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JAZZ STAGES © Jazz Hot 2022
Monte-Carlo, Monaco
Monte-Carlo Jazz Festival, 9 novembre 2022
A Moodswing Reunion: Joshua Redman (ts), Brad Mehldau (p), Christian McBride (b), Brian Blade (dm)

Brad Mehldau (p), Joshua Redman (ts), Christian McBride (b), Brian Blade (dm), Monte-Carlo Jazz Festival, 9 novembre 2022 © Umberto Germinale-Phocus
Brad Mehldau (p), Joshua Redman (ts), Christian McBride (b), Brian Blade (dm),
Monte-Carlo Jazz Festival, 9 novembre 2022 © Umberto Germinale-Phocus

All'interno della variegata programmazione del Monte-Carlo Jazz Festival, la serata che destava maggiore interesse negli appassionati era quella del 9 novembre 2022 in cui la Salle Garnier ospitava la reunion del gruppo di all-stars composto da Joshua Redman, Brad Mehldau, Christian McBride e Brian Blade. Era il lontano 1994 quando un quartetto di promettenti giovani pubblicava quel MoodSwing, sotto il nome di Redman, che oggi rappresenta un classico del modern mainstream. Quei musicisti, nel frattempo assurti a stelle di prima grandezza, hanno continuato a collaborare ed incontrarsi in vari progetti fino alla reunion culminata nei dischi RoundAgain (2020) e LongGone (2022) ed alla tournée tuttora in corso.

Il concerto monegasco ha confermato il livello di interplay quasi telepatico sviluppato negli anni dal quartetto e la continua ricerca di nuove soluzioni all'interno di strutture che tengono insieme tradizione e modernità. Il concerto, iniziato con due composizioni di Redman tratte dal nuovo disco LongGone («Long Gone» e «Kite Song»), ha messo in luce la crescita espressiva di un combo in grado di passare dall'esuberante postbop delle origini ad una musica in grado di inglobare anche influenze provenienti dalla musica colta soprattutto grazie allo stile di Mehldau ma pure nella ricerca timbrica dei sassofoni di Redman. I voli improvvisativi dei due principali solisti sono stati impeccabilmente stimolati e sostenuti da una delle ritmiche più swinganti della scena contemporanea in cui McBride, sia nello stile che in composizioni come la blueseggiante «Floppy diss», rappresenta l'anima più dichiaratamente afro-americana. La ballad «Sweet Sorrow», che apriva il disco MoodSwing con una atmosfera di rarefatta intensità, ha rappresentato uno dei momenti di maggiore intensità di un live che, in un'ora e mezza, non ha mai avuto momenti di cedimento. La vitalità di Redman, l'introversa sapienza armonica di Mehldau ed il gioco di rimando continuo fra McBride e Blade hanno scaldato il pubblico «costringendo» il gruppo ad un doppio bis. Se il primo, tratto dal disco di Mehldau Highway Rider a cui Redman partecipò, sembrava programmato gli applausi persistenti hanno portato i quattro a sciogliersi nel trascinante blues finale a dimostrazione di come pure le strutture armoniche più semplici sappiano sempre, nelle mani giuste, riservare emozioni e sorprese.

Ed è questo il segreto del jazz che, quando evita di cercare contaminazioni a tutti i costi, resta la migliore sintesi fra la complessità armonica europea ed il trascinante ritmo africano
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Adriano Ghirardo
Foto: Umberto Germinale-Phocus
© Jazz Hot 2022
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Brad Mehldau (p) et Joshua Redman (ts), Monte-Carlo Jazz Festival, 9 novembre 2022 © Umberto Germinale-Phocus
Brad Mehldau (p) et Joshua Redman (ts), Monte-Carlo Jazz Festival, 9 novembre 2022 © Umberto Germinale-Phocus

Au sein de la programmation variée du Monte-Carlo Jazz Festival, la soirée qui a suscité le plus d'intérêt chez les passionnés est celle du 9 novembre 2022 où la Salle Garnier a accueilli les retrouvailles du groupe all-stars composé de Joshua Redman, Brad Mehldau, Christian McBride et Brian Blade. Cela fait longtemps en 1994 que le quartet de jeunes artistes prometteurs sortait ce MoodSwing, sous le nom de Redman, qui représente aujourd'hui un classique du courant moderne. Ces musiciens, entre-temps devenus des stars de premier ordre, ont continué à collaborer et à se rencontrer dans divers projets jusqu'aux retrouvailles aboutissant aux albums RoundAgain (2020) et LongGone (2022) et à cette tournée toujours en cours.

Le concert de Monaco a confirmé le niveau d'interaction presque télépathique développée au fil des ans par le quartet et la recherche continue de nouvelles solutions au sein de structures qui maintiennent ensemble tradition et modernité. Le concert, commençant par deux compositions de Joshua Redman tirées du nouvel album («Long Gone» et «Kite Song»), a mis en lumière l’expressivité croissante d'un combo capable de passer du post-bop exubérant des origines, à une musique capable d'incorporer également des influences de la musique savante surtout grâce au style de Mehldau mais aussi à la recherche de timbres des saxophones de Joshua Redman. Les envolées d'improvisation des deux principaux solistes ont été impeccablement stimulées et soutenues par l'une des rythmiques les plus swinguantes de la scène contemporaine dans laquelle Christian McBride, tant par le style que par ses compositions, comme la très blues «Floppy Diss», représente l'âme la plus ouvertement afro-américaine. La ballade «Sweet Sorrow», qui ouvrait l'album MoodSwing, dans une atmosphère d’une profonde intensité, a été l'un des moments forts d'un concert qui, en 1h 1/2, n'a jamais connu de fléchissements. La vitalité de Joshua Redman, la science harmonique introvertie de Brad Mehldau et le jeu continu de références croisées entre Christian McBride et Brian Blade ont chauffé le public jusqu’à «imposer» au groupe un double rappel. Si le premier, tiré de l'album Highway Rider de Brad Mehldau auquel a participé Joshua Redman, semblait programmé, les applaudissements persistants ont conduit les quatre musiciens à se fondre dans le blues final envoûtant démontrant à quel point les structures harmoniques les plus essentielles savent toujours, entre de bonnes mains, générer des émotions et des surprises.

C'est là le secret du jazz qui, lorsqu'il évite la recherche de pollutions à tout prix, reste la meilleure synthèse entre complexité harmonique européenne et rythme africain envoûtant.

Adriano Ghirardo
Traduction-Adaptation: Hélène Sportis
photo: Umberto Germinale-Phocus
© Jazz Hot 2022
Xavier Felgeyrolles © Serge Baudot


Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme
Jazz en Tête, 18-22 octobre 2022

Clermont-Ferrand est une ville spacieuse, calme, accueillante, sans pièges à touristes, où il fait bon vivre, dans le souvenir de la lave des volcans, appelés puys en Auvergne.

Comme toujours, à l’origine d’un festival de jazz, on trouve quelques passionnés kamikazes. C’est ainsi qu’en 1988, Xavier Felgeyrolles, qui organisait déjà des concerts, décida de passer à la vitesse supérieure pour créer, avec son association, un festival, qui en est à sa 35e année! Ce festival fonctionne uniquement avec des bénévoles, une quarantaine au moment du festival. Seuls quelques techniciens sont rémunérés au coup par coup.

Programmé en dehors de la saison d'été, la programmation est principalement constituée de musiciens et de groupes qu’on voit rarement, ou pas du tout, dans les autres festivals. C’est l’originalité et la saveur de Jazz en Tête qui organise deux concerts par soir à partir de 20h.

 


18 octobre

Grève oblige, trains supprimés, je rate les deux premiers concerts, et pas des moindres: Jet All Stars 22 avec Steve Nelson (vib), Kenny Davis (b), Biily Kilson (dm); puis Gonzalo Rubalcaba (p) et Aymée Nuviola (voc)…

 

19 octobre

Premier train supprimé. Un deuxième est bon mais j’arrive en gare à 19h33. Le concert de 20h a du retard. Ouf! M’y voilà assis, prêt à l’écoute.

 

Jim Rotondi Quintet

Au cours du concert, dans un français parfait, Jim Rotondi nous conte une anecdote touchante. En 2002, à Jazz en Tête, il était avec un groupe auquel le festival avait adjoint une traductrice. Après le concert, il invita celle-ci au restaurant, elle accepta, et depuis, dit-il, j’habite avec elle. Bien sûr, le morceau suivant «Julie» lui sera dédié.

Jim Rotondi (tp, flh) a débuté chez Lionel Hampton puis joué avec le Big Band de Charles Mingus, George Coleman, etc. C’est un trompettiste au son déclamatoire dans l'esprit new orleans, d’une grande maîtrise sur toute la tessiture, une puissance et une vélocité rares dans le suraigu. Un phrasé qui va de Louis Armstrong jusqu’à Wynton Marsalis en passant par les boppers. A la contrebasse Darryl Hall, bien connu chez nous, à la pompe aérienne et joyeuse. Danny Grissett est au piano, dans la descendance Teddy Wilson, parfait dans ce quintet. Jon Bouteiller est un sax ténor rentre dedans au gros son texan, qui atteint la suavité de Stan Getz sur les tempos lents. Il est aussi l’arrangeur ainsi que le compositeur de quelques morceaux. Le clou du programme c’est Jason Brown à la batterie. Un régal! Je n’avais plus entendu ces friselis, ces froissements, ces caresses des balais depuis longtemps. Aux baguettes, c’est l’incendiaire, le réchauffement climatique garanti. Un quintet roboratif, solide, collectif, in the tradition. Pas loin des Jazz Messengers. Cela fait du bien de revenir au jazz mainstream, histoire de remettre le train sur ses rails…

Danny Grissett (p), Jim Rotondi (tp), Jon Bouteiller (ts), Darryl Hall (b, caché), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 19 octobre 2022 © Serge Baudot
Danny Grissett (p), Jim Rotondi (tp), Jon Bouteiller (ts), Darryl Hall (b, caché),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand
, 19 octobre 2022 © Serge Baudot 


Mark Guiliana Jazz Quartet

J’ai entendu pour la première fois le batteur Mark Guiliana dans le disque ultime de David Bowie (Black Star) aux côtés de jazzmen, dont Donny McCaslin (s), et j’avais dressé l’oreille. Depuis il est devenu le phare de la nouvelle génération. Tel qu’on l’a entendu ce soir, il est ce qu’on appelle un batteur africain, à la façon Dennis Charles, toutes proportions gardées, c’est-à-dire qu’il joue des tambours frappés, les roulements sont très rares chez lui. Il réussit à marquer le temps tout en l’encadrant de figures rythmiques. Dans son long solo, c’étaient les rugissements des lions dans la forêt. Batteur atypique qui sort des coloristes à la mode. En soutien il est étincelant, sans fioritures, ça pulse. Avec le pianiste Jason Lindner on peut croire parfois qu’on entend Debussy et Fauré jouant du jazz. Grande richesse d’accords dans l’accompagnement. Jasper Høiby est un contrebassiste à la pompe bebop, d’une vélocité incroyable, très mélodique dans ses solos. J’ai gardé le meilleur pour la fin, le saxophoniste Jason Rigby, dans la descendance de Coltrane, grande puissance, énergie sans faille. Il joue concentré, dans le recueillement. Il développe de longues mélodies sur des ostinatos du groupe, jusqu’à la transe. Toute la musique de ce groupe, tout à fait dans le jazz d’aujourd’hui, repose sur ces longues mélodies qui rendent l’écoute si prenante, avec quelque chose de religieux.


Jason Lindner (p), Jasper Høiby (b), Jason Rigby (ts), Mark Guiliana (dm), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 19 octobre 2022 © Serge Baudot
Jason Lindner (p), Jasper Høiby (b), Jason Rigby (ts), Mark Guiliana (dm),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 19 octobre 2022 © Serge Baudot

20 octobre

Mino Cinelu

Mino Cinelu ou l’art de la scène. Il trône vêtu de blanc entouré de ses percussions, et de temps en temps, se déplace vers l’avant scène ou vers ses musiciens, dégageant ainsi une présence heureuse. Il joue de la batterie debout. Toujours décontracté et souriant en pleine connivence avec ses deux compères Tony Tixier (p, clav), et Raynald Colom (tp). Deux Martiniquais et un Américain, pour le meilleur, dans ce trio hors norme formé spécialement pour Jazz en Tête. Le jeu de trompette de Raynald Colom montre une ressemblance avec le jeu des trompettistes des Balkans, la puissance en plus. Il nous gratifiera d’un solo absolu plutôt recherché, mélodie tendance orientale, captivante, avec des intonations qui font croire à une trompette à quatre pistons, mais il n’y en a que trois. Le pianiste joue de ses claviers avec grande aisance. Le groupe joue beaucoup sur les ostinatos des claviers assurant une légère hypnose qui fait entrer dans la musique. A certains moments, Mino Cinelu se sert d’une sorte de tambour électronique duquel il sort des sons incroyables. Il utilise tout son matériel avec maestria. S’emparant de sa guitare, il nous offre une chanson éclatante, à l’orée du gospel ou du chant africain. A noter un émouvant hommage à Joe Zawinul qui nous a quittés en 2007. Et Mino Cinelu a le rythme dans la tête et dans le cœur. Certes il y eut quelques facilités, quelques flottements, broutilles tant le concert était dense, fougueux et enthousiasmant.

Tony Tixier (p), Mino Cinelu (perc), Raynald Colom (tp), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 20 octobre 2022 © Serge Baudot
Tony Tixier (p), Mino Cinelu (perc), Raynald Colom (tp),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 20 octobre 2022 © Serge Baudot

 

Samara Joy

On m’avait beaucoup parlé de Samara Joy. Et la voilà qui apparaît, souriante, vêtue d’une courte robe rose, dans l’éclat de sa jeunesse. Elle s’adresse gentiment, longuement, au public. D’ailleurs elle va parler, trop, entre chaque chanson; elle raconte des histoires, des anecdotes, à un public non anglophone… Mais avec une telle candeur, une telle joie, que ce public est ravi. On sent en elle le besoin de se faire aimer.

Dès les premières notes, on se demande d’où lui viennent ce talent, ses possibilités vocales, son sens du jazz. On la compare souvent à Ella Fitzgerald, elle n’en a ni la puissance rythmique, ni ce swing communicatif. Elle est absolument dans la descendance de Sarah Vaughan, avec encore plus de possibilités vocale. Elle passe de l’extrême grave contralto au suraigu soprano, caracolant, cascadant là-haut, avec une aisance, une souplesse, une douceur qui défient l’imagination, au niveau d’une cantatrice. Elle atteint la puissance des chanteuses gospel (les vraies!).

Elle est accompagnée par le remarquable pianiste Vincent Bourgeyx qui suit la chanteuse dans toutes ses ruptures et inflexions, Mathias Allamane toujours solide et inventif à la contrebasse, un son boulet de canon, et Malte Arndal à la batterie, très classique, mise en place exemplaire et qui tient le groupe à la baguette. Très bon trio classique avec de la pêche et la joie de jouer. Soutien cinq étoiles pour la chanteuse.

Samara Joy est bien meilleure sur les standards que sur des compositions nouvelles. Plus à l’aise, décontractée. Entre autres un «‘Round About Midnight» complètement renouvelé, on entend dans la mémoire celui joué par Miles et Coltrane. Il s’en dégage un charme et une émotion sans pareilles. Vraiment du grand art. Et surprise des surprises, elle chante divinement «La Mer», en français, sans accent, alors qu’elle dit ne pas parler français. D’autres grands moments sur «Memories of You», «I Remember You», «September Song», et d’autres…Et puis un morceau a cappella, sans failles, d’une pureté absolue, dans lequel elle fit montre de toutes ses possibilités. Au fond elle pourrait se passer d’accompagnement! A Jazz Diva is Born.


Vincent Bourgeyx (p), Samara Joy (voc), Mathias Allamane (b), Malte Arndal (dm), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 20 octobre 2022 © Serge Baudot
Vincent Bourgeyx (p), Samara Joy (voc), Mathias Allamane (b), Malte Arndal (dm),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 20 octobre 2022 © Serge Baudot

 

21 octobre

Biréli Lagrène, Solo Suites

Un concert solo guitare. Diable! Beaucoup passerait leur chemin. Biréli Lagrène, vêtu de blanc, entre en scène sa guitare à la main. Il s’assoit derrière le micro, enserre sa guitare. Seul en scène, pas d’appareils, pas de pédales. Une guitare acoustique, c’est tout, mais pour lui c’est un tout qui signifie beaucoup, qui signifie qu’on peut jouer une musique sublime sans de multiples accessoires, qu’on peut justement pratiquer une musique au zénith.

Un lyrisme à la Django, une technique époustouflante, une virtuosité hallucinante, au service de sa musique. Incroyables la rapidité des doigts, la rapidité des enchaînements d’accords: sa guitare est un orchestre à elle toute seule. Exemple: il joue l’introduction de «Birdland», accords pleins, on entend Weather Report. A l’autre extrême, on a quelques notes d’une partita de Bach, et même carrément un morceau d’une œuvre de Bach, swinguée. On aura une longue et merveilleuse suite partant de «‘Round About Midnight», à la fois étincelante et lyrique, qui glisse vers «Les Feuilles mortes» et d’autres chansons connues. Réjouissant! Ce diable de guitariste nous a tenus en haleine pendant plus d’une heure, et on en redemandait…


Biréli Lagrène, Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 21 octobre 2022 © Serge Baudot
Biréli Lagrène, Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 21 octobre 2022 © Serge Baudot

 

Eduardo Farias Brazilian Trio

Le Brésil et le jazz ont toujours fait bon ménage. La nouvelle génération ne dément pas cette perception. Eduardo Farias vient des favellas. Il a appris le piano à l’église et jouait chez lui sur une planche où il avait dessiné les touches blanches et noires. Depuis, il a fait un long chemin, jouant de plusieurs instruments, composant, enseignant. Un musicien complet. Il a étudié et joué avec tout le gratin de la musique brésilienne et son écoute des grands pianistes de jazz: Bill Evans, Gonzalo Rubalcaba, Brad Mehldau, etc. Il s’est donné une technique prodigieuse avec une vélocité de formule 1: le Biréli Lagrène du clavier! Ce qui se démontra sur «April Child». Grand improvisateur, il n’oublie jamais la mélodie dans ses envolées. C’est un pianiste de la joie, de la chauffe et de l’enchantement. Un hommage émouvant à Carlos Jobim.

A la batterie, Antonio Carlos Harlando joue dans la cour des très grands batteurs. Des frappes sèches qui bloquent un roulement par exemple, chose rare aujourd’hui une utilisation quasi continue des cymbales, une mise en place et un swing à faire danser Satan. Il écoute les autres et les propulsent, avec la pompe sanglante et le contrepoint de la contrebasse d’Hermeto Coridor. Certes la bossa et la samba sont souvent présentes, mais depuis Stan Getz on sait que ça jazze parfaitement.

Un invité surprise, le saxophoniste Baptiste Herbin, qu’Edouardo présente comme son grand frère. Dès les premières notes, on sent la connivence entre les deux. C’est un saxophoniste mélodique et incantatoire, visant à la transe lui aussi, par de longues phrases sur un son puissant. Pas de déballage, seulement de la musique.

Premier rappel, «Vera Cruz», avec un solo de batterie embrasé. La salle en liesse. Deuxième rappel, une samba piano-sax à vous envoyer vivre au Brésil. Troisième et long rappel, «The Girl of Ipanema», le pianiste seul donne toute sa ferveur, son émotion, sa sensibilité, prouvant que la musique n’est pas qu’un orage de notes, même si c’est bien aussi. Un concert des plus généreux qui galvanisa le public.


Darryl Hall (b), Eduardo Farias (p), Baptiste Herbin (as), Antonio Carlos Harlando (dm), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 21 octobre 2022 © Serge Baudot
Darryl Hall (b), Eduardo Farias (p), Baptiste Herbin (as), Antonio Carlos Harlando (dm),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 21 octobre 2022 © Serge Baudot

22 octobre

Grabriel Fernandez Mundo Trio

Le saxophoniste Gabriel Fernandez est né à Montevideo (Uruguay) mais a fait ses études musicales à Clermont-Ferrand. Il fait partie des musiciens de jazz d’Auvergne, c’est donc, comme on dit, le régional de l’étape. Un jeu sobre, mélodique, plutôt mainstream, de la conviction et de l’engagement. Malheureusement, il est accompagné par un guitariste laborieux, à côté de ses pompes, rarement en place, ne jouant que des plans. Une insuffisance compensée par Jean-Luc Difraya qui tient la batterie et les percussions. Il est également un chanteur haute-contre, et lorsque son chant éclate comme les grandes orgues de la cathédrale, le groupe s’envole, hélas pour peu de temps. C’est un batteur dans la tradition qui a joué avec tout le gratin du jazz français. Mais pourquoi diable s’est-il entêté à accompagner de longs morceaux basés sur le tango, mais détournés, au cajon, instrument anti jazz au possible, alors qu’il avait tous les tambours du monde. Il y eut quand même de belles réussites comme la ballade sur un tango de 1932 de Carlos Gardel.


Jean-Marie Frédéric (g), Gabriel Fernandez (ts), Jean-Luc Difraya (dm), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 22 octobre 2022 © Serge Baudot
Jean-Marie Frédéric (g), Gabriel Fernandez (ts), Jean-Luc Difraya (dm),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 22 octobre 2022 © Serge Baudot

The Mountain Four All Stars

Quatre grands du jazz réunis pour la circonstance. Ils ont tous joué à Jazz en Tête à un moment ou un autre, mais jamais ensemble. Le guitariste et chanteur Lionel Loueke, au jeu parcimonieux mais profond, chaque note a son poids; il joue parfois staccato, peut monter au brasier. Il chante d’une voix bien timbrée tout en jouant des rythmes avec les lèvres, épaulés par le batteur Antonio Carlos Harlando qu’on avait entendu avec Eduardo Farias, et qui remplaçait Eric Garland; il était en feu balayant tambours et cymbales, propulsant le groupe, rallumant le Puy de Dôme. Joe Sanders est remplacé par un contrebassiste indien, Harish Raghavan, de la grande école de la basse jazz, une pompe démoniaque, des solos inattendus, des notes boulets de canon et quel swing! Une découverte qui rend heureux. Au sax ténor, Walter Smith III. Il joue constamment avec Ambrose Akinmusire ou Eric Harland. Il a progressé en écoutant tous les grands saxophonistes de Charlie Parker à Coltrane et Wayne Shorter, il est un condensé de ces deux maîtres, et pas seulement. Sûrement l’un des saxophonistes les plus intéressants de la jeune génération, le plus inventif. Tout de noir vêtu, debout au centre du groupe, yeux fermés, statue du commandeur. C’est parti pour une longue introduction rubato qui va monter en pleine exaltation, dans un jeu collectif, le quartet en osmose totale. Les morceaux seront bâtis sur ce modèle, à l'exception des interventions en solo. On aura, entre les incendies, des morceaux très lents, rêveurs, qui vous titillent tous les nerfs. Le jazz est merveilleux, il suffit que des musiciens se rencontrent et jouent ensemble, et ça fonctionne du feu de dieu.


Lionel Loueke (g), Harish Raghavan (b), Walter Smith III (ts), Antonio Carlos Harlando (dm), Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 22 octobre 2022 © Serge Baudot
Lionel Loueke (g), Harish Raghavan (b), Walter Smith III (ts), Antonio Carlos Harlando (dm),
Jazz en Tête, Clermont-Ferrand, 22 octobre 2022 © Serge Baudot

 

En plus des concerts, tous les soirs, dans le bar de l’Océania, se tenait une jam-session très fréquentée jusqu’à l’aurore. Ça jazzait dur autour d’un verre. Et dans les couloirs et les ascenseurs de l’hôtel toujours du jazz pour vous accompagner. L’originalité de Jazz en Tête, en dehors de la programmation est d’organiser des concerts Hors les Murs dans le Puy de Dôme, plus d’autres concerts et actions diverses.

