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JAZZ RECORDS
• Chroniques de disques en cours •

Ces chroniques de disques sont parues exclusivement sur internet de 2010 (n°651) à aujourd’hui. Elles sont en libre accès.
4 choix possibles: Chroniques en cours (2021), Jazz Records/alphabétique (2010 à 2021 sur internet), Jazz Records/chronologiques (2010 à 2021 sur internet), Hot Five de 2020 et 2021.
En cliquant sur le nom du musicien leader dans le programme des chroniques proposées, on accède directement à la chronique.
Toutes les autres chroniques sont parues dans les éditions papier de 1935 (n°1) à février 2013 (n°662). 
On peut les lire dans les éditions papier disponibles à la vente depuis 1935 dans notre boutique.
A propos des distinctions, elle ne résument que la chronique, pour sacrifier à la tradition déjà ancienne des notations et à la mauvaise habitude moderne d'aller vite; nous avons choisi d'ajouter, en 2019, un niveau (les curiosités) pour donner plus de nuances, car les lecteurs ne lisent pas toujours les chroniques en entier. Nous pouvons résumer l'esprit de ces niveaux d'appréciation par un raccourci qualitatif (Indispensables=enregistrement de référence, historique; Sélection=excellent; Découverte= excellent par un(e) artiste pas très connu(e) jusque-là; Curiosité=bon, à écouter; Sans distinction=pas essentiel pour le jazz selon nous). Cela dit, rien ne remplace la lecture de chroniques nuancées et détaillées. C'est dans ces chroniques de disques, quand elles sont sincères, c'est le cas pour Jazz Hot, que les amateurs ont toujours enrichi leur savoir.





Au programme des chroniques
2021 >
B Peter Bernstein Ran Blake/Christine Correa Art Blakey Alan Broadbent/Georgia Mancio Keith Brown Dave Brubeck C Alexandre Cavaliere Joe Chambers Brian Charette Pierre