LP 8, trahissent un niveau de débutants, surtout dans les ensembles et sur tempos vifs (certains de ces musiciens joueront ensuite dans le big band Roger Guérin, comme Jean Picard). Le livret nous indique que «certains savaient improviser, d'autres pas», ce qui est la règle en big band et ne gêne pas, mais aussi que «Certains jouaient d'oreille, d'autres étaient d'excellents lecteurs», ce qui ne garantit pas le meilleur résultat en grande formation. Deux morceaux, en tempo lent, sortent du lot d'un point de vue collectif: «Rhapsody in Courbevoie» et «Blue Spleen» (beau thème, bon solo de trombone). Ici et là, il y a de bons solos de trompette, de vibraphone et deux solos d'un jeune André Villéger déjà plus que prometteur («Flyin' Home», «Feet in the Fuel»). Un disque sympathique qui illustre l'attachement à la tradition swing d'une partie des musiciens français en cette première moitié des années 1970.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Oracasse
La Barque du rêve

Whoopin' Blues, Tremé Song, La Grève barré moin, Indiana...Lee, La Rue Zabyme, Old Rugged Cross, Close Your Eyes, Do What Ory Say, Linger Awhile, Parfum des îles, La Barque du rêve, It Ain't My Fault
Guy Bodet (tp, cnt, flh), Emmanuel Pelletier (ss, ts, fl, voc), Thierry Bouyer (bjo, g, tp, voc), Xavier Aubret (tu, b, voc), Gabor Turi (dm, perc, voc)

Enregistré les 6 et 7 septembre 2016, Chabournay (86)
Durée: 59' 15''
Autoproduction (aubret@oleo-production.com)

Voici un groupe dit de «jazz traditionnel» qui ne peut que donner de la joie dans les animations notamment festivalières. Le meilleur soliste est Guy Bodet, dit Mimile, trompettiste titulaire dans l'orchestre Claude Bolling. Un bon exemple de sa maîtrise instrumental se trouve dans «Indiana» avec sa déclinaison bop dans la coda. Dans «Whoopin' Blues» Guy Bodet mène avec décontraction et offre un solo bien mené. Il est également à son avantage dans «Do What Ory Say» et surtout «Linger Awhile». «Tremé Song» de John Boutté et «It Ain't My Fault» sentent bon le New Orleans d'aujourd'hui (nous préférons Emmanuel Pelletier au ténor, comme dans «Close Your Eyes»). Il y a d'autres thèmes connus de la Cité du Croissant mélangés à des morceaux exotiques moins enthousiasmants pour les jazzfans (mais «Parfum des îles» avec bugle et flûte est bien plaisant: écoutez le solo de Guy Bodet!). Un spiritual rendu célèbre par le clarinettiste George Lewis est ici joué en trio (ss, bj, b) de façon sensible. Une "galette" qu'on s'arrachera au détours d'une prestation!

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Wadada Leo Smith
America's National Parks

CD1: America’s National Parks USA 1718, Eileen Jackson Southern 1920-2002: A Literary Park, Yellowstone: The First National Park and the Spirit of America–The Mountains, Super-Volcano Caldera and Its Ecosystem 1872
CD2: The Mississippi Rivers Dark and Deep Dreams Flow the River–A National Memorial Park c. 5000 BC, Sequoia/Kings Canyon National Parks: The Giant Forest, Great Canyon, Cliffs Peaks, Waterfalls ans Cave Systems 1890, Yosemites: The Glaciers, the Falls, the Wells and the Valley of Goodwill 1890

Wadada Leo Smith (tp), Anthony Davis (p), Ashley Walters (cello), John Lindbergh (b), Pheeroan Ak Laff (dm)

Enregistré le 5 mai 2016, New Haven (Connecticut)
Durée: 1h 38’ 05’’

Cuneiform Records 430/431 (www.cuneiformrecords.com)

Wadada Leo Smith et son Golden Quintet nous invitent à une traversée des grands parcs américains dans une célébration de la nature encore conservée et à protéger. Les six longs mouvements parfaitement exécutés nécessitent une attention particulière car Wadada inscrit sa musique dans la lignée de la musique afro-américaine libertaire. Un mariage précis entre écriture et improvisation. Wadada a terminé de composer ce répertoire et l’a enregistré avant de célébrer ses 75 ans (décembre 2016). Les vingt-huit pages du répertoire de America’s National Parks ont été conçu pour son ensemble le Golden Quintet, une fraiche extension du quartet qu’il a dirigé durant 16 ans. L’idée lui est venue pour deux raisons, de par son propre intérêt pour la nature depuis des années, en particulier pour le Park de Yellowstone et de la série documentaire, The National Parks: America ‘s Best Idea, d’une durée de douze heures signée par le réalisateur Ken Burn. Les dialogues particuliers trompette et violoncelle donnent une coloration surprenantes et déconcertantes. Anthony Davis, John Lindbergh et Pheeroan Ak Laff apportent leur complémentarité à ce vaste projet ambitieux qui s’inscrit dans une riche mais difficile écoute. L’auditeur doit se plonger dans ce nouveau monde où l’homme n’a pas encore tout détruit. La disparition des scènes européennes (à part quelques exceptions) de vétérans comme Wadada Leo Smith nous a presque fait oublier la richesse et la diversité de ce type de musique.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Mourad Benhammou Jazzworkers Quintet
Vol. 3. March of the Siamese Children

Nommo1, March of the Siamese Children, Indian Song, Till all Ends, Zielona Herbata "Green Tea", Home Is Africa, No Land’s Man, 7th Ave Bill, Zanzibar, Autum Melodie, Ballad Medley (Haupe, Nirvana, Malice Toward None), Cellar Groove, Nommo 2, Dave’s Chant*
Mourad Benhammou (dm), David Sauzay (ts, fl) Fabien Mary (tp), Pierre Christophe (p), Fabien Marcoz (b), Tom McClung (p)*, Matyas Szandal (b)*
Enregistré le 1er octobre et le 15 novembre 2015, Le Pré-Saint-Gervais (93)
Durée: 1h 01’
Black & Blue 813.2 (Socadisc) 

Mourad Benhammou dirige ses Jazz Workers depuis une douzaine d’année et la cohésion du groupe s’entend immédiatement. Le livret nous rappelle le parcours du batteur «En vrai passionné de l’histoire du jazz et de la batterie musicien, érudit et collectionneur il réside à New-York en 2004 où il mène une série d’entretien avec des batteurs légendaires de la scène bop. Il y rencontre Louis Hayes, Grassella Oliphant et surtout Walter Perkins, qui deviendra son mentor». C'est à son retour en France, qu'il décide de former son propre groupe dont voici le troisième opus. Dès l’introduction, le ton est donné par le premier titre «Nommo1» qui, en quarante-huit secondes, annonce la couleur, entre respect de la tradition et arrangements modernisés. En fin connaisseur, il choisit le répertoire (à part «Zielona Herbata "Green Tea"» et «Zanzibar» signés de sa main et «Autum Melodie» de Fabien Mary) dans des compositions assez rarement interprétées aujourd’hui en public et peu enregistrées. Le titre éponyme de l’album est tiré de la comédie musicale Le Roi est moi, grand succès de Broadway adapté à l’écran avec Yul Brunner en roi du Siam et Deborah Kerr en maîtresse d’école. Son traitement plus qu’original décape les oreilles et David Sauzay, ici à la flûte, se révèle un maître tel le génie de la lampe. Toutes les arrangements et les interventions des solistes sont soignés et à propos et font de cet album un plaisir continue. Certains titres évoquent des contrées lointaines entre l’Afrique et l’Orient, Mourad Benhammou en tant que compositeur nous invite dans son voyage sur les terres découvertes par Art Blakey mais en proposant sa propre piste. Il ne pouvait oublier son maître et sa version de «No Land’s Man» de Walter Perkins nous conduit tout naturellement dans la nuit new-yorkaise. L’intro au piano du «Medley» sur «Haupe» de Duke Ellington, extrait de la bande du film Anatomie d’un Meutre, atteste du talent de Pierre Christophe comme de celui des autres musiciens. On s'étonne dès lors du mépris des programmateurs pour ce type de jazz... «Dave’s Chant», enregistré lors d’une autre séance avec le regretté Tom McClung et Matyas Szandal, prouve de nouveau que le drive de Mourad Benhammou sait se mettre à merveille au service d’autres musiciens.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Bill Mobley
Hittin' Home

