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Pertuis, Vaucluse
Festival de Big Bands de Pertuis du 5 au 9 août 2025

Le Festival de Big Bands de Pertuis a retrouvé avec cette 26e édition son niveau de fréquentation d'avant-covid, une juste récompense car ,d’une année sur l’autre, cf. nos derniers comptes-rendus(1), l’exigence jazzique, du local à l’international, ne se dément pas sans pour autant nuire au caractère festif et populaire du festival qui réunit un public de tous les âges et de toutes les classes sociales. Ils fidélisent avec constance et pédagogie des amateurs de jazz en quête d'authenticité et de naturel, mais aussi une assistance moins spécialisée toujours surprise que le jazz soit simplement si accessible et pourtant si impressionnant. L'équipe est comme toujours à l'unisson, efficace et accueillante, pour l'amour de l'art, dans l'esprit du jazz. Les artistes sont proches… Place donc aux artistes...


JazzÔprunes, Festival de Big Bands de Pertuis, 5 août 2025 © Jérôme Partage
JazzÔprunes, Festival de Big Bands de Pertuis, 5 août 2025 © Jérôme Partage

La soirée inaugurale du 5 août s'est tenue dans un Enclos de la Charité plein à craquer! Il faut dire que l’événement était considérable: après avoir ouvert le festival pendant vingt ans, le légendaire TartÔprunes, monté en 2004 par des élèves du Conservatoire de Pertuis, cédait la place à JazzÔprunes, animé par quatre de ses anciens membres: Clément Serre (g), Bastien Roblot (p,voc), Maxime Briard (dm) et Valentin Halin, remplacé ce soir par Sylvain Avazeri (tb,tp) avec le renfort d'Antoine Lucchini (ts,ss) et France Duclairoir (b), deux musiciens de la scène jazz marseillaise formés –comme tant d’autres!– par Jean-François Bonnel au Conservatoire d’Aix-en-Provence. La nouvelle mouture a conservé la fantaisie et la diversité du répertoire avec «Old Devil Moon» et «April in Paris» introduit au ténor par Antoine Lucchini (repéré au sein du Way Out Trio, cf. Jazz Hot 2024) avant d’entamer un dialogue avec le trombone de Sylvain Avazeri (tout aussi bon trompettiste) qui s’est prolongé sur un «Mood Indigo» tout en rondeurs, également marqué par les notes profondes de France Duclairoir. Avec originalité, Clément Serre a exposé le thème de «Si tu vois ma mère» (Bechet), repris ensuite par le soprano et le trombone. Après quoi le sextet est passé à un bop éruptif avec «Well, You Needn't» avant de se lâcher complètement sur «Air Mail Special» sur lequel Bastien Roblot s’est lancé dans un scat débridé. Un set qui est allé crescendo avec un final funky.

JazzÔprunes: Clément Serre (g,lead), Sylvain Avazeri (tb,tp), Antoine Lucchini (ts,ss), Bastien Roblot (p,voc), France 
Duclairoir (b), Maxime Briard (dm)


Big Band de Pertuis, Festival de Big Bands de Pertuis, 5 août 2025 © Jérôme Partage
Big Band de Pertuis, Festival de Big Bands de Pertuis, 5 août 2025 © Jérôme Partage

41 ans cette année pour le Big Band de Pertuis, une formation de professionnels et d’amateurs chevronnés, plus de jeunes pousses successives du Conservatoire de Pertuis, devenues au fil des années des musiciens professionnels. Une transmission idéale pour les jazzmen, a l’instar du premier d’entre eux à Pertuis, dans ce Conservatoire, pour ce festival, toujours à l’initiative, le messenger Léandre Grau, qui sollicite aussi Marseille et Aix-en-Provence pour faire germer de nouveaux talents qui en formeront d'autres. Si Léandre a légué la baguette à Christophe Allemand en 2019, il reste tromboniste, recruteur, formateur et animateur de scène, on ne se refait pas!

On a senti l’enthousiasme du public venu applaudir cette rutilante institution pertuisienne où beaucoup comptent un proche. Sur deux sets de 45 minutes, le répertoire nous fait voyager dans le temps: «Gibraltar» (1970, Freddie Hubbard) suivi de «Stay Cool» –en hommage à Claude Bolling–, pleins de reliefs, démontrent d’emblée le bon niveau de l’orchestre aussi à l’aise sur le swing que sur le bop («Dat Dere», 1960, Bobby Timmons) alors que quelques couples dansent dans les travées. Sur «I've Got You Under My Skin» (1936, Cole Porter) se déploie la voix claire de Coline Fourment, chanteuse titulaire depuis 2023, tandis que de beaux chorus se succèdent: Yves Douste (tp) sur «Besame Mucho» (1932, Consuelo Velázquez), Arnaud Decampoix (cl) sur «Change Is Good» (Gordon Goodwin), Léandre Grau sur «Computer», en clin d’œil à Bob Mintzer invité de la précédente édition. La seconde partie, débutée avec le très vif «Hunting Wabbits» (Gordon Goodwin), s’est révélée de même qualité avec le chaloupé «Que reste-t-il de nos amours?» (Charles Trenet, arr. Stan Laferrière), chantée par Coline Fourment, et «Shiny Stockings» (1956, Frank Foster) débordant d'énergie. Une fête du jazz qui s’est achevée sur un rappel de circonstance avec le festif «Let the Good Times Roll» (1946, Sam Theard).

Big Band de Pertuis: Christophe Allemand (ts,lead), Yves Douste, Lionel Aymes, Nicolas Sanchez, Benoît Allemand (tp), Lonny Martin, Hugo Soggia, Léandre Grau, Yves Martin (tb), Bastien Pesce, Arnaud Decampoix (as,cl), Alice Arcadias, Laurence Arnaldi (ts), Jérémie Laures (bar), Patrick Drahe (g), Julien Sabdés (p), Bruno Roumestan (b), Pétia Pasternak (dm), Coline Fourment (voc)


Sophie Tessier Quartet, Festival de Big Bands de Pertuis, 6 août 2025 © Jérôme Partage
Sophie Tessier Quartet, Festival de Big Bands de Pertuis, 6 août 2025 © Jérôme Partage

Le 6 août, la chanteuse Sophie Tessier, dont le parcours a cheminé entre art lyrique, variétés et théâtre, a ouvert la soirée avec un répertoire d’originaux écrits avec le pianiste Loïc Fauche, au jeu élégant. Le quartet a d’emblée instauré une atmosphère intimiste aux reflets pop («Close to Me», «For Now») avec parfois une touche brésilienne. La seconde partie du concert s’est révélée plus swinguante avec «Combinaison», agrémenté d’un bon solo du contrebassiste Adrien Coulomb, tandis que Nicolas Serret a imprimé son drive tonique sur «Awaking Dream».