Dans le Hall de la Maison de la Culture on pouvait flâner devant quelques œuvres photographiques. Des photos noir et blanc de musiciens de jazz, immortalisés par Michel Vasset. D’autres noir et blanc également de «Women in Jazz» très impressionnantes de Patrick Del Corpo. Et des dessins jazz de Cabu, qui rendent joyeux. Il écrivait: «Le jazz, ça me rend dingue. J’esquisse quelques pas de swing et je danse dans ma tête.»

Tout est dit. Après ce festival pas comme les autres, le jazz nous danse dans le corps et dans la tête.

Serge Baudot
Texte et photos

© Jazz Hot 2022
Pascale Elia, Eben-Emael, 19 août 2022 © Jean Schoubs

Pascale Elia, Eben-Emael, 19 août 2022
© Jean Schoubs



Eben-Emael, Belgique
Jazz au Broukay, 19-20 août 2022

Avant toute chose, il est important de situer sur une carte la commune d’Eben-Emael! Je vais vous aider… C’est une petite enclave wallonne en province de Limbourg, au Sud de Maastricht (Pays-Bas), entre les autoroutes E25 et E313. On y arrive au départ de Liège en franchissant successivement la Meuse et le canal Albert. Arrivé dans cette petite commune, vous vous rendez compte que vous êtes allé trop loin puisque votre GPS sur lequel vous avez tapoté «Moulin du Broukay» vous indique de faire demi-tour et d’emprunter une petite rue puis un petit chemin qui vous amène au départ d’une promenade à vélo le long de la rivière (le Geer). Stupeur! Deux camionnettes grises vous empêchent de poursuivre. Un «officiel» vous enjoint de garer votre véhicule, de continuer à pied ou de vous asseoir dans l’un des transports offerts aux festivaliers. Après être monté à bord et avoir cahoté entre bocages et pâturages pendant deux ou trois kilomètres, vous êtes arrivé. Les tentes du festival se dressent en bord de piste, entre rivière et colline, à côté d’un ancien moulin à eau aménagé en centre culturel. Invisibles mais proches: les dragons ailés de la tour d’Eben-Ezer vous épient à travers les feuillages. Vous vous promettez de revenir bientôt visiter cette tour construite à l’aide de silex par un passionné d’ésotérisme. Fin de la visite touristique, début des festivités! Nous sommes le vendredi 19 août, il est 18h30.


Jean-Pol Schroeder a concocté pour l’ouverture un cocktail vidéo intitulé Peace and Jazzqui, de manière anachronique, de Louis Armstrong à Don Cherry, nous plonge dans ce creuset commun à notre musique: «liberté, égalité, solidarité» mais aussi contestation et révolution. Bam Trio (Maxime Moyaerts, org, Bastien Jeuniaux, g, Arnaud Cabay, dm) occupe la scène à partir de 20h. Le jeune Cabay (fils du vibraphoniste Guy Cabay) n’est, semble-t-il, pas encore arrivé à maturité. Bastien Jeuniaux (g) séduit par un toucher souple, juste, mélodieux; Maxime Moyaerts (org) ne nous surprend plus, mais c’est toujours avec grand plaisir qu’on apprécie son groove puissant à la manière d’un Jimmy McGriff ou d’un Lou Bennett (faut pas l’oublier celui-là)!

 

La clôture de la première journée était placée sous le charme, la grâce, la puissance et le timbre chaleureux de Pascale Elia (voc) et son Homin’In Quartet: Pascal Mohy (kb), Werner Lauscher (b) et Adrien Verderamé (dm). On n’a pas oublié la jolie chanteuse liégeoise. Partie sur la West Coast en 2005, elle nous est revenue en 2019 après cinq ou six albums, après des tournées internationales dont le Japon. Avec un répertoire de standards, quelques compositions et un amour particulier pour la bossa nova («Desafinado»), elle enchante par un timbre profond, justement nuancé et une présence (puissance) qui ne cède en rien aux grands noms de l’histoire américaine («Con Alma», «I’ll Never Be Another Me, Another You», «The Man I Love», «What Is This Thing Called Love»…). Werner Lauscher (b), 59 ans, natif d’Aix-la-Chapelle, est sérieusement implanté en Belgique (Pepinster); il joue et accompagne la plupart des solistes belges et les étrangers de passage (Bob Mintzer, Charlie Mariano, Joachim Kuhn…); son jeu est solide, parfaitement juste et volubile quand il le faut; sa modestie va de pair avec le timide mais talentueux pianiste liégeois Pascal Mohy (ici au Fender Rhodes). Adrien Verderamé (dm) –le frère de Mimi est moins présent sur la scène jazz bien qu’ayant déjà accompagné Pascale Elia en 1995. Rien n’est à jeter dans ce quartet soudé qui swingue et séduit.


Pour débuter l’après-midi du samedi, quatre cents personnes se pressaient autour des tentes, de la musique, de la bière et des saucisses. Volle backcomme on dit à Bruxelles et à Bilzen, carton plein pour les francophones du Sud! Dès 18h, dans la première tente, un big band baptisé «Slim Bigband Vitzkids» réunissait sous la direction d’un prof' de sax alto un ensemble de jeunes issus des académies hollandaises de Heerlen et Maastricht, mais aussi d’Aix-la-Chapelle. Une belle illustration de ce qu’on nomme ici «l’Euregio». Etonnante cette formation jouant des chansons jazzy émaillées de solos par de très jeunes musiciens, comme ce tromboniste de 6 ans et ces deux batteurs qui alternent et qui doivent avoir entre 8 et 10 ans («Moanin’»).

 

Comme d’habitude, la journée du samedi est dédiée au jazz manouche. Et, comme de bien entendu, il fallait un descendant de la dynastie Reinhardt. Ce soir, ce sera Dylan (g), auteur de «For Austin» et d’une jolie ballade dédiée à son fils. Le trio intitulé «Sweet Caravan» est conduit par l’excellent Jean Borlée (b). La guitare rythmique est dans les mains de Jérôme Nahan, facteur d’instrument, ami de Dylan. Au répertoire: «Bluesette», «Les Valseuses» de Stéphane Grappelli, «All the Things You Are» et, en rappel, rien moins que «Yardbird Suite» de Charlie Parker. Le jeune Reinhardt livre un jeu clair, séduisant mais sans grandiloquence alors que Nahon, surprend, et pas toujours agréablement, par ses choix lorsqu’il s’affiche en soliste.

Joachim Iannello, Eben-Emael, 20 août 2022 © Jean Schoubs
Joachim Iannello, Eben-Emael, 20 août 2022 © Jean Schoubs

Clou du festival: Joachim Ianello (vln) Trio avec les solides Nicolas La Placa (g) et Nicolas Puma (b). En invité, Rocky Gresset (g), le soliste véloce de Thomas Dutronc. La musique suscite l’hystérie d’un public connaisseur et/ou imbibé de bières. «Stompin’ at the Savoy», «Pent up House», «Si tu savais», «For Sefora» (le tube de Stochelo Rosenberg), «Webster» et «Troublant Bolero» de Django, «Cherokee» et, en rappel: «I can’t Give you Anything but Love». Comme il se doit, les tempos sont soutenus, rapides et, en prime, une corde en moins à l’archet. Joachim Iannello, qu’on avait déjà entendu là-bas avec Johan Dupont (p) est un musicien de très grande classe, inspiré et créatif à souhait. Rocky Gresset (g) ne s’en laisse pas compter sur le compte de l’intensité et de la vitesse; la rythmique est inébranlable; snaps de Nicolas Puma (b), accompagnement rythmique sûr de Nicolas La Placa qui prend même de très beaux solos à la guitare sèche. Fin de cette deuxième journée idyllique! Tiens, il y a eu un violent et court orage sur le dernier thème? J’ai failli ne pas m’en apercevoir!

 
Heureux, comblé, je n’ai pas fait le chemin qui aurait dû aboutir au troisième après-midi. Et pourtant, le Gumbo Jazzband et son lindy-hop méritaient sans doute le détour. Il y a pas mal d’activités, touristiques, sportives, culturelles ou culinaires qui émaillent la vie du Broukay; il faudra y revenir un peu plus souvent!
Jean-Marie Hacquier
photos: Jean Schoubs
avec nos remerciements


© Jazz Hot 2022
Le sextet de Drew Davis: César Pastre, Xavier Nikqi, Drew Davis, Kevin L’Hermite, Thomas Mestres, Jean-Marc Labbé © Yves Sportis
The Drew Davis Sextet (ts): César Pastre, Xavier Nikqi, Kevin L’Hermite, Thomas Mestres, Jean-Marc Labbé
© Yves Sportis


Pléneuf-Val-André, Côtes-d'Armor
Jazz à l'Amirauté, 16 août 2022

Comme si de rien n’était, le festival Jazz à L’Amirauté, créé en 1995, de cette petite ville –tricéphale– des Côtes-d’Armor que baigne la baie de St-Brieuc, a repris ses activités après deux années de mise entre parenthèses pour cause de covid. «Tricéphale», parce que la commune regroupe la jolie ville terrienne de Pléneuf, le charmant port de Dahouët au Sud, départ il y a un siècle encore des derniers baleiniers qui se rendaient jusqu’à Terre-Neuve, et de la station balnéaire, chic, de Val-André à l’architecture du début du XXesiècle, principale attraction touristique estivale.
Quand on arrive dans le parc de l’Amiral avec sa bâtisse et ses grands pins centenaires, sa scène et ses tennis, en dehors de la sécheresse qui a frappé ici comme ailleurs, on pourrait penser que la vie ne s’est pas arrêtée. Et pourtant, la précédente édition, c’était il y a trois ans déjà et, bien entendu, il s’en est passé des choses. D’abord, un nouveau maire, étonnamment jeune (moins de 35 ans), Pierre-Alexis Blévin, a été élu. La tête pleine de projets, dont celui du réaménagement-agrandissement, à vocation culturelle, du parc de l’Amirauté et des locaux, il prolonge avec enthousiasme le soutien municipal qui dépasse maintenant le quart de siècle.

La direction du festival s’est renouvelée et étoffée. Si Elie Guilmoto est toujours le directeur artistique, il a passé le relais de la présidence, pour la dimension organisation à un duo, deux fidèles membres de l’association, Marie-Pascale Flouriot et Daniel Baudouart. Le changement dans la continuité, vrai pour cette fois, élargit ainsi le cercle des décideurs et des responsabilités, sans changer l’esprit, la convivialité, le bénévolat de tous, et la personnalité de la programmation, qualités qui restent le modus operandi de cette trentaine d’ami(e)s au service du jazz et de leurs concitoyens, dans la bonne humeur et avec simplicité (pas de service d’ordre apparent), réalité largement appréciée par le public toujours aussi fidèle et nombreux.
Comme vous le savez par les précédents comptes-rendus (2019), c’est un festival hebdomadaire –tous les mardis des mois de juillet et août, du 5 juillet au 23 août en 2022. La beauté de la mer n’est plus la seule raison d’aller à Pléneuf-Val André, et en dehors des vacanciers, les spectacles attirent dans un rayon qui s’élargit à St-Brieuc, Rennes, voire Brest et Paris. Il y a aussi toujours nos amis anglais qui considèrent encore que, grande ou moins grande, les deux rives du Channel, c’est toujours la Bretagne.


La scène de l'Amirauté, 16 août 2022 © Yves Sportis   Daniel Baudouart et Marie-Pascale Flouriot, 16 août 2022 © Yves Sportis
Le parc et la scène de l'Amirauté et les nouveaux co-présidents Daniel Baudouart et Marie-Pascale Flouriot © Yves Sportis


Cette année, c’est la dynamique Champion Fulton qui a ouvert le festival (5/7), suivie de la bonne formation de Pauline Atlan et Louis Mazetier avec Nicolas Montier (12/7). Les célèbres Haricots Rouges ont fêté leurs 60 ans ici (29/7), et le 26 juillet, c’est le parrain du festival en personne, Philippe Duchemin (avec Patricia Lebeugle et Jean-Pierre Derouard) qui ont captivé l’assistance d’après les échos que nous en avons eu. Le mois d’août a débuté avec la légendaire Rhoda Scott (2/8) qui ne déçoit jamais, The One-Eyed Cats & Mirek Mokar & His Boogie Messengers, dont la longueur du nom n’a pas lassé les auditeurs.

Avant le clap de fin de l’édition 2022 avec le Gaalad Moutoz Swing (23/8), nous avions choisi le 16 août pour rendre visite à cette scène, à cette équipe swing & hot, et à la formation totalement dans l’esprit de Drew Davis qui fait le bonheur des amateurs de la musique de danse, indissociable de l’histoire du jazz, en particulier depuis un certain Louis Jordan (1908-1975), aussi illustre que connu. Louis Jordan est l’un de ceux qui fixa des codes d’expression ancrés sur le boogie woogie et l’expression corporelle, la danse, où excellaient les Afro-Américains déjà au début du
XXe, codes largement repris par le rock and roll, le rhythm and blues. Louis Jordan en fut l’artisan originel, lui et d’autres mais lui plus que tout autre en raison de son talent, d’un répertoire très drôle et de sa célébrité. Il côtoya avec ses Tympany Five les grands artistes du jazz, dont Ella Fitzgerald, il repris parfois leur répertoire, le plus souvent avec un humour qui faisait sa particularité, les paroles de ses chansons aux messages souvent doubles, triples, ambigus, ancré sur les réalités les plus terriennes (le quotidien) provoquant le rire.



Drew Davies (voc, ts), Thomas Mestres (tp), Jean-Marc Labbé (bar), Pléneuf-Val-André, 16 août 2022 © Yves Sportis
Drew Davies (voc, ts), Thomas Mestres (tp), Jean-Marc Labbé (bar), Pléneuf-Val-André, 16 août 2022 © Yves Sportis


Depuis qu’il fait le bonheur des danseurs, une vingtaine d’années, dont ceux du Caveau de La Huchette, temple du be-bop (la danse) à Paris, Drew Davis, avec ses musiciens, honore le répertoire de Louis Jordan et de ses suiveurs, des thèmes, des arrangements et d'une manière qu’ils ont creusés, travaillés à un de degré de perfection rare. Drew Davies (voc, ts), le leader et Thomas Mestres (tp), Jean-Marc Labbé (bar), César Pastre (p), Xavier Nikqi (b), Kevin L’Hermite (dm) ont ainsi déroulé ce 16 août avec fougue et énergie «Jack You’re Dead», «Is You Is or Is You Ain't My Baby?», «Caldonia Boogie», «Early in the Morning», «Let the Good Times Roll», «I Want a Roof Over My Head», «Five Guys Named Moe» pour le plaisir de spectateurs qui ont mis du temps à se chauffer malgré la belle ardeur des musiciens, sans doute parce que la dimension «danse» manquait à cette assistance, par timidité ou manque de préparation, en dehors de quelques enfants dont le naturel a supprimé les barrières. Drew Davis a usé des effets de voix, de saxophone dans l’esprit des sax hurleurs, comme Thomas Mestres avec ses effets wah-wah à la trompette ou ses aigus brillants. Arrangements avec contre-chant du sax baryton de Jean-Marc Labbé; chorus de César Pastre dans le registre spectaculaire du boogie woogie, toujours bien soutenu par la ryhmique du contrebassiste, le shuffle du batteur; riffs de la section de cuivres; accents vocaux et diction parfaite de Drew Davis: tout a contribué à ces presque deux heures de blues & boogie à haute énergie. Le rappel chaleureux sur «Let the Good Time Roll» montre que le public s’était enfin chauffé sur cette musique à haute tension. Les musiciens se sont livrés sans calcul et ont bien mérité cette ovation finale. Les disques du groupe se sont arrachés dans l’après concert, signe que le public avait été ravi de sa soirée.


César Pastre (p), Xavier Nikqi (b), Kevin L’Hermite (dm), Pléneuf-Val-André, 16 août 2022 © Yves Sportis
César Pastre (p), Xavier Nikqi (b), Kevin L’Hermite (dm), Pléneuf-Val-André, 16 août 2022 © Yves Sportis


Il restait encore une soirée, le mardi suivant, mais nul doute que, sauf nouvelle privation de libertés, cette édition est déjà une base solide et renouvelée pour prolonger une de ces histoires originales de jazz, de swing, de boogie et de blues arrivées jusqu'à cette côte nord de la Bretagne par le miracle de l’histoire et de la culture. L’interrompre de manière aussi brutale et intempestive que cela a été fait depuis deux années comporte des risques vitaux. Car la particularité des miracles est de ne pas se renouveler.

Yves Sportis
texte et photos

© Jazz Hot 2022
Marciac, Gers
Jazz in Marciac, 6 août 2022

La clôture de la 44e édition du Festival Jazz in Marciac était  aux couleurs de New Orleans. Le public était venu nombreux pour cette thématique autour du jazz de culture, une évocation de la créolisation au sens large, qui dépassait quelquefois le cadre du jazz . 

C’est ce que propose l’excellent banjoïste Don Vappie, véritable mémoire vivante de cette culture et qui prolonge la riche personnalité de Danny Barker tant sur le plan de la transmission que de l’aspect rythmique de l’instrument en y ajoutant de superbes talents de soliste et mélodiste. Le leader présente un répertoire principalement issu de son album The Blue Book of Storyville (Lejazzetal Records) en débutant le concert dans la formule du quartet de son fameux Créole Jazz Serenaders qui se produit régulièrement au jazz brunch du restaurant R’evolution à New Orleans avec ce soir David Horniblow (cl), David Kelbie (g) et Sébastien Girardot (b). On retiendra quelques grands moments comme sa version de «Panama» ou du «Bobby Bolden Blues» de Jelly Roll Morton avec la longue introduction à la fois rythmique et mélodique autour du blues de Don Vappie, mettant également en valeur le clarinettiste britannique Dave Horniblow au jeu fluide et expressif et à la sonorité boisée évoquant l’école créole de Jimmie Noone. Don Vappie se révèle être un excellent chanteur tant en anglais qu’en créole et son goût pour les belles mélodies en marge du jazz se vérifient sur «Abandon». Au milieu de son concert, il présente son premier invité, l’impeccable batteur Guillaume Nouaux sur le rythme chaloupé de «Port Bayou St. John». Puis, c’est le tour d’Olivier Franc au soprano pour une évocation convaincante de Sidney Bechet, tant au niveau du jeu que du vibrato, sur «Madame Bécassine».L’arrivée de Victor Goines apporte une autre dimension à la formation, tant à la clarinette qu’au soprano: on peut retenir le superbe solo sur le classique «Do You Known What It Means to Miss New Orleans» joué avec plein de lyrisme et d’expressivité. On notera l’arrangement à deux clarinettes sur le thème «Candy Lips» immortalisé en 1927 par Clarence Williams et ses Jazz Kings avec déjà le même type d’arrangement et une belle interaction entre les souffleurs. On retrouve l’ensemble du groupe avec les invités au complet sur un blues typique de New Orleans, que l’on doit au pianiste James Booker (1939-1983), avant une version de «On the Sunny Side of the Street»pleine d’autorité avec le soprano d’Olivier Franc. La rythmique amenée par Sébastien Girardot et la pompe de Dave Kelbie assurent une solide fondation au Jazz Creole de Don Vappie quel que soit le tempo.



Don Vappie (bjo), David Kelbie (g) et Sébastien Girardot (b), Victor Goines (cl), Guillaume Nouaux (dm), Marciac, 6 août 2022 © David Bouzaclou
Don Vappie (bjo), David Kelbie (g) et Sébastien Girardot (b), Victor Goines (cl), Guillaume Nouaux (dm),
Marciac, 6 août 2022 © David Bouzaclou


La deuxième partie de soirée mettait à l’honneur le septet de Wynton Marsalis dans une nouvelle mouture où l’on retrouve les fidèles Carlos Henriquez (b), Victor Goines (ts,ss,cl), ainsi que Chris Crenshaw (tb), Sean Mason (p), Jason Marsalis (dm) et Don Vappie qui fait le lien entre les deux parties. Wynton Marsalis a proposé un répertoire issu en majorité de la grande tradition jazz new orleans auquel s’ajoutent quelques titres plus modernes. Il y a chez Wynton Marsalis un respect de la tradition qui va au-delà de la simple relecture d’un répertoire et qui rend intemporel un artiste tel que Louis Armstrong. C’est d’ailleurs avec «Hotter Than That» qu’il débute le concert dans lequel Chris Crenchaw se fait remarquer au scat dans un final très bluesy, où Wynton marque d’emblée sa personnalité avec son jeu de synthèse entre diverses formes d’approches de l’instrument, dont une superbe articulation et un sens du swing naturel. «Timelessness» est une composition de Wynton Marsalis issue de la bande originale du film, un intéressant biopic sur Buddy Bolden, selon moi, bien qu'il soit diversement apprécié, l’un des musiciens précurseurs du jazz dont la légende perdure encore aujourd’hui. Belle introduction du jeune pianiste Sean Mason sur le classique «Basin Street Blues», avec des notes perlées et quelques fulgurances évoquant Earl Fatha Hines, introduisant le leader au cœur de l'esprit du blues et de New orleans, utilisant la trompette et le plunger tout comme Chris Crenchaw au trombone dans l'esprit de son prédécesseur Wycliffe Gordon. La surprise est venue de l’arrivée sur le même thème d’Olivier Franc au soprano dans son style reconnaissable au vibrato dense, plein de fougue et de lyrisme.

Changement d’atmosphère et d’idiome avec la composition d’Ellis Marsalis «Twelve’s It», un classique pour Wynton qui l’avait joué à Marciac en 2015 en septet ou sur disque avec The Marsalis Family. Cette composition enregistrée à l’origine en trio par Ellis Marsalis avec également son fils Jason aux baguettes est un thème dans un style purement hard bop. Dans ce contexte, Wynton développe un jeu brillant dans ses interventions proches d’un Woody Shaw répondant au ténor de Victor Goines au style évoquant le Coltrane des années 1950. Don Vappie délaisse son banjo pour la guitare en alternant passages en accords et chorus typiquement bop. La rythmique impeccable apporte un équilibre à l’ensemble variant à merveille les climats par des interventions de Jason Marsalis aux cymbales et dans son jeu de caisse claire d’une grande clarté notamment sur l’introduction de «St Louis Blues».



Wynton Marsalis (tp) et Victor Goines (as), Marciac, 6 août 2022 © Francis Vernhet, by courtesy of Jazz in Marciac
Wynton Marsalis (tp) et Victor Goines (as), Marciac, 6 août 2022 © Francis Vernhet, by courtesy of Jazz in Marciac


«After», superbe ballade d’Ellis Marsalis que l’on peut entendre d§s 1986 sur l’excellent album J Mood de Wynton Marsalis, met en valeur le trompettiste avec un beau travail autour de la mélodie à la trompette bouchée. «St Louis Blues», sur un arrangement de Wycliffe Gordon, met en valeur de beaux passages d’improvisations collectives entre les trois soufflants: mention pour le volubile Victor Goines à la clarinette. Puis, retour à Louis Armstrong, à son Hot Five et Hot Seven, avec, comme l’indique Wynton Marsalis, une pièce maîtresse de 1926, «Skid Dat De Dat».Le scat plein d’à-propos de Chris Crenshaw agrémenté de superbes interventions du septet est un régal. Autre thème d’Ellis Marsalis, «Swingin at the Haven», arrangé par Victor Goines, toujours dans une veine hard bop que n’auraient pas reniée les Jazz Messengers, enregistré en 1986 sur le très bon album de Branford Marsalis Royal Garden Blues, avec un beau solo de Chris Crenshaw, de longues phrases et une mise en place impeccable dans la lignée de JJ Johnson. Le duo Sean Mason et Victor Goines sur «Petite Fleur» évoque le lyrisme et la personnalité singulière de Sidney Bechet plus dans l’esprit que dans la forme, avec un superbe passage stride de Sean Mason et un long solo mélodique de Jason Marsalis répondant au slapping swing de Carlos Henriquez: l’un des moments forts du concert. Le premier rappel sur «Happy Birthday»,pour les 61 ans de Victor Goines, enchaîne avec le standard «New Orleans» chanté avec authenticité par Don Vappie. Le deuxième rappel est un thème de Wynton Marsalis plus moderne –faisant référence à son travail en septet– avec une couleur monkienne de Victor Goines au ténor et un nouveau chorus de Sean Mason, la révélation du septet.  Ce dernier confirme la vitalité et le talent d’une nouvelle génération de musiciens attachés à l'esprit du jazz transmis par la famille Marsalis, Ellis, Wynton, Jason & Co, n'oublions pas Delfeayo et Branford…

Ce second concert est visible sur le site de Wynton Marsalis: https://wyntonmarsalis.org/live

David Bouzaclou
Photos: David Bouzaclou
et 
Francis Vernhet by courtesy of Jazz in Marciac
Avec nos remerciements

© Jazz Hot 2022
Pertuis, Vaucluse
Festival de Big Band de Pertuis, 5-6 août 2022

Depuis 1999, une semaine par an, l’association du Festival de Big Band invite le jazz à l’Enclos de la Charité et y reçoit des big bands de tous horizons et de toutes tendances, en cela fidèle aux objectifs de départ, à savoir diffuser auprès du plus grand nombre une musique universelle et belle. Dans cet esprit, des tarifs abordables sont pratiqués, ainsi que la gratuité pour les deux premières soirées, et pour les enfants de moins de 12 ans, ce qui permet d’intéresser un public local qui vient se régaler en famille. Le tout dans une ambiance chaleureuse, avec le côté guinguette pour trinquer et se restaurer.