The Very Thought of You, Walkin', Hittin' Home, My Romance, Jewel, Milestones, Lil' Red, Apex, Peace, Scene on Seine, Waltzin' Westlard
Bill Mobley (tp), Steve Neslon (vib), Russell Malone (g), Kenny Barron, Heather Bennet (p), Essiet Okon Essiet, Phil Palombi (b), Clint Mobley (perc), Kevin Norton (marimba)

Enregistré durant l’été 2016, New York et New Jersey
Durée: 57' 10''
Space Time Records 1642 (Socadisc)

Pour célébrer en 2016, l’année de ses 20 ans d’existence, le label Space Time Record a sorti un nouvel enregistrement du trompettiste Bill Mobley, pilier du label avec le pianiste Donald Brown. A 63 ans, Bill Mobley a tout prouvé et, sans être devenu une star du jazz, il en est l’un des plus honnêtes artisans. Pas d’artifice de studio, les enregistrements ont été faits en une ou deux prises et le tout en direct. On remarquera l’absence de batteur, choix original qui confère à l’ensemble de l’album une sonorité et un espace particuliers. A part «Scene on Seine» où Clint Mobley joue des percussions et «Apex» dans lequel Bill dialogue avec le marimba de Kevin Norton, la rythmique repose sur le tempo du contrebassiste. Seul «Hittin’Home» est signé par Bill Mobley, la majorité des compositions sont signées de Miles Davis, Bobby Watson, des pianistes; Mulgrew Miller, Horace Silver, Harold Mabern sans oublier des standards de Ray Noble, Rogers & Hart et même un titre du producteur Xavier Felgeyrolles. L’album est donc plus une suite de dialogues en duo, soutenus par la basse, que celui d’un groupe. La cohésion du répertoire et la richesse des échanges épurés en font un album au plus grand charme, sobre et élégant à écouter tranquille au coin du feu où dans sa cuisine, seul ou en bonne compagnie. Si tous les thèmes sont magnifiquement interprétés, un sommet est atteint avec «Peace» où le dialogue devient un échange à trois avec Bill, Russel Malone et Essiet Okon Essiet qui surélèvent l’acuité du propos. Au fil du temps, ce petit label français a su prouver sa ligne remarquable et la grande qualité artistique de ses productions.
Bon anniversaire.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Dave Holland / Chris Potter
Aziza

Aziza Dance, Summer 15, Walkin’ the Walk, Aquila, Blue Surf, Fibding the Light, Friends, Sleepless Night
Dave Holland (b), Chris Potter (ts, ss), Lionel Loueke (g), Eric Harland (dm)

Enregistré les 7 et 8 octobre 2015, New-York
Durée: 1h 09'

Dare2 Records 009 (www.daveholland.com)

Dave Holland retrouve ici des musiciens ayant déjà gravité autour de lui, à l'exception de Lionel Loueke. Ce quartet est ainsi une sorte de «all stars» où les signatures des compositions sont réparties à part égale. Agé de 70 ans, Dave Holland, toujours fringant, dirige ses propres formations depuis plus de quarante-cinq ans et il y a vu défiler du beau monde, de Sam Rivers à Steve Coleman, en passant par Chris Potter qui a gagné ses galons pour apparaître en coleader du quartet. Si tous les titres, aux thèmes, rythmes, et sons fort variés, valent le détour, on retiendra «Summer 15» (Chris Potter) où l’introduction au sax soprano va à l’encontre de la guitare (africaine puis jazz) de Lionel Loueke; le tout magnifiquement drivé par la caisse claire d’Eric Harland; tandis que le ténor revient, tel un calypso de Rollins et Dave Holland marque le tempo en faisant danser ses cordes. Complètement dans l’actualité d’un jazz sans cesse en renouveau, même si le groupe flirte avec la fusion, il nous délivre une musique sereine, imaginative où la grande valeur de chaque soliste en fait un des groupes actuels quasi permanents des plus construits. Preuve à l’appui par la qualité de leurs concerts donnés lors de leur tournée européenne d’octobre 2016.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueGrégory Privat Trio
Family Tree

Le Bonheur, Riddim, Family Tree, Zig Zagriven, Le Parfum, Sizé, Filao, Ladja, Seducing The Sun, Happy Invasion, La Maga, Galactica
Grégory Privat (p), Linley Marthe (b), Tito Bertholo (dm)

Enregistré du 24 au 26 janvier 2016, Pompignan (82)
Durée: 1h 12' 46''

ACT 9834-2 (Harmonia Mundi)

Pour son quatrième album, le premier en trio, Grégory Privat a décidé de replonger dans ses racines, la Martinique, mais aussi la Guadeloupe et l’héritage de la musique créole. Digne fils de son père (José Privat pianiste du groupe Malavoi), il s’est forgé, depuis une dizaine d’années, une solide réputation auprès de Jacques Schwarz-Bart, Stéphane Belmondo, Guillaume Perret ou Sonny Troupé (son partenaire habituel). Cet Arbre généalogique (en français) réunit ainsi toutes les branches qui ont pu se greffer à la musique d’origine pour produire de nouveaux fruits aux goûts et parfums savoureux. Grégory Privat puise son inspiration dans la mémoire des rythmes traditionnels afro-caribéens, bèlè, gwoka qui mariés aux quadrilles et à la musette ont engendré un jazz créole. La biguine, suivra, marquant la musique moderne pop, jazz et zouk. Douze compositions personnelles s’enchaînent dans un déroulement naturel, le piano occupe pleinement l’espace et chaque titre révèle son intérêt. A ses côtés, Linley Marthe, lui aussi créole mais de l’Océan Indien (Ile Maurice) a délaissé sa basse électrique, si bien utilisée chez Joe Zawinul, pour se saisir d’une contrebasse plus à sa place dans ce subtil répertoire. Le trio se complète de la batterie de Laurent-Emmanuel (dit «Tilo») Bertholo (lui aussi martiniquais) qu’il a côtoyé au sein du projet Jazz Bèlè Philosophy du trompettiste Franck Nicolas. L’art du trio jazz (piano, contrebasse, batterie), si difficile à renouveler, est ici complètement maîtrisé mais ses références en sont élargies.
Un groupe à découvrir en concert. Mon titre préféré, «La Maga», le plus court mais tout en finesse comme une caresse du vent sucré des Caraïbes.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueArild Andersen
The Rose Window

Rose Window, Science, The Day, Outhouse, Hyperborean, Dreamhorse, Interview with Arild Andersen
Arild Andersen (b), Helge Lien (p), Gard Nilssen (dm)

Enregistré le 15 avril 2016, Gütersloh (Allemagne)
Durée: 59'
Intuition 71316 (Socadisc)

Le contrebassiste norvégien, Arild Andersen, âgé de 71 ans, est surtout connu pour ces enregistrements chez ECM, certains avec son groupe ou en sideman de Kenny Wheeler, Paul Motian, Bill Frisell, John Taylor, Alphonse Mouzon, Ralph Towner, Nana Vasconcelos, Marcin Wasilewski, Markus Stokhausen et avec son compatriote Jan Garbarek (69 à 73). Adepte de l’organisation tonale de Georges Russel, il joue avec cet arrangeur et chef d’orchestre durant dix ans (1960 à 1970). Il dirige ensuite plusieurs formations avec Jon Christensen, puis le groupe Masqualero dans lequel se distingue le trompettiste Nils-Petter Molvaer. Il collabore aussi avec des jazzmen en tournée et il sera le bassiste de Stan Getz, Sonny Rollins, Sam Rivers, Paul Bley, Sheila Jordan et Joe Farrell.
Véritable monument et amant de la «grand-mère», Arild Andersen offre lors de son concert un magnifique hommage à cet instrument. Dans un recueillement spirituel, l’auditoire du Théâtre de Gütersloh écoute et rêve en compagnie de ce trio très dépouillé ou l’essence même de la musique s’exprime. Le trio tel un joyau en six titres revisitent le répertoire de ce seigneur du nord qui caresse ses cordes et en tire les plus charmants des sons. Les passages joués à l’archet sont émouvants et si l’ambiance par moment est trop romantique on se laisse emporter par des elfes enchanteurs. Après une introduction ravissante, la longue composition «Hyperborean», atteste de la maestria du contrebassiste, puis, rejoint par les membres de son trio, discrets mais efficaces, elle nous nous emporte aux pays des merveilles. «Dreamhorse», tout autant réussi conclu un album où les 45 minutes de musique nous prouvent encore que ce n’est pas la durée du plaisir mais son intensité qui compte.
Dans l'entretien qui clôt le disque, mené par Götz Bülher, Arild Andersen évoque son parcours et l’orientation de sa musique.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePierre Boussaguet Septet
Le Semeur