Sophie Tessier Quartet: Sophie Tessier (voc), Loïc Fauche (p), Adrien Coulomb (b), Nicolas Serret (dm)


Swing Big Band Memory, Festival de Big Bands de Pertuis, 6 août 2025 © Jérôme Partage
Swing Big Band Memory, Festival de Big Bands de Pertuis, 6 août 2025 © Jérôme Partage

Le grand concert du soir consistait en un double hommage à Count Basie et à Frank Sinatra qui, sans être né dans le jazz, n'en possédait pas moins une expression vocale remarquable comme beaucoup d'Américains aux racines italiennes. Il fut, entre autres activités, un compagnon de route sincère et talentueux du jazz. Egalement militant des Droits civiques, le chanteur-acteur, en quête de liberté artistique, créa en 1960 (avec son ami Dean Martin) le label Reprise pour lequel enregistrèrent plusieurs artistes de jazz: Dollar Brand (Abdullah Ibrahim), T-Bone Walker, Ella Fitzgerald, Bud Powell... et Count Basie en compagnie duquel Sinatra grava Sinatra–Basie: An Historic Musical First (arr. Neal Hefti, 1962) et It Might as Well Be Swing (arr. Quincy Jones, 1964) dont quelques titres ont été joués par le Swing Big Band Memory de Raphaël Lemonnier (https://raphael-lemonnier.fr). On connaît la solide expérience du pianiste: ayant débuté au sein du Big Band de Nîmes (ville où il est né en 1967) sous la direction de Jef Gilson (p, aka Jean-François Quiéveux, rédacteur à Jazz Hot entre 1950 à 1984) puis de Roger Guérin (Jazz Hot Tears n°650), Raphaël Lemonnier effectue au début des années 1990 une tournée à New Orleans avec Guy Labory (as, 1937-2004, Jazz Hot Tears Supplément n°616-2004-2005), animateur historique de la scène jazz nîmoise, et se produit avec un autre Nîmois qui a fait son chemin, Michel Pastre (ts). En 1997, il effectue un séjour prolongé à New York où il reçoit l’enseignement de Jaki Byard (Jazz Hot n°494-1992) et enregistre son premier album, Jazz Trio: Hommage à Erroll Garner. On le retrouve depuis le début des années 2000 sur différents projets, notamment avec les chanteuses China Moses (This One’s for Dinah, 2008, Blue Note et Crazy Blues, 2011, Decca) et Angie Wells (Love ans Mischief, 2017, SayWhyNot Music).


Olivier Devic (voc) et le Swing Big Band Memory, Festival de Big Bands de Pertuis, 6 août 2025 © Jérôme Partage



Olivier Devic (voc) et le Swing Big Band Memory, 
Festival de Big Bands de Pertuis, 6 août 2025 © Jérôme Partage


Basé à Nîmes, le Swing Big Band Memory s’est fait une spécialité du répertoire du Count Basie Orchestra dont il a ressuscité le swing explosif sur «Corner Pocket», «April in Paris» et «Flight of the Foo Birds». Pour évoquer Frank Sinatra, Olivier Devic, animateur radio devenu également crooner il y a une dizaine d’années, a interprété, en osmose avec le big band, quelques-unes de ses chansons phares d’une voix chaude qui privilégie le velouté du timbre à la puissance: «The Lady Is a Tramp», «Georgia on My Mind», superbement introduit en piano solo par Raphaël Lemonnier, ou encore «Ain't That a Kick in the Head», en référence à un autre membre du fameux «Rat Pack», Dean Martin. Et l’orchestre seul de conclure le premier set avec un «Jumpin' at the Woodside» volcanique.
Après la pause, le Swing Big Band Memory a donné un classique du Count, «Li'l Darlin'», avant d’accueillir de nouveau son chanteur sur «Come Fly With Me», suivi de «Mack the Knife». Avec subtilité, le guitariste Patrick Miralles a ouvert «Summer Wind». Toujours dans la perspective de séduire le grand public comme les amateurs de swing, Olivier Devic a enfin interprété deux morceaux extraits d’It Might as Well Be Swing, «I Wish You Love» et «Fly Me to the Moon», suivi du tube «New York, New York» qui a suscité des applaudissements fournis. Un concert «atomic» qui s’est conclu par un double rappel: un «All of Me» instrumental, introduit par la section rythmique, et «I've Got You Under My Skin», dernier salut à «The Voice».


Swing Big Band Memory: Raphaël Lemonnier (p,lead), Patrick Bailly, André Audemard, Jérôme Giambi, Hugues Machu (tp), André Christophe (euph), Dan Di Ruzza, Philippe Prades, Matthieu Maigre (tb), Philippe Guyon, Ernest Innecco (as), Gérard Minair, Franck Schirru (ts), Gérard Balmossière (bar), Patrick Miralles (g), Jean-Pierre Barreda (b), Didier Broye (dm), Olivier 
Devic (voc)


Marie Carnage Septet, Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage
Marie Carnage Septet, Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage

Nous n’avons pas assisté à la soirée du 7 août avec le groupe Macadam Farmer et le BvR Flamenco Big Band. Le 8 août, le septet marseillais Marie Carnage nous a emmené à La Nouvelle-Orléans, rendue à la fois avec vitalité, fraîcheur, lyrisme (excellent Sylvain Congès à la clarinette) et une certaine rugosité due au banjo de Michel François. A la tête de cette joyeuse bande, la trompettiste Colombine Trouslard démarre par une évocation de Louis Armstrong et de son Hot Five avec sa composition «Cornet Shop Suey» (1926). On retrouve ensuite Coline Fourment sur «No Regrets» (1936, Roy Ingraham/Harry Tobias), titre immortalisé par Billie Holiday. Coline a enchaîné sur «San» (1920, Lindsay McPhail/Walter Michels) en duo avec Colombine. Au chant, elle a donné une bonne version de «Oh Papa Blues» (1927, Ma Rainey) uniquement accompagnée par la rythmique. «Shake It and Break It» (1921, Lou Friscoe Chiha/H. Quail Clarke), morceau du répertoire de King Oliver, ainsi que «Temptation Rag» (1909, Henry Lodge) sont donnés avec un swing revigorant, tandis que la ballade «Home (When Shadows Fall)» (1931, Peter van Steeden/Geoffrey Clarkson/Harry Clarkson) démontre que le septet est aussi capable d’une belle sensibilité, ce qu’il confirme en fin de concert avec «Smoke Ring» (1932,Gene Gifford/Ned Washington). Un succulent gumbo néo-orléanais qui nous a mis en appétit pour la soirée!

Marie Carnage Septet: Colombine Trouslard (tp,lead), Julien-Aymeric Guilloux (tb), Sylvain Congès (cl), Michel François (bjo), Virgile Pesce (b), Nello Comabé (dm), Coline Fourment (voc,tp)


Barcelona Big Blues Band, Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage
Barcelona Big Blues Band, Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage

Créé il y a une dizaine d’années par le contrebassiste Ivan Kovacevic (1977, Belgrade), le Barcelona Big Blues Band (https://barcelonabigbluesband.com) est une formation dont les membres viennent des quatre coins de l’Europe et tirant son inspiration des orchestres de rhythm & blues des années 1940-1950, notamment celui de Johnny Otis. Ayant l’habitude de se produire avec des guests, il a proposé un concert en deux temps: un premier set avec le ténor gallois Drew Davies, un second avec la pianiste suisse Ladyva.

Ivan Kovacevic (b) et Drew Davies (ts), Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage


Ivan Kovacevic (b) et Drew Davies (ts), 
Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage


Pendant plus de vingt ans, Drew Davies (www.youtube.com/@drewdavies) a été l’un des piliers du Caveau de La Huchette. Aujourd’hui, il se produit essentiellement sur les scènes des festivals (cf. notre compte-rendu du festival Jazz à l’Amirauté, Jazz Hot 2022) et compte parmi les invités réguliers du Barcelona Big Blues Band. Autant dire que la complicité était d’emblée au rendez-vous sur «Ain't That Just Like a Woman», un titre popularisé par Louis Jordan (as,voc, 1908-1975, Jazz Hot n°439-1987), le héros de Drew, qui avant de rencontrer un immense succès populaire dans les années 1940 avait accompagné Ma Rainey, Louis Armstrong, Chick Webb et Ella Fitzgerald. Si Louis Jordan compte parmi les pères du rhythm & blues, il appartient avant tout à la grande histoire du jazz. Comme lui, Drew Davies alterne saxophone et voix avec un sens certain de l’entertainment partagé par le big band. Très impliqué physiquement à l’avant de la scène, Ivan Kovacevic fait corps avec l’orchestre, s’assurant que la mayonnaise ne redescende pas! De fait, le big band répand généreusement le swing et le blues avec une énergie communicative quels que soient les thèmes: le tonique «Pink Champagne», «Going Home» de B.B. King revu en gospel, «Istanbul (Not Constantinople)» aux inflexions tango sur lequel Drew Davies donne un solo trapu, tandis que le premier set se clôt sur «Kidney Stew Blues», bien servi par le pianiste Federico Mazzanti.