Une logistique énorme pour une ville d’environ 21 000 habitants, dont la pérennité est rendue possible par l’aide généreuse des partenaires publics et privés, une participation massive de bénévoles passionnés, et une direction artistique qui sait renifler les bons coups et les talents en devenir. Et puis les big bands, c’est aussi un plaisir des yeux!

 


En 2022, le programme proposait, comme toujours un choix artistique aussi varié que l’est le jazz, faisant toujours une place aux artistes locaux sans se priver de la découverte d’artistes de tous les horizons et de projets originaux comme ces hommages à Brassens et Ray Charles. 
En ouverture, le 1er août les TartOprunes, incontournables et toujours en évolution; le Big Band de Pertuis, at home, sous la direction de Léandre Grau, le directeur artistique du festival et le pédagogue, inépuisable dans toutes ses fonctions. Le 2 août: What Elle’s, sextet féminin au swing affirmé; le Kinship Orchestra, sur une idée originale: des thèmes inspirés des écrits de Jorge Luis Borges. Le 3 août: The Yellbows, quartet déjanté tendance New-Orleans; Le Hérault Big Band dans un hommage à Georges Brassens. Le 4 août: Holy Bounce Orchestra, pour un retour vers les années 30 et les clubs de Harlem; Le Barcelona Big Band Blues & Uros Perry, dans un hommage à Ray Charles qui a mis le feu à l’Enclos de la Charité d’après les échos que nous en avons eus! Les absents ont toujours tort…


Nous étions là, le 5 août et, en première partie, nous avons apprécié le Hot Sugar Band & Nicolle Rochelle de retour d’une tournée américaine. Le groupe présente un programme très swing des années trente, en hommage à Eleanora (Fagan), la Billie Holiday des débuts. Nicolle Rochelle, qui a déjà à son actif une réincarnation de Josephine Baker, s’est coulée dans une très belle robe années folles à franges et paillettes; et le ramage s’accorde au plumage dans un registre légèrement plus aigu que Billie, mais elle en a intégré le blues, l’expressivité, le phrasé et cette façon «lazy» de traîner sur certaines fins de phrases. Le groupe: Bastien Brison (p), Julien Didier (b), Yves Le Carboulec (tp, arr), Corentin Giniaux (cl, ts, arr), Jonathan Gomis (dm, arr), Clément Trimouille (as, cl, arr), Bastien Weeger (g), est un ensemble bien rodé (il existe depuis 2011), dont l’orientation première était le lindy-hop, jusqu’à la rencontre avec Nicolle et Billie. Ils nous offrent de beaux échanges sur «With Thee I Swing», «What a Little Moonlight Can Do» où clarinette, sax, trompette et voix se répondent sur un tempo sauvage, le grave et emblématique «Don’t Explain», «What a Night, What a Moon, What a Girl»… Le répertoire s’élargit à un «April in Paris» chanté en français, sur lequel le groupe sonne à la Basie, d’un «Love You Madly» évoquant Ella Fitzgerald, «Darn That Dream» en duo voix-piano, plus nostalgique, et un final avec le classique «Swing, Brother, Swing» où la chanteuse fait montre d’un certain talent d’entertainer. Assurément un groupe à suivre!

 

Nicolle Rochelle (voc) et le Hot Sugar Band, Pertuis, 5 août 2022 © Ellen Bertet   
Nicolle Rochelle (voc) et le Hot Sugar Band, Pertuis, 5 août 2022 © Ellen Bertet


Sur la grande scène, Nola Spirit Big Band, c’est le spectacle du Big Band Brass de Dominique Rieux (tp), David Cayrou (bs) et leurs quinze musiciens, dont le dernier projet r évoque la musique de New Orleans. On y compte Dominique Rieux (tp, dir. musicale), Tony Amouroux (tp), Cyril Latour (tp), Rémi Vidal (tb), Michel Chalot (tb), Baptiste Techer (tb), David Cayrou (bs, co-dir.), Bastien Maury (sax), Jean-Michel Cabrol (sax), Pascal Pezot (sax), André Neufert (dm), Thierry Ollé (clav), Julien Duthu (b), Florent Hortal (g). Pour que la fête soit complète, ils se sont adjoints les services du crooner anglais Gead Mulheran, veste et bottines léopard, et de la danseuse Angie Larquet, paillettes et plumes, qui vont intervenir tout au long de la soirée pour décoincer les arthroseux et les timides. «Louisiana 1927» (Randy Newman), est un blues joué à la guitare par Florent Hortal et la section de cuivres. Il rappelle la terrible crue du Mississippi de la même année, qui fit 250 morts, et la résilience incroyable de la ville. Mais on passe vite à des ambiances plus festives, avec des thèmes plus funk ou rhythm & blues qui commencent à chauffer la salle. Les deux entertainersn’hésitent pas à descendre de scène, et c’est parti! L’avant-scène se transforme vite en piste de danse pour une soirée de musique à fond la caisse, entrainée par un orchestre à l’énergie contagieuse, qui enchaîne les échanges et les chorus (Tony Amouroux/Cyril Latour). La soirée ne pouvait se terminer qu’avec un «When the Saints Go Marchin’ In» qui fait l’unanimité!


Nola Spirit Big Band, Pertuis, 5 août 2022 © Ellen Bertet   
Nola Spirit Big Band, Pertuis, 5 août 2022 © Ellen Bertet

Le 6 août, place au Belmondo Quintet: Stéphane Belmondo (tp, bugle), Lionel Belmondo (fl, ts), Laurent Fickelson (p), Sylvain Romano (b), Mathieu Chazarenc (dm). Chez les Belmondo, le jazz est depuis toujours une affaire de mémoire, comme ce petit intermède drôle entre Lionel Belmondo et Léandre Grau qui se remémorent leur rencontre, en 1982, lorsque Lionel a monté son premier big band dans sa compagnie pendant le service militaire. Les deux frères ont perdu leur père, Yvan, sax baryton, en 2019, et lui rendent hommage avec un morceau lent et nostalgique de leur plume («Song for Dad»), tiré de leur dernier enregistrement, Brotherhood, sorti en 2021. Il contient une autre révérence à Yusef Lateef («Yusef’s  Tree») en souvenir de leur collaboration en tournée et sur disque au début des années 2000. Le quintet est resté centré sur une musique très proche des racines, influencée par Coltrane, Yusef Lateef, Sonny Rollins et Wayne Shorter («Wayne’s Words», écrit par Lionel). Cette mémoire est le fondement d’une culture jazzique très profonde et d’une expression qui n’a jamais eu besoin de se distancier du jazz, vécu comme un rêve, comme c’est le cas des grands créateurs de cette musique. Les Frères Belmondo respirent le jazz depuis toujours, et c’est ce qui fait la beauté de leurs interprétations, sensibles et directes. Bien soutenus par une solide section rythmique avec les excellents Laurent Fickelson, Sylvain Romano et Mathieu Chazarenc qui appartiennent aussi à cette tradition post bop ancrée dans le jazz de culture, Stéphane et Lionel ont confirmé leur statut de premier plan parmi les aînés aujourd’hui, en restant toujours accessibles.

 

Laurent Fickelson (p), Sylvain Romano (b), Stéphane Belmondo (tp), Lionel Belmondo (ts), Mathieu Chazarenc (dm), Pertuis, 6 août 2022 © Ellen Bertet   
Laurent Fickelson (p), Sylvain Romano (b), Stéphane Belmondo (tp),
Lionel Belmondo (ts), Mathieu Chazarenc (dm), Pertuis, 6 août 2022 © Ellen Bertet

En seconde partie d’une soirée intitulée «Remember Jaco», le Multiquarium Big Band rendait hommage à Jaco Pastorius sous la direction d’André Charlier et Benoît Sourisse. Biréli Lagrène, la guest star très attendue de l’événement –et pour cause car il croisa la route du légendaire Jaco– joua l’Arlésienne, bloqué sur un tarmac quelque part en Europe… Petit moment de stress pour le directeur artistique lorsqu’il fallut annoncer à une cour comble l’absence de Biréli et son remplacement. Mais il y avait certainement une bonne étoile au-dessus de Pertuis, surtout un public compréhensif et un réseau efficace qui ramena de Nîmes Léo Chazallet et sa basse Fender, pasfretless comme celle du maestro, mais peu importe car Léo Chazallet est aussi un surdoué de son instrument –sa vie en musique a commencé à 3 ans. Il a fréquenté le Conservatoire de Montpellier sous la férule de Serge Lazarevitch, et il y a côtoyé Dominique Di Piazza entres autres maîtres. Il a même étudié la contrebasse avec Louis Petrucciani et Pierre Boussaguet. Léo Chazallet n’est pas un inconnu, et le public est aussi venu pour le Multiquarium et ses dix-sept musiciens de haut niveau déjà reconnus pour la plupart. Theshow can go on! Les projets d’André Charlier (dm) et Benoît Sourisse (p, kb) sont motivés par la nécessité de transmettre les musiques et les œuvres des musiciens qui ont enthousiasmé leur jeunesse, sous forme d’hommage, comme cela se fait dans la tradition du jazz. Ce soir, c’est le parcours de Jaco Pastorius en big band qui est évoqué, sur des arrangements de Stéphane Guillaume, Benoît Sourisse et Pierre Drevet, avec les thèmes du répertoire ou de la plume du maître: «(Used to Be a) Cha Cha», «Continuum», où s’illustre Léo Chazallet, «The Chicken» de Pee Wee Ellis, «Barbery Coast», «Palladium» de Wayne Shorter (avec Pierre Drevet)…


Multiquarium Big Band, Pertuis, 6 août 2022 © Ellen Bertet   
Multiquarium Big Band, Pertuis, 6 août 2022 © Ellen Bertet

Par la qualité des arrangements, le choix du répertoire, le ton est bien là, les solos s’enchaînent sur un fond où dominent les ensembles de cuivres mêlant jazz, rock et funk, avec une pêche incroyable! C’est techniquement abouti en même temps que porteur d’une émotion, d’un drive certain et d’une joie palpable des musiciens à faire revivre cette musique de leur jeunesse. La formation compte de beaux instrumentistes; on retient par exemple les interventions percussives des Charlier père et fils, d'Eric Poirier (tp), Benoît Sourisse (p), et il faudrait énumérer tout l’orchestre pour chacun des chorus car le Multiquarium Big Band est un véritable all stars de la scène du jazz en France avec les Claude Egea, Pierre Drevet, Julien Ecrepont, Eric Poirier (tp), Fred Borey et Pierre-Marie Lapprand (ts), Lucas St-Criq (as), Stéphane Chausse (as), Fred Couderc (bar), Gil Farinone, Damien Verherve, Didier Havet, Philippe Georges (tb), Léo Chazallet (eb), Pierre Perchaud (g), André Charlier (dm), Nicolas Charlier (perc), Benoît Sourisse (p, Hammond B3). Le public ne s’y trompe pas.


La soirée s’est naturellement terminée sur un blues, la musique fondatrice sans laquelle cet orchestre, ce festival et notre passion ne seraient pas là ce soir! Un bel orchestre de musiciens de talent, une musique spectaculaire, à l’énergie, il n’y a rien de tel pour conclure ce beau panorama de big bands, un monde en soi de l’univers du jazz, fait de travail (la mise en place), d’homogénéité, de solidarité, d’écriture, d’arrangements mais aussi d’improvisation car nous sommes dans le jazz.


L'ovation finale de Léandre Grau et des bénévoles du festival, 6 août 2022 © Ellen Bertet   
L'ovation finale de Léandre Grau et des bénévoles du festival, 6 août 2022 © Ellen Bertet

Comme à chaque édition, le public est venu nombreux, a participé dans la bonne humeur car l’accueil est simple et jazz, et si Léandre Grau est à Pertuis le chef d’orchestre d’un big band, il l’est aussi d’un formidable événement, Le Festival de Jazz de Big Band, dont la dimension organisationnelle est à l’aune de la «spécialisation» big band: le treizième travail d’Hercule. Bravo à l’ensemble de l’équipe, et à l’an prochain!
Ellen Bertet
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© Jazz Hot 2022
Ystad, Suède
Ystad Sweden Jazz Festival, 4-6 août 2022

Nous revoici à Ystad après deux années d’enfermement et d’entrave à la libre circulation à travers l’Europe. Le festival suédois est d’ailleurs parvenu à maintenir son activité durant la crise sanitaire: en 2020, en proposant dix concerts, devant un public restreint, diffusés en streaming; en 2021, en limitant les jauges mais sans port du masque obligatoire et encore moins de QR code discriminant. 2022 était donc l’année du retour à la «normale», et nous avons retrouvé intact l’esprit particulièrement chaleureux qui caractérise le festival et son équipe, du président Thomas Lantz et du directeur artistique Jan Lundgren aux nombreux bénévoles qui font vivre cette petite semaine de jazz, notamment Itta Johnson, Ingrid H. Fredriksson et Bryan Ralph pour la communication, les relations presse et autres questions logistiques. La programmation reste également de bon niveau, variée, tout en étant centrée, pour l'essentiel, sur la sphère jazz; elle s’est toutefois quelque peu resserrée, passant d’une quarantaine de concerts en 2019 à moins de trente, répartis sur quatre jours (du 3 au 6 août) au lieu de cinq. Nous évoquons ici les plus marquants d’entre eux. 


Le 4 août à 13h, dans la salle de bal de l’hôtel Ystad Saltsjöbad, nous découvrions l’excellent Gotland Big Band, formation de dix-sept musiciens dirigée par Marcus Grufstedt (dm). Basé sur l’île de Gotland, au sud-est de la Suède, le big band a été fondé en 1971 par les pouvoirs publics qui le financent entièrement. Il est encore aujourd’hui constitué de musiciens employés par l’Etat suédois et depuis 1988 géré par la Gotlands Musikstiftelse, institution ayant pour mission d’animer la vie musicale de l’île. Le big band, qui se nommait le Visby Storband jusqu’en 2019, fut dirigé par le saxophoniste Bernt Eklund jusqu’en 2005. Son histoire est aussi marquée par la personnalité du trompettiste de Chicago Ernie Englund (1928-2001), installé en Suède à partir de 1944, qui en fut la principale figure de la fin des années 1970 à la fin des années 1980, y faisant venir des invités de marque comme Max Roach. De nos jours, le big band ne se produit plus que cinq à six fois par an et c’est surtout en trio que Marcus Grufstedt –qui est originaire d’Ystad– parcourt l’île de Gotland. L’orchestre n’ayant pas de leader fixe, c’est donc à Marcus Grufstedt (qui l’a rejoint en 1999), auteur du programme joué ce jour, que revenait la direction musicale. Swing et énergie étaient au rendez-vous de ce concert, dans l’esprit du Thad Jones-Mel lewis Orchestra, porté par de bons soufflants et une section rythmique apportant du relief à l’ensemble: le swinguant Daniel Tilling (p), le solide Josef Karnebäck (b) appuyés par un Marcus Grufstedt d’une grande finesse, tandis que le percussionniste cubain Eliel Lazo (Chucho Valdés, Herbie Hancock, Bob Mintzer…), basé à Copenhague, apportait ses propres couleurs rythmiques. Le concert s’est achevé sur un long solo d’Eliel Lazo tandis que l’utilisation des flûtes à la place des saxophones donnait à ce final un parfum très 70’s. Il est à noter que l’ensemble des titres présentés ont été enregistrés sur le récent l’album Chopsless (sous le nom de Mac Groover Big Band).


Le Gotland Big Band, Ystad, 4 août 2022 © Jérôme Partage
Le Gotland Big Band, Ystad, 4 août 2022 © Jérôme Partage


A 16h, Cyrille Aimée (voc, g) était sur la scène de l’Ystads Teater. A l’évidence, la Française a gagné en maturité et ses interprétations en épaisseur, que ce soit dans sa langue natale («Petite fleur») ou en anglais. Elle était de plus fort bien entourée par le superbe pianiste de New Orleans David Torkanowsky (Cyrille vit aujourd’hui à Crescent City) et l’excellent contrebassiste italien (mais ayant étudiéà Paris) Matteo Bortone. De «How Deep Is the Ocean», avec un Bortone très mélodique et un Torkanowsky imprimant de magnifiques touches blues, à «It’s Almost Like Being in Love», introduit par un duo voix-contrebasse fort réussi, Cyrille Aimée a convaincu notamment par sa maîtrise du scat. En revanche, ses propres compositions, hors jazz, ou sa démonstration en solo sur son looper (machine permettant d’enregistrer des séquences musicales, de les répéter en boucle et de rajouter des couches sonores successives), bien que techniquement bluffante, présentait un moindre intérêt sur le plan de l'expression jazzique. On préfère retenir son joli solo guitare-voix sur «La Javanaise» ou sa version new orleans de «La Vie en rose» donnée en rappel.

Toots Thielemans avait une relation particulière avec la Suède (où il a vécu au début de sa carrière et dont il avait appris la langue). Il avait d’ailleurs joué à Ystad en 2010 et 2011, pour les deux premières éditions du festival. En cette année de son centenaire, les jazzmen suédois s’en souviennent. Ainsi, à 18h30, dans le restaurant Saluhallen (ancien marché couvert réaménagé), Filip Jers (hca) rendait-il hommage au «Baron» en compagnie de Carl Bagge (p) et avec le soutien de Martin Höper (b) et Chris Montgomery (dm). On commence à bien connaître Filip Jers (voir les compte-rendus des années 2016, 2017et 2019) et sa belle sonorité dans la filiation directe du maître. Nous avions découvert Carl Bagge à Ystad, en 2013, auprès de la talentueuse Isabella Lundgren (voc). Il est le fils du pianiste et arrangeur Lars Bagge (1935-2000), leader d’un groupe vocal à succès, Gals and Pals (dans le style Double-Six), dans les années 1960. Pianiste maîtrisant bien l’idiome jazz, il codirige le Ekdahl-Bagge Big Band et vient de sortir un premier disque avec son trio, Visitor. Pour rentre hommage à Toots, les deux comparses ont donné plusieurs titres de son répertoire: «Someday My Prince Will Come», «Days of Wine and Roses», marqué par le blues, ou encore «Sophisticated Lady» (superbe duo piano-harmonica en intro) que Toots avait conseillé à Filip Jers de jouer à chacun de ses concerts, comme il l’a raconté avec humour. Le quartet a également repris quelques titres issus du songbooksuédois que Toots affectionnait, Filip Jers en profitant pour dévoiler l’étendue de son registre, d’une grande sensibilité, allant jusqu’à faire sonner son harmonica à la manière d’un violoncelle. Un formidable tribute qui s’est bien sûr achevé avec le standard de Toots, «Bluesette».


Carl Bagge (p), Martin Höper (b), Chris Montgomery (dm), Filip Jers (hca), Ystad, 4 août 2022 © Jérôme Partage
Carl Bagge (p), Martin Höper (b), Chris Montgomery (dm), Filip Jers (hca), Ystad, 4 août 2022 © Jérôme Partage


Un autre hommage était proposé à 21h, à l’Ystads Teater, celui-là à Oscar Peterson et Duke Ellington. Il fut mené par deux personnalités de la scène jazz suédoise: Jan Lundgren (p) et Ulf Wakenius (g), accompagnés par Hans Backenroth (b) et le Danois Kristian Leth (dm), tous deux impeccables dans leur soutien rythmique. En préambule, Jan Lundgren a rappelé qu’il avait découvert le jazz avec Oscar Peterson (voir son interview dans Jazz Hot n°666), tandis qu’Ulf Wakenius a été le dernier guitariste du grand pianiste canadien. Les compositions de ce dernier étaient donc au programme de la soirée, associées à celles de Duke Ellington. Après deux titres en trio piano-contrebasse-batterie, dont un magnifique «Night Train» –qui a révélé le beau toucher blues que Jan Lundgren sait déployer sur le jazz de culture–, Ulf Wakenius a rejoint la scène et donné un solo également imprégné de blues sur «In a Sentimental Mood». «Just Squeeze Me» a été l’occasion d’un savoureux duo entre le pianiste et le guitariste, tandis que le titre d’Oscar Peterson, «You Look Good to Me» a été introduit par un bel échange entre Jan Lundgren et Hans Backenroth à l’archet. Le directeur du festival a aussi donné à entendre une composition personnelle fort réussie, «Blues for Oscar». Un concert de qualité qui s’est achevé avec deux titres d’Oscar: «Cakewalk» et, en rappel, «When Summer Comes».


Ulf Wakenius, Ystad, 4 août 2022 © Jérôme Partage



Ulf Wakenius, Ystad, 4 août 2022
© Jérôme Partage


Le 5 août à 13h, le contrebassiste Mattias Svensson (longtemps associé au trio de Jan Lundgren) avait réuni à l’Ystad Saltsjöbad un quintet constitué de sa compatriote et partenaire régulière Viktoria Tolstoy (voc), du Californien Bill Mays (p), du Luxembourgeois Pascal Schumacher (vib) et du Danois Morten Lund (dm). L’enthousiasme communicatif de Mattias Svensson a été l’un des atouts de ce concert sympathique où chacun a apporté sa pierre: soutien très swing de Bill Mays, belles couleurs harmoniques de Pascal Schumacher, énergie de Morten Lund et professionnalisme incontestable de Viktoria Tolstoy, tant sur les reprises que sur les originaux du bassiste (jolie ballade: «My Toot Toots»). Ce début d’après-midi jazz s’est achevé sur «Hallelujah I Love Her So» qui nous a valu un scat très blues de Mattias Svensson.

Le concert du 6 août à 13h, à l’Ystads Teater, a été une découverte. Il s’agissait d’un quartet associant deux musiciens scandinaves –le Suédois Karl-Martin Almqvist (ts) et le Norvégien Magne Thormodsæter (b)– et deux musiciens sud-africains –Nduduzo Makhathini (p) et Ayanda Sikade (dm)–, pour près d’une heure et demie d’un jazz nerveux, dans une esthétique post-bop, construit autour de morceaux originaux dont tous ne revêtaient pour autant pas la même intensité: on regrettera ainsi la platitude des ballades. Né dans le sud-ouest de la Suède en 1968, Karl-Martin Almqvist, ténor à la sonorité charnue, a étudié au Conservatoire de Malmö puis à New York, notamment auprès de George Garzone. Il vit à Stockholm. Magne Thormodsæter (1973) est originaire de Bergen, diplômé du conservatoire, et a notamment accompagné Paquito D'Rivera, Diana Krall, Andy Sheppard et a appartenu au Vienna Art Orchestra de Mathias Rüegg. Il dirige le Bergen Big Band. Nduduzo Makhathini (1982) est un disciple de Bheki Mseleku (1955-2008) qui l’a initié à la musique du quartet de John Coltrane qui reste pour lui une puissante source d’inspiration. Il est, depuis plus de vingt ans, ami et partenaire d’Ayanda Sikade, d’un an son aîné, rencontré à l’université. Clé de voûte rythmique du groupe, Ayanda Sikade déploie un jeu tout en dynamique et en swing. C’est à lui et à Nduduzo Makhathini que l’on doit l’encrage véritablement jazz de la musique. Il est à noter que ces quatre musiciens ont enregistré ensemble, il y a quelques années –sous le nom de Nduduzo Makhathini–, l’album Listening to the Ground.