South West, Souvenir imaginé, Le Semeur, Teemoo, Gurrah, Red Ground, Charme, Tinto Time, Talma, La Fête au village, Body and Soul, Le Chat et le pivert
Pierre Boussaguet (b), Luigi Grasso (as, ts), Stéphane Guillaume (ss, ts, fl), André Villéger (ts, cl), Nicolas Dary (ts), Vincent Bourgeyx (p), François Laizeau (dm)
Enregistré: 24 au 28 février 2014, Bayonne (64)
Durée: 1h 06' 50''
Jazz aux Remparts 64023 (www.jazzauxremparts.com)

Pierre Boussaguet précise honnêtement son problème avec le fait de «rendre hommage»: ça «oblige seulement à se référer au passé». Pour lui, «seul compte le présent». Comme il ne veut pas «ressusciter», il a opté pour «conter une histoire d'aujourd'hui». Donc n'espérez pas toujours "entendre" Guy Lafitte dans ce CD qui lui est consacré, par ailleurs superbement conçu avec un livret qui informe (ce qui devrait être toujours le cas) et une précision des solistes pour chaque morceau. La première composition de Pierre Boussaguet est dédiée à notre chère région, «South West». Belles parties pour section de saxes. Le ténor de Nicolas Dary évoque plus Rollins que Lafitte mais ce n'est pas incongru puisque notre regretté Guy est entré dans le "moderne" par Rollins. Beaux alliages sonores quasi "classiques" (avec flûte) sur un excellent jeu de balais dans «Souvenir imaginé» pour évoquer Carlos Gardel qui fascinait Guy (Bourgeyx est parfait pour le tango). Dans son solo, Pierre Boussaguet nous rappelle l'excellence de sa sonorité. On retrouve cette grande musicalité et cet amour du son chez Boussaguet et les saxes dans l'exposé de «Le Semeur». L'échange entre Guillaume et Grasso, plein de flamme, est pour nous un peu long. Pureté des saxophones digne du quatuor Marcel Mule en introduction et background de «Teemoo» qui évoque vraiment Guy Lafitte. La composition est de lui et Nicolas Dary a la sonorité pulpeuse et la dimension expressive qui rendent justice à notre star du sax ténor (beau travail de Bourgeyx). Pour le coup, c'est un véritable hommage. Pour nous, c'est un des meilleurs titres de l'album. Le point faible pour nous, c'est le son de sax soprano en solo, très "moderne convenu" («Red Ground» plus coltranien qu'africain à nos oreilles). Il est d'un meilleur effet quand il chante dans les parties d'ensemble («Charme»: beau solo de Bourgeyx). Dans une approche qui doit swinguer, Pierre Boussaguet orchestre très bien pour une section de saxes que ce soit pour une composition personnelle («Gurrah») ou pour un thème de Guy Lafitte («Tinto Time»). La section de saxes met bien en valeur le beau thème de Boussaguet, «Talma» qu'il a enregistré avec Guy Lafitte (1993) puis joué au festival Bis de Marciac avec Wynton Marsalis (j'y étais). Dans la présente version, Vincent Bourgeyx joue avec classe (on regrette le soprano au lieu d'un ténor). La «Valse au Village» de Vincent Rose et Larry Stock fut un succès de Léo Marjane en 1939 avant la reprise vingt ans plus tard par Dizzy Gillespie sous le titre d'«Umbrella Man». Le présent arrangement est très plaisant opposant le genre boîte à musique à une machine à swing avec l'intrication réussie de Dary (ts), Villéger (cl), Grasso (as) et Guillaume (fl). Nous avons souvent entendu Guy Laftte jouer «Body and Soul», il convenait donc de reprendre ce cheval de bataille pour sax ténor depuis l'ère Hawkins. L'exposé écrit en section de saxes est superbe tout comme le jeu de Bourgeyx et le solo de Villéger (sur de belles tenues de saxes). Le disque se termine par une prise en concert de «Le Chat et le pivert», médium swing, que Boussaguet a dédié à Guy Lafitte et Gérard Badini, dans lequel nos quatre souffleurs jouent bien sûr du sax ténor. Une belle réussite musicale.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Esaie Cid
Maybe Next Year

Way Out West, Music Forever, Double Spoon, Nothing Ever Changes My Love for You, How Long Has This Been Going On, Sweethearts on Parade, Farewell, Pea Eye, Jessica's Day, Maybe Next Year
Esaie Cid (as), Gilles Rea (g), Samuel Hubert (b), Mourad Benhammou (dm)
Enregistré le 9 juin 2016, Draveil (91)
Durée: 58' 33''
Fresh Sound/Swing Alley 030 (www.freshsoundrecords.com)

La manière et la sonorité d’Esaie Cid sont à rapprocher de celles de Paul Desmond, avec parfois plus de couleur blues et swing («Way Out West»), parmi une riche galerie d’influences, car Esaie Cid a ses lettres jazziques, et elles ne s’arrêtent pas à la Côte Ouest, première influence. On pense aussi bien à Jimmy Giuffre par la trace de la clarinette dans le débit qu’à Art Pepper, son inspiration de cœur, par l’esprit sinueux du récit, la poésie et parfois la sonorité. On peut ajouter à cette galerie Lee Konitz, les ancêtres Benny Carter, Willie Smith, avec moins de chair car l’esthétique de la Côte Ouest est moins expressive, plus intimiste, que celle de la Côte Est, et, à l’évidence, Esaie Cid penche vers l’Ouest…
Quoi qu’il en soit, Esaie Cid est de ces talents originaux qui naissent aujourd’hui parce qu’ils ne craignent pas de réactiver les racines musicales du jazz, aussi bien celles du blues que du swing que du grand répertoire et de cette grande fécondation qui des années 1920 à aujourd’hui apporta à la musique une myriade de talents, des milliers de manières différentes et pourtant jazz, notamment sur le saxophone alto où excelle Esaie Cid. Cette histoire musicale est en effet si dense, si intense, si rapide et en même temps si diverse et encore mystérieuse qu’elle offre à la descendance contemporaine une infinité de pistes pour que chacun puisse développer, en respectant les mânes, un discours original. Pour qui veut, bien entendu, enrichir une terre déjà si extraordinairement fertile.
Esaie Cid, le Barcelonais (1973, cf. Jazz Hot n°674), est de ceux-là. Modeste, savant, élégant et délicat, à la ville comme à la scène, il est le modèle parfait de ces musiciens de jazz qui, pour n’être pas nés dans la patrie du jazz, n’en apportent pas moins leur pierre, toujours précieuse, à l’édifice et à la permanence de cet art.
Esaie Cid est ici bien entouré de l’excellent Gilles Rea (g), un autre artisan de «la beauté du son» et de la mélodie, mais aussi un pédagogue de haut niveau, de Samuel Hubert (b), qui s’affirme depuis sa rencontre avec Cédric Chauveau, et de Mourad Benhammou (dm), qu’on ne présente plus (Jazz Hot n°621) tant il est déjà devenu un pilier de l’histoire du jazz qui s’écrit aujourd’hui en France.
Esaie Cid, c’est la poésie sur son instrument, la recherche d’une beauté délicate, un brodeur de mélodies, un développeur d’atmosphères, sans ostentation et avec le sens des nuances. Le répertoire, détaillé dans le texte de livret, est un bon mélange de standards du jazz (Sonny Rollins, Freddie Redd, Clark Terry, Quincy Jones), de standards du songbook (Gershwin, Newman-Lombardo, Segal-Fisher) avec deux originaux et un thème de Duane Tatro, «Maybe Next Year», pour l’épilogue, un compositeur emblématique de la West Coast, qui œuvra aussi pour le cinéma, et qui confirme la tonalité générale d’un excellent enregistrement qui s’écoute avec autant de plaisir qu’il suscite de curiosité.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJérôme Etcheberry / Michel Pastre / Louis Mazetier
7:33 to Bayonne