Ladyva (p), Festival de Big Bands de Pertuis, 8 août 2025 © Jérôme Partage



Ladyva (p), Festival de Big Bands de Pertuis, 
8 août 2025 © Jérôme Partage



A sa place, on retrouve après la pause Ladyva (aka Vanessa Gnaegi, 1988, Ipsach), pianiste de boogie-woogie dont nous avions noté l’habileté l’année dernière à Tinténiac (cf. Jazz Hot 2024). L’esprit de cette seconde partie s’en trouve quelque peu différent, plus proche du rock & roll. Si «Trying to Get to You», un succès d’Elvis Presley, est rendu dans sa dimension blues, le tube de Jerry Lee Lewis, «Great Balls of Fire» est l’occasion pour Ladyva de passer à un jeu de scène plus spectaculaire tandis qu’elle appelle en renfort son frère, Pascal Silva (voc), qui cultive une ressemblance vocale et vestimentaire avec le King de Memphis. Impeccable technicienne, Ladyva est à la croisée des chemins, entre le piano blues («Sweet Georgia Brown») et le boogie rock («Got My Mojo Working») sur lequel elle pose parfois sa voix. Sur l’ensemble de la soirée, le répertoire ayant été essentiellement celui du rhythm & blues, on aura une nouvelle fois eu la démonstration que les différences de couleurs musicales ne tiennent qu’à la profondeur de l’expression, plus enracinée chez Drew Davies, puisant ses références dans le jazz de culture, que chez Ladyva jouant davantage sur des éléments ludiques et visuels. Quant au Barcelona Big Blues Band, il aura été de bout en bout une remarquable machine à jazz et à blues mettant en valeur ses invités et suscitant l'engouement du public.

Barcelona Big Blues Band: Ivan Kovacevic (b,lead), Jaume Torne, Victor Verges (tp), Aram Montagud, Miguel Berenguer (tb), Duska Miscevic, Ignasi Poch (as), Nil Mujal, Federico Alvares (ts), Nuria Vito (bar), Hector Martin Diaz (g), Federico Mazzanti (p), Salvador Toscano (dm) + 1er set: Drew Davies (ts,voc); 2d set: Ladyva (p,voc), Pascal Silva (voc)


Jazzmaniak, Festival de Big Bands de Pertuis, 9 août 2025 © Jérôme Partage
Jazzmaniak, Festival de Big Bands de Pertuis, 9 août 2025 © Jérôme Partage

La dernière soirée, le 9 août, a démarré avec le groupe Jazzmaniak de Norbert Grisot, pianiste qui fit ses débuts quarante ans plus tôt au Hot Brass d’Aix-en-Provence. Il a fondé Jazzmaniak en 2023, au retour d’un séjour de douze ans en Afrique, après avoir croisé la route de la chanteuse polonaise Anna Waldeck-Heuguet. Constituée sur la base d’un trio avec contrebasse, la formation était en configuration quintet pour parcourir le songbook de Cole Porter, un amoureux de Paris et de la France dont on peut admirer le portrait, non loin de Pertuis, à Aubagne, au Musée de la Légion étrangère dans laquelle il s'était engagé en 1917. Le concert a commencé par les superbes «I Concentrate on You» et «Dream Dancing» où s’est distingué le ténor velouté de Vincent Strazzieri. Anna Waldeck-Heuguet possède une voix légèrement voilée dont la douce mélancolie se prête bien aux ballades, comme les incontournables «Ev'ry Time We Say Goodbye» ou «I Love You», thème sur lequel s’est déployé le beau jeu perlé de Norbert Grisot. Le quintet a terminé son set de façon plus enlevée avec «You'd Be So Nice to Come Home To» relevé par le drive de l’excellent Thierry Larosa. En rappel, le quintet, «à court de chansons de Cole Porter», a donné «You Go to My Head» (J. Fred Coots/Haven Gillespie), pour un hommage à Billie Holiday en guise d’au revoir.

Jazzmaniak: Norbert Grisot (p,lead), Vincent Strazzieri (ts), Adrien Coulomb (b), Thierry Larosa (dm), 
Anna Waldeck-Heuguet (voc)


The Amazing Keystone Big Band, Festival de Big Bands de Pertuis, 9 août 2025 © Jérôme Partage
The Amazing Keystone Big Band, Festival de Big Bands de Pertuis, 9 août 2025 © Jérôme Partage

Pour refermer cette édition 2025, The Amazing Keystone Big Band (www.keystonebigband.com) a proposé une adaptation jazz convaincante du célèbre West Side Story (1957) de Leonard Bernstein (paroles de Stephen Sondheim et livret d'Arthur Laurents), initiée en 2018 pour les 100 ans de la naissance du compositeur décédé en 1990. Le Keystone s’inscrit ainsi dans une lignée comprenant notamment André Previn (1959), Dave Brubeck, Cal Tjader (1960), Stan Kenton (1961), Oscar Peterson (1962) et plus récemment Bobby Sanabria (2017, cf. Jazz Hot 2019). Un intérêt des jazzmen bien naturel pour cette fresque symphonique mettant en scène une guerre de gangs revue façon Roméo et Juliette. Chef d’œuvre de la musique populaire américaine, aux mélodies marquantes, son authenticité doit à l’ancrage de Leonard Bernstein dans le réel, passant notamment par son activisme politique en lien avec les problèmes de son temps.
Cette nouvelle version jazz de West Side Story au format d’un concert de deux heures sans entracte est due à l'important travail d’arrangement assuré par Bastien Ballaz (tb) l’un des quatre co-leaders de l’orchestre avec Jon Boutellier (ts), David Enhco (tp) et Fred Nardin (p). Un narrateur, le comédien Sébastien Denigues, déroule l’histoire et assure le lien entre les différents tableaux musicaux dressés par les dix-sept musiciens du big band servant de décors aux deux chanteurs interprétant Maria et Tony: Neïma Naouri et Pablo Campos. Enfant de la balle, Neïma Naouri (1998) a reçu une double formation classique et jazz, avant de débuter une carrière de chanteuse lyrique que l’on devine à sa façon d’aborder la comédie musicale, d’une voix limpide et puissante. On connaît bien Pablo Campos (cf. Jazz Hot 2020), bon pianiste et crooner, qui dévoile ici une nouvelle facette en alliant chant et comédie.

Neïma Naouri et Pablo Campos, Festival de Big Bands de Pertuis, 9 août 2025 © Jérôme Partage



Neïma Naouri et Pablo Campos, 
Festival de Big Bands de Pertuis, 9 août 2025 © Jérôme Partage



Le professionnalisme de l’Amazing Keystone Big Band qui aligne des solistes confirmés se vérifie avec ce West Side Story très swinguant (à noter que le big band tourne en permanence avec plusieurs programmes: «Jazz & Cinéma», Gershwin, Alice au pays des merveilles…). Enchaînant des thèmes familiers («Maria», «Tonight», «I Feel Pretty»…) le big band a séduit un large public, sensiblement plus jeune en moyenne que lors des autres soirées (exceptée la première). Si la scène n’accueillait pas de danseurs, les musiciens du Keystone ont eu à cœur de livrer un mambo éruptif («Dance at the Gym»), de même que les deux chanteurs se sont démultipliés pour les chansons chorales («Jet Song», «America») et ont su faire passer l’émotion sur les duos Maria/Tony («Somewhere»). Un spectacle de très bon niveau mêlant jazz et Broadway comme dans la tradition populaire américaine, qu’il n’est possible d’entendre qu’en live, n'ayant pas été enregistré à ce jour.