Jan Lundgren écoutant Ronnie Gardiner, honoré par le festival pour ses 90 ans, Ystad, 6 août 2022 © Jérôme Partage



Jan Lundgren écoutant Ronnie Gardiner, honoré par le festival
pour ses 90 ans, Ystad, 6 août 2022 © Jérôme Partage




A 16h, à l’Ystads Teater, le festival a connu un moment particulièrement émouvant, peut-être le plus fort de son histoire: Ronnie Gardiner fêtait ses 90 ans (qu’il venait d’avoir le 25 juillet) et a été nommé à cette occasion ambassadeur honoraire du Ystad Sweden Jazz Festival (tout comme Quincy Jones, Bengt-Arne Wallin ou Svend Asmussen). Ce messenger ayant prêché pendant soixante ans en terre scandinave méritait assurément une véritable reconnaissance (et au-delà des frontières de la Suède!), si ce n’est sa grande humilité, laquelle lui a fait décliner l’offre de Duke Ellington d’enregistrer avec lui (il ne se trouvait pas –à tord– assez bon!). Autour du batteur étaient réunis Jan Lundgren, Hannah Svensson (voc), Klas Lindquist (as) et Martin Sjöstedt (b). Nous connaissons moins bien les deux derniers –pourtant excellents!–, alors que Klas Lindquist apparaît dans plusieurs de nos chroniques (Artistry Jazz Group, Snorre Kirk). Né en 1975 à Göteborg, il a été formé à Stockholm et à New York. On le retrouve au sein du Hot Club de Suède, du Stockholm Swing All Stars ou à la tête de son propre nonet. Martin Sjöstedt (1978) est originaire d’Uppsala et a commencé à accompagner des jazzmen professionnels dès 16 ans. Il est également pianiste. Il a une trentaine de disques à son actif et se produit régulièrement avec le Stockholm Jazz Orchestra. Le concert s’est ouvert par une belle improvisation de Jan Lundgren sur un «Take the A Train» aux accents stride. Puis, «Unconditionnal Love», chanté par Hannah Svensson a été le terrain d’échanges d’une grande finesse entre Jan Lundgren et Ronnie Gardiner, en grande forme! Klas Lindquist, à l’expressivité intense et Martin Sjöstedt, d’une grande musicalité, n’étaient pas en reste. Le pianiste a ensuite proposé un original, «Unexpected Return» en référence à Bengt Hallberg (p, 1932-2013) qui s’éloigna le la scène pendant dix pour s’occuper de sa femme malade avant d’y effectuer un «retour inattendu». Le final fut marqué par un solo époustouflant de Ronnie Gardiner sur «Caravan», débutant à mains nues sur la caisse claire, enchaînant avec les maillets, les baguettes avec une virtuosité stupéfiante qui suscita une clameur dans le public bondissant pour une standing ovation. Très touché par l’accueil de la salle, Ronnie Gardiner prit la parole avec sa modestie habituelle pour remercier les organisateurs du festival. En rappel, «I'm Just a Lucky so and so» fut la conclusion swinguante de ce très beau moment. Bravo et bon anniversaire Mr. Gardiner!

A 18h30, à Saluhallen, nous découvrions en live un superbe pianiste de 25 ans, Zier Romme Larsen, que nous connaissons pour être l’un des membres du trio d’Alvin Queen. Il a publié en 2019 un premier album sous son nom, Stories (Storyville). Il était ici leader d’un bon quintet regroupant Søren Høst (ts), Jacob Artved (g), Matthias Petri (b) et Cornelia Nilsson (dm), seule Suédoise de ce groupe danois. Sans dénier leurs qualités aux accompagnateurs, c’est le jeu de Zier Romme Larsen qui nous a captivés, d’un magnifique «Someday My Prince Will Come» d’abord en solo puis en trio, en passant par «In a Mellow Tone», «Over the Rainbow», «Just You, Just Me» jusqu’à «Jubilation» de Junior Mance, avec une belle introduction gospelisante. Car chez Zier Romme Larsen on entend tout le jazz: le swing, le blues, le gospel. C’est d’ailleurs avec un gospel, en solo, que le pianiste a conclut le concert. Alvin Queen ne s’y est pas trompé!

Enfin, à 21h, à l’Ystads Teater, avait lieu le concert de clôture, avec les invités d’honneur de cette édition 2022: les Yellowjackets de Bob Mintzer (ts), Russell Ferrante (p,kb), Dane Alderson (eb) et William Kennedy (dm). Le quartet –dont Russell Ferrante est le seul membre fondateur– fête cette année ses 45 ans. Une longévité exceptionnelle pour une formation jazz, comme l’a souligné Bob Mintzer dans un sourire, et dont nous avons récemment chroniqué deux albums. La musique jouée était de haut niveau et malgré ses fondements fusion, elle reste enracinée dans la tradition du jazz. L’expressivité de Bob Mintzer est particulièrement profonde, même si elle s’épanouit davantage au ténor acoustique qu’au saxophone électronique EWI. Installé derrière un set de batterie démesuré, William Kennedy est tout en groove. La sax et le batteur constituant les deux locomotives à swing du groupe, tandis que Russell Ferrante –une main sur le piano, une main sur le synthé– et Dane Alderson arborent un jeu plus technique, moins expressif, même si tout dans ce concert était d’excellente facture. Les Yellowjackets ont ainsi donné un aperçu prometteur de leur prochain disque avec les titres «Facing North», «Red Sea», «Early», «Challenging Times» ou encore «Tenacity» après lequel Bob Mintzer a salué Ronnie Gardiner, qui suivait le concert depuis une des loges du théâtre, déclarant malicieusement:«Je voudrais être comme lui quand je serai grand!». Effectivement, en jazz tout est affaire de ténacité!


The Yellowjackets, Ystad, 6 août 2022 © Jérôme Partage
The Yellowjackets, Ystad, 6 août 2022 © Jérôme Partage


Dans la journée, les 5 et 6 août, Nicole Johänntgen (as) a assuré une déambulation en solo à travers les rues d'Ystad, allant à la rencontre des passants au son de «Take Five», «St Thomas», «Isn’t She Lovely» ou encore «Take the A Train», marquant le rythme avec son saxophone et démontrant encore sa capacité à jouer le jazz de culture avec conviction –et toujours un soubassement blues–, même si elle a pour habitude d’emprunter des chemins musicaux très variés.


Nicole Johänntgen, Ystad, 6 août 2022 © Jérôme Partage



Nicole Johänntgen, Ystad, 6 août 2022
© Jérôme Partage


Enfin, les soirées des 4, 5 et 6 août se sont prolongées avec les traditionnelles jam-sessions dirigées cette année par Zoltan Csörsz (dm), le batteur habituel de Jan Lundgren– qui se sont tenues un peu plus tôt que d’habitude, dans l’un des salons de l’hôtel Ystad Saltsjöbad, pour les deux premiers soirs, et dans le foyer du théâtre pour la soirée de clôture. S’y sont retrouvés notamment: Matteo Bortone, Mattias Svensson (b), Filip Jers et Grégoire Maret pour une «harmonica battle», Carl Bagge, Bill Mays (p), Viktoria Tolstoy (voc) ou encore Nicole Johänntgen qui a su capter l’attention de l’audience le 5 août. Tout ceci avec la participation de l’orchestrateur en chef du festival, Jan Lundgren, qui prend toujours un grand plaisir à ces after hours. La jam de fin de festival s’est tenue en plus petit comité: elle était avant tout destinée aux bénévoles. Elle n’en a pas été moins festive avec notamment une savoureuse rencontre entre Nduduzo Makhathini (p), Ayanda Sikade (dm), Klas Lindquist (as) et Martin Sjöstedt (b) qui s’est également mis au piano en compagnie de Cornelia Nilsson (dm). Une jam dont Ronnie Gardiner, sur un nuage, n’a pas perdu une miette!

Notre seul regret pour cette édition 2022 est de ne pas avoir pu assister au concert de Gunhild Carling (tp, misc. instr.) qui avait lieu le 3 août à une quarantaine de kilomètres d’Ystad. On guettera donc son prochain passage au Caveau de La Huchette. Vi ses nästa år Ystad!



Jérôme Partage
texte et photos

© Jazz Hot 2022
Dinant, Belgique
Dinant Jazz, 20e édition, 28-31 juillet 2022

Les prémices du festival se sont tenues en soirée, le jeudi 28 juillet, dans la collégiale cinassiennes (Ciney) avec le quartet de Philip Catherine (g), Nicola Andrioli (p), Federico Pecora (b) et Angelo Mustapha (dm). Puis, en clôture, le Michel Herr «Positive Tentet» avec Nathalie Loriers (p), Bert Joris (tp), Paul Heller (s), Peter Hertmans (g), Sam Gerstmans (b), Dré Pallemaerts (dm) et un quartet à cordes. Je n’ai pu assister à ces deux concerts condruziens ni au nouveau projet du Michel Herr Tentet. Aux dires des nombreux participants la musique a souffert de la mauvaise acoustique de l’édifice religieux.

Pas de tournoi des jeunes cette année. Il fallait toutefois honorer les promesses faites aux lauréats des éditions pré-virus. Ainsi, le groupe «Voids» de Noémie Decroix (voc), le vendredi et le trio de Wajdi Riahi (p), le samedi. Assurément, la poétesse Noémie a un joli timbre forte qui doit encore être travaillé pour la justesse et pour la position du micro.
Wajdi Riahi (p) et son trio furent, l’année dernière, les gagnants du concours des jeunes talents lors d’une pause covid. Waji Rialhi, musicien d’origine tunisienne résidant à Bruxelles, a bien assimilé les leçons de ses maîtres belges. Le jeu est léger, riche en harmonies et en changements rythmiques. J’ai beaucoup apprécié son contrebassiste: Basile Rahola, déjà très sollicité par la Jazz Station. Pierre Hurty (dm) est sans doute le recordman des participations aux tournois des jeunes du Dinant Jazz, mais il a encore du travail sur la planche… Bonne route à eux!

Les choses se mirent plus sérieusement à swinguer dès 20h, le vendredi soir, dans le parc Saint-Norbert d’une abbaye où coulent à profusion Leffe blonde et Leffe rosée. David Linx avait réuni autour de sa belle voix Paolo Fresu (tp, flh), Hamilton de Holanda (mand) et une rythmique composée de Diederik Wissels (p, arr), Christophe Wallemme (b, eb) et Arnaud Dolmen (dm). La mise en place est parfaite, et les solistes rivalisent sur les ballades et tempos enlevés. La fusion est intéressante: trompettiste et mandoliniste contre-chantent, reprennent, relancent et dialoguent avec un David Linx qui ne cesse de surprendre par un métier abouti (utilisation du micro notamment). Le public est conquis et en redemande; standing ovation justifiée.

Chouchou de Jean-Claude Laloux (initiateur et directeur du festival), Marcus Miller (eb) était le parrain de cette édition. Il vint clôturer la première soirée abbatiale avec un «nouveau» quartet qui n’apporte rien de nouveau dans un rock-fusion que le sonorisateur ne manque pas de trop amplifier à la satisfaction drogués de décibels. Leffe n’est pas Tomorrowland et je ne goûte pas de ces pains-là! Il remettra le couvert le lendemain («Night in Tunisia» et la reprise de deux thèmes joués la veille) avec son «New Band»: Bobby Sparks (kb), Donald Hayes (as), Russell Gun (tp), David Chriverton (dm) et Reggie Washington (eb) enguest pour deux morceaux («So What»).

Réapparition aussi d’Hamilton de Holanda en début de soirée pour, cette fois, un hommage appuyé à Antonio Carlos Jobim. Puis, en clôture de cette journée du samedi, un surprenant «Trumpet Summit»: Stéphane Belmondo (tp, flh) conduit des échanges au plus haut niveau entre Paolo Fresu (tp bouchée, flh), Flavio Boltro (tp) et notre Jean-Pol Estiévenart (tp). Les quatre trompettistes bénéficient du soutien d’Igor Gehenot (p), au sommet de son talent, du sautillant Sal La Rocca (b) et du séduisant Noami Israëli (dm). «Wayne», «Prétexte», «Pino», «Rainy Day», «Song for Dad», «Grossman» et «Rhythm’ning» en rappel.

Jean-Pol Estiévenart et Paolo Fresu, Dinant, 30 juillet 2022 © Jean Schoubs
Jean-Pol Estiévenart et Paolo Fresu, Dinant, 30 juillet 2022 © Jean Schoubs

Tôt dimanche –11h30– le Père Augustin et six de ses frères vinrent au podium célébrer une grand’messe à la gloire de Dieu et du jazz. Un juste retour des choses pour remercier les moines de prêter l’herbe sèche de leur verger. L’illustration des Evangiles était assurée par un chœur gospel de six chanteur-ses, un claviériste et, à l’Est de l’autel: le trio de Maxime Moyaerts (org). David Linx, surpris par l’invitation de dernière minute, assurera deux inclusions bibliques.

Après une hostie et un déjeuner frugal, les concerts reprennent dès 16h: Eric Legnini (p), Sylvain Romano (b) et Dré Pallemaerts (dm) occupent la scène pour accompagner une autre fratrie: celle des Belmondo. Premier thème et hommage appuyé à Yusel Lateef, joué au coquillage par Stéphane et au bansuri par Lionel («Yusef Trees»). Les frères sont en verve. On est particulièrement heureux de réécouter Lionel (ts) qui ne se contente pas d’écrire et arranger, il livre ici des envolées coltraniennes. Les leads tournent, les tempos changent, les solos fusent à la trompette, au bugle, à la flute traversière; les musiciens s’appellent et dialoguent. De longs intermèdes mettent en valeur les accompagnateurs (Romano puis Legnini). On aborde la musique de film de la plume de Flavio Boltro et  une démarcation d’Ascenseur pour l’Echafaud qu'on doit semble-t-il à Stéphane Belmondo, mais si ce n’est lui, c’est donc son frère!

La mise en place et la balance du Dinant Jazz Big Band prend beaucoup de temps, et on se prend à imaginer une clôture à 23h au lieu de 21h, ce qui ne va pas tarder à se concrétiser! Enfin, après cette longue attente, Maxime Blésin (g, voc) lance sa rythmique: Pascal Mohy (p), Victor Foulon (b) et Mimi Verderamé (dm). Aux pupitres, Thimoté Lemaire (tb), Pauline Leblond (tp), Stéphane Mercier (as, fl), Nicolas Kummert (ts) et Grégoire Tirtiaux (bs). Le répertoire fait principalement référence aux deux albums brésiliens de Toots (centenaire oblige). Le premier thème est écrit et arrangé par Grégoire Tirtiaux. Suit: «Sou Eu», écrit et chanté en brésilien par Maxime Blésin. Grégoire Maret (hca) rejoint leband puis c’est au tour de Stéphane Belmondo, décidément dans tous les coups! Maxime Blésin chante «Voltando do Samba»; Stéphane Belmondo multiplie les citations; Stéphane Mercier dirige une de ses compositions («Juan Chito») puis Hamilton de Holanda vient pour des questions/réponses avec le batteur puis l’harmoniciste. Ça swingue à tout va! Nicolas Kummert s’illustre pour le septième titre, et David Linx nous gratifie d’une composition chantée en français. C’est sur deux compositions de Hermeto Pascoal («No Um Talvez» et «Bebê») arrangées par Michel Herr que tout ce beau monde termine pour une longue ovation. Assistance au garde-à-vous!

Pascal Mohy (p), Maxime Blésin (b), Hamilton de Holanda (mand), Victor Foulon (b), Grégoire Maret (hca) et le Dinant Jazz Big Band, Dinant, 31 juillet 2022 © Hugo Lefèvre
Pascal Mohy (p), Maxime Blésin (b), Hamilton de Holanda (mand), Victor Foulon (b), Grégoire Maret (hca)
et le Dinant Jazz Big Band, Dinant, 31 juillet 2022 © Hugo Lefèvre

La fête est réussie, et on aurait pu en rester là si Viktor Lazlo (voc) n’avait eu à nous séduire encore. Elle s’était entourée de bons musiciens: Khalil Chahine (g), Christophe Cravero (p, vln), Felipe Cabrera (b), Arnaud Dolmen (dm) et Stéphane Chausse (s). Elle laisse une place large à ses accompagnateurs sur des titres de son dernier album: «Suds», «Ouvre» «Mon Ile», «Devenir le garçon», «An Sel Soley», «Après toi», «La Verticale», «Charabia» avec un chorus au violon de Viktor Lazlo herself, doublé par Christophe Cravero. Les chansons chaloupent en nos cœurs puis, en final, la chanteuse appelle sur scène son «petit frère par le cœur mais grand par le talent»: David Linx. Cent-cinq minutes plus tard et après un «Bukowski», de et avec David, le festival se clôture par un rappel en duo sur un tube, «Cry Me a River».

J’avoue être arrivé à Dinant avec une appréhension: c’est toujours à peu de chose près les mêmes musiciens que Jean-Claude Laloux invite.Et bien, je l’avoue, contrit –pardonnez-moi, mon Père!
–, il a eu vachement raison! Les artistes des quatre coins du monde applaudissent leurs confrères belges et une joyeuse camaraderie s’installe, transfigure et transporte musiciens et spectateurs. La lumière de l’Esprit Saint? Dieu soit loué! 

Père Jean-Marie Hacquier
Photos: Hugo Lefèvre, Jean Schoubs
avec nos remerciements

© Jazz Hot 2022
La scène de Jazz à Juan © Umberto Germinale-Phocus


La scène de Jazz à Juan
© Umberto Germinale-Phocus


Antibes-Juan-les-Pins, Alpes Maritimes
Jazz à Juan, 12 et 18 juillet 2022

La 61e édition de Jazz à Juan marquait un retour à la normale après deux années de covid (l'an passé avait proposé une édition «encadrée») comme pour tous les festivals, sans jauge, sans masques, sans pass et autres mesures liberticides et discriminatoires (particulièrement problématiques s'agissant de jazz!). C’était également la première édition programmée par le nouveau trio Jean-Noël Ginibre (Loop Productions), Reno Di Matteo (Anteprima) et Pascal Pilorget (GiantSteps) après la disparition en 2021 de Jean-René Palacio qui fut le directeur artistique du festival pendant 10 ans.
Nous avons retrouvé la Pinède Gould et sa spectaculaire vue sur la mer qui constituent l’un des plus mythiques décors des scènes jazz du monde. Nous étions présents pour deux soirées prometteuses, celles des 12 et 18 juillet. Le festival, qui a accueilli une vingtaine de têtes d’affiche (dont Cécile McLorin-Salvant, George Benson, Rhoda Scott, Roberto Fonseca, Van Morrison, Stacey Kent, Gilberto Gil, Joey Alexander ou encore Diana Krall…), a aussi été l’occasion de nombreuses animations musicales à l’heure de l’apéritif: des concerts à la petite pinède et au kiosque à musique, ainsi que des marching bands déambulant dans les rues d’Antibes et de Juan-les-Pins. L’Hôtel Marriott-Ambassadeur accueillait également un after hours ouvert aux musiciens amateurs
. 



Le 12, Charles Lloyd (ts, fl) était présent pour la cinquième fois à Juan-les-Pins, toujours habité par le souvenir de sa première venue, pour l’édition de 1966 (il avait alors 28 ans) dont il avait constitué la révélation comme le rappelle la couverture du Jazz Hot n°223 de septembre 1966. Le saxophoniste a évoqué la présence cette année-là de l’orchestre de Duke Ellington, précédant de quelques mois la disparition de Billy Strayhorn auquel il a rendu hommage. Et c’est en quartet, accompagné de Bill Frisell (g), Reuben Rogers (b) –avec lesquels il a publié, ces dernières années, trois albums chez Blue Note, sous le nom Charles Lloyd & The Marvels ainsi que Kendrick Scott (dm), que le saxophoniste a proposé au public, pour ouvrir la soirée, une heure de très beau jazz post-bop, Bill Frisell apportant un beau contrepoint; un concert dominé par les ballades sur lesquelles Charles Lloyd se fait méditatif et souvent lyrique, allant quelque fois aussi vers plus de légèreté, tandis que le drumming nerveux de Kendrick Scott, par contraste, met la musique sous tension. 


Bill Frisell (g) et Charles Lloyd (ts), Juan-les-Pins, 12 juillet 2022 © Umberto Germinale-Phocus
Bill Frisell (g) et Charles Lloyd (ts), Juan-les-Pins, 12 juillet 2022 © Umberto Germinale-Phocus

En seconde partie, changement d’ambiance avec le Reunion Sextet de Chucho Valdés (p) et Paquito D’Rivera (as, cl) qui nous ont offert un concert comme une fête éclairée par le soleil de La Havane. Le pianiste et le saxophoniste (80 et 74 ans), en grande forme, ont célébré à la fois les 60 ans de leur rencontre et leurs retrouvailles qui sont également l’objet d’un album: I Missed You Too!. Paquito, en Monsieur Loyal malicieux a raconté cette relation musicale et amicale avec Chucho, qui l’écoutait amusé, et a présenté des compositions très réussies: «Lorena's Tango» (Chucho), aux belles accentuations blues données par le pianiste, a été l’occasion d’un très swinguant solo de l’excellent de Diego Urcola (tp, vtb). «I Missed You Too!», titre éponyme de l’album, a été introduit par le contrebassiste Jose A. Gola. Le titre «Mozart» fut un moment particulièrement savoureux, Chucho et Paquito passant avec dextérité du classique (avec la reprise de la «Petite musique de nuit») au jazz et à la musique cubaine. Facétieux, Paquito fait chanter l’air au public et enchaîne avec «Sous le ciel de Paris»! Chucho s’amuse également avec des citations de «Take Five» et de «Watermelon Man»… Un autre titre de Chuco, «Claudia», une ballade, a permis d’apprécier le magnifique toucher du pianiste et le son tout en rondeur de Paquito. Une prestation débordant d’énergie, qui a aussi bénéficié du soutien de Dafnis Pietro (dm) et Roberto Junior Vizcaino (perc),et s’est achevée par un rappel en feu d’artifice devant un parterre transformé en piste de danse.

Chucho Valdés (p), Paquito D'Rivera (as), Jose A. Gola (b), Juan-les-Pins, 12 juillet 2022 © Umberto Germinale-Phocus
Chucho Valdés (p), Paquito D'Rivera (as), Jose A. Gola (b),
Juan-les-Pins, 12 juillet 2022 © Umberto Germinale-Phocus

Le 18, deux générations de pianistes se suivaient. En ouverture, Tigran Hamasyan était en trio avec Matt Brewer (b) et Justin Brown (dm) avec lesquels il a enregistré StandArt (Nonesuch Records) où ils reprennent plusieurs grandes compositions du jazz. Débutant en solo avec «Laura», Tigran s’éloigne rapidement du thème pour emprunter des chemins «jarrettiens» vers d’autres territoires musicaux. Malgré sa belle technique, en cherchant à renouveler l’approche du répertoire, il passe à côté de la mélodie, comme on a pu le regretter sur «All the Things You Are», opposant une certaine dureté dans son jeu. Heureusement, quelques bons échanges avec la section rythmique ont agrémenté ce récital quelque peu «hors sol».