7:33 to Bayonne, Don't Be Afraid Baby, Esquire Bounce, You Can't Loose A Broken Heart, Time On My Hands, Victory Stride, Foolin' Myself, Squatty Roo, She's Funny That Way, Between the Devil and the Deep Blue Sea, I've Got The World On A String, Ballad Medley, If Dreams Come True, La Ligne Claire
Jérôme Etcheberry (tp), Michel Pastre (ts), Louis Mazetier (dm)

Enregistré les 28 au 30 octobre 2015, lieu non précisé

Durée: 1h 03' 54''

Jazz aux Remparts 64024 (www.jazzauxremparts.com)

Dans le contexte économique actuel, le trio est une bonne solution qui connait sa formule inévitable (p, b, dm) et des variantes plus intéressantes (tp, g, b ; cl, bjo, b ; cl, p, dm) dont celle-ci n'est pas la plus courante! Trois compositions originales («7:33 to Bayonne» d'Etcheberry, «Don't Be Afraid Baby» de Pastre et «La Ligne Claire» pour piano solo de Mazetier) et des standards. Les arrangements sont efficaces, la liberté solistique à son comble et le swing à l'honneur. La dimension expressive de Michel Pastre, très websterien dans «Don' Be Afraid Baby», est prenante. Pastre retrouve la hargne de Coleman Hawkins dans «Esquire Bounce» où Jérôme Etcheberry se trouve être, avec la sourdine, le partenaire idéal. Après une délicieuse introduction de piano sollicitant discrètement le souvenir du Lion, «You Can't Loose A Broken» est interprété avec beaucoup d'émotions par Michel Pastre suivi d'un discours plus fantaisiste mais non moins séduisant de la trompette avec sourdine puis par le toucher élégant de Mazetier (solide main gauche). Ces trois artistes sont des maîtres pour jouer les ballades car ils ont beaucoup travaillé la qualité expressive de la sonorité. Ainsi «Time On My Hands» est exposé et développé par Jérôme Etcheberry avec retenue, des émissions un peu voilées et un vibrato bien dosé, puis c'est le même langage avec Michel Pastre juste un soupçon plus véhément (belle cadence de coda!). Nos deux souffleurs ont en commun, outre le sens du phrasé jazz, la maîtrise d'un vibrato qui amène un plus à la sonorité, évitant contrairement à d'autre de tomber dans la caricature («I've Got The World On A String»). Ils peuvent donc se payer le luxe d'une «Ballad Medley» comme au temps du JATP. Jérôme Etcheberry, avec la sourdine harmon avec tube, y aborde «September Song» avec la dimension d'un Doc Cheatham (en dehors des passages wa-wa). De son côté, Michel Pastre illustre une fois encore son inspiration pour les cadences de fin («Cocktail for Two»). Quelle partie de piano élégante et dansante dans «Foolin' Myself». Louis Mazetier est non seulement un soliste toujours inspiré, qualifié en stride du meilleur aloi, mais un accompagnateur ultra pertinent. Les tempos sont juste ceux qu'il faut. Il est curieux que dans son solo Louis Mazetier presse un peu dans «Victory Stride». Il est artificiel de chercher dans toutes ces bonnes choses celles qui seraient les plus réussies. Ce disque est dans l'actualité ce qui ressemble le plus à un indispensable du jazz parce que ces artistes appartiennent à la dernière génération de ceux qui savent ce que c'est.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°680, été 2017

Laura L
Gainsbourg etc...

Ces petits rien, Je suis venu te dire que je m’en vais, Under Arrest, La Javanaise, Chez le Yé-Yé, New York USA, Sorry Angel, Comment te dire adieu, Les Amours perdues, L’Anamour, Requiem pour un twister
Laura Littardi (voc), Côn Minh Pham (kb), Simon Teboul (b), Clément Febvre (dm) + Sylvain Gontard (tp)

Enregistré à Argenteuil (95), date non précisée

Durée: 57' 21''

VLF Productions (UVM Distribution)

Ces quatre musiciens, qui jouent du Gainsbourg depuis plusieurs années, ont choisi des chansons qui, a priori, ne se prêtent pas toutes à une interprétation jazz. Et pourtant, le groupe, en osmose totale, se les est appropriées de belle manière. Les interprètes ont ainsi basé les arrangements sur la mélodie, sachant se partager parfaitement entre l’écriture et les impros, se posant sur le swing, ajoutant parfois un petit grain de folie, et sachant donner à chaque chanson son approche, son atmosphère, son univers, en faisant pratiquement de chacune un petit chef-d’œuvre; «La Javanaise» étant la moins réussie, malgré un beau solo de piano qui ne rend pas le charme de l’initial. Laura Littardi chante les mots de sa voix chaude et expressive, sans effets parasites, se reposant sur la mélodie qui se suffit à elle-même, et sur les trois musiciens qui l’entourent et l’enroulent dans une atmosphère idyllique. A noter les lignes de basse. Le trompettiste Sylvain Gontard intervient à la trompette bouchée sur «New York USA», sur tempo lentavec un joli déploiement de la mélodie; solo de contrebasse doublé à l’unisson de la voix, clin d’œil, à Slam Stewart. Tout cela est bien bon.
Ce disque d’un jazz mainstream assumé est d’un grand stimulant. Et si vous aimez Gainsbourg vous l’y retrouverez en habit de gala.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017

A.Z.III
Swingue Aznavour

Il faut savoir, Le Temps, Hier encore, Paris au mois de mai, Comme ils disent, Au creux de mon épaule, Tu t’laisses aller, Les Plaisirs démodés, On ne sait jamais, Désormais
Aldo Frank (p), Tony Bonfils (b), Didier Guazzo (dm)

Enregistré en 2016, lieu non précisé

Durée: 48' 43''

VLF Production (UVM Distribution)

Didier Guazzo a été le batteur de l'émission de télévision «Fa Si La Chanter» et a accompagné une foule de chanteurs, de Trenet à Aznavour (justement), en passant par Dee Dee Bridgewater. Aldo Frank a été le pianiste de Nicole Croisille, pour laquelle il composa «Quand nous n’aurons que la tendresse», a joué au Bilboquet dans les années 60, a été chanteur (il est même passé à L’Olympia). Tony Bonfils a fait partie du groupe Pyranas, il est musicien au Lido de Paris depuis 2009et il est le fondateur-gérant de VLF Productions. Ces trois musiciens qui viennent de la chanson et du jazz se sont réunis après avoir accompagné le spectacle de Charles Aznavour. Donc rien que de plus normal pour eux que de jazzer les chansons du grand Charles, avec son aval et sa satisfaction du résultat.
Le contrebassiste produit un gros son, laisse sonner la note, avec des attaques feutrées et pourtant nettes, très limpide à la pompe. Le batteur est très en place, efficace, solide. Le pianiste connaît son piano jazz. J’aime sa façon de faire évoluer la mélodie en block chords. «Paris au mois de mai» est pris par le pianiste avec un ostinato qui soutien la mélodie, résultat très prenant. Comme avec Ker Ourio (voir notre chronique), c’est «Comme ils disent» la reprise la plus réussie avec les deux mains du pianiste en contrepoint pour exposer la mélodie. Tandis que le trio parvient au sommet de l’art en ne format plus qu’un seul instrument. «Tu t’laisses aller», sur tempo lent, repose sur une splendide harmonisation avec un parfum de blues et des trémolos à la Erroll Garner.
Oui, Charles Aznavour peut être heureux du résultat: ses chansons trouvent une autre vie avec ce trio, tout en en respectant l’esprit
.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017