The Amazing Keystone Big Band: Bastien Ballaz (tb,lead), Jon Boutellier (ts,lead), David Enhco (tp,lead), Fred Nardin (p,lead), Vincent Labarre, Thierry Seneau, Félicien Bouchot (tp), Loïc Bachevillier, Aloïs Benoit, Sylvain Thomas (tb), Kenny Jeanney, Adrien Sanchez, Eric Prost, Ghyslain Regard (s), Thibaut François (g), Patrick Maradan (b), Romain Sarron (dm), Neïma Naouri, Pablo Campos (voc), Sébastien Denigues (récitant)

Texte et photos
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2025


1. Derniers compte-rendus du Festival de Big Bands de Pertuis: Jazz Hot 2022, Jazz Hot 2023, Jazz Hot 2024


Antibes-Juan-les-Pins, Alpes Maritimes
Jazz à Juan du 10 au 20 juillet 2025

Ce 64e Jazz à Juan s'est ouvert dès le 1er juillet avec des expositions qui durent tout l'été jusqu'au 30 septembre à l'Hôtel Ambassadeur et à l'office du tourisme. En parallèle des têtes d'affiche de la grande scène, des concerts apéritifs «Jammin’ Juan» étaient proposés du 10 au 21 juillet en début de soirée à la Petite Pinède. Du 22 juillet au 14 août, des marching bands ont déambulé en soirée dans les rues d’Antibes, comme dans le célèbre thème de Sidney Bechet. Quant à la scène historique de la Pinède Gould, elle a accueilli entres autres spectacles, deux grands rendez-vous jazz pour les amoureux de la note bleue: Dianne Reeves, le 11 juillet, et Herbie Hancock, pour lequel nous étions présents, le 19 juillet, forcément émouvant pour le grand artiste qui foula ces planches pour la première fois en 1963, au sein du Quintet de Miles Davis, il y a 62 ans… 


Après une première partie de soirée avec le groupe soul-pop de Sophye Soliveau (harp,voc), le public massé sur les gradins attendait le retour, sur la scène en front de mer de Juan-les-Pins, d’Herbie Hancock. Visiblement heureux et ému (son premier passage à Juan au sein du quintet de Miles Davis date de 1963!, cf. Jazz Hot n°190), le jeune homme de 85 ans est apparu en grande forme. Son show entre funk et fusion a rappelé celui de 2022 (cf. notre compte-rendu) lors duquel il était déjà entouré de Terence Blanchard (tp, Jazz Hot n°644-2007), Lionel Loueke (g,voc, www.youtube.com/@LionelLouekeMusic) et James Genus (b, https://www.youtube.com/watch?v=BShpBl8F7p4); Jaylen Petinaud ayant remplacé
Justin Tyson à la batterie pour cette édition.

Herbie Hancock (p), Lionel Loueke (g), Terence Blanchard (tp), Jaylen Petinaud (dm), James Genus (b), Jazz à Juan, 19 juillet 2025 © Fred Laures, by courtesy of Jazz à Juan
Herbie Hancock (p), Lionel Loueke (g), Terence Blanchard (tp), Jaylen Petinaud (dm), James Genus (b),
Jazz à Juan, 19 juillet 2025 © Fred Laures, by courtesy of Jazz à Juan

Avec sa malice habituelle, le pianiste a demandé au parterre s’il n’avait rien contre la «musique bizarre», débutant le concert sur son «synthé préhistorique» (dixit Herbie) avec «Ouverture», sorte de voyage musical cosmique. Il a ensuite retrouvé la planète jazz et son piano, dans son style percussif avec l’appui de la trompette électrifiée et funky de Terence Blanchard. Un funk dont James Genus a été l’autre maître d’œuvre. Le jeu de Lionel Loueke, comme son usage de la voix, très rythmiques, puisent aux sources de l’Afrique plus que du jazz mais s’intègrent à la dynamique du groupe propulsée par le vrombissant Jaylen Petinaud (www.jaylenpetinaud.com). Né en 1998 à Brooklyn, cet ancien élève de Jon Faddis, Kenny Washington et Matt Wilson s’est orienté vers l’industrie du divertissement (Broadway, TV, hip-hop…) mais accompagne aussi Kenny Garrett et Terence Blanchard au sein de son E-Collective. Une versatilité qui sied bien à Herbie Hancock, lequel a une nouvelle fois rendu hommage à son «meilleur ami» Wayne Shorter (Jazz Hot Tears 2023), avec un «Footprints» aux arrangements sophistiqués signés Terence Blanchard. Entre deux explosions de notes, comme le foisonnant solo de Jaylen Petinaud qui a conclu «Actual Proof», Dr. Herbie a caressé l’ivoire sur les tempos doux, à l’instar de «Butterfly» sur lequel la trompette de Terence Blanchard s’est faite suave.

La fin de concert, plus tournée vers la fusion, a rappelé les succès commerciaux du pianiste, dont le célèbre motif électro de «Rockit» (son tube hip-hop de 1983) repris dans un medley mêlant «Hang Up Your Hang Ups» et «Spider». De quoi déchaîner l’enthousiasme du public face à Monsieur Hancock, cabotin en diable, sautillant comme une rock-star avec sa guitare-synthé avant de se lancer dans un long et tortueux sermon universaliste, psalmodié, la voix robotisée par le vocodeur. Mais on pardonne beaucoup à Herbie Hancock, l'une des légendes du jazz en scène à 85 ans, alors que les belles années Blue Note (cf. notre dossier) qu'il a incarnées avec tant d'autres géants, d'Art Blakey à Horace Silver, paraissent vraiment d'un autre temps quand on observe les acteurs du jazz et les consommateurs de 2025... On reste bluffé par l'enthousiasme juvénile et l'énergie d'Herbie Hancock qui a quitté la scène en la parcourant d’un bout à l’autre en petites foulées.

Jazz Hot n°290-1973   Jazz Hot n°311-1974   Jazz Hot n°363-364-1979   Jazz Hot n°424-1985   Jazz Hot n°516-1994-1995

Venu after hours jeter une oreille à la «jam» animée par Nils Indjein (kb) –plutôt variétés internationales que jazz– de l’hôtel Ambassadeur, Herbie Hancock a reçu une ovation à son arrivée et s’est prêté de bonne grâce au jeu des photos et des autographes durant quelques minutes. A n’en pas douter, le contact avec le public est l’un des ingrédients majeurs de sa fontaine de jouvence!

Jérôme Partage
Photo: Fred Laures, by courtesy of Jazz à Juan

© Jazz Hot 2025


Paris, Le M. Musée du Vin
Sharón Clark Quartet, 11 juillet 2025

Depuis janvier 2025, l’association Spirit of Jazz est en charge de la programmation jazz du restaurant Le M. Musée du vin (dans le XVIe arrond.), «Le M.» pour les habitués, dont les magnifiques caves voûtées du XVe siècle sont le dernier vestige de l’abbaye de Passy (cf. www.lemparis.com). Après avoir programmé Ricky Ford, Michele Hendricks, Florin Niculescu et Dmitry Baevsky, Le M. clôturait sa première saison jazz avec la chanteuse Sharón Clark accompagnée d’Amaury Chaumont (g), Nicola Sabato (b) et Michael Santanastasio (dm).