Herbie Hancock, Juan-les-Pins, 18 juillet 2022 © RivieraKris, by courtesy of Jazz à Juan
Herbie Hancock, Juan-les-Pins, 18 juillet 2022 © RivieraKris, by courtesy of Jazz à Juan

Herbie Hancock (dont c’était le treizième passage à Juan depuis 1963!) a pris la suite avec l’intention de donner un véritable show. Le pianiste –qui devait fêter ses 80 ans à Juan en 2020, année où l’édition a été annulée– avait comme une revanche à prendre. S’adressant longuement au public, souriant et affable, Herbie, alternant piano acoustique et électrique, était venu pour un retour nostalgique sur sa propre carrière, entouré de Terence Blanchard (tp), Lionel Loueke (g, voc), James Genus (b) et Justin Tyson (dm). Après un medley de ses compositions, «Ouverture» totalement planant, il a évoqué son amitié avec Wayne Shorter à travers son célèbre titre «Footprints» mis en valeur par Terence Blanchard. L’évocation de son groupe Head Hunters et des années 1970 a fait se croiser jazz, jazz-rock et funk, ce qui n’a pas été sans quelques magnifiques notes de piano sur «Actual Proof». Mais cherchant avant tout à être spectaculaire, Herbie Hancock, loin de se contenter d’être un superbe pianiste, a déployé ses joujoux électroniques (guitare-synthé, vocoder…) pour une version particulièrement planante de «Come Running to Me» agrémentée par les effets vocaux de Lionel Loueke, loin de tout expressivité jazz. Et la star de parachever sa démonstration de force avec un «Watermelon Man» qui a remporté l’adhésion totale du public. Une célébration de la personnalité musicale d’Herbie Hancock, avec ses chemins de traverse. 
Jérôme Partage
Photos: Umberto Germinale-Phocus,
RivieraKris by courtesy of Jazz à Juan

© Jazz Hot 2022
Luke Sellick, Monty Alexander, Jason Brown © Ellen Bertet
Luke Sellick, Monty Alexander, Jason Brown © Ellen Bertet

St-Cannat, Bouches-du-Rhône
Jazz Festival Roger Mennillo, 8-9 juillet 2022


En ce début juillet, Art Expression présentait, suivant la formule initiée et portée par le regretté Roger Mennillo et par la très active Chris Brégoli sur près d’un quart de siècle, ses deux soirées consacrées au piano. Le jardin Joseph Richaud, encore vert en ce début juillet, accueille agréablement un public d’habitués dont la fidélité ne se dément pas au fil des éditions. Fidèles aussi, les soutiens institutionnels et privés qui accompagnent le festival, notamment la mairie de St-Cannat, pour qui le festival et l’activité de Jazz Expression reste un enjeu culturel.

 

Thibaud Mennillo-Leportois, St-Cannat, 8 juillet 2022 © Ellen Bertet




Thibaud Mennillo-Leportois
 
© Ellen Bertet



Le vendredi 8 juillet, à 20h30, nous partons en voyage: Thibaud Mennillo-Leportois, petit-fils de Roger, par ailleurs ingénieur et gérant de société, a posé les doigts sur un clavier il y a 2 ans pour ne plus le lâcher. Disons quand même que le jazz a fait partie de son univers dès le premier biberon, distillé par ses deux amateurs de parents à la collection de disques impressionnante. Et tout est là, dans ce programme bien nommé «Spiritualité», dans cette première suite solo de 40 minutes où s’exprime une culture jazz protéiforme et très personnelle. Il livre un monde habité de multiples influences, où dominent Thelonious Monk et McCoy Tyner, mais aussi Bill Evans. Son programme se poursuit avec cette fois une pièce courte à l’ambiance africaine: jeu sur les cordes, double flûte qui imite les chants d’oiseaux. Le pianiste termine son set avec «One Day My Prince Will Come», porté par une grande expressivité. Intériorité, gravité, ressenti profond: on se doute que le grand-père Roger a été un guide déterminant dans le parcours musical du petit-fils, qui se définit lui même comme «pianiste de jazz moderne», et qui se projette déjà avec passion dans cette voie.

 

Kirk Lightsey (p), Piero Odorici (ts), Darryl Hall (b), Jerome Jennings (dm) © Ellen Bertet   
Kirk Lightsey (p), Piero Odorici (ts), Darryl Hall (b), Jerome Jennings (dm) © Ellen Bertet


George Cables, qu’on attendait en deuxième partie, a malheureusement été hospitalisé la veille du concert (à Paris, il a depuis pu rentrer dans son pays). C’est à une autre légende du clavier, Kirk Lightsey, que la providence trouvait libre ce soir-là, que revint la direction du quartet, aux côtés de Piero Odorici (ts), Daryl Hall (b) et Jerome Jennings (dm). Kirk Lightsey, qui porte ses 85 ans avec une vivacité et un brio plus que réjouissants, est paradoxalement plus connu comme accompagnateur, alors qu’il déploie en scène une aura et une présence «royale» qui en font un leader incontestable. Il possède une liberté d’expression sans limites, un sens du récit, et son sourire permanent témoigne d’une réelle joie de jouer, de partager. Piero Orodici, avec un son chaud et profond au sax ténor, se situe dans la lignée mélodique des Coltrane et Pharoah Sanders. Il a débuté le sax à 10 ans, et la liste de ses collaborations, de ses débuts professionnels avec Sal Nistico et Steve Grossman à Cedar Walton, Dee Dee Bridgewater, Cyrus Chestnut, Alvin Queen, Enrico Pieranunzi et Roberto Gatto… est aussi longue qu’éloquente! Il nous a gratifiés de belles impros, en parfait équilibre avec ses partenaires, dont Darryl Hall, qu’il côtoie depuis 2017.Darryl Hall, from Philadelphia, a choisi de se fixer en France, mais il reste très actif sur les circuits internationaux. Musicalement très proche des racines américaines, il possède un swing subtil mais affirmé, un jeu tout en nuances et très mélodique. Jerome Jennings, quoique rare en France, n’est pas un parfait inconnu: à 42 ans, chef résident de l’orchestre de la Juilliard School, compositeur, il a à son actif des collaborations avec, entre autres, Sonny Rollins, Wynton Marsalis, Christian McBride, The Mingus Big Band, Benny Golson… C’est un musicien engagé socialement dans la communauté afro-américaine, en cohérence avec un parcours musical très centré sur la tradition. Il a une présence sonore remarquable, d’une finesse et d’une variété de motifs impressionnants. C’est un quartet de «leaders» qui a ravi ce soir-là les spectateurs.

   

Laure Donnat, Cédrick Bec, Ugo Lemarchand © Ellen Bertet
Laure Donnat, Cédrick Bec, Ugo Lemarchand © Ellen Bertet

Le samedi 9 juillet, le Quartet de Laure Donnat (voc), avec Ugo Lemarchand (p, ts), Lilian Bencini (b), Cédrick Bec (dm) ouvrait la soirée. Après sa relecture en 2010 de Billie Holiday, Laure Donnat continue d’explorer avec respect et bonheur le répertoire des grandes chanteuses américaines. Ce soir, elle évoque, avec une voix qui a gagné en puissance ou dont elle utilise plus la puissance au service de l’expression, Abbey Lincoln, une de ses influences majeures («Throw It Away»), Nina Simone (le très jouissif et déclamatoire «Four Women», appuyé par les mailloches de Cédric Beck), ou Janis Joplin, avec son «Ode au Capitalisme»! Bref des vocalistes de choc, fortes femmes, shouters aux profondes racines blues. Sur les traces de Roger, Ugo Lemarchand est également très impliqué dans l’association Jazz Expression, animant une grande partie des ateliers jazz. Il délaisse parfois le sax, son instrument de prédilection, pour évoquer au piano le jeu de Roger Mennillo («Séquence») avec maîtrise et sensibilité. Lilian Bencini (b), autodidacte, s’est fait rapidement un nom dans le monde du jazz. Il accompagne la chanteuse dans la vie, sur scène et sur disques, sur des projets en duo (Billie Holiday) et plus récemment sur le projet Voix Divines. Cédrick Bec (dm) a acquis très vite une notoriété nationale, et n’a cessé de multiplier les rencontres –de Ben Aronov, Archie Shepp à Wynton Marsalis– et les tournées qui l’on conduit jusqu’en Chine. Capable de se couler dans tous les styles et les formats, c’est un batteur léger, élégant et très efficace. Le quartet a conclu sur «My Foolish Heart», énergique à souhait.

 

 Jason Brown, Luke Sellick, Monty Alexander © Ellen Bertet   
 Jason Brown, Luke Sellick, Monty Alexander © Ellen Bertet

Pour la conclusion du Festival, le Monty Alexander Trio, avec Jason Brown (dm) et Luke Sellick (b) était de retour. Encore, me direz-vous! Mais oui. Si on ne compte plus les passages de Monty Alexander à St-Cannat –le dernier en 2017 au château de Beaupré–, le public ne boude jamais et revient toujours plus nombreux, sûr de passer une très bonne soirée, car le pianiste est là pour le plaisir du public et le bouche-à-oreille fonctionne toujours. Crinière et barbe blanches, toujours très classe en costard noir, il a naturellement dédié son concert à l’ami Roger Mennillo, disparu depuis son dernier passage, pour une prestation moins «éclectique» que lors de son dernier passage, plus recentrée sur la double culture jazz et jamaïcaine, dont il a une conscience aigüe et qu’il pratique avec un enthousiasme égal et un profond ressenti. Les deux courants ne luttent pas, ils se complètent pour donner naissance à un groove omniprésent, forgé par trois-quarts de siècle (son âge –pardon Monty!) passés devant un clavier! Pour témoins, ses disques Rasta Monket Harlem-Kingston Express, ponts culturels jetés de l’Atlantique Nord au golfe du Mexique! Le leader laisse volontiers la parole à ses partenaires, et c’est avec bonhommie qu’il quitte son siège et, inquisiteur ou amateur, les regarde jouer: Jason Brown a été l’élève de Billy Hart, tandis que Luke Sellick suivait l’enseignement de Ron Carter à la Juilliard; autant dire que la base est solide et dynamique! Et le leader peut donc à loisir développer ses improvisations, se laisser aller à sa fantaisie, du Steinway au mélodica, avec une énergie naturellement «renouvelable» avec «Skamento», «Love Notes» ou «No Woman, No Cry» qui chavire le public.    


Voici le scoop: au prochain concert à St-Cannat, Monty chantera! Son dernier album, Love Notes, un recueil de chansons romantiques accompagnées au piano, est sorti le 19 août!


Ellen Bertet
texte et photos


© Jazz Hot 2022
Lyon, Rhône
Jazz à Cours & à Jardins, 11 juin 2022

Tenu par une poignée de bénévoles extrêmement impliqués, ce festival de la Cité des Gaules dévoile de plus en plus de lieux tenus un peu secrets pour distiller un jazz sans concession et ouvert sur le monde. Et pour faire exister, comme le rappellent les organisateurs, «un rêve culturel, jardinier et pourtant tellement urbain». 



Les adhérents du club de boules sont déjà à la manœuvre en cette fin de printemps caniculaire pour tenir le bar dont les boissons fraîches seront les bienvenues… La onzième édition du festival Jazz à cours & à jardins, ouverte le 30 avril avec trois concerts du quartet du saxophoniste François Dumont d’Ayot programmés dans le cadre de l’International Jazz Day, se poursuivait du 10 au 21 juin, avec, ce samedi 11 juin, une soirée Jazz’n the Courtyard qui démarre donc en début d’après-midi au cercle bouliste du Point du jour sur les hauteurs de Lyon. Ambiance bucolique et bon enfant pour ce concert qui met justement en avant quelques enfants du jazz grâce à un partenariat avec le conservatoire à rayonnement régional qui célèbre cette année ses 150 ans.

Les musiciens du Quartet Victoria Alex (Victoria Alexanyan, voc, Vincent Forestier, p, Amin Al Aiedy, b, oud, Mathéo Ciesla, dm) sont tous issus des classes dudit conservatoire et proposent un jazz de création basé sur leurs propres compositions dont certaines s’inspirent de mélodies de l’Arménie, pays où la chanteuse a ses racines. La voix est proche de cette tradition musicale, alors même que la rythmique s’ancre, quant à elle, dans un jazz plus orthodoxe sur le plan de la forme. Avec notamment un excellent contrebassiste qui sait rester très en soutien de l’harmonie. Un mariage tout en finesse, plutôt réussi, qui n’est pas sans rappeler l’exotisme des douces mélopées de l’Albanaise Elina Duni. Les deux pays sont certes séparés de quelques milliers de kilomètres mais le lien esthétique et musical se fait aussi grâce au caractère montagnard de leurs géographies respectives et à leurs cultures rurales notamment basées sur le pastoralisme. Deux petits bémols toutefois à cette programmation: côté musiciens, je suis toujours étonné que de jeunes pousses ne réussissent pas à faire venir leur propres amis, leurs copains ou leurs familles lorsqu’ils se produisent eux-mêmes en concert. Dans les rangs du public, cet après-midi-là, uniquement des tempes grises! Alors que la moyenne d’âge des musiciens ne devait pas dépasser la trentaine et que tous les concerts du festival sont gratuits! Où était donc passé le jeune public du jazz ce jour-là? Côté organisation, enfin, si les spectateurs veulent assister au concert suivant qui se déroule à dix minutes de là, il leur faut partir avant la fin! Un petit temps de battement serait le bienvenu…

Vincent Forestier (p), Victoria Alexanyan (voc), Amin Al Aiedy (b), Mathéo Ciesla (dm), Lyon, 11 juin 2022 © Pascal Kober
Vincent Forestier (p), Victoria Alexanyan (voc), Amin Al Aiedy (b), Mathéo Ciesla (dm),
Lyon, 11 juin 2022 © Pascal Kober

Un peu plus loin, donc, changement de décor pour la suite de la soirée. «Soirée» est d’ailleurs un bien grand mot puisqu’en dépit de cette appellation, la plupart des concerts démarrent entre 17h et 17h30 pour s’achever peu après le coucher du soleil. C’est d’ailleurs l’une des particularités de Jazz à cours & à jardins: tout se déroule en plein air, à la lumière du jour et dans des sites généralement peu connus des habitants eux-mêmes. Un vrai plaisir de découverte!

Tel est le cas pour les quatre prestations suivantes qui se tiennent à Sainte-Foy-lès-Lyon, dans un magnifique domaine arboré de cinq hectares qui fut autrefois un séminaire construit dans les années 1920 (son imposant voisin, le séminaire Saint-Irénée a même accueilli le pape Jean-Paul II lors de sa visite à Lyon en 1986). Transformé en hôtel-restaurant et en salles de réunions en 2008, le domaine Lyon Saint-Joseph s’ouvre au jazz dans un paysage qui embrasse un joli panorama sur les monts du Lyonnais, à l’ouest de la ville. Cadre enchanteur qui sied bien à la fanfare Dixieland de la… Musique de l’Artillerie! Soit une caisse claire, un saxophone soprano, un soubassophone, un trombone et deux trompettes en grand uniforme. En somme, dans un tel domaine, le parfait mariage du sabre et du goupillon (réécoutez Jean Ferrat!). Ces six militaires-là nous transportent d’un seul coup d’un seul depuis cette verte prairie jusqu’à La Nouvelle-Orléans, allant même jusqu’à déambuler dans le parc parmi les enfants, ravis de ce voyage immobile au fil de mélodies si connues que chacun peut les fredonner.

Fanfare de la Musique de l’Artillerie, Sainte-Foy-lès-Lyon, 11 juin 2022 © Pascal Kober
Fanfare de la Musique de l’Artillerie, Sainte-Foy-lès-Lyon, 11 juin 2022 © Pascal Kober

Le directeur artistique du festival, François Dumont d’Ayot, multi-saxophoniste et même collectionneur d’instruments forts étranges, enchaînera en duo avec son batteur Attilio Terlizzi en sautant allègrement les décennies pour nous proposer un jazz radicalement différent, plus proche du free que de la musique des marching bands. Le trio du clarinettiste Sylvain Kassap poursuivra dans la même veine en adjoignant au duo soufflant-rythmicien un accordéoniste (diatonique), Yannick Martin, très déjanté, venu des musiques traditionnelles. Ce qui n’empêchera nullement les métriques atypiques à onze temps, les références aux mélodies perses voire les hommages rendus au trompettiste Don Cherry. Le percussionniste, quant à lui, joue tout autant de ses instruments à peau que de ses effets électroniques et a d’ailleurs un peu tendance à se perdre dans les réglages desdits effets plutôt que d’assurer le soutien rythmique. Une critique que l’on peut hélas de plus en plus formuler en direction de nombre de musiciens qui confondent expression et électronique. S’en suivra, bien évidemment, la réunion entre le trio de Sylvain Kassap et le duo de François Dumont d’Ayot, agrémenté de Pascal Bonnet, le bassiste de ce dernier. Démarrage avec un très beau duo en questions-réponses entre la clarinette basse et le saxophone baryton pour un concert qui, tout du long, marquera indubitablement le temps fort de cette soirée par la qualité des échanges dans cette rencontre entre des musiciens qui se connaissent bien et surtout, connaissent bien leurs univers et langages respectifs. Signes d’une véritable complicité qui est un peu la marque de fabrique de ce festival totalement atypique à qui l’on ne peut que souhaiter «bon vent» pour la douzième édition à l’heure où la plupart des grands événements ne raisonnent plus qu’en terme de jauge et de notoriété sur les réseaux (que l’on dit) sociaux.

PS: On nous a dit le plus grand bien du trio Un sacré imaginaire (Julie Campiche, Cédric Chatelain et Eric Longsworth) mais nous n’avons hélas pas pu nous rendre aux concerts de clôture du festival.

Pascal Kober
texte et photos


© Jazz Hot 2022

Hommage à Tina May / Montier Jazz Circus
Petit Journal Saint-Michel, Paris, 28 mai et 4 juin 2022

Le 28 mai, le pianiste Patrick Villanueva organisait au Petit Journal Saint-Michel un hommage à Tina May (voir nos Tears) dont il a été un proche. Son idée était très simple: évoquer chacune des facettes de cette chanteuse magnifique et prolifique: il a donc d’abord pioché dans leur répertoire commun, choisi des thèmes du jazz et de la chanson française qu’elle aimait chanter, réarrangé des compositions pour lesquelles elle avait écrit des paroles. Puis, il a réuni tous ceux qui ont connu Tina, et qu’on ne voit pas toujours ensemble sur une même scène.

Pascal Gaubert (ts), Pauline Atlan (voc), Thierry Peala (voc), Pierre Maingourd (b), de dos Patrick Villanueva (p), Petit Journal St-Michel, 28 mai 2022 © Mathieu Perez
Pascal Gaubert (ts), Pauline Atlan (voc), Thierry Peala (voc), Pierre Maingourd (b),
de dos Patrick Villanueva (p), Petit Journal St-Michel, 28 mai 2022 © Mathieu Perez

Le quartet de Patrick, composé de Pascal Gaubert (ts), Pierre Maingourd (b) et Germain Cornet (dm), a lancé la soirée avec «Cheesecake» de Dexter Gordon avant d’être rejoint par Pauline Atlan (voc) pour «Them There Eyes», le premier morceau qu’elle a chanté en duo avec Tina, puis, un magnifique «September in the Rain», interprété en français et en anglais. De beaux moments, il y en a eu plusieurs au cours des deux sets. Lorsque Florence Pelly et Jacques Verzier ont chanté «My Ship», extrait de la comédie musicale Lady in the Dark, puis «Dansez sur moi», avec Laurence Saltiel et Gilles Vajou; lorsque Patrick a joué sa composition très jazz avec «Love Me»; lorsque Pauline Atlan a chanté un formidable «You Go to My Head» à la sauce samba, que Patrick avait arrangé pour Tina. Nous avons vu aussi Thierry Peala reprendre «Gentle Piece» de Kenny Wheeler avec des paroles de Tina, et aussi la jeune Pauline Corbaz assurer la partie chanson française («Premier Bal» de Bechet, et «La Fête continue» de Michel Emer). C’est toute la richesse du parcours de Tina que nous avons retrouvée. Dommage que ce concert n’ait pas été enregistré! MP

Le 4 juin, le Montier Jazz Circus plantait son chapiteau dans un Petit Journal bondé. Le public ne s’était en effet pas trompé sur la qualité de l’affiche proposée: la toute nouvelle formation emmenée par Nicolas Montier (ts, ss), dans la lignée de son précédent orchestre, Les Rois du Fox-Trot, avec lesquels il s’est produit pendant plus de vingt ans. De fait, une bonne partie des musiciens ont prolongé l’aventure avec le saxophoniste: Patrick Bacqueville (tb, voc), Shona Taylor (tp, voc), Marc Bresdin (as, cl), Jacques Schneck (p) de même que Michel Bonnet (tp) et Michel Bescont (ts), remplacés ce soir-là respectivement par Louis Relisieux et Thomas Savy. Du côté des entrants, on trouve Pierre Maingourt (b), Christophe Davot (g) et Vincent Frade (dm), ces deux derniers, indisponibles, étaient remplacés pour l’occasion par Ziggy Mandacé et Germain Cornet.

A l'avant: Patrick Bacqueville (tb), Shona Taylor (tp), Louis Relisieux (tp), Nicolas Montier (ts), Marc Bresdin (as), Thomas Savy (ts), à l'arrière: Jacques Schneck (p), Pierre Maingourd (b), Ziggy Mandacé (g), Germain Cornet (dm), Petit Journal St-Michel, 4 juin 2022 © Jérôme Partage
A l'avant: Patrick Bacqueville (tb), Shona Taylor (tp), Louis Relisieux (tp), Nicolas Montier (ts), Marc Bresdin (as),
Thomas Savy (ts), à l'arrière: Jacques Schneck (p), Pierre Maingourd (b), Ziggy Mandacé (g), Germain Cornet (dm),
Petit Journal St-Michel, 4 juin 2022 © Jérôme Partage

Avec une bonne humeur communicative, le Montier Jazz Circus a proposé un premier set consacré aux compositions de l’orchestre, toutes de très bonne facture, à commencer par le premier titre, «Peace of Chance» (Bacqueville). On a retenu sinon une savoureuse «Panama Waltz» (Bonnet), suivie du très dynamique «She Winked at You» (Montier) qui a été l’occasion d’une homérique tenor battle entre Nicolas Montier et Thomas Savy. «Claude et Nathalie» (Montier) a bénéficié du groove vrombissant de Germain Cornet, tandis que le titre «Huuuu» (Montier) –dont les harmonies sont empruntées à «Fascinating Rhythm»– a donné lieu à un solo de Patrick Bacqueville qui, au passage, a cité quelques mesures de l’original de Gershwin. Seul standard de ce premier set, «J’ai deux amours» a été mis en valeur, avec poésie, par Ziggy Mandacé. Le set suivant était dédié à la musique de Duke Ellington. Shona Taylor a donné de la voix sur «It Don't Mean a Thing», «Coco» a permis de belles interventions de Pierre Maingourd et Jacques Schneck, enfin, sur «Jungle Jamboree», on a pu entendre Patrick Bacqueville faire usage du plunger. On souhaite longue vie à cet excellent orchestre dont on espère qu’il ne tarde pas à nous offrir un prolongement sur microsillons. JP
Jérôme Partage et Mathieu Perez
textes et photos

© Jazz Hot 2022

The Cookers
New Morning, Paris, 3 avril 2022

Voilà longtemps que nous n’avions pas vu un concert aussi exceptionnel. A Jazz Hot, nous les connaissons bien, les Cookers. A l’exception du trompettiste David Weiss, chacun nous a accordé de longs entretiens. Eddie Henderson (tp, n°594, 678), Billy Harper (ts, n°504, 658), Donald Harrison (as, n°644), George Cables (p, n°575, 680), Cecil McBee (b, n°482, 581, 607), Billy Hart (dm, n°624). Cette formation existe depuis une dizaine d’années, mais ces musiciens sont complices depuis la fin des années 1960 pour certains. Ils ont joué des kyrielles de fois ensemble avec des équipes différentes. C’est une famille. Sur la scène du New Morning, le 3 avril, on l’a senti plus que jamais.