Olivier Ker Ourio
French Songs

Et maintenant, Dans mon île, La Bicyclette, Toulouse, Le Métèque, L’Eau à la bouche, Isabelle, Comme ils disent, 17 ans, Champs-Elysées, Les Divorcés
Olivier Ker Ourio (hca), Sylvain Luc (g), Laurent Vernerey (b), Lukmil Prerez (dm)

Enregistré du 7 au 8 septembre 2016, Perpignan (66)

Durée: 51' 52''

Bonzaï Music 170401 (Sony Music)

Olivier Ker Ourio occupe certainement la première place parmi les harmonicistes chromatiques. Dans ce disque il est à son zénith avec un somptueux complice en musique, Sylvain Luc à la guitare; l’entente et la relance est parfaite entre ces deux-là, sur un excellent tapis basse-batterie. Ker Ourio traite parfois son harmonica comme un orgue, jouant en accords comme sur «Et maintenant» de Bécaud, ou «Comme ils disent» d’Aznavour: du grand art! Les tempos, les rythmes, les ambiances sont variés. «Champs Elysées» de Wilshaw et Delanoë, sur un tempo bondissant est joué par l’harmoniciste en petites phrases staccato, soit en one note ou en accords, du plus bel effet. Pour moi le chef d’œuvre du disque est «Comme ils disent»: Ker Ourio introduit le thème avec une grande émotion et un lyrisme fracassant, on peut croire qu’on entend les paroles, puis il part dans un solo de grande envolée en double ou triple notes sur un parfait soutien basse-batterie-guitare, suit le solo de Sylvain Luc de la même veine (il est au sommet lui aussi tout au long du disque). Il se dégage une émotion et une tendresse qui vous emporte de bonheur.
Un disque de grand et beau jazz, qui se délecte de la mélodie et enlace la beauté dans une étreinte amoureuse.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSylvia Howard Quartet
Time Expired

Please Don't Talk About Me When I'm Gone, The Days of Wine and Roses, It's De-lovely, Make Me Rainbows, You Stepped Out of a Dream, The Best Is Yet to Come, Time Expired, Moon River, Moon River, Nobody Else But Me, I'm Just a Lucky So and So, Minor Deeds
Sylvia Howard (voc), Tom McClung (p), Peter Giron (b), John Betsch (dm)
Enregistré le 16 septembre 2016, Saint-Gilles (30)
Durée: 1h 00’ 17”
Blue Marge 1016 (http://futuramarge.free.fr)

Time Expired... Le titre de cet album raisonne étrangement alors que deux de ses protagonistes nous ont quittés très récemment: son producteur, tout d'abord, Gérard Terronès, disparu le 16 mars, et dont Time Expired aura été l’ultime référence, sortie de son vivant, a s’être ajoutée au riche catalogue Futura-Marge; et le pianiste du quartet, Tom McClung, qui s'est éteint le 14 mai (cf. la rubrique Tears), et dont c'est probablement le dernier enregistrement. Les deux hommes, avant de quitter ce monde, ont ainsi eu le temps d'offrir à Sylvia Howard un inestimable cadeau: un disque superbe, enfin à la hauteur de son talent. Certes, les deux premiers opus en leader de la grande Sylvia restent agréables à écouter: elle y est accompagnée par la sympathique formation -essentiellement composée de musiciens amateurs- du regretté Christian Bonnet, également décédé dernièrement. Mais pour avoir maintes fois entendu la chanteuse sur scène avec d'excellents jazzmen, il nous tardait qu'elle parvienne enfin graver sur microsillon une collaboration de haut niveau. C'est chose faite, et avec des familiers, issus de la toujours vivace communauté américaine de Paris. Time Expired est un live tiré d'un concert organisé au Prieuré d'Estagel, dans la région nîmoise, par l'association Le Jazz est là dont le président, Patrice Goujon, souhaitait offrir à Sylvia Howard l'occasion de s'exprimer dans les meilleures conditions. Le projet fut donc mené en partenariat avec Gérard Terronès. Dès le premier titre, «Please Don’t Talk About Me When I'm Gone», Sylvia Howard affirme une présence incandescente, alliant une puissance quelque peu rocailleuse venue du gospel et une sorte de brisure blues au fond de la voix qui vous étreint dès les premières notes. Quelle chanteuse! L’histoire de la musique afro-américaine est manifeste, la section rythmique est magnifique. Notre cher Tom McClung déroule un accompagnement ciselé sur les ballades, avec des solos aériens, emplis de poésie: «The Days of Wine and Roses», «You Stepped Out of a Dream» ou «Time Expired», mélancolique composition de la chanteuse. Il est évidemment aussi très à son aise sur le blues («I'm Just a Lucky so and so»), se posant comme le partenaire privilégié de la Diva, impériale sur ce registre. Le soutien discret de Peter Giron relève également de l’orfèvrerie swing, tandis que John Betsch, d’une remarquable délicatesse, fournit un habillage rythmique scintillant. On se fait d’ailleurs plaisir à savourer le dernier titre de l’album –un bel original du pianiste, «Minor Deeds»– sur lequel la chanteuse s’est effacée pour permettre d’apprécier le trio.
Ce Time Expired nous laisse ainsi entre le bonheur de tenir ici un disque très réussi, fruit des relations fécondes entre artistes américains établis en France et acteurs hexagonaux du jazz, et la tristesse d’être définitivement privés de ce quartet épatant.
Avec le temps va, tout s’en va; une autre manière de traduire Time Expired

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Vintage Orchestra
Smack Dab in the Middle

Get Out of My Life*, Evil Man Blues*, Yes Sir That’s My Babe**, It Don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing)*, Come Sunday*, Bye Bye Blackbird**, Smack Dab in the Middle*, Gee Baby Ain’t I Good to You*, Fine Brown Frame**, Hallelujah I Love Her so*, I’m Gonna Move to the Outskirts of Town**, How Sweet It Is (To Be Loved By You)*
Vintage Orchestra (personnel détaillé sur le livret), Dominique Mandin (dir) + Walter Ricci*, Denise King** (voc)
Enregistré les 23 et 24 novembre 2016, Villetaneuse (93)
Durée: 39’ 59’’
Gaya Music Productions 035 (Socadisc)

Excellent big band français comptant nombre de solistes menant chacun de belles carrières individuelles (Fabien Mary, Yoann Loustalot, tp, Jerry Edwards, tb, David Sauzay, ts, Yoni Zelnik, b, etc.), le Vintage Orchestra aborde de nouveau le répertoire de Thad Jones et Mel Lewis, pris sous l’angle vocal par la présence de deux invités: l’Italien Walter Ricci et l’Américaine Denise King, qu’on retrouve alternativement sur chacun des titres interprétés. Il s’agit là d’évoquer la collaboration qui unit Jones et Lewis à Joe Williams (Presenting Joe Williams and Thad Jones/Mel Lewis, the Jazz Orchestra, 1966) puis à Ruth Brown (Fine Brown Fame, 1968). A cette belle mécanique swing qu’est le Vintage Orchestra, chaque chanteur apporte les nuances de sa personnalité. Crooner dans la lignée de Frank Sinatra et d’Harry Connick Jr., Walter Ricci joue de sa décontraction naturelle et livre notamment une version quelque peu décalée de l’hymne ellingtonien, «It Don’t Mean a Thing». Il apparaît, en revanche, un peu trop lisse pour s’attaquer à Ray Charles («Hallelujah I Love Her so») sans en édulcorer la saveur. Plus enracinée, Denise King tire la musique de l’orchestre vers une dimension supérieure. Et si elle intervient moins souvent que son collègue masculin, c’est de façon bien plus marquante. Elle impose en particulier la force de son expression sur le blues («I’m Gonna Move to the Outskirts of Town», avec le soutien impeccable de Laurent Gac). Un régal! On reste du coup frustré qu’elle ne soit pas plus présente.
Au final, un hommage bien fait, mais qui s'apprécie d'abord sur scène (l'orchestre se produit régulièrement au Sunset-Sunside, voilà qui tombe fort bien).