Amaury Chaumont (g), Nicola Sabato (b), Sharón Clark (voc), Michael Santanastasio (dm), Musée du Vin, Paris © Jérôme Partage
Amaury Chaumont (g), Nicola Sabato (b), Sharón Clark (voc), Michael Santanastasio (dm), 
Musée du Vin, Paris © Jérôme Partage

Sharón Clark est née en 1961 à Alexandria, VA, à 13 km de Washington DC, où elle grandit dans une fratrie de six frères et sœurs élevés dans le jazz par un père pianiste et saxophoniste amateur. Sharón chante dans le chœur de l’église méthodiste où se rend la famille et a une passion pour le rhythm & blues, notamment Diana Ross. Après avoir appris le chant et le trombone au sein de l’orchestre du lycée, elle passe par le Berklee College of Music de Boston, MA. Elle doit prendre des emplois alimentaires car les contrats sont rares malgré un premier disque, Finally (Union), en 1997. Une décennie plus tard, elle remporte des premiers prix aux festivals de Savannah, GA et Baltimore, MD qui lui permettent de chanter à plein temps entre Baltimore et Washington et d’autoproduire un deuxième album, Do It Again (2007), en hommage à la chanteuse de Washington, Shirley Horn (1934-2005). Suivent Blame It on My Youth (2013) et Soulful Serenity (2016) avec le ténor Paul Carr. Elle démarre également une carrière internationale qui passe par l'Europe environ une fois l'an. 


Amaury Chaumont (g), Sharón Clark (voc), Nicola Sabato (b), Michael Santanastasio (dm), Musée du Vin, Paris © Jérôme Partage
Amaury Chaumont (g), Sharón Clark (voc), Nicola Sabato (b), Michael Santanastasio (dm), 
Musée du Vin, Paris © Jérôme Partage

Le 11 juillet, son quartet a offert deux sets swinguants au public enthousiaste et nombreux malgré la trêve estivale parisienne. Chanteuse à l’expression dense, Sharón Clark enchaîne standards et compositions avec entrain et conviction, et authenticité sur les ballades («Fly Me to the Moon», «Body and Soul»…), racontant sa propre histoire au fil des titres. Son timbre de velours comme son tempérament («Lullaby of Birdland») font penser à Sarah Vaughan, avec une façon de moduler la voix dans les graves, portée vers les rythmes chaloupés se prêtant bien au répertoire d’Antônio Carlos Jobim («One Note Samba», «The Boy From Ipanema»), même si c’est sur les thèmes blues qu’elle manifeste le plus d’intensité. Elle est superbement soutenue par le jeu d’Amaury Chaumont, guitariste natif d'Albi, très inspiré par Grant Green (plein de finesse sur «I Love Paris» et «Days of Wine and Roses»), une autre belle découverte de la soirée. L’impeccable Nicola Sabato qui accompagne régulièrement Sharón Clark lors de ses venues en France a su accompagner à la contrebasse la profondeur du message, avec aussi de bons passages à l’archet («The Moon Was Yellow», «Summertime»). Le batteur italien Michael Santanastasio, après avoir passé plusieurs années à New York, habite Montpellier. Son drumming subtil a été l'un des atouts du groupe, d’«Autumn Leaves», pris sur tempo vif, à «I’ll Remember April», débordant d'énergie.
A noter qu'à partir de septembre, les soirées jazz du M. Musée du Vin se dérouleront chaque vendredi.

Texte et photos
Jérôme Partage

© Jazz Hot 2025

Dany Doriz, Jazz à Grans, 10 juillet 2025 © Félix W. Sportis

Dany Doriz, Jazz à Grans, 
10 juillet 2025 © Félix W. Sportis



Grans, Bouches-du-Rhône
Jazz à Grans, 10 juillet 2025

Le jazz, de longues années durant, exerça un rayonnement enrichissant pour les habitants de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur où il attirait également un grand nombre de touristes. La musique de Louis Armstrong, Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Charlie Parker et Thelonious Monk semble avoir été reléguée au second plan au profit d’une world music mondialisée, n’hésitant pas, pour les besoins de sa cause, de nommer «jazz» des plateaux qui n’en relèvent pas.
Dans cette province romaine en décadence, un petit village provençal et néanmoins gaulois, de pas même 6000 âmes, Grans, fait de la résistance! Il offre, depuis quelques années dans le théâtre en plein air d’un parc agréable, une programmation festivalière gratuite digne d’une puissance publique. Et la comparaison avec celle de sa voisine commune est d’autant plus douloureuse que l’endroit est à moins de 10km d’une ville qui, vingt ans auparavant encore, fut le lieu d’un grand festival de jazz, Salon-de-Provence.
Le maire dudit village provençal, Philippe Léandri, qui autrefois fut édile de cette ville voisine d’où il retira quelques enseignements, et son adjointe à la culture, au tourisme et au patrimoine, Danielle Buselli une passionnée de musique… et de batterie, proposent depuis plusieurs années, dans son Jazz à Grans, chaque jeudi du mois de juillet, quelques soirées de belle tenue avec du jazz de qualité. Ne boudons pas notre plaisir. L’an dernier, les présents entendirent Michel Pastre, Gilda Solve… Et cette année, après le Sylvia Howard Quintet le 3 juillet, ils eurent le bonheur de découvrir le Dany Doriz Quartet.



En effet, ce jeudi 10 juillet, par une soirée d’été fraîche dans son cadre champêtre, le quartet de Dany Doriz, animateur du Caveau de La Huchette à Paris, donna plus de deux heures et demi d’un très beau concert devant une assistance subjuguée par la vitalité et l’enthousiasme toujours surprenant d’un octogénaire aussi fringant qu’imaginatif. Pour la circonstance, la formation était celle qui enregistra l’album Fathers & Sons: The Lionel Hampton/Illinois Jacquet Ceremony (Frémeaux & Associés 8598), à savoir: Michel Pastre (ts), Dany Doriz (vib), César Pastre (org) et Didier Doriz (dm).

Didier Dorise (dm), Dany Doriz, Michel Pastre (ts), César Pastre (org), Jazz à Grans, 10 juillet 2025 © Félix W. Sportis
Didier Dorise (dm), Dany Doriz, Michel Pastre (ts), César Pastre (org), Jazz à Grans, 10 juillet 2025 © Félix W. Sportis

S’il compta quelques pièces enregistrées sur cet album –«The Chase» (Dexter Gordon, 1976) qui ouvrit le concert– l’essentiel de la soirée fut constitué de morceaux pris en dehors dans l’énorme répertoire connu par ces musiciens. Suivirent le célébrissime «Hamp’s Boogie Woogie» (Milt Buckner, 1944(1)) puis l’illustrissime «Avalon»(2) (avec trois superbes chorus de Dany puis Michel et César) dont le titre, à la demande de Dany, fut donné par un membre de l’assistance, personne ne connaissant l’histoire. Car la soirée se déroula dans une atmosphère amicale et joyeuse avec la complicité permanente du public. Dany Doriz annonça ensuite la célèbre composition de l’organiste Lou Bennett, «Amen» (1958) qui, par son univers langagier gospélisant introduisant le rhythm & blues en France et en Europe, révolutionna le monde du jazz et la musique populaire européenne. Ce thème fit la part belle aux interventions, en solo comme en accompagnement derrière les deux solistes, à César Pastre qui ne commit pas l’erreur d’enfiler les pantoufles de l’enfant de Baltimore; bien au contraire, il emprunta plutôt un mixte de syntaxes Jack McDuff et Jacky Tiger Davis, aboutissant parfois à un vague Dr. Lonnie Smith: en fait du César Pastre tout simplement très original que les spectateurs découvraient avec plaisir. «Cotton Tail» (Duke Ellington, 1940) fut exécuté après une exposition enlevée à deux voix (Dany/Michel) poursuivi par le chorus inventif du vibraphoniste et celui fougueux du ténor (façon Paul Gonsalves), le tout parfaitement induit par les interventions de l’organiste attentif aux discours des solistes. Après cette débauche d’énergie, Dany Doriz laissa alors le devant de la scène à Michel Pastre sur une superbe ballade, «Imagination» (J. Van Heusen/Johnny Burke, 1939) redécouvert en 1962 par Illinois Jacquet, et sur lequel le ténor emprunta la manière sensuelle de Don Byas pour communiquer avec l’auditoire qui retenait son souffle. Il était discrètement accompagné aux balais par Didier et à l’orgue par César, façon Georges Arvanitas, dans «On the Alamo» derrière Alix Combelle(3). Après cet intermède d’émotion, la joyeuse machine à swing reprit sa marche sur le très attendu et incontournable «Air Mail Special» (Benny Goodman/Charlie Christian/James Mundy, 1941) dans lequel, Dany toujours aussi renouvelé, malgré cette 255231ème version improvisée sur ce thème, éprouvait toujours autant de plaisir à donner la réplique à un Michel Pastre, très dans l’esprit d’Arnett Cobb; celui-ci laissait libre cours à son enthousiasme communicatif auprès de ses partenaires, Didier et surtout son fils qui, à l’orgue, dans une forme de chase lui renvoyait la balle de belle manière, sur des accords plaqués très orchestraux façon Wild Bill Davis. La première partie se clôtura sur la composition de Neal Hefti «Flight of the Foo Birds» (1957) reprise dans la structure orchestrale de l’album Atomic Basie (Roulette Records, octobre 1957): tempo enlevé et rythmes articulés autour des interventions du batteur, le ténor dialoguant, à la manière d’Eddie Lockjaw Davis dans l’orchestre de Basie, avec le clavier orchestral de son fils.