George Cables (p), Billy Harper (ts), David Weiss (tp), Eddie Henderson (tp), Cecil McBee (b), Donald Harrisson (as), Billy Hart (dm), New Morning, 3 avril 2022 © Jérôme Partage
George Cables (p), Billy Harper (ts), David Weiss (tp), Eddie Henderson (tp), Cecil McBee (b),
Donald Harrisson (as), Billy Hart (dm), New Morning, 3 avril 2022 © Jérôme Partage

La setlist est simple: trois thèmes par set, de vingt minutes chacun. Pour chaque thème, chaque musicien prend un long chorus. Le premier set pioche dans les premiers disques des Cookers: «The Call of the Wild and Peaceful Heart», «Peacemaker» et «Croquet Ballet», inoubliable, que Billy Harper avait enregistré avec Lee Morgan. Le second set puise dans le disque Look Out! qui vient de sortir (voir notre chronique): «The Mystery of Monifa Brown», «Destiny Is Yours». Et, en rappel, «The Core». Chaque intervention est remarquable: Billy Hart stupéfie par son inventivité, Eddie Henderson touche par sa chaleur, George Cables éblouit par sa virtuosité, sans parler de la solidité de Donald Harrison, Billy Harper, Cecil McBee, David Weiss. Les Cookers livrent le jazz le plus profond et le plus contemporain autant qu’ils jubilent sur scène. On peut juste s'étonner, même si le New Morning était bien rempli, qu'une telle affiche n'ait pas réuni encore plus de monde et notamment plus de musiciens pour venir assister à un événement aussi exceptionnel. John Betsch et Rasul Siddik étaient cependant présents…
Mathieu Perez
Photo: Jérôme Partage

© Jazz Hot 2022
L'Alpe-du-Grand-Serre, Isère
Jazz' Alp, 4 au 12 mars 2022

Ils sont revenus à leurs premières amours! Après une année perturbée par un certain virus qui a imposé une session estivale (voir notre chronique) à un festival qui se joue depuis six ans les pieds dans la neige, la sympathique équipe de Jazz’Alp a réanimé l’hiver pour une édition qui a fait la part belle aux découvertes, y compris locales. Large sourire aux lèvres pour la petite équipe de Jazz’Alp à l’issue de la dernière soirée du festival. Les concerts de cette sixième édition ont presque tous fait le plein dans la salle du Chardon Bleu toute de bois vêtue. Adieu masques, ausweis et autres «solutions» hydroalcooliques. Place à la liberté d’écouter la note bleue dans de bonnes conditions grâce aux bons soins de bénévoles dévoué(e)s, grâce à un accueil chaleureux et grâce aussi à un ingénieur du son au-dessus de tout soupçon.

A L’Alpe-du-Grand-Serre, au sud du département de l’Isère, on est loin, très loin, des grosses machines festivalières de l’été. En témoigne l’attention portée au pays et à ses gens. Nous sommes ici en Matheysine, entre Trièves et Oisans. A deux pas de la métropole grenobloise, certes, mais quand même déjà ailleurs. Dans les Alpes; dans l’alpe; dans la montagne en somme. Hier encore, autour de La Mure, capitale de la région, les gueules noires extrayaient du sous-sol un anthracite de premier choix. Les exploitations ont fermé il y a vingt-cinq ans. Ne restent plus que quelques corons et autres chevalements pour dire le passé industriel et, surtout, une vitalité culturelle qui doit sans doute beaucoup aux anciennes solidarités ouvrières. A preuve, le dynamisme de l’enseignement musical. Hier, ces petites écoles rurales formaient le creuset qui alimentait les fanfares locales. Aujourd’hui, elles font naître nombre de petites (et de grandes!) formations que l’équipe, réunie autour de Gérard Duchamp, sémillant président du festival, tient à présenter le plus souvent possible en ouverture de soirée. Place aux amateurs. Aussi.

 



L’atelier jazz de l’école de musique de La Mure s’est ainsi associé à l'ensemble La Lyre de Bourg-d’Oisans pour assurer la première partie de l’ETC quintet le mercredi 9 mars. Sur le (petit!) plateau (et même parmi le public!), pas moins de vingt-deux musiciens! Et des bons! Moyenne d’âge? Trop compliquée à calculer! Mais de très jeunes adolescents côtoient sur scène des papys et des mamies! Pour le jazz, la relève est bel et bien là. Sous la houlette du saxophoniste Laurent Nyssen, un très joli travail d’ensemble, avec de somptueux arrangements autour de quelques ballades et gospels bien choisis.


L'atelier jazz de l'école de musique de La Mure, 9 mars 2022 © Pascal Kober
L'atelier jazz de l'école de musique de La Mure, 9 mars 2022 © Pascal Kober

 

En témoigne aussi la soirée de clôture, dont la première partie a été confiée à l’Afro Collectif Roizonne, une sympathique bande de fous furieux. Fous, surtout, de l’afro beat du batteur d’origine nigériane Tony Allen et de Fela Kuti. Eux viennent de la vallée tout à côté. Quelques milliers d’habitants tout au plus, une poignée d’éleveurs, une petite route qui serpente dans les alpages… Un caractère qu’a bien su saisir un mien ami, Emmanuel Breteau qui vient de publier sur ce petit pays un livre de photographies noir & blanc, magnifique! Derrière les montagnes (éditions Bizalion, Arles). Bref, une «alpinité» quasi-emblématique qui contraste fortement avec cette musique qui transpire l’Afrique par tous ses pores et qui ne rechigne d’ailleurs pas aux thèmes engagés («Colonial Mentality», «Water No Get Enemy») voire aux discours militants sur la ségrégation, l’exploitation du continent ou les ravages de la corruption. Percussions à gogo, une belle section de cuivres, une stratocaster qui sait faire des «cocottes» funky et la voix habitée d’Alizée Réant, tout était présent pour inciter à la danse si la salle n’était si… petite!

 

Murielle Souet, 6 mars 2022 © Pascal Kober



Murielle Souet, 6 mars 2022 © Pascal Kober



Autre belle surprise parmi les premières parties, le sextet Soleme dont Murielle Souet, la chanteuse et saxophoniste, est également… élue d’une petite commune des alentours. Sur scène, une instrumentation atypique sans aucune batterie. Au répertoire, des reprises de standards quelque peu transfigurés, comme cette version très lente du «Footprints» de Wayne Shorter, l’esprit presque latin de ce «Solar» de Miles Davis, ce touchant chorus de flûte de Marc Souet sur «Agua de Beber» ou encore un «Night and Day» joliment introduit a capella. La soirée se poursuivra avec Ultra Light Blazer, une formation qui mêle le rap à des rythmiques extrêmement complexes interprétées avec une belle précision mais, hélas!, à un volume sonore bien trop élevé pour le lieu…

 

Le lendemain, la trompettiste de Tatanka doit faire face à des problèmes de santé. Son trio est donc remplacé au pied levé par celui de… l’ingénieur du son du festival, Pascal Billot, qui outre son oreille attentive aux mixages, est également (très bon) saxophoniste et guitariste. D’ailleurs, comme son alto traîne toujours à ses côtés, la tradition à Jazz’Alp veut qu’il soit invité à venir faire le bœuf presque chaque soir! Ce lundi, c’est donc avec sa propre formation qu’il assure le concert. Le trio Barock (Pascal Billot et Michel Teyssier, g, Sergio Zamparo, fl voc) est issu de L’Artisterie, un collectif de musiciens qui avait magnifiquement accompagné notre confrère Robert Latxague au Jazz Club de Grenoble pour ses lectures de textes issus de son livre Tourments d’amour (éditions France Libris). Il propose là des compositions fines et délicates, subtilement dérangées par la gouaille et l’expressivité du chanteur, et ira même jusqu’à inviter sur les deux derniers rappels, Joris Loïodice, le jeune batteur du groupe qui assurait la première partie, Between Ukulélé, issu de l’école de musique de Vizille.

 

Relâche le lendemain, du moins côté musique vivante, avec la projection de Bird, le film que Clint Eastwood avait consacré en 1988 à la vie de Charlie Parker. Poignant, bien sûr, mais le confort des sièges ne se prête guère à 2h40 de projection… Le mercredi, l’ETC quintet, rend, quant à lui, hommage, dans son intitulé-même, à Charles Mingus, avec cette abréviation de «Eat That Chicken», un thème du grand contrebassiste. Oh Yeah! C’est d’ailleurs au hard bop que les musiciens se réfèrent dans leurs (excellentes!) compositions, doublées d’un travail époustouflant sur les arrangements, les interprétations et la qualité du son de chacun des instrumentistes. On retiendra notamment «58» écrit par Camille Virmoux, le contrebassiste, ou encore «Seul B», un blues signé par le saxophoniste Benoît Charguereau. Des thèmes originaux comme on aimerait en écouter plus souvent. Seul bémol: l’absence d’un chorus du contrebassiste dont je subodore qu’il aurait pu être très musical.

 

Je vous ai déjà dit, l’an passé, tout le bien que je pensais d’Olivier Chabasse, l’un des rares à jouer de l’étonnant Grand Stick Chapman. Il revient cette année mais dans une formation radicalement différente qui réunit autour de lui le batteur Joël Allouche et le saxophoniste Alain Debiossat, fondateur du groupe Sixun dans les années 1980. Même lorsqu’il n’y a pas le moindre instrument harmonique comme sur ce «Dolphin Dance» d’Herbie Hancock, quelle belle musicalité et quelle qualité d’écoute entre ces trois-là! Avec leur version de «Come Together» des Beatles, c’est comme si Marcus Miller s’était lui-même invité au concert…

 

Filip Verneert (g) et Gil Lachenal (b), 11 mars 2022 © Pascal Kober




Filip Verneert (g) et Gil Lachenal (b),

11 mars 2022 © Pascal Kober




Je ne saurai clore cette chronique sans évoquer le jazz de création du très européen Filip Verneert & Enrique Simón quartet. Le premier est belge et développe un jeu de guitare lyrique au son aussi moelleux que celui de son compatriote Philip Catherine. Le second est espagnol et enseigne le piano à Murcia quand il ne compose pas pour cette formation. Ils sont ici accompagnés par le batteur espagnol Pedro Vázquez ainsi que par Gil Lachenal, l’un des tous meilleurs contrebassistes français qui sait «groover» tout en faisant chanter sa «grand-mère». L’ensemble nous régalera ce soir-là d’arrangements très écrits (pas facile de faire jouer ensemble deux instruments aussi proches harmoniquement que la guitare et le piano) qui ne sont pas sans rappeler parfois l’art du contrepoint en musique classique mais sans jamais oublier la liberté de l’improvisation. Et quelles improvisations! Bref, une belle réussite à poursuivre avec l’écoute de leur premier album, Lucentum.

 

Enfin, il ne faut pas quitter l’Alpe-du-Grand-Serre sans souligner les nombreux à-côtés de Jazz’Alp, tout aussi riches que la programmation elle-même. Ainsi une centaine d’élèves des écoles du pays ont-il été invités à assister en matinée à une petite causerie musicale autour de l’histoire du jazz (essentielle en ces temps pétueux!) animée par Olivier Chabasse et le guitariste Jean-Philippe Watremez. Ainsi Raphaël Serfati a-t-il tenu tout au long du festival, un stand de livres, d’albums, de CDs autour de la note bleue et de numéros de Jazz Hot. Un libraire singulier qui a fondé il y a à peine quatre ans une librairie à Mens, petite commune de moins de 2000 habitants, dans laquelle il propose plusieurs dizaines d’ouvrages sur le jazz! Ainsi, enfin, de François Drapier, graveur, peintre et… trompettiste messin, qui a été invité chaque soir à venir dessiner les musiciens en direct et qui a pu exposer d’étonnants croquis saisis sur le vif. Belle alliance entre les arts du spectacle et les arts visuels qui laisse présager de sympathiques prolongements à Jazz’Alp. Longue vie à toute l’équipe (qui veut s’agrandir: contactez-les!). On se retrouve l’an prochain autour d’un murçon.

Pascal Kober
Texte et photos

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Philippe Chagne Quartet, Esaie Cid Quartet, Dany Doriz & Michel Pastre
Caveau de La Huchette, Paris, 16 mars, 2 et 13 avril 2022

Deux ans presque jour pour jour après sa longue fermeture, suivie d'une réouverture sous contrainte, nous étions enfin de retour au Caveau de La Huchette, les contrôles ségrégationnistes étant suspendus. On n'avait pourtant pas l'impression d'avoir quitté le Caveau depuis si longtemps tant les retrouvailles parurent naturelles. Si ce n'est qu'un public très jeune et majoritairement féminin occupe désormais les bancs du sous-sol alors que les habitués de la piste de danse se font plus rares.

Pour nous remettre en train, on a pu compter le 16 mars sur Philippe Chagne (ts), à la tête d'un bon quartet. Une assurance tout-swing, car on sait que le ténor a affuté ses anches dans les sections de cuivres des big bands (Gérard Badini, Michel Pastre, François Laudet...) tout en proposant régulièrement des projets variés (un bel hommage à Mingus en 2018), et dernièrement une relecture jazz de musiques de films concoctée avec ses complices Olivier Defaÿs et Philippe Petit, Swingin' Affair fait sa B.O., parue chez Frémeaux. Au piano, Rémi Toulon, notamment connu pour son trio Take 3 avec le même Philippe Chagne et Robert Ménière, a évolué dans des contextes assez différents, tout comme le contrebassiste Marc Bollengier qu'on a pu entendre auprès de Ronald Baker et Chris Cody, comme de Dave Liebman et Nicolas Folmer. Enfin, à la batterie, Pascal Mucci a tenu les baguettes dans les formations du bluesman Nico Duportal. Au programme des réjouissances, de belles compositions du jazz («Fried Bananas» de Dexter Gordon, «In a Mellow Tone» de Duke Ellington...), quelques blues et ballades sur lesquels le leader s'est exprimé avec profondeur («Doxy» de Sonny Rollins, «On a Misty Night» de Tadd Dameron) et même un réjouissant passage funky sur le «Watermelon Man» d'Herbie Hancock, donnant lieu à de savoureux échanges entre Rémi Toulon et Pascal Mucci. Free at Last, comme disait Martin Luther King!


Philippe Chagne (ts), Rémi Toulon (p), Marc Bollengier (b), Pascal Mucci (dm), Caveau de La Huchette, 16 mars 2022 © Jérôme Partage
Philippe Chagne (ts), Rémi Toulon (p), Marc Bollengier (b), Pascal Mucci (dm),
Caveau de La Huchette, 16 mars 2022 © Jérôme Partage


Le 2 avril, c'est Esaie Cid (as) qui officiait dans un Caveau bondé (la fièvre du samedi soir!) où l'on retrouvait cette fois ce mélange des publics qui caractérise le club: habitués, danseurs, curieux, touristes, amateurs de jazz, de même que différentes générations qui se côtoient comme nulle part ailleurs. On remarque tout de même une présence plus marquée de jeunes gens qui d'ailleurs s'expriment avec bonheur sur la piste de danse et certains même avec talent! Dans cette ambiance surchauffée, le saxophoniste catalan n'a pas eu de peine à encourager la ferveur de l'audience, soutenu par une belle équipe: Patrick Cabon (p), Kevin Gervais (b) et François Laudet (dm). De «Perdido» (Juan Tizol) à «Tickle Toe» (Lester Young), le swing était au rendez-vous avec parfois quelques nuances latines comme sur «Fiesta Mojo» (Dizzy Gillespie) sur lequel l’excellent Patrick Cabon a accentué la couleur afro-cubaine. Enfin, quoi de mieux qu'une soirée avec deux bons batteurs? Ainsi, au deuxième set, François Laudet a cédé son siège pour quelques titres à Germain Cornet tout à son affaire sur «Jump for Joy» (Duke Ellington).


Dany Doriz (vib), Michel Pastre (ts), Didier Dorise (dm), César Pastre (org), Caveau de La Huchette, 13 avril 2022 © Jérôme Partage
Dany Doriz (vib), Michel Pastre (ts), Didier Dorise (dm), César Pastre (org),
Caveau de La Huchette, 13 avril 2022 © Jérôme Partage


Le 13 avril un quartet aussi réjouissant qu'original était à l'affiche du Caveau, constitué de deux pères et deux fils: d'un côté, Dany Doriz (vib) et Didier Dorise (dm), de l'autre, Michel (ts) et César Pastre (org). Soit les retrouvailles entre deux familles de musiciens qui partagent la scène depuis longtemps. Dany, le maître des lieux, qui a fêté ses 80 printemps en septembre dernier, est toujours d'une extrême finesse. Didier, batteur précis et énergique, offre un soutien rythmique solide, amplifié par le groove de César qui a déjà un sacré métier. Enfin, ténor au son puissant et suave, Michel Pastre s'impose comme l’un des excellents représentants de son instrument de ce côté-ci de l'Atlantique. Une belle soirée qui redonne l'envie de marcher «On the Sunny Side of the Street».
Jérôme Partage
Texte et photos

© Jazz Hot 2022

JAZZ STAGES © Jazz Hot 2021
L'Alpe-du-Grand-Serre, Isère
Jazz' Alp, 29 juillet au 2 août 2021

Dans les montagnes de la Matheysine, on ne renonce pas. Cinq ans déjà qu’avec l’association Courant d’Arts, Gérard Duchamp et ses amis, Daniel, Marie-Noëlle et les autres, ont lancé Jazz’ Alp, le petit festival de la (non moins petite) station de sports d’hiver de L’Alpe-du-Grand-Serre. Qui, comme il se doit, se déroulait traditionnellement début mars, à la fin de la saison de ski.



L’année dernière, la quatrième édition s’était achevée deux jours avant le premier confinement, avec un concert des Doigts de l’Homme, le fameux groupe de jazz manouche fondé au début des années 2000 par le guitariste Olivier Kikteff. Alors, pour 2021, ils y avaient cru, les bénévoles de Jazz’ Alp, bâtissant une programmation artistique qui aurait dû nous réjouir des 5 au 13 mars derniers. C’était sans compter le énième confinement ou le énième couvre-feu qui jetteront tous leurs efforts au tapis. Mais c’était aussi sans compter l’énergie de l’équipe et sa volonté de ne rien lâcher. Résultat: on prend les mêmes (ou presque) et on r’commence. En été cette fois… «Car comment passer deux ans sans festival et sans musique vivante dans nos montagnes?»

Maracuja, L’Alpe-du-Grand-Serre, 29 juillet 2021 © Pascal Kober
Maracuja, L’Alpe-du-Grand-Serre, 29 juillet 2021 © Pascal Kober

Prologue tout en douceur dès la mi-juillet avec les tendres chansons à danser de Camille Lachenal, seule en scène avec sa voix, son nain de jardin et ses petites machines. Une belle découverte! Le jeudi 29 juillet, le quartet Maracuja ouvrait vraiment les festivités, précédé par un autre quartet, Ipso Facto, en première partie. Les compositions lumineuses de la flûtiste Amina Mezaache doivent beaucoup aux riches harmonies du Brésil et à une instrumentation atypique. La contrebasse est ici remplacée par un soubassophone aux lignes mélodiques onctueuses et la batterie par un set de percussions aux sons littéralement inouïs, très sensuels et tactiles, tout de bois et de peaux. Une très jolie couleur d’ensemble et des arrangements chatoyants et remarquablement écrits complètent un tableau qui fleure bon les tropiques non sans rappeler parfois la folie (douce) d’un Hermeto Pascoal. Un enchantement!

Olivier Chabasse (b), L’Alpe-du-Grand-Serre, 30 juillet 2021 © Pascal Kober



Olivier Chabasse (b), L’Alpe-du-Grand-Serre,
30 juillet 2021 © Pascal Kober


La pluie fait des claquettes, sous le barnum, à minuit, le 30 juillet. Sale temps à L’Alpe-du-Grand-Serre. Même en été. Même avec les ritournelles de Claude Nougaro dans l’oreille. Ce soir, en solo intégral, Olivier Chabasse fait un sans faute à tous les niveaux, avec un concert enthousiasmant et une technique totalement maîtrisée. L’homme est d’abord contrebassiste et, pour la petite histoire, joue d’ailleurs d’un instrument fabriqué à deux pas d’ici, au pied du Vercors, par le luthier Christian Laborie. C’est toutefois un autre luthier qui surprendra le public lorsqu’Olivier sortira son Grand Stick, une espèce de piano-guitare à douze cordes, conçu en 1974 par l’Américain Emmett Chapman et qui se joue en «tapping» (une pratique popularisée notamment par Stanley Jordan) avec les deux mains sur le manche, tenu verticalement, l’une assurant la ligne de basse et l’autre la mélodie, les contrechants voire… l’harmonie! Ils sont à peine une centaine en France à s’essayer à cet instrument singulier dont le premier exemplaire avait été acheté par le grand Joe Zawinul lui-même et qui, en jazz, nécessite un sacré sens du swing pour ne pas tomber dans le travers de l’exercice technique pour chien savant. Olivier Chabasse, lui, est toujours dans la musicalité et le sens de la nuance. D’autant plus impressionnant qu’il chante aussi sur ses propres accompagnements, ce qui, foi de bassiste, est en soi très impressionnant! Ses reprises du répertoire de Claude Nougaro sont pures merveilles et je me demande bien pourquoi aucun producteur n’a encore signé avec lui pour enregistrer un album qui se vendrait comme des petits pains à l’issue de chaque concert…

Gérard Duchamp, qui assure la direction artistique d’une bonne partie de Jazz Alp’, joue lui-même de la contrebasse. Un atavisme qui le pousse à programmer des musiciens de la note grave? Toujours est-il que le quintet qui suit est celui d’un autre bassiste, électrique cette fois, qui écume régulièrement les scènes régionales. Ce soir-là, Philippe Soriano compose la majorité de son répertoire, à l’exception d’une reprise de «Nardis» de Miles Davis. Surtout, il est extrêmement bien entouré par des musiciens qui savent la signification (et la mise en pratique!) du mot «groove». Techniquement, ça virevolte avec aisance, expression et virtuosité, tout autant sur des thèmes complexes et des mesures à quinze temps que lors de ce duo d’une rare intensité entre Pascal Billot, au saxophoniste alto, et Philippe Bonnet, tout en finesse à la batterie. Un concert que les musiciens présents dans la salle auront apprécié à sa juste mesure.

Zarhzä, L’Alpe-du-Grand-Serre, 1er août 2021 © Pascal Kober
Zarhzä, L’Alpe-du-Grand-Serre, 1er août 2021 © Pascal Kober

Les deux jours de clôture du festival se feront sous le signe de la fête et de la danse sous le chapiteau. Avec Zarhzä tout d’abord, fine équipe de saltimbanques bien dérangés des tempos, à mi-chemin entre l’orchestre de bal et le Brass Fantasy de Lester Bowie. En dépit des températures toujours fraiches, ces énergumènes-là mettront le feu au public pour finir par chanter a capella parmi les spectateurs. Le lendemain, précédé en première partie par Soleme, un sextet d’excellente facture sur les grands standards du jazz (et notamment un très touchant «Blue in Green»), la petite souris et ses matous affamés feront déferler un blues de derrière les fagots qui ne laissera personne indifférent: sens du spectacle affirmé et relation très chaleureuse avec le public, Little Mouse and the Hungry Cats, jeune formation tout récemment créée, devrait faire un tabac dans les années à venir si les petits cochons (du showbiz) ne les mangent pas.

Première édition estivale très réussie, donc, pour ce festival qui sait jouer la carte de la convivialité, de la bonne humeur et des plaisirs partagés que l’on a trop tendance à oublier aujourd’hui dans d’autres manifestations. Et tiens, puisqu’on parle de plaisirs, si vous vous rendez à Jazz’ Alp l’hiver prochain, je vous conseille le sauté de veau et les olives maisons ainsi que la petite goutte d’alcool de myrte (tout aussi maison) de la patronne (corse…) de l’hôtel des Gentianes tout proche. Miam!


te
xte et photos: Pascal Kober


© Jazz Hot 2021
Kenny Barron, 11 juillet 2021, Saint-Cannat © Félix W. Sportis



Kenny Barron, 11 juillet 2021, Saint-Cannat
© Félix W. Sportis

Saint-Cannat, Bouches-du-Rhône
Roger Mennillo Jazz Festival, 11 juillet 2021

Dans l’espace champêtre du jardin Joseph Richaud qui, au centre de la commune de Saint-Cannat, offre à ses quelques cinq mille habitants un espace ombragé ceint de murs de pierres aux parfums enfantins, s’est, le dimanche 11 juillet, clos la 23e édition du Roger Mennillo Jazz  Festival. Pour cette dernière soirée gratuite en forme de jam session, s’étaient réunis parents et amis, élèves et musiciens de tous âges conduits par le contrebassiste Michel Zenino, pour adresser un hommage sans tristesse, comme un message de vie continuée, au fondateur de la manifestation disparu au début de l’année. La veille, alors que la nuit n’avait pas encore déposé son voile sur l’assistance, Jacky Gérard, le maire du village, avait ouvert les festivités par un message ému et chaleureux à l’endroit de Roger. Après les quelques mots de bienvenue chargés d’émotion adressés au public par Christiane Brégoli, l’autre animatrice de la manifestation, il promit aux quelques 350 personnes présentes de pérenniser et de donner plus d’éclat encore à cette manifestation de jazz qui conférait à sa collectivité, disait-il «un rayonnement bien plus large que la seule région».