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJulien Brunetaud
Playground

You Belong to Me, Down By the Riverside, Down in New Orleans, I Wanna Get Steady, Ain’t it Supposed to Be Love, Monty’s Boogie*, Happier Than the Morning Sun, Let It Go, I Wanna Ride, Silent Night, Mardi Gras in New Orleans, When the Saints Go Marchin’ in,
Julien Brunetaud (p, org, voc), Alexis Bourguignon (tp), Sylvain Fetis (ts), Oliver Smith (b), Romain Joutard (dm), Céline Languedoc (back voc), Faby Médina (back voc), Zoe Dadson (voc*, back voc)
Enregistré en avril 2016, Paris
Durée: 45' 56''
Brojar (www.julienbrunetaud.com)

A 35 ans, Julien Brunetaud est l’une des valeurs sûres, en France, du piano blues et du boogie-woogie. Très marqué par l’héritage musical de New Orleans, il propose un renouvellement générationnel qui en appelle à l’esprit des Dr John, Fats Domino et autres Professor Longhair. Avec ce quatrième album sous son nom (le cinquième en comptant Nikki & Jules avec Nicolle Rochelle), Julien Brunetaud reste fidèle à son positionnement, à la croisée des chemins du jazz, du blues, du boogie et de la soul. Alternant (bonnes) compositions et reprises, ce Playground reflète les qualités de son interprète: énergie, groove et rapport dynamique à la tradition. S’agissant des originaux, on est d’emblée séduit par «You Belong to Me» et «I Wanna Get Steady», irrésistibles invitations à la danse (si Aretha Franklin vous donne des fourmis dans les jambes, vous ne résisterez pas!). De même que «Monty’s Boogie» et «Let It Go» sont deux boogies réjouissants qui ne laissent pas non plus de marbre. Du côté des reprises, la tradition néo-orléanaise reste bien entendu présente («Down in New Orleans», «Mardi Gras in New Orleans», revisités de façon personnelle, tout comme les chants traditionnels («Down By the Riverside», «When the Saints Go Marchin’ in»). On est moins convaincus par «Ain’t it Supposed to Be Love» (Abbey Lincoln) et «Happier Than the Morning Sun» (Stevie Wonder) traités dans le registre de la variété.
Multipliant les références sans être dans l’imitation, Julien Brunetaud a une façon bien à lui et réjouissante de faire vivre la musique du Delta. Une excellente démarche. Go on Jules!

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSweet Screamin' Jones/Boney Fields
The Chicago Sessions

Sherry, Silly Little Cynthia*°, Goin’ to Chicago*°, Who She Do°, Way Back Homes, There’s Be no Next Time*°, All Right Okay You Win*, Just the Way You Are*, Walk Tall, I Want a Little Girl*, You Are My Sunshine
Sweet Screamin’ Jones (as, voc*), Boney Fields (tp, voc°), Carl Weathersby (g), Pierre Le Bot (p), Philippe Dardelle (b), TY Drums (dm)
Enregistré à Chicago (Illinois), date non précisée
Durée: 46' 56''
Black & Blue 809.2 (Socadisc)

On connaît le tonitruant duo formé par Sweet Screamin’ Jones (alias Yannick Grimault) et Boney Fields, que l’on retrouve très régulièrement au Caveau de La Huchette. Au cours de ses déjà vingt ans de carrière (Ze Big Band et des collaborations avec Ricky Ford, Pierrick Pédron, etc.), l’altiste breton s’est immergé dans la musique afro-américaine et l’a intégrée au point que de sa rencontre avec l’impétueux trompettiste de Chicago, personnalité forte s’il en est, est née une complicité musicale incontestable. Et c’est justement à Windy City que les deux showmen, adeptes du gros son et de l’humour potache, ont décidé de la graver sur disque. On pouvait craindre que, privée de sa dimension scénique, leur musique ne perde quelque peu de son intérêt. Ce n’est pourtant pas le cas. Au contraire, n’étant pas distrait par leurs habituelles pantalonnades swingantes, on prend le temps de mieux les écouter, notamment sur les thèmes instrumentaux qui mettent en valeur un groupe qui tourne rudement bien, en particulier sur l’excellent «Walk Tall». Pour autant, le duo a su conserver son ton drôle et groovy (réjouissant «Silly Little Cynthia»), tandis que Boney Fields donne le meilleur de lui-même sur le blues («Goin’ to Chicago»).
Un album éminemment sympathique.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

George DeLancey
George DeLancey

Prologue, Michelangelo, The Demon, Lap of Luxury, In Repose, Falling Down, Two-Step Away, Complaint, Little Lover, Epilogue
George Delancey (b), Caleb Wheeler Curtis (as), Stacy Dillard (ss, ts), Tony Lustig (ts, bs), Mike Sailors (tp, flh), Walter Harris (tb), Aaron Diehl (p), Lawrence Leathers (dm)

Enregistré le 16 octobre 2013, Paramus (New Jersey)

Durée: 37' 15''

Autoproduit (www.georgedelancey.com)

Elève de Rodney Whitaker (compagnon de route de Terence Blanchard et de Roy Hargrove), le jeune contrebassiste George DeLancey publie son premier CD (des compositions originales) en tant que leader, aux côtés d'une pléiade de jeunes musiciens, dont le pianiste Aaron Diehl (lui-même élève de Kenny Barron, et actuel compagnon de route de Cécile McLorin Salvant).La jeune garde est en marche... et ne devrait pas tarder à trouver la maison de disques qui lui manque encore (le disque étant autoproduit). Au début des années 90, avant de faire la carrière que l'on sait, quelques jeunes musiciens inconnus, dont, entre autres, Roy Hargrove (justement), Antonio Hart, Christian McBride ou Carl Allen, avaient sous le nom collectif de «Jazz Futures», profité de l'attention d'un producteur et d'un directeur de festival (George Wein, en l'occurrence). Mais c’était (déjà) un autre temps.
Quant à George Delancey et ses jeunes compagnons, inscrits dans une filiation dynamique avec l’histoire, ils pratiquent une musique ancrée dans leur temps et qui respecte l’idiome du jazz (swing, blues, improvisation) et dont le goût des mélodies et la science des harmonies s’est, de toute évidence, forgé à l'écoute de modèles tels que Art Blakey, Horace Silver, Freddie Hubbard ou Roy Haynes...
Soyons patients, il y a du potentiel: c'est un placement sans risques!

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJoey Alexander
Countdownn

City Lights, Sunday Waltz, Countdown, Smile, Maiden Voyage, Criss Cross, Chelsea Bridge, For Wee folks, Soul Dreamer
Joe Alexander (p), Chris Potter (ss), Larry Grenadier, Dan Chmielinski (b), Ulysses Owens Jr (dm)
Date et lieu d’enregistrement non communiqués
Durée: 1h 01' 16''
Motéma 202 (www.membran.net)

Cela fait quelques années que la «toile» regorge d'extraits de concerts de Josiah Alexander Sila (son vrai nom), jeune prodige du piano jazz, originaire de Bali. Impressionnant, certes! (il devait alors avoir 9 ou 10 ans), mais le plus souvent assez mal accompagné et très mal enregistré; la performance l’emportait largement sur l’intérêt artistique. Le talent restait à mûrir. Et voici qu'âgé de 13 ans à peine, et désormais new-yorkais, le "gamin" sort Countdown, un CD (son deuxième) où, accompagné, cette fois par de vraies "pointures", et faisant preuve d'une maîtrise étonnante, il n'hésite pas à reprendre des thèmes complexes de Monk, Coltrane, Wynton Marsalis (qui l'a invité au Lincoln Center) ou Herbie Hancock, auxquels il ajoute trois de ses propres compositions tout à fait abouties. Force est de constater que le «phénomène du web» est déjà devenu un jazzman accompli. Les quelques privilégiés qui ont connu Michel Petrucciani enfant n'hésitent pas d'ailleurs à comparer leur précoce et fulgurante ascension. En voilà un qui va donner du travail aux rédacteurs de Jazz Hot pour tout le siècle restant!