Michel Pastre, Jazz à Grans, 10 juillet 2025 © Félix W. Sportis


Michel Pastre, Jazz à Grans, 
10 juillet 2025 © Félix W. Sportis



La seconde partie du concert fut plus libre et détendue. Elle débuta sur le tube de Stevie Wonder «Isn’t She Lovely», figurant sur leur album. Ce titre populaire emporta l’adhésion participative de l’assistance qui reprit souvent le thème derrière le quartet. Ensuite, Michel Pastre interpréta la composition d’Illinois Jacquet «Bottom Up» (1959), aussi dans le disque, en respectant l’esprit soutenu de la pièce, bien accompagné par la section rythmique, Dany aérant l’ensemble par la légèreté virevoltante de son vibraphone. En special request, nous eûmes droit, après une belle exposition du verse au ténor, à une version concise de «Stardust» (Hoagy Carmichael/Mitchell Parish, 1929) que Dany écourta après un bref solo d’un chorus. Nous fûmes en quelque sorte privés du lyrisme dont le vibraphoniste sait faire montre. Dommage! Quoi qu’il en soit, le concert reprit son cours avec «April in Paris» (Vernon Duke, 1932) dans une lecture largement inspirée par l’arrangement qu’en fit Wild Bill Davis pour l’orchestre de Count Basie avec ses fameuses trois reprises «one more time» en coda. Par la suite, le quartet entonna «One O’Clock Jump» (Count Basie, 1937), son thème en forme de riff personnifiant son orchestre au cours duquel, les musiciens dans leurs improvisations se plurent à de multiples citations de thèmes. La soirée se termina en sorte d’apothéose sur «Whirly Bird» (Neal Hefti, 1957) très applaudi par un public venu nombreux et ravi de l’ambiance. Rappelés par de longs et chaleureux applaudissements, les musiciens donnèrent en bis, «Flying Home» qui se prolongea dans un joyeux désordre par le chœur a capella de l’assistance bon enfant sur une tendre et chaleureuse «La Vie en rose», initiée au vibraphone par le toujours garnement de 84 ans, que beaucoup découvraient avec plaisir l’immense talent et celui de ses collègues.
Le jazz, bien compris, n’est ni triste ni indigent; il est même convivial…

Texte et photos
Félix W. Sportis

© Jazz Hot 2025

1. Sa première version enregistrée (2 mars 1944 Decca DL74296) fut réalisée à quatre mains au piano avec Milt Buckner.
2. Ce thème,
«E lucevan le stelle», «volé» à Giacomo Puccini par un songwriter de Tin Pan Alley, Vincent Rose, est extrait de Tosca composé en 1899 d'après la pièce écrite en 1887 par le dramaturge français Victorien Sardou. Vincent Rose en avait fait l’adaptation, que l’on connaît sous le titre «Avalon», enregistrée par Al Jolson en 1921. La beauté mélodique du thème fit que tous les grands musiciens de jazz, de Coleman Hawkins à Lionel Hampton ainsi que tous les jeunes, l’enregistrèrent dans des versions de référence. La paternité de cette pièce fut l’objet d’un procès aujourd’hui oublié qui donna gain de cause aux ayants droit du compositeur de Tosca, suivi d’une condamnation de 25 000 dollars en 1921! Depuis, le nom des adaptateurs ne figure même plus légalement et officiellement. il existe une superbe version d’Andrea Bocelli disponible par intermittance sur internet.
3. Novembre 1960, Club Français du Disque.


 


Tricia Boutté, Jazz'N Boogie, Tinténiac, 14 juin 2025 © Jérôme Partage


Tricia Boutté, Jazz'N Boogie, Tinténiac,
14 juin 2025 © Jérôme Partage





Tinténiac, Ille-et-Vilaine
Festival Jazz'N Boogie, 13-14 juin 2025

Jazz’N Boogie a soufflé ses 10 bougies cette année. Un anniversaire que son directeur artistique Gilles Blandin (cf. Jazz Hot 2024) a célébré de la meilleure façon avec une programmation 100% jazz et de dimension internationale, sans manquer de rappeler, au cours de deux soirées de concerts, un autre anniversaire, celui de Jazz Hot, qui fête ses 90 ans. Un parallèle bienvenu tant sur le fond que sur la forme, le festival de Tinténiac incarnant un jazz spirit qui a depuis longtemps disparu des grosses (et moins grosses) machines festivalières tant au niveau de la programmation que dans la façon d'accueillir le public... A Jazz’N Boogie, festival monté par des amateurs de jazz pour des amateurs de jazz, le jazz est présent dans toutes ses dimensions: sur scène bien sûr, mais aussi à travers l’exposition des photos d’Alain Sollet, Jeanne et Christian Delmaire retraçant l’histoire du festival depuis ses prémices en 2013, ou par la vente de livres issus de la collection de Jean-Michel Ignard (jazzfan et fidèle du festival, disparu en 2020) et même de numéros de Jazz Hot… A Tinténiac, l’organisation est à taille humaine, la convivialité de principe. Des conditions parfaites, auxquelles s’ajoute un environnement somptueux, pour savourer ce week-end très jazz.


Philippe LeJeune, Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage
Philippe LeJeune, Jazz'N Boogie, Tinténiac,
13 juin 2025 © Jérôme Partage


Le festival s’est ouvert le 13 juin à 18h avec le trio de Philippe LeJeune (p, cf. Jazz Hot(1)). Prévu en extérieur, l’orage a contraint les organisateurs à dévoiler le plan B, à l’intérieur de l’Espace Ille et Donac, ajoutant l'intimité à la convivialité de ce concert d’apéritif. Philippe LeJeune déroule la ligne artistique du festival, entre jazz mainstream, blues, boogie et rhythm & blues, couvrant ce spectre musical avec une aisance égale. En intégrant à son trio un second instrument soliste avec la guitare bluesy de William Amourette (que le pianiste a ramené de Toulouse dans ses bagages), plutôt que la contrebasse, Philippe LeJeune a renforcé la dimension blues de la formation et la rendue plus rythmique, qualité qui doit aussi au bon drumming de Laurent Cosnard, originaire du Mans. Le répertoire a compté quelques grands standards du jazz («Summertime», «Take the A Train» marqué par un bon solo de guitare) et du blues («Night Train», objet d’un dialogue relevé piano/guitare), hits du boogie («Cow Cow Blues», Cow Cow Davenport, 1925), originaux (le décoiffant «Six Keys Boogie», youtube.com/watch?v=P1rOvdqJjls). Philippe LeJeune a conclu avec la ballade d’Ahmad Jamal, «Night Mist Blues» (1962), marquée par les balais caressants de Laurent Cosnard, et un «Moanin’» à la rythmique très appuyée et toujours agrémenté des couleurs blues de William Amourette.