En effet, l’ami Kenny Barron était de retour comme le symbole de cette volonté de maintenir l’identité du festival; à croire que les dieux s’y étaient associés, l’endroit connu alors la magie des soirées d’été comme la Provence en a seule le secret.
La formation, composée de Kenny Barron (p), Steve Nelson (vib), Peter Washington (b) et Johnathan Blake (dm), ouvrit le concert par une lecture élégiaque d’une ancienne (1932) et belle mélodie d’Irving Berlin, «How Deep Is the Ocean»(1). Dans une introduction tout en retenue au cours de laquelle, par le traitement des harmonies, il fit progressivement redécouvrir le thème, le pianiste installa le climat de la pièce pour permettre au vibraphoniste dans un phrasé aérien de poursuivre sur quatre chorus, suivis de trois autres tout aussi lyriques du pianiste, puis de deux autres très profonds du contrebassiste, le tout accompagné par le jeu aux balais très discret du batteur. La pièce se termina sur la reprise du thème par l’ensemble, après un très construit 8/8 du batteur. Belle et discrète homélie à l’ami Roger.

En rupture avec le thème précédent, la formation enchaîna sur un autre standard, au contenu guère plus gai (une brouille de l’infidélité), «Don’t Explain» (Arthur Herzog et Billie Holiday, 1944). La composition traitée avec beaucoup d’humour sur un rythme caraïbe (rumba) en tempo moyen, permettait un dialogue piano/vibraphone plein de vivacité et d’à-propos, recréation appréciée par l’assistance.
Avec le troisième thème, Kenny Barron revint à ses amours, Thelonious Monk: une composition de 1952, «Monk’s Dream», dont la facture rythmique fit ressortir la cohérence du groupe et la maîtrise instrumentale de chacun: le pianiste (trois chorus) en vint à l’épure rythmique soutenu par une partie de batterie très Philly Joe Jones, tandis que le vibraphoniste (trois chorus) explorait la partie mélodique du thème, notamment sur le pont. Un moment musical fort du concert qui fut apprécié par les amateurs de jazz et de swing, nombreux dans ce jardin.

Et, en guise de commentaire musicologique à la pièce qu’il venait d’interpréter, Kenny Barron enchaîna sur «Body and Soul», la composition de Johnny Green (1930), dont la version de Coleman Hawkins (1939) constitue une des pièces historiques du jazz. L’introduction du thème, annoncée par un traitement monkien de la structure harmonique, éclaira toute l’histoire du jazz; le pianiste donna musicalement les ressorts rythmiques et harmoniques qui firent que le Bean soit allé chercher Sphère pour l’accompagner dès 1940. Formidable commentaire de texte musical aboutissant à une exposition tout en sobriété du thème par le vibraphone sculpté par le silence. L’ensemble était soutenu par le bassiste et le batteur aux balais en parfait accord avec le ton musical choisi. Chacun des musiciens prit ses soli dans l’esprit proposé par Kenny. Plus de six minutes de grande intensité. Moment rare. L’assistance ne s’y trompa pas qui applaudit longuement.


Sans prendre la peine d’annoncer l’œuvre suivante, Kenny Barron, après une courte introduction de huit mesures, remonta le temps jusqu'à 1928 avec la composition de George Gershwin, «Embraceable You», en tempo medium up. Steve Nelson emboîta le pas joyeux de son leader, le tout accompagné par une remarquable section rythmique sans retenue. Rupture d’ambiance et d’espace: sur deux chrorus, un duo piano/contrebasse vint apporter une note d'intensité et d'intimité. Durant ce mouvement original, qui souligna la superbe clarté du toucher de Kenny et la mise en place exceptionnelle de Peter Washington, le public retint son souffle avant d'exploser en applaudissements: instants magiques que mit en relief l’entrée aussi discrète que bien amenée de Blake aux balais.


  Kenny Barron (p), Peter Washington (b), Steve Nelson (vib), Johnathan Blake (dm), 11 juillet 2021, Saint-Cannat © Félix W. Sportis
Kenny Barron (p), Peter Washington (b), Steve Nelson (vib), 
Johnathan Blake (dm), 11 juillet 2021, Saint-Cannat © Félix W. Sportis

Ensuite, Nelson, Blake et Washington quittèrent l’estrade, laissant Kenny Barron interpréter en solo sa composition écrite en l’honneur du pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim, «Song for Abdullah»(2). Le public eut tout loisir d’en admirer la rigueur et la beauté. La pièce, aux accents d'hymne sud-africain dont l'inspirateur s'est fait une spécialité, fut magnifiquement servie par la maîtrise technique du pianiste dont le détaché du jeu très classique n’ôtait rien à la lecture romantique de l’œuvre. Le public de Beaupré, qui avait déjà eu l’occasion de l’entendre, l’applaudit longuement. Le groupe se reconstitua pour donner en final une version somme toute assez classique d’un thème qui eut les faveurs des hard-boppers des années 1950-1960: «Softly as in a Morning Sunrise», une très ancienne chanson (1928) de Romberg et Hammerstein, une version qui fut l'objet d’une  superbe interprétation des quatre musiciens.

Après un rappel, le quartet donna une version assez courte de la pièce de Thelonious Monk, «Green Chimneys» (1966), écrite en référence à une institution qui avait accueilli sa fille, Barbara, pièce que Kenny avait déjà interprétée dans une version plus longue, en 2015 à Beaupré, le Kenny Barron Trio comprenant alors Kiyoshi Kitagawa (b) et Johnathan Blake (dm). C'est un thème familier de Kenny Barron qui servit de titre à un excellent album paru chez Criss Cross Jazz (enregistré en 1983 et 1987).


Dans cette soirée d’exception, il fut permis de retrouver l’esprit d’une ville, Philadelphie, transcendée par le talent de son leader soutenu par Johnathan Blake, le benjamin de la formation né lui aussi à Philadelphie en 1976, dans une famille de musiciens. Egalement admirateur d’Elvin Jones, ce batteur tonique et plein de finesse, au son si particulier, s’avéra être ici, par son drive, un digne successeur de Philly Joe Jones. Né à Los Angeles en 1964, Peter Washington, est un brillant contrebassiste, formé à l’école de Harold Land, des Jazz Messengers et de Tommy Flanagan; sa mise en place est irréprochable. Quant à Steve Nelson, un natif d’une des Capitales du jazz, Pittsburgh (1954), ses acquis auprès des plus exigeants (Mulgrew Miller, Jackie McLean…) firent merveille. Sa sonorité, combinant le feeling blues à la Milt Jackson et la virtuosité lumineuse de Lionel Hampton, a ravi le public. La musicalité de ses interventions trouva à s’exprimer dans ce répertoire très mélodique.


Il n’est point besoin de présenter Kenny Barron. Comme les grands crus, il se bonifie, si cela est encore possible car c'est un maître du clavier depuis des années. Notre région, où il s’est produit à de nombreuses reprises, l’avait justement récompensé de la Médaille d’Or du Conseil Général des Bouches-du-Rhône en 2002 lors du Festival de Jazz de Salon-de-Provence, pour l’ensemble de son œuvre déjà considérable. Après un superbe concert en piano solo au Mas de Fauchon en 2019 dont chacun se souvenait en l’absence de Roger Mennillo déjà empêché par la maladie qui l'a emporté, c’était la 7e fois qu’il se produisait à Saint-Cannat en ce 11 juillet 2021. Toujours aussi
 profond, brillant musicien et compositeur, Kenny Barron est tout simplement un grand concertiste comme on le dirait de grands interprètes classiques, Gould, Richter ou Janis. A la sortie, le public était rayonnant, chacun s’accordant à reconnaître qu’il avait assisté à une soirée musicale exceptionnelle.

texte et photos: Félix W. Sportis


© Jazz Hot 2021

1. Cette chanson écrite en 1932, en pleine Grande Dépression, dans laquelle le songwriter se pose dans des questions existentielles auxquelles il ne sait répondre que par l’amour, apporta la célébrité à Irving Berlin.
2. Né Dollar Brand en 1934 au Cap, Afrique du Sud, Abdullah Ibrahim, un pianiste de talent et ami de Kenny Barron, se produisit, en compagnie de la chanteuse Bea Benjamin, pour la première fois en Europe au Festival de Jazz d’Antibes en 1963.
Rhoda Scott & Thomas Derouineau
Varages (Var), 16 juillet 2021

Varages, jolie commune de 1200 âmes, perchée sur un rocher à la lisière du parc naturel du Verdon, organisait, en partenariat avec Jazz Hot, une grande soirée de jazz le 16 juillet 2021, pour la première fois de son histoire. Près de 500 spectateurs (un record d’affluence!), venus en voisins mais parfois aussi au delà des limites du département, se sont pressés pour écouter Rhoda Scott dont la popularité auprès du grand public ne s’est pas démentie. L’organiste, arrivée au village dans la matinée, avait été invitée à visiter la faïencerie et le moulin à huile –les deux mamelles de l’artisanat varageois–, ainsi que l’orgue de l’église Notre-Dame-de-Nazareth dont la restauration fait l’objet d’une souscription.

Thomas Derouineau (dm) et Rhoda Scott (org), Varages, 16 juillet 2021 © Jérôme Partage
Thomas Derouineau (dm) et Rhoda Scott (org), Varages, 16 juillet 2021 © Jérôme Partage

Et le soir, c’est en duo avec le batteur Thomas Derouineau que Rhoda Scott a présenté quelques titres de son dernier album (Movin’ Blues, Sunset Records), parmi lesquels, «Blue Law» et «Caravan» (avec un bon solo de Thomas Derouineau). La formule en duo permettant à «the Barefoot Lady» d’enchaîner les morceaux au fil de son inspiration, elle a embarqué sans peine l’audience pour un voyage aux sources de son apprentissage musical, celui de l’église afro-américaine, notamment évoquée par une version d’une grande densité de «Come Sunday» et par le gospel «I’m Looking for a Miracle». Pour conclure, Rhoda Scott a déployé son énergie communicative sur un «In the Mood» (l'hymne de la Libération) qui a soulevé l’enthousiasme général. On se souviendra de cette belle soirée de l’été 2021, une salvatrice respiration, sans contrôles ni contraintes, entre deux serrages de verrous, sanitaire mais pas que… De ce côté aussi, «we're looking for a miracle» pour la Libération!

te
xte et photo: Jérôme Partage


© Jazz Hot 2021
Lyon, Rhône
Jazz à Cours & à Jardins, 5 et 13 juin 2021

Pour sa dixième édition, ce goûtu festival de la capitale des Gaules a repris ses aises printanières après avoir été contraint, l’an passé, à un report automnal. Et c’est tant mieux car Jazz à Cours & à Jardins, joue ainsi le rôle d’un fort agréable moment apéritif en ouverture des nombreuses manifestations de l’été.  



En vérité, tout a déjà commencé lors de l’International Jazz Day du vendredi 30 avril par un prélude animé par le patron du festival lui-même, le multi-instrumentiste François Dumont d’Ayot qui, à cette occasion, a décidé de maintenir, contre vents et marées, trois concerts de sa propre formation, un quartet, dans des résidences pour personnes âgées ou «empêchées» (comme on dit dans la novlangue). Je n’y étais toutefois pas, tout comme j’ai hélas raté, en ouverture du festival, le vendredi 4 juin, les deux concerts de Julia Kallman sur les répertoires de Georges Brassens et de Boris Vian.

Le lendemain, c’est dans le jardin de l’Institut Cervantes qu’il convenait de prendre le frais en début d’après-midi. Faut-il le rappeler? La particularité de ce festival, c’est de proposer des concerts (à entrée libre!) dans des lieux habituellement fermés au public. L’intitulé du festival joue sur cette double lecture: la promesse d’une découverte de sites un tantinet secrets et une scène insolite où les artistes se répartissent (comme on dit dans leur jargon) entre cour (à droite pour nous, public, regardant le plateau) et jardin (à gauche, donc). Cette configuration bucolique est très séduisante, comme en témoigne ce premier concert de l’Austral Duo, en surplomb des toitures lyonnaises de la presqu’île. Yves-Marie Bellot et Angelina Pelluet sont encore étudiants au département des musiques nouvelles du conservatoire de Lyon mais leurs compositions originales vont littéralement enchanter le public avec un vrai sens de la mélodie et une jolie voix qui porte des chansons d’amour sans lien direct avec le jazz mais fort élégamment troussées.


Sylvain Kassap (cl) et Hélène Labarrière (b), Lyon, 5 juin 2021 © Pascal Kober
Sylvain Kassap (cl) et Hélène Labarrière (b), Lyon, 5 juin 2021 © Pascal Kober

Changement de décor en fin d’après-midi avec la très martiale cour de la résidence du gouverneur militaire de la ville. En plein cœur de la cité, à deux pas du parc de la Tête d’Or, ces quelques centaines de mètres carrés de vieilles pierres n’ont pas dû souvent accueillir des harmonies aussi déjantées que celles du duo entre Sylvain Kassap (aux clarinettes) et Hélène Labarrière (à la contrebasse). Et quel son(ptueux!), cette contrebasse, pourtant démontable en deux parties! Alors, déjantées certes (pour des militaires) les harmonies, mais curieusement, ça chante et ça chante même bien, y compris pour qui ne serait pas sensible à l’univers du free jazz dans lequel ont longuement évolué ces deux musiciens au fil de leurs carrières. Un bel hommage sera d’ailleurs rendu au contrebassiste Jean-Jacques Avenel qui a longtemps joué avec Steve Lacy. Enorme travail sur le grain du son, complicité évidente dans les échanges (un regard suffit parfois pour passer d’un registre à un autre), on perçoit là une belle histoire d’amitié qui se poursuit tout aussi fortement avec l’intégration de François Dumont d’Ayot et d’Attilio Terlizzi, son batteur, pour achever magnifiquement le concert.

La clôture du festival, le 13 juin, se déroulait, quant à elle, en deux lieux fort différents: le jazz club Mademoiselle Simone, dans la cour d’un hôtel situé non loin de la gare de Perrache et le gigantesque parc de… l’archevêché! Conclusion (mais on s’en doutait…): les archevêques sont mieux lotis que les amateurs de jazz! Le quintet de Maxime Thomy impressionne. Des gamins (à peine dix-huit ans pour certains) avec de forts niveaux de technique instrumentale (notamment le guitariste, Léo Geller, et le batteur, Julien Ducruet), mais pas seulement. Elèves du département jazz du conservatoire de Lyon, ils déroulent un répertoire bâti en grande partie sur des compositions plutôt bien vues mais aussi sur des standards comme la… septième symphonie de Beethoven, intelligemment transfigurée en jazz. Le second groupe de cette première partie de journée est le Sud Ardèche Jazz Workshop, un collectif créé en 1993 qui se produit avec une instrumentation atypique (deux violoncelles, guitare, basse, batterie et quatre «soufflants»), en intérieur, dans une décoration de club de jazz qui fait des clins d’œil au célèbre Preservation Hall de La Nouvelle Orléans.


Peter A. Schmid (s), Lyon, 13 juin 2021 © Pascal Kober



Peter A. Schmid (s), Lyon,
13 juin 2021 © Pascal Kober




Dans le parc de l’archevêché, panorama somptueux sur la ville de Lyon et jusqu’au Mont Blanc pour le concert du Suisse Peter A. Schmid. L’homme joue notamment du tubax, une sorte de saxophone contrebasse en ut (soit une octave plus bas que le baryton !), inventé tout récemment (en 1993) et qui compte pas moins de cinq mètres de tuyaux ! La formation réunionnaise qui suit (Fangar Zanatany) relève davantage du maloya, musique emblématique de cette île de l’Océan Indien, mais elle fait danser petits et grands dans cet immense îlot de verdure où sont réunis pas loin de cinq cents spectateurs.


François Dumont d’Ayot assurera lui-même la fin de son festival en proposant son propre quartet auquel s’adjoint Peter A. Schmid. Démarrage en fanfare avec un thème très swinguant interprété à l’orgue Hammond, suivi du titre « Les Cyclamens», l'une de ses compositions en hommage à Steve Lacy («car c’est Lacy qui l’amène»…) et d’une nouvelle reprise du «Chant des canuts», écrit par Aristide Bruant en 1894 (sur une antienne populaire anonyme dont la mélodie est probablement antérieure à la Révolution) pour célébrer les révoltes ouvrières de 1831 et 1834 et repris en forme de complainte par Yves Montand.


Charles Trenet, lui, chantait tout autre chose il y a fort longtemps: «C’est un jardin extraordinaire / Il y a des oiseaux qui tiennent un buffet / Ils vendent du grain, des petits morceaux de gruyère ». Jazz à cours & à Jardins n’aura pas fait la révolution, mais un festival où des bénévoles vendent, pour presque rien, des quiches lorraines au comté et aux lardons, mitonnées à la maison, ne peut pas déplaire. Y compris à un Messin d’origine, pourtant sourcilleux sur la présence de fromages du… Jura dans la quiche! Longue vie et rendez-vous au printemps 2022 pour la onzième édition.


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xte et photos: Pascal Kober


© Jazz Hot 2021

JAZZ STAGES © Jazz Hot 2020
François Dumont-d'Ayot © Pascal Kober



François Dumont-d'Ayot © Pascal Kober


Lyon, Rhône
Jazz à Cours & à Jardins, 6 septembre et 10 octobre 2020

Je n’ai pu assister qu’à deux journées de l’édition 2020 de Jazz à Cours & à Jardins mais quel enchantement de retrouver les plaisirs vrais des concerts en direct après un été sans festival et tant d’ersatz diffusés de longs mois durant et jusqu’à la nausée sur les réseaux dits sociaux! La première (le dimanche 6 septembre) se déroulait dans un site charmant: le cercle des boulistes (lyonnais, évidemment !) du Point-du-Jour. Ce lieu tout à fait improbable, situé sur les hauteurs de Lyon, forme un cadre idéal pour de petites formes intimistes qui ont tout de même rassemblé pas loin de trois cents personnes. Au menu, petites gâteries culinaires mitonnées par les adhérents du club (nous ne sommes pas par hasard dans la capitale de la gastronomie!) et trois concerts. La première partie est assurée par Al Maktaba, un ensemble oud-guitare-violoncelle-voix-percussions-danse, fort agréable à l’écoute mais dont le lien avec le jazz est pour le moins ténu, d’autant que les musiciens ne contextualisent guère les thèmes qu’ils interprètent. Apparemment des classiques du répertoire oriental mais s’agit-il là de poèmes amoureux, de berceuses pour les enfants, de chants de révolte ou de résistance? Nous n’en saurons rien.
Attilio Terlizzi, batteur attitré de François Dumont-d’Ayot, saxophoniste et fondateur du festival, prendra le relais au djembe, aux congas et au chant pour une carte blanche. Envolées aux percussions harmoniques (vibraphone), citation fugace du «Spain» de Chick Corea, batterie jouée aux mailloches pour un duo avec Fred Balsarin, son compère sorcier des sons électroniques, l’ensemble est joué tout à l’énergie. Et quelle énergie! François Dumont-d’Ayot le rejoindra sur la fin du set comme pour annoncer le concert de clôture de la journée.
Une clôture en majesté puisque le saxophoniste invite une rythmique jazz de rêve réunissant le batteur John Betsch (swing assuré!) et la contrebassiste Leila Soldevilla (groove imparable et son magnifique!) pour accompagner le flûtiste Michel Edelin. François Dumont-d’Ayot s’en donne à cœur joie au fil de nombreux chorus dont certains très déjantés qui ne sont pas sans lien avec l’expressivité d’un Steve Lacy. Michel Edelin lance un petit clin d’œil à la photographie avec un thème («Prévert Is Now») en hommage à Robert Doisneau et à son fameux portrait du poète posant dans le O de l’enseigne du magasin Mérode.

Michel Edelin © Pascal Kober  Leila Soldevilla © Pascal Kober
A gauche: Michel Edelin, à droite: Leila Soldevilla © Pascal Kober

Le samedi 10 octobre, Jazz à Cours & à Jardins clôturait son édition avec une pensée pour les malvoyants. Le second concert (auquel je n’ai hélas pas pu assister) proposait même une création musico-ludo-sensorielle imaginée par François Dumont-d’Ayot. Le premier se déroulait quant à lui au siège de l’association Valentin-Haüy qui porte le nom du fondateur, dès le XVIIIe siècle, d’écoles destinées aux aveugles. Le saxophoniste arrive avec pas moins de huit saxes différents! Il faut dire que François Dumont-d’Ayot est très attentif à son propre son et que cette boulimie instrumentale relève presque de l’esprit de collection pour quelqu’un qui s’intéresse aussi aux multiples déclinaisons de l’invention d’Adolphe Sax: Conn’O’Sax en fa (dix exemplaires fabriqués!), soprano blanc, baryton rouge, flûte en si bémol, alto droit, soprano courbé, etc. Attilio, son batteur, s’en amuse: «Plus François amène de saxes et plus j’enlève des fûts sur ma batterie!» Autre singularité côté rythmique: Pascal Bonnet, joue de la basse acoustique fretless, un instrument très peu pratiqué, à mi-chemin entre la contrebasse d’un Charles Mingus et la basse électrique d’un Jaco Pastorius. Somptueuse sonorité. Le répertoire quant à lui, était annoncé autour des standards. Il n’en fut rien ou presque. Nombreuses compositions, souvent sur des mesures asymétriques, de François Dumont-d’Ayot, dont l’une, «Mini Mona» dédiée à la fois à l’auteur de la Joconde et à… Leonardo Vinci!, compositeur baroque napolitain aujourd’hui méconnu. Le saxophoniste saura toutefois glisser un standard d’un autre genre, interprété ici dans une version très groovy à six temps : «Le Chant des canuts», écrit par Aristide Bruant en 1894 pour célébrer les luttes des ouvriers tisserands du quartier de la Croix-Rousse au XIXe siècle. Bel hommage du musicien lyonnais, comme pour rappeler fort opportunément en ces temps pétueux, que la révolte pourrait bien gronder à nouveau…
texte et photos: Pascal Kober

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Dany Doriz & Archysax
Festival de Jazz de Lunel In (Hérault), 13 août 2020

Voilà une performance internationale qui s’est tenue à Lunel dans l’Hérault grâce aux jazz spirits, sorte d’esprit libre, informel, collectif et indestructible, à travers le temps et l’espace: un festival live, en vrai donc, avec des musiciens remontés comme s’ils n’avaient plus joué depuis le 14 mars dernier en raison d’un confinement moyenâgeux, et leur public démasqués assis ou masqués en circulation, mais en osmose et en fête dans les arènes; car les aficionados avaient bien conscience que le plat interdit risquait de ne pas repasser de si tôt, compte tenu du suicide économique collectif quasi planétaire actuel, à défaut de soins basiques d’une société développée contre un virus. L’ambiance était donc au rendez-vous malgré la situation. Les producteurs de ce festival, le Labory Jazz Club (Production), né en 2005 en hommage à Guy Labory (2 avril 1937 Nîmes-11 octobre 2004, voir Jazz Hot Supplément 616), un autre passionné combattif à qui le jazz a tout donné et qui le lui a rendu toute sa vie sans jamais rien lâcher, ont maintenu (partiellement) leur 17e édition, les 12 et 13 août derniers, en entrée libre et gratuite grâce aussi à la Ville de Lunel. Rien que cette prouesse patiente d’équilibrisme administratif et logistique pour arriver à aboutir le projet mérite l’admiration.