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Madeleine Peyroux
Secular Hymns

Got You on My Mind, Tango Till They're Sore, The Highway Kind, Everything I do Gonna Be Funky, If the Sea Was Whiskey, Hard Times Come Again no More, Hello Babe, More Time, Shout Sister Shout, Trampin
Madeleine Peyroux (voc, g), Jon Herington (g) Barak Mori (b)
Enregistré en 2015, Royaume-Uni
Durée: 33' 38''
Impulse! 0602557017014 (Universal)

Pour son septième album (si on excepte un CD-compilation), et en vingt ans de carrière, la chanteuse (américaine, mais tellement française), Madeleine Peyroux a sélectionné dix titres qu'elle considère comme «patrimoniaux» parmi le vaste répertoire des chansons populaires américaines. Sobrement accompagnée par sa propre guitare et simplement entourée de ses discrets mais efficaces musiciens habituels à la guitare et à la contrebasse, elle reprend ces chansons sur des tempos le plus souvent lents ou medium avec cette délicieuse voix fragile et voilée qui évoque, sans l'imiter, celle de Billie Holiday, et qui la caractérise depuis Dreamland, l'album qui la fit connaître en 1996.
L'éventail est large, il va d'Allen Toussaint à Tom Waits en passant par Sister Rosetta Tharpe et Willie Dixon, et elle rend aussi hommage à Stephen Foster (1826-1864), père fondateur de l’«American Songbook», auteur, entre autres, de «Oh! Suzanna» et de «Swanee River».
On ne résiste pas au charme de cet album dont on ne peut que regretter la courte durée... Mais Madeleine Peyroux a un tel amour de la liberté qu'on ne peut pas lui reprocher cet excès de discrétion et de modestie qui l'empêche, sans doute (car en concert, elle est beaucoup plus généreuse), d'accaparer davantage l'attention de ses auditeurs. N'empêche, 34 minutes, c'est vraiment trop peu.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueWarren Wolf
Convergences

Soul Sister, Four Stars From Heaven, King of Two Fives, New Beginning, Cell Phone, Montara, Havoc, Tergiversation, Knocks Me Off of My Feet, A Prayer for the Christian Man, Stardust/ The Minute Waltz
Warren Wolf (vib, marimba, ep), Brad Mehldau (p), John Scofield (g), Christian McBride (b), Jeff Tain Watts (dm)
Enregistré en 2015, New York
Durée: 1h 07'54''
Mack Avenue 1105 (www.mackavenue.com)

Voilà qui ressemble fort à un adoubement pour ce musicien de 37 ans. S'il est aussi un pianiste et batteur reconnu, cette nouvelle star du vibraphone est ici entourée ici par des«sommités» de la génération précédente: Chris McBride (avec qui il avait enregistré son précédent album, Wolfgang), Brad Mehldau, John Scofield, Jeff Tain Watts, et cela ne semble pas l'intimider plus que cela... Il signe cinq compositions et reprend aussi des thèmes Bobby Hutcherson, Stevie Wonder, Chopin et Hoagy Carmichael. Malgré ce répertoire aussi éclectique que surprenant, le groupe affiche une cohésion sans faille (c'est la marque des «grands») comme s'il tournait depuis des lustres, justifiant parfaitement le titre de l'album: Convergence. Samusique dynamique, lyrique et sereine saura enchanter le petit monde des vibraphonistes de jazz, ravi d'accueillir cette nouvelle recrue, tout à fait digne de ses pairs.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Cookers
The Call of the Wild and Peaceful Heart

The Call of the Wild and Peaceful Heart, Beyond Forever, Third Phase, Teule's Redemption, If One Could Only See, Blackfoot, Oceans of Time, Thy Will Be Done
Eddie Henderson (tp), David Weiss (tp), Donald Harrison (as), Billy Harper (tp), George Cables (p), Cecil McBee (b), Billy Hart (dm)
Enregistré les 11-12 avril 2016, New York
Durée: 1h 14' 03''

Smoke Sessions Records 1607 (http://smokesessionsrecords.com)

On emploie souvent l’image de texture pour décrire la musique, parfois de manière inappropriée, mais ici, on peut réellement reprendre cette idée, en raison de la longévité du groupe, de la nature des arrangements et de la présence de fortes personnalités (un all stars), tant au niveau instrumental que sur le plan des compositions (Billy Harper, Cecil McBee, George Cables, Billy Hart) et des arrangements; il y a un vrai tissage, une vraie sonorité de groupe, une personnalité de l’ensemble qui s’est construite avec le temps. Si on ajoute le jeu si particulier de chacun des musiciens, au premier rang desquels Billy Harper qui développe ses atmosphères si particulières, on comprend ce qui rend cette formation si unique, si appréciable, année après année. Elle développe à l’âge de la maturité une musique née dans la marge des années soixante-dix, période plus tournée vers la fusion jazz rock que vers le jazz de culture qu’incarne cette formation. Ces splendides musiciens sont donc des témoins, encore jeunes et dans la plénitude de leur talent, d’un autre monde, les descendants directs de l’univers coltranien et tynérien, et ils continuent, avec obstination et fidélité, une œuvre cohérente.
L’extraordinaire George Cables est en couverture du Jazz Hot de l’été 2017, et la sortie de ce disque est l’occasion de joindre le son à la lecture; Eddie Henderson (n°678), Billy Harper (n°658), Billy Hart (n°624), Cecil McBee (n°581, 607) et même le dernier arrivant du groupe, Donald Harrison (n°644), dont l’itinéraire et la génération se distinguent (1960), ont aussi fait la couverture de Jazz Hot, et ont apporté
leur contribution, avec des mots, à la compréhension de ce qui les réunit dans ce groupe. On ne saurait trop vous recommander de relire ces interviews, passionnantes, qui apportent une meilleure connaissance sur la manière dont le jazz a traversé des époques difficiles en conservant son authenticité. Cela passe bien entendu par une relation spéciale entre ces musiciens. A ce titre, The Cookers est déjà un groupe qui marque l’histoire du jazz. Quant à David Weiss, le benjamin du groupe (1964), qui a mis son énergie et son talent de musicien à l’orée de cette aventure, il a étudié avec les meilleurs (Bill Hardman, Tommy Turrentine), et il a côtoyé dans sa déjà longue carrière le gotha de toutes les générations, de Jaki Byard, Jimmy Heath et Frank Foster à Christian McBride, Jeff Tain Watts et Craig Handy. C’est un arrangeur de talent qui a travaillé avec les grands artistes du jazz, et on retrouve dans la texture particulière de ces Cookers une partie de son œuvre d’arrangeur qu’il a développé au sein du New Jazz Composers Orchestra.
Cela dit, pour vous inviter à découvrir ce disque, plein d’une musique de grande ampleur, intense, brillante et toujours intrigante qui réunit autant de talents que de qualités, autant de tradition que d’invention, une musique de culture, du jazz avec ce qu’il faut de blues, de swing et d’expression; du jazz toujours donc.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueGeorge Coleman
A Master Speaks

Invitation, The Shadow of Your Smile, Blues For B.B.*, Blondie's Waltz, You'll Never Know What You Mean to Me, Darn That Dream, Sonny's Playground, These Foolish Things , Time to Get Down

George Coleman (ts), Mike LeDonne (p), Bob Cranshaw (b), George Coleman, Jr. (dm), Peter Bernstein (g)*
Enregistré le 24 novembre 2015, New York
Durée: 1h 06' 04''
Smoke Session
s Records 1603 (http://smokesessionsrecords.com)

Le trop rare George Coleman (de ce côté de l’Atlantique) nous revient sur l’excellent label new-yorkais Smoke Sessions Records avec cet enregistrement qui date de la fin de 2015 et nous donne un autre plaisir, celui de réécouter Bob Cranshaw qui nous a depuis quittés et qui donne de beaux chorus comme sur «Invitation», une magnifique composition immortalisée par John Coltrane, et ici magnifiée d’une autre manière par George Coleman. George Coleman est un saxophoniste ténor au son profond (plus rarement à l’alto) qui a l’âge de notre revue (1935), et qui fait partie avec Phineas Newborn, Booker Little et quelques autres de la grande légende de Memphis. Et ces «quelques autres», c’est aussi B. B. King, le grand guitariste, lui aussi disparu aujourd’hui, auquel est dédié un fort beau et classique thème, «Blues for B. B.», avec la participation de Peter Bernstein très à l’aise sur le blues, en souvenir de ces musiciens de blues que côtoya George Coleman dans sa jeunesse, et bien sûr B. B. King, parmi eux. A l’époque, il transcrivait en même temps Charlie Parker, sans hiatus, car il s’essayait à l’alto. Il prit le ténor car B. B. voulait un ténor… Merci B. B.! Comme la plupart des bluesmen, George Coleman prit la route de Chicago, se mêlant aux Gene Ammons, Johnny Griffin, John Gilmore, Clifford Jordan, Ira Sullivan… On peut faire pire comme environnement, car il oublie quelques noms encore, comme Von Freeman, dans ce bon texte de pochette, une interview réalisée par Eric Alexander, lui-même excellent ténor, ce qui atteste de la vitalité et de l’imagination de ce label qui, non seulement nous gratifie de magnifiques enregistrements d’un jazz de culture de haut niveau, mais apporte à ce contenu de beaux livrets, autant par le contenu que par la forme (belles photos, bons renseignements discographiques, bons textes…).