Une bonne entrée en matière pour cette édition 2025 qui a innové avec des entr’actes boogie-woogie assurés en pianos solos par Marie de Boysson et Christophe Benz.

 Frank Muschalle (p) et Stephan Holstein (ts), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage
Frank Muschalle (p) et Stephan Holstein (ts), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage

Le concert de 20h30 s’est déroulé en deux temps: tout d’abord un duo entre Frank Muschalle (p), parrain du festival, dont il est un habitué (cf. notre compte rendu 2024), et Stephan Holstein (cl,bcl,ts). Né en 1969 à Bünde, dans le nord-ouest de l’Allemagne, Frank Muschalle (frankmuschalle.de/fr), de formation classique, a découvert le boogie woogie à 19 ans. Depuis son premier album, Great Boogie Woogie News (1995, Document Records), il a effectué de nombreuses tournées en Europe, en Amérique du Sud, en Afrique du Nord, aux Etats-Unis et au Canada. Il a sorti à ce jour une quinzaine de CDs, dont un Live à Vannes (cf. notre chronique dans Jazz Hot n°678) qui atteste de son attachement à la Bretagne. Né en 1962 à Tübingen, dans le sud-ouest de l’Allemagne, Stephan Holstein (youtube.com/channel/UCdE_aZ-9pUqkr5ypp7erkOw) a commencé à jouer dans les clubs de jazz de Munich dès l’âge de 13 ans. Musicien polyvalent, tant sur le plan instrumental que stylistique (jazz mainstream, tradition Django, musiques improvisée et classique…), il a une dizaine d’albums à son actif. Frank Muschalle et Stephan Holstein jouent régulièrement ensemble et depuis dix ans sous cette formule duo qui bénéficie de leurs palettes variées et de leurs qualités respectives: Frank Muschalle est à la fois virtuose et ancré dans le blues; Stephan Holstein, particulièrement expressif à la clarinette, est virevoltant de swing (il l’a prouvé tout particulièrement sur le stride). On a également apprécié sa sonorité suave au ténor sur «Tree Top Jump» de Frank Muschalle et ses belles inflexions blues, y compris à la clarinette basse («Pastry»): de quoi ravir et surprendre, car on croise plus fréquemment cet instrument dans des contextes free ou musiques improvisées. Le dernier thème en duo, «Take Me in Your Arms», tiré d'une ballade allemande, a rappelé que Frank Muschalle est avant tout un superbe pianiste de jazz, par delà les chapelles, plein de finesse et de swing, auxquels répondent la sensibilité et la poésie de Stephan Holstein à la clarinette. Pour l’ultime boogie de cette première partie, le duo a été rejoint par Laurent Souques (b) et Guillaume Nouaux (dm) avant de laisser la place à Gilles Blandin.

 Frank Muschalle et Gilles Blandin, Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage

Frank Muschalle et Gilles Blandin, Jazz'N Boogie,
Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage


Celui-ci a donc pris le relais en trio piano-basse-batterie, un art du trio qu’il maîtrise parfaitement: les échanges sont fluides, la musique respire, la pulsation swing est présente en permanence. Le répertoire balaie une large part du spectre jazzique, avec pour commencer un «I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free» (Billy Taylor) qui puise aux sources du gospel. Le beau toucher de Gilles Blandin fait merveille sur «The Jitterburg Waltz» (Fats Waller), de même qu’il déploie de magnifiques variations harmoniques sur «Just a Gigolo» (Leonello Casucci, 1929) où Guillaume Nouaux affirme un drive solide avec l’appui subtil de Laurent Souques. Un peu plus tard, Stephan Holstein est revenu en scène pour enrober de son ténor «Blue and Sentimental» (Count Basie), suivi de «(Back Home Again in) Indiana» (James F. Hanley) repris avec relief à la clarinette. Pour le final, Frank Muschalle qui n’avait pas manqué une miette de la performance de son ami Gilles Blandin, l’a rejoint pour un réjouissant blues à quatre mains.

Nirek Mokar (p,voc) et ses Boogie Messengers: Claude Braud (ts), Guillaume Nouaux (dm), Jérôme Etcheberry (tp), Pierre-Jean Méric (b), Stan Noubard Pacha (g), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage
Nirek Mokar (p,voc) et ses Boogie Messengers: Claude Braud (ts), Guillaume Nouaux (dm), Jérôme Etcheberry (tp), 
Pierre-Jean Méric (b), Stan Noubard Pacha (g), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage

Le second concert se proposait de transporter le public de Tinténiac au Caveau de La Huchette dont Nirek Mokar (p,voc) est devenu ces dernières années l’une des figures de proue. Une piste de danse avait d’ailleurs été prévue au fond de la salle. Nous avions déjà présenté le parcours de ce prodige du boogie, aujourd’hui âgé de 22 ans, à l’occasion de la sortie de son dernier disque, Back to Basics (cf. Jazz Hot 2023). Depuis, Jérôme Etcheberry (tp) a rejoint ses «Boogie Messengers » aux côtés des fidèles Claude Braud (ts) –qui co-dirige l’orchestre–, Stan Noubard Pacha (g), Guillaume Nouaux –qui aura donc tenu les baguettes plus de trois heures!– ainsi que de Pierre-Jean Méric (b). Des musiciens réunis pour assurer un véritable spectacle et qui prennent un plaisir évident à «jouer» ensemble, tandis que Nirek s’est récemment mis au chant. La complicité est palpable, en particulier entre le jeune pianiste qui lance des suffles d’enfer et l’aîné, Claude Braud, à la sonorité ample et puissante. Ce qui n’empêche pas le ténor d’introduire tout en douceur la ballade blues «Careless Love» (traditionnel). Le duo sax-trompette fonctionne également, le jeu armstronguien de Jérôme Etcheberry ayant trouvé sa place dans ce contexte boogie. L’impeccable Stan Noubard Pacha assure avec vigueur l’omniprésence du blues avec l’appui de Pierre-Jean Méric. Ici encore, Guillaume Nouaux est à son affaire, donnant un solo au drumming réjouissant sur «Jumpin' at the Woodside» (Count Basie/Eddie Durham). Par ailleurs, Nirek Mokar a présenté plusieurs de ses compositions illustrant l’éventail de ses influences: «Crop Top» (new orleans), «Boogie Kid», «Twist à La Huchette» (entre boogie, blues et rock & roll)…

Christophe Benz et Marie de Boysson (p), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage  Frank Muschalle (p), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage  Gilles Blandin (p), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage
Se succédant au piano: Christophe Benz, Marie de Boysson, Frank Muschalle, Gilles Blandin..., 
Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage

La soirée s’est terminée en un feu d’artifice boogie, Nirek invitant tous les musiciens présents en première partie à le rejoindre en scène, plus les deux pianistes programmés aux entr’actes, soit cinq paires de mains qui se sont relayés sur le piano, parfois joué par trois pianistes en même temps! De quoi donner le tournis au public de Tinténiac qui a également pu profiter d’une jam, after hours, animée par Marie de Boysson et Christophe Benz avec la participation de Gilles Blandin, Stephan Holstein, Claude Braud, Jérôme Etcheberry, Laurent Souques, Pierre-Jean Méric et Guillaume Nouaux.