De gauche à droite: Didier Dorise (dm), Dany Doriz (vib), Jeff Hoffman (g), Geoffrey Secco, Philippe Chagne, Pascal Thouvenin, Matthieu Vernhes, Olivier Defaÿs © Chaîne YouTube de Dany Doriz
De gauche à droite: Didier Dorise (dm), Dany Doriz (vib), Jeff Hoffman (g), Geoffrey Secco,
Philippe Chagne, Pascal Thouvenin, Matthieu Vernhes, Olivier Defaÿs © Chaîne YouTube de Dany Doriz

Dany Doriz a intelligemment profité de cette exceptionnelle fenêtre de liberté pour présenter sa nouvelle formation en nonet, avec l’Archysax de Pascal Thouvenin (aussi arrangeur), composée des quatre autres saxophonistes Geoffrey Secco/Philippe Chagne/Matthieu Vernhes/Olivier Defaÿs, et de Jeff Hoffman (g,voc), Philippe Petit (org), Didier Dorise (dm), Dany Doriz (vib, lead). Beau succès pour le patron du Caveau de La Huchette toujours fermé comme d’autres lieux de musique, danse, spectacles y compris à Broadway confiné au moins jusqu’en janvier 2021! N’hésitez pas à goûter un peu de cette soirée très spéciale, presque d’un autre temps, pleine d’élan et de swing sur deux vidéos: l’une, en présentation successive des morceaux joués sur la chaîne YouTube de Dany Doriz (https://www.youtube.com/watch?v=WQpQLYFD6Zk&feature=youtu.be), l’autre, pour «In the Mood» de Glenn Miller, le tube de la Libération (un hasard de choix pour les facétieux), sur la chaîne YouTube du Labory Jazz Club (https://www.youtube.com/watch?v=H3xCMVh_hyw).
Hélène Sportis
Photo: Chaîne Youtube de Dany Doriz

© Jazz Hot 2020

Jean-Baptiste Franc (p), Fabricio Nicolas-Garcia (b), Gabrielle Sandman (voc), Esaie Cid (cl), Café Martin, 14 août 2020 © Jérôme Partage


Jean-Baptiste Franc (p), Fabricio Nicolas-Garcia (b),
Gabrielle Sandman (voc), Esaie Cid (cl),
Café Martin, 14 août 2020 © Jérôme Partage


Octave et Anatole
Café Martin, Paris, 14 août 2020

Le Café Martin, place Martin Nadeau, en bordure du Père-Lachaise, est connu des habitués du quartier pour sa vaste et agréable terrasse ainsi que pour son excellente cuisine. Le 14 août, ce sympathique établissement accueillait, pour la première fois, un concert de jazz. En ces temps funestes pour les clubs et les musiciens, une nouvelle adresse pour le jazz, à l’air libre, est un peu de terrain regagné par l’art sur l’hystérie organisée. C’est le collectif «Octave et Anatole» qui a ainsi animé la terrasse, ce jour-là composé de Gabrielle Sandman (voc), Esaie Cid (as, cl), Jean-Baptiste Franc (p) et Fabricio Nicolas-Garcia (b). Dotée d’un joli timbre, Gabrielle Sandman a donné à entendre une série de grands standards dont elle a livré une interprétation sans artifice inutile: «Exactly Like You», «Taking a Chance on Love», «Ain’t Misbehavin’», «Lover, Come Back to Me» ou encore «Blue Moon». Ces titres ont été évidemment l’occasion de profiter aussi des qualités musicales de ses partenaires. Altiste d’une grande délicatesse, Esaie Cid (Jazz Hot n°674) a été l’artisan d’un dialogue tout aussi savoureux à la clarinette («Love Me or Leave Me») -instrument sur lequel on entend de plus en plus fréquemment le Barcelonais qui tend à jouer middle jazz autant que bebop- tandis que le jeu de Jean-Baptiste Franc (dont a apprécié les solos, notamment sur «You’re Driving Me Crazy»), très marqué par l'influence des grands maîtres du stride, offrait, en complicité avec l'habile Fabricio Nicolas-Garcia, un soutien rythmique débordant de swing.
Jérôme Partage
Texte et photos

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Esaie Cid Duo & Larry Browne Duo
Péniche Le Marcounet, Paris, 7 et 9 juin 2020


Après trois mois d'enfermement administratif sans clubs ni concerts ni festivals, si ce n'est quelques ersatz par écrans interposés (l'intelligence artificielle promise pour demain), la réouverture à Paris des terrasses, depuis le 2 juin, a provisoirement rendu la possibilité de consommer le jazz tel que le recommandait Jean-Paul Sartre: sur place (on préfère les bananes)! Lieu fort apprécié à la belle saison pour sa vaste terrasse en bord de Seine, la péniche Le Marcounet a donc sonné le rassemblement des musiciens, des danseurs et des amateurs de la Capitale, les clubs n’ayant pas encore pu reprendre leur activité et les festivals ayant déjà renoncé pour l'année 2020. Ainsi, les concerts donnés, en début de soirée, par les duos Esaie Cid (as)/Clément Trimouille (g), le dimanche 7 juin, et Larry Browne (tp, voc)/Jean-Philippe Bordier (g), le mardi 9 juin, ont été l’occasion de joyeuses retrouvailles et la petite scène a paru bien étroite pour accueillir les nombreux musiciens avides de renouer avec les sensations charnelles du live.  

Le 7, le duo formé par Esaie Cid (Jazz Hot n°674) et Clément Trimouille a reçu d’emblée un premier invité, Pierre Richeux, qui a fait office de contrebassiste titulaire. C’est donc en trio que s’est déroulé le premier set, les musiciens enchaînant les titres au feeling: «Angelica», «Two Sleepy People», «Main Steam», «Cat Meets Chick» ou encore «Get Happy», enrobés dans des échanges subtils où la tradition s'exprime avec dynamisme. Au deuxième set, le trio s’est transformé en quartet avec Martin Cazals à la caisse claire. Puis, Dominique Lemerle (b, voir notre récente interview) est venu ajouter de la profondeur au swing raffiné d’Esaie Cid (belles versions de «How High the Moon», «Stryke Up the Band» et «I’ll Be Seeing You») tandis que Nicolas Rousserie était à la guitare et qu’un second altiste, Thomas Gomez, donnait la réplique au leader! Enfin, le troisième set a vu se succéder Lucas Montagnier et François Homps à la guitare, Josselyn Prud'Hom à la contrebasse, Elisabeth Keledjian et Thomas Racine à la caisse claire, pour se terminer en sextet avec le renfort remarqué de Noé Codjia (tp).

Noé Codja (tp), Thomas Gomez (as), Elisabeth Keledjian (dm) (g) Esaie Cid (as), Pierre Richeux (b), Clément Trimouille (g), Le Marcounet, 7 juin 2020 © Jérôme Partage
Noé Codja (tp), Thomas Gomez (as), Elisabeth Keledjian (dm) (g) Esaie Cid (as),
Pierre Richeux (b), Clément Trimouille (g), Le Marcounet, 7 juin 2020 © Jérôme Partage

Le 9, le duo réunissant Larry Browne et Jean-Philippe Bordier a accordé une large place à la chanson française («Chez moi», «La Belle vie», «C’est si bon», au premier set), les interprétations pleines d’énergie et d’humour du trompettiste et chanteur américain étant tempérées par le jeu du guitariste, imprégné d’une douce langueur brésilienne. Ces légers accents bossa ont encore joliment habillé «La Vie en rose», au deuxième set, avant que Larry n’offre une belle évocation de Lee Morgan sur «Blue Gardenia» et une toute aussi réjouissante d’Horace Silver sur «Strollin’». Le duo a ensuite été rejoint par un guitariste (Slim) et une chanteuse (Kristina Ray) sur «You’d Be so Nice to Come Home to», puis une trompettiste (Brigitte), avant que le concert ne se transforme en véritable scène ouverte, au troisième set, avec l’intervention d’une autre vocaliste (Mélissa sur «Two Sleepy People» et «Ain’t Misbehavin’») et un final réunissant deux guitares (Lucas Micheneaud et Sylvain Debrez, habituellement contrebassiste), un trombone (Clément Garnault), un sax (Armando), un chanteur (intéressant mais non identifié) et une troisième chanteuse (Donna Lorraine)!
 

Lucas, Jean-Philippe Bordier (g), Melissa (voc), Larry Browne (tp, voc), Le Marcounet, 9 juin 2020 © Jérôme Partage
Lucas Michenaud, Jean-Philippe Bordier (g), Mélissa (voc), Larry Browne (tp, voc),
Le Marcounet, 9 juin 2020 © Jérôme Partage

Le Marcounet, ressusciteur d’une vie jazzique parisienne en déconfiture plus qu'en déconfinement, dans ce monde d'après, qui l'eût dit? Bravo pour son énergie à toute l'équipe de la péniche, devenue la guinguette de sympathiques fins d'après-midi et soirées, véritables respirations à l'air libre, favorisées par un bel accueil, dans la triste mascarade concoctée par Ubu et ses sbires. Aux amateurs de jazz de se presser dans ce qu'il reste de lieux indépendants et vivants tels que celui-ci, de lieux de survie collective devrait-on dire…
Jérôme Partage
Texte et photos

© Jazz Hot 2020

David Blenkhorn (g) et Harry Allen (ts), Caveau de La Huchette, 11 mars 2020 © Alexandra Green

David Blenkhorn (g) et Harry Allen (ts),
Caveau de La Huchette, 11 mars 2020 © Alexandra Green



David Blenkhorn Trio + Harry Allen

Caveau de La Huchette, Paris, 11 mars 2020


Aujourd’hui, les portes sont fermées et Paris désert… Nous dédions ce compte-rendu du 11 mars à la démocratie –vitale pour l’esprit, le corps et l’âme–, la seule vraie patrie du jazz du fait même de ses racines. Ce soir-là, nous sommes encore allés swinguer à La Huchette avec le trio de l’Australien David Blenkhorn (g, voc) –comprenant le Suédois Viktor Nyberg (b) et le Danois Andreas Svendsen (dm)– qui accueillait un invité «de luxe», Mr. Harry Allen, originaire de Washington DC. Tous faisant fi de savoir comment et quand ils rentreraient chez eux à l’approche des mauvaises nouvelles d'un prochain confinement étouffant, devant un public d’irréductibles peu nombreux mais privilégiant encore le virus du jazz à tout autre, le set démarre et, pour nous déplomber de l’atmosphère extérieure, commence à nous insuffler de l’énergie, de la chaleur humaine, bientôt un souvenir lointain. Tenant d’une belle tradition du ténor qui va de Ben Webster à Al Cohn, en passant par Stan Getz et Paul Gonsalves, Harry Allen enchaîne les introductions, les chorus, magnifiant, avec une apparente volubilité tranquille mais dans un groove envoutant, quelques très beaux thèmes du répertoire: «On a Slow Boat to China», «Tangerine», «If I Had You», «In a Mellow Tone», «Comes Love», «Embraceable You» ou «Corcovado», en totale complicité avec l’excellent David Blenkhorn aux harmonies colorées, aux notes en diphtongues entre blues et Django, attentif à tous les riffs, à ourler de contre-chants les solos de son invité et de ses autres  partenaires de scène. Il faut également signaler le soutien sans faille de la jeune rythmique scandinave également à l’aise dans ses chorus. La soirée s’est joyeusement achevée par un bœuf au goût spécial de dernière liberté, avec en tout trois batteurs, deux bassistes (Alex Gilson), trois sax (Jeanne Michard, Esaie Cid...), un pianiste (Jean-Baptiste Franc), un trompettiste (Björn Ingelstam) et une chanteuse (Megg Farrell), tous venus «partager» l’ambiance hot: soit plus de monde sur scène que dans la salle! Le dernier thème «Lover, Come Back to Me» a permis aux derniers cats de savourer et prolonger l’instant. Oui, «le jazz c’est comme les bananes, ça se consomme sur place», disait Jean-Paul Sartre en 1947, et à cette époque, la liberté de l'instant, le goût des bananes ou l’énergie libre du jazz, c’était revivre. 
«En attendant Godot», le Caveau de La Huchette a dû éteindre la lumière et le son depuis le samedi 14 mars au soir, sans doute pour sa plus longue période d’interruption depuis 1946. Les musiciens aujourd’hui «confinent» et se filment chez eux, à un, à deux mais séparés au moins d’un mètre règlementaire, avec la solution hydro-alcoolique sur le piano: «le charme discret de la sécurité médicale». Peut-être un jour ferons-nous le compte de tous ceux qui seront morts du virus de la solitude, de la maladie de l’abandon, du manque de soins pour les autres maladies, du manque de feu sacré ou d’énergie vitale, et aussi le décompte de tout ce que nous aurons englouti de nous-mêmes, en nous laissant enfermer, plutôt que de combattre 
en collectif les virus «de tous poils», avec un réel travail préalable d’anticipation et de soutien des soignants, des anciens et des plus fragiles, avec les remèdes qui guérissent plutôt qu'avec les discours qui culpabilisent ceux qui n’ont qu’une responsabilité limitée (la délégation de pouvoir électorale) dans la régression sociale des services publics et sanitaires organisée par les politiques et le monde économique depuis tant d'années.
Pour cela, il faudra plutôt «des chefs d’orchestre qui ont la partition dans la tête, que la tête dans la partition» (Arturo Toscanini, 1867 Parme-1957 New York NY).

Hélène Sportis et Jérôme Partage
Photo: Alexandra Green

© Jazz Hot 2020
10 mars 2020Jazz Hot n°237-1967Jazz Hot n° Spécial 2000

Le Centenaire de Boris Vian

Hier soir, aux Deux Magots, un des lieux piliers du Saint-Germain jazzo-existentiel d’après-guerre, étaient fêtés les 100 ans de la naissance de Boris (10 mars 1920), un des fidèles de Jazz Hot, avant même son adhésion officielle au Hot Club en 1937, car le Lycée Condorcet de sa rentrée en 1936, est à 600 mètres du 83 rue d’Amsterdam où le Hot Club, créé en 1932, organise les concerts de jazz «Hot » dès 1935 (mars 1935, parution de Jazz Hot), l’année où Boris est malade, surtout d’enfermement maternel, et trompe l’ennui en lisant et en rêvant de trompette d’occasion à Ville d’Avray, son très jeune violoniste «à domicile», Yehudi Menuhin, vient de repartir. Par la suite, ce sera un compagnonnage de grande proximité, Boris ne s’éloignant jamais à plus d’un kilomètre des adresses de Jazz Hot, qui symbolise sa conquête d’une certaine liberté, et la dernière adresse de Boris, Cité Véron, n’est plus qu’à 500 mètres de la Rue Chaptal. Une histoire d’amour avec le jazz et Jazz Hot où l’espace se réduit avec la maladie, comme dans son prémonitoire et complet Ecume des jours écrit en 1946. Jusqu’à son décès le 23 juin 1959, Boris ne cessera de combattre les faux-semblants de convenances, allant jusqu’à pester d’abord contre la pièce au théâtre, puis jusqu’à son dernier souffle, contre le film (de Michel Gast sorti le 26 juin 1959!) tiré de sonpolar anti-ségrégation J’irai cracher sur vos tombes écrit dans une sorte de fulgurance claire et paru dans la foulée, toujours en 1946: là aussi, tout y est, la tension, l'inéluctable. Une exposition est en cours  Aux Deux Magots jusqu’au 23 mars reprenant les différentes facettes de l’expression de Boris Vian, entre profondeur des tourments humains et amusements pour tromper la mort, et comme disait son voisin de terrasse nichée derrière les ailes du Moulin Rouge, l’illustre poète Jacques Prévert, «Soyons heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple », un courage forcené pour dépasser les horreurs de l'histoire. Hier soir, l’assistance était nombreuse et joyeuse, peut-être un peu loin du jazz et donc de ce besoin de libération vitalement ancré chez Boris, mais s’amuser non loin de Boris, c'est déjà une façon de mûrir, et qui sait, aussi vers un jazz libérateur qui à Paris, en France, n’a trouvé de sens réel dans la population que dans des temps suffisamment troublés, comme à la suite des deux guerres mondiales. Pour connaître toutes les activités autour de ce Centenaire: https://centenaireborisvian.com et le site officiel: https://www.borisvian.org/qui-est-il.html

Hélène Sportis
© Jazz Hot 2020
Laurent Marode Nonet
New Morning, Paris, 29 janvier 2020


Le 29 janvier, au New Morning, l’excellent Laurent Marode (p) assurait le concert de sortie de son nouvel album, Starting Soon (Black & Blue), le second avec son nonet, après This Way Please (2016, Black & Blue). La plupart des musiciens présents sur le premier disque sont toujours de l’aventure et étaient aussi sur scène (à l’exception de Franck Basile, remplacé au baryton ce soir par Jean-Philippe Scali): Fabien Mary (tp), Jerry Edwards (tb), David Sauzay (ts, fl), Pablo Arias (as), Nicholas Thomas (vib), Fabien Marcoz (b) et Mourad Benhammou (dm), soit la fine fleur du bop parisien. On connaît les qualités de chef d’orchestre et d’arrangeur de Laurent Marode qui donne à son nonet l’ampleur étincelante d’un big band, aidé en cela par des solistes dotés d’une belle énergie, respectueux d’une tradition bien assimilée.

Le Nonet de Laurent Marode avec Isabelle Seleskovitch, New Morning, 29 janvier 2020 © Jérôme Partage
Le Nonet de Laurent Marode avec Isabelle Seleskovitch, New Morning, 29 janvier 2020 © Jérôme Partage

De quoi donner de l’éclat aux bonnes compositions du leader qui constituent l’essentiel du répertoire, du chaloupé «Today Is Nat’s Day» (en hommage à Nat Adderley) au très dynamique «David’s Rush Hour», en passant par un blues d’Yves Brouqui, «Brook’s Idea» et quelques standards comme «Little Chris» d’Harold Land que la flûte de David Sauzay habille d’une belle couleur dans l'esprit de l'époque. Maniant avec habileté l’art de la synthèse, Laurent Marode nous transporte ainsi dans un monde musical à la croisée des chemins, quelque part entre Art Blakey et Charles Mingus, voire Lalo Schifrin. Un joli intermède a marqué le second set avec l’intervention d’Isabelle Seleskovitch (voc, voir notre chronique), invitée sur deux morceaux: «Get Out of Town» (Cole Porter) et une version en français du «Sophisticated Lady» de Duke Ellington, simplement en duo avec le pianiste. Une belle soirée.

Jérôme Partage
Texte et photo

© Jazz Hot 2020
Hayati Kafé avec Ahmet Gülbay et Olivier Defaÿs, Petit Journal St-Michel, 24 janvier 2020 © Jérôme Partage


Hayati Kafé avec Ahmet Gülbay et Olivier Defaÿs,

Petit Journal St-Michel, 24 janvier 2020 © Jérôme Partage


Hayati Kafé & Ahmet Gülbay Quartet

Petit Journal St-Michel, Paris, 24 janvier 2020


L’été dernier, nous avions découvert, au festival d’Ystad, le chanteur d’origine turque, Hayati Kafé, installé en Suède depuis les années 1960 où il a connu le succès dans les variétés. Il était de passage le 24 janvier au Petit-Journal St-Michel, club-restaurant repris depuis novembre 2018 par un amoureux du lieu et du jazz, Mehmet Terkivatan, qui partage les mêmes racines, où il était accompagné par le quartet de son compatriote Ahmet Gülbay (p): Olivier Defaÿs (ts), Laurent Souques (b), Alain Chaudron (dm). Devant un public restreint (pour cause de conflit des retraites), mais réuni autour des musiciens avec une proximité chaleureuse, le crooner d’Istanbul a servi deux sympathiques sets sous le signe du Great America Songbook. On retiendra de cette soirée des échanges savoureux voix-sax («Triste» de Jobim), un solo de saxophone chanté par Hayati Kafé sur «Teach Me Tonight» de Gene de Paul, les revigorantes interventions d’Olivier Defaÿs, particulièrement en verve et en swing sur «Too Close for Comfort», de Jerry Bock et George David Weiss, et les facétieuses improvisations d’Ahmet Gülbay, citant entre deux mesures Thelonious Monk, Claude Bolling ou Michel Legrand. Un concert avec la spontanéité d’une jam-session, qui s’est conclu avec l’arrivée d’Eric Breton (ts) et «La Belle Vie» de Sacha Distel interprétée en français par Hayati Kafé. La tradition jazz de la Turquie a retrouvé le temps de cette soirée une joie qu’on croyait oubliée.

Jérôme Partage
Texte et photo

© Jazz Hot 2020
Claude Abadie toujours à l'écoute de son orchestre, Ville-d'Avray, 19 janvier 2020 © Jérôme Partage

Claude Abadie toujours à l'écoute de son orchestre,
Ville-d'Avray, 19 janvier 2020 © Jérôme Partage


Joyeux Centenaire Mr Abadie Suite
Ville-d'Avray, Hauts-de-Seine

Jazz à Vian, 19 janvier 2020


C’est un triple anniversaire que célébrait cette année le Festival Jazz à Vian de Ville-d’Avray: les 100 ans de Claude Abadie (né le 16 janvier 1920, cf. Jazz Hot n°661), les 10 ans de du festival (dont la programmation est assurée par le pianiste Serge Forté), et les 100 ans de Boris Vian (né dans cette jolie ville, le 10 mars 1920), la même année peu après Claude. Revenons donc au plus extraordinaire en ce dimanche après-midi: un musicien, chef d’orchestre et arrangeur offre à son public, à l’occasion de ses 100 ans, un concert complet dans la joie de partager ce qu’il a appris du jazz: le sens du collectif et le souci du détail. Claude Abadie a épaté l’assistance pendant une heure de concert, largement consacrée au répertoire de Thelonious Monk, donnant le tempo, fermant les morceaux, dirigeant, souriant, distribuant et prenant des chorus. Avec autant de précision que d’humour, l’ancien élève de l’Ecole Polytechnique a intelligemment présenté et introduit chaque morceau, tant pour des explications de structures ou difficultés musicales, que de choix spécifiques d’arrangements, ou pour des éclairages historiques et biographiques concernant les compositeurs et les morceaux. On a ainsi pu entendre, avec des arrangements complexes aux harmonies fidèlement monkiennes, rappelant parfois aussi Duke Ellington, «Blue Monk», «'Round Midnight» avec la mise en exergue du second pont écrit par Cootie Williams, «Epistrophy», «Pannonica», mais aussi un original de Claude Abadie, inspiré par Gerry Mulligan, «In Coda Venenum», un titre de Paul Vernon (ts, longtemps membre du tentet), «Viv’ment l’15 novembre!», en référence au beaujolais nouveau lors de leurs répétitions, ou encore un thème de George Gershwin, «A Foggy Day», joliment exposé au baryton. Le concert devait se finir sur «Alvin G» (une composition de Phil Woods dédiée à Al Cohn) mais Claude Abadie nous a même offert un rappel et pris à cette toute fin, un solo: bluffant! Cet évènement jazzique restera dans les mémoires comme celui donné par le plus jeune centenaire de la scène jazz, à l’enthousiasme intact, d’une incroyable sérénité et gentillesse.
Une vraie leçon de vitalité et de jazz avec ce que cette musique comporte de patrimoine à relayer par l’écoute, l’oral, la perception, l’échange dans l’instant. Alors, comme on dit dans les bons concerts de jazz: One More Time!, Happy Birthday Mr. Abadie! et merci…


Le Claude Abadie Tentet, Ville-d'Avray, 19 janvier 2020 © Alexandra Green
Le Claude Abadie Tentet, Ville-d'Avray, 19 janvier 2020 © Alexandra Green

Le Tentet de Claude Abadie est constitué de: Claude Abadie (cl, dir, arr), Jean-François Higounet (tp, flh), Fernand Polier (tp), Jean-Marc Farinone (tb), Yves Autret (as), Bernard Bosset (ts), Jean-Philippe Winter (bar), Luc Triquet (p), Jean-Louis Bisson (b), Albert Glowinski (dm)

Hélène Sportis et Jérôme Partage
Photos: Alexandra Green et Jérôme Partage

© Jazz Hot 2020