Mike LeDonne est cet excellent pianiste habitué des belles sessions d’enregistrements et des grandes rythmiques new-yorkaises. Aucune faiblesse, il fait toujours ce qu’il faut pour que la section rythmique soit dans l’esprit de la musique. Le batteur n’est autre que le fils de George Coleman, et il est excellent. On sent évidemment une complicité forte dans les ponctuations car ils se connaissent sur le bout des doigts, même si ce disque est leur premier enregistrement commun. Le répertoire fait appel, à part égale, aux standards et aux originaux de George Coleman, avec de belles versions, toujours d’une grande élégance. Mike LeDonne apporte une composition. Le titre, A Master Speaks, fait donc autant référence à cette interview qu’à cet enregistrement, et c’est suffisamment rare pour mériter un indispensable car ce musicien a côtoyé le gotha du jazz (Max Roach, Charles Mingus, Miles Davis, Red Garland, Ahmad Jamal, Harold Mabern, Lee Morgan, Shirley Scott, Lionel Hampton, Elvin Jones, Slide Hampton…) et donne encore ici un témoignage de son talent dans un registre qui mêle blues, swing, modernité et tradition («These Foolish Things») avec le naturel des grands artistes.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueZule Guerra
Blues de Habana

CD + DVD: Sin tu mar, Blues de Habana, Tú no sospechas, You’ve changed*, Lo material, Corcovado*, Esfera eterna, A contratiempo (* titres absents du DVD)
Zule Guerra (voc), Ronaldo Rivero (p, back voc), Roger Rizo (p), Victor Benítez (s), Pedro Aguilar (b, back voc), Humberto Quijano (dm), Degnis Boffill (perc, back voc)
Enregistré le 15 Octobre 2014, La Havane (Cuba)
Durée: 1h 14' (CD)
Egrem 1367 (www.zuleguerra.com)

Cuba possède une assez belle quantité de voix féminines qui s’aventurent dans le jazz: Arlety, Wendy Vizaino, Yanet Valdés, Melvis Santa, Brenda Navarette, Leyanis Valdés, Leyssie O’Farrill… Parmi ces jeunes voix, Zule Guerra, dont c’est le premier disque, est peut-être celle qui (avec Yanet) est la plus engagée dans le jazz même si elle utilise l’expression à la mode «Nu Jazz»... C’est sur une composition personnelle «Blues de Habana» -le nom de sa formation- qu’on appréciera le plus sa voix en mode jazz. Autre thème où elle met ses qualités vocales en évidence «You’ve changed». Il est difficile de passer derrière Billie Holiday mais la chanteuse tire son épingle du jeu. Elle est même au détour de certaines phrases assez splendide malgré sa jeunesse. Yasek Manzano, -le must de la trompette à Cuba- présent sur ce thème est magistral. Elle rénove aussi la belle composition de Marta Valdés «Tu no sospechas», un classique du filín cubain. Le filína renouvelé la chanson cubaine dans les années 50 en incorporant souvent brillamment des harmonies jazz mais Zule va un peu plus loin, permettant aux musiciens qui l’accompagnent d’être moins au service de la mélodie et davantage à celui du jazz. Dans le genre elle est l’auteur de «Sín tu mar». Ce morceau met en valeur le talent du saxo alto Benítez. Un thème surprenant, «Lo material», composé par le regretté Juan Formell, le patron du clubLos Van Van. Issu du filín il est totalement transfiguré. La Guerra s’y exerce au scat avec une certaine réussite. Nous avons un faible pour le pianiste Roger Rizo, entendu bien souvent en club. Il est invité pour «Corcovado». Zule est encore surprenante dans sa capacité à prendre une voix brésilienne pour chanter en portugais. Le batteur et le percussionniste se mettent bien mis en évidence. On remonte aux années soixante quand les jazzmen du monde entier aimaient reprendre le thème. «A contratiempo», très long thème qui s’étire sur un quart d’heure, s’appuyant sur un rythme rumbero s’envole vers le jazz sous l’impulsion du vétéran Bobby Carcassés, ici au chant, mais poly-instrumentiste et maître cubain du scat. La trompette de Manzano réapparait en fin de thème. Zule Guerra est aussi l’auteur du thème «Esfera Eterna» pour lequel elle invite un rappeur de qualité, Alexey Rodríguez.
Le DVD reprend une large partie du concert d’où provient l’enregistrement live. Il permet de faire connaissance visuellement avec Zule et ses musiciens ainsi qu’avec Yasek et de voir à l’œuvre le phénomène Bobby Carcassés.


Patrick Dalmace

© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHarold Lopez-Nussa
El Viaje

Me voy pa’Cuba, África*, Feria, Lobo’s Cha, Bacalao con pan, El Viaje**, Mozambique en MiB***, D’una fábula, Inspiración en Connecticut, Oriente, Improv (Me voy pa’Cuba)
Harold López Nussa (p, kb), Alune Wade (eb, voc), Ruy Adrián López Nusa (dm, perc), Mayquel González (tp, flh), Dreiser Durruthy (batá, voc*), Adel González (perc**), Ruy Francisco López Nussa (dm***)
Enregistré en février 2015, La Havane (Cuba)
Durée: 54'
Mack Avenue 1114 (www.mackavenue.com)

Depuis qu’il s’est fait connaître par un prix à Montreux, le pianiste cubain Harold López Nussa s’est bien implanté en Europe, joue assez souvent aux Etats-Unis et n’a pas quitté sa terre natale ce qui lui permet de jouer du jazz qui continue de se nourrir de ses racines; il se tient ainsi à distance d'un latin jazz (souvent triste), toujours en vogue chez les musiciens d'un moindre intérêt. Ce El Viaje dont les titres font référence à l’Afrique, le Connecticut, l’Orient… débute et se termine par «Me Voy pa’Cuba», une composition d’un autre jeune pianiste habanero, Aldo López Gavilán, lui aussi primé à Montreux. C’est-à-dire que le voyage démarre et s’achève dans l’île. Cela symbolise sans aucun doute le parcours de Harold, de beaucoup de musiciens, de plasticiens… mais sans doute également d’une foule de jeunes gens qui, quelle que soit la vie qu’il ont choisie (ou pas choisie) de mener, gardent les pieds ancrés dans lecocodrilo verde, Cuba.
Même si, comme pratiquement chez tous les jeunes pianistes de l’île, son jeu est très percussif, le style de Harold se démarque de celui de ces derniers car chez lui ce n’est pas le jazz que valorise la musique cubaine mais bien celle-ci qui donne sa saveur particulière à son travail comme c’est très nettement le cas dans le thème cité plus haut, enrichi, en outre, de la voix africaine du bassiste et chanteur sénégalais Alune Wade, déjà présent sur un disque antérieur de Harold. On apprécie aussi la reprise du thème sous forme d’improvisation en final du disque, moment quand Alune et tous les Cubains acteurs de l’enregistrement échangent verbalement et se livrent à une belle descarga d’où émerge la trompette de M. González. Ça groove grave! «África», hors du jazz, porte évidemment la marque de Wade mais aussi des rythmes des religions afro-cubaines en se référant à la déesse Yemaya. Les tambours batá et le drum régalent! Nous gardons de «Feria» le jeu rapide à la main droite de Harold, son explosivité et l’excellence de la rythmique. Le pianiste a chipé à l’oncle Ernán une très belle composition «Lobo’s Cha» ce qui permet d’apprécier ses aptitudes à un jeu plus mélodique mai