La jam avec Jérôme Etcheberry (tp), Nirek Mokar (de dos), Christophe Benz (p), Stephan Holstein (cl), Laurent Souques (b), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage    La jam avec Claude Braud (ts), Stephan Holstein (cl), Jérôme Etcheberry (tp), Gilles Blandin (p), Pierre-Jean Méric (b), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage
La jam avec Jérôme Etcheberry (tp), Nirek Mokar (de dos), Christophe Benz (p), Stephan Holstein (cl), Laurent Souques (b), 
Claude Braud (ts), Gilles Blandin (p), Pierre-Jean Méric (b), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 13 juin 2025 © Jérôme Partage


Stéphane Stanger (dm), Michel Rosciglione (b), Edouard Leys (p), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 14 juin 2025 © Jérôme Partage

Stéphane Stanger (dm), Michel Rosciglione (b), 
Edouard Leys (p), Jazz'N Boogie, Tinténiac,
14 juin 2025 © Jérôme Partage


Le lendemain 14 juin à 18h, le concert «extérieur jazz» a pu se tenir à son emplacement prévu, permettant au public toujours très fourni de profiter de la musique tout en s’offrant un rafraîchissement en plein air; des familles avec enfants avaient d’ailleurs aussi fait le déplacement. Avec la volonté d’ouvrir le festival à d’autres esthétiques jazz, Gilles Blandin avait invité le pianiste rennais Edouard Leys qui a notamment travaillé avec Ricky Ford dans Ze Big Bang et Michele Hendricks. Nous avions déjà eu l’occasion de l’entendre avec son trio, constitué de Michel Rosciglione (b) et Stéphane Stanger (dm), à Langourla en 2018 (cf. compte-rendu, Jazz Hot n°685). Au cours des deux sets, Edouard Leys a proposé des originaux, dans un registre plutôt intimiste, dont «La Ligne jaune», tiré de son album du même nom, mais également des standards, comme «Stella by Starlight», tout en subtilité, ou encore un swinguant «How High the Moon». Edouard Leys a aussi mis à l’honneur la composition de Wayne Shorter, «El toro», et a glissé la chanson-titre d’un récent James Bond, «Skyfall». Un répertoire varié, joué parfois avec quelques accents gospel, et bien servi par le soutien attentif de Michel Rosciglione et Stéphane Stanger.

Noé Huchard (p), Raphaël Dever (b), Malo Mazurié (tp), David Grebil (dm), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 14 juin 2025 © Jérôme Partage
Noé Huchard (p), Raphaël Dever (b), Malo Mazurié (tp), David Grebil (dm), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 14 juin 2025 © Jérôme Partage

A partir de 20h30, Malo Mazurié (tp), l’enfant du pays, a été le chef d’orchestre des deux concerts de la soirée, d’abord à la tête de son quartet, puis en septet pour accompagner la chanteuse de New Orleans, Tricia Boutté. Sur le premier concert, Malo a présenté un répertoire tiré en grande partie de son album Taking the Plunge (cf. Jazz Hot 2024) avec à ses côtés les mêmes participants: Noé Huchard (p), Raphaël Dever (b) et David Grebil (dm). Le quartet a donc eu le temps de mâturer et d’approfondir la proposition musicale du disque: présenter des thèmes du patrimoine «early jazz» et des originaux s’y rapportant dans une approche renouvelée, ouverte, mais enracinée. Le live ajoute bien sûr une dimension supplémentaire à la musique de Malo Mazurié, vivifiée par les échanges avec le public auquel le trompettiste s’adresse avec beaucoup d’humour. D’emblée, le quartet affiche cet esprit d’ouverture en passant d’une évocation des pionniers euro-américains du jazz avec le très enlevé «The Chant» (1926, Mel Stitzel, pianiste des New Orleans Rhythm Kings) à un clin d’œil à Miles Davis avec un original bien troussé, «Sway Cool». «Davenport Blues» (1925, Bix Beiderbeck) est l’occasion d’un solo plein de musicalité donné par Raphaël Dever: un contrebassiste qu’on écoute toujours avec attention. Noé Huchard –un jeune talent à suivre– déroule son jeu perlé en piano solo sur «Willow Weep for Me» (Ann Ronell, 1932), David Grebil fournit un excellent travail rythmique sur «Creole Rhapsody» (Duke Ellington, 1931). Quant à Malo Mazurié, sa sonorité exceptionnelle, pleine d’expressivité et de chaleur, en somme très hot, a de quoi combler les amateurs, décidément plus chanceux à Tinténiac que dans d’autres localités abritant des festivals de notoriété plus importante…

Félix Hunot (bjo), Tricia Boutté (voc), David Grebil (dm), Aurélie Tropez (cl), Malo Mazurié (tp), Stephan Holstein (ts), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 14 juin 2025 © Jérôme Partage
Félix Hunot (bjo), Tricia Boutté (voc), David Grebil (dm), Aurélie Tropez (cl), 
Malo Mazurié (tp), Stephan Holstein (ts), Jazz'N Boogie, Tinténiac, 14 juin 2025 © Jérôme Partage

Le show de Tricia Boutté (www.triciaboutte.com), sur le second concert, a été le bouquet final de cette édition 2025 de Jazz’N Boogie. La chanteuse, née à Crescent City en 1968, vit actuellement en Norvège. Issue d’une famille musicale –elle est la nièce de Lillian (1949-2025) et John (1958) Boutté–, elle participe à des concours de chant dès 5 ans et s’initie au piano, au violon et au trombone à coulisse. A partir de 15 ans, elle se forme notamment auprès d’Ellis Marsalis et Harry Connick Jr., et moins de trois ans plus tard elle commence à se produire avec des figures de New Orleans comme le bassiste de rhythm & blues Lloyd Lambert (1928-1995) ou le batteur Smokey Johnson (1936-2015). On a pu l’entendre par la suite aux côtés d’Allen Toussaint, Shannon Powell, Herlin Riley, Aretha Franklin, Irma Thomas, Dr. John, Dave Bartholomew ou encore Fats Domino, pour ce qui est de son activité spécifiquement jazz-blues. Pour l’accompagner, le quartet de Malo a été rejoint par Félix Hunot (bjo), Aurélie Tropez (cl) et Stephan Holstein (ts,cl), de retour. Dotée d’une sacrée présence vocale et scénique, Tricia Boutté a fait monter la température de quelques degrés avec un classique des Mardi Gras néo-orléanais, «Why Don't You Go Down to New Orleans» dont le trio de soufflants a rendu les couleurs encore plus éclatantes. De même, Tricia Boutté a repris avec une truculence et une sincérité ancrée dans le vécu, «I’m Crazy About My Baby» (Fats Waller) et «Shake That Thing» (Papa Charlie Jackson), bénéficiant du renfort rythmique de Félix Hunot. L’authenticité de l’expression de la chanteuse est tout autant évidente sur les ballades «Cry Me a River» (Arthur Hamilton) ou «Comes Love» (Sam H. Stept) introduit en walking bass par Raphael Dever. Avec ces instrumentistes au niveau (formidable duo de clarinette entre Aurélie Tropez et Stephan Holstein) le public s'est délecté de ce succulent gumbo relevé d'un «Happy Birthday» en l’honneur des 10 ans du festival. Une vraie fête du jazz!

Texte et photos
Jérôme Partage

© Jazz Hot 2025

1. Interviews, discographie, articles, chroniques CDs, comptes-rendus, Hot news, dont n°531, 596, 622, et aussi ses participations rédactionnelles dont en 2020, Too Marvelous for Words: The Life and Genius of Art Tatum, par James Lester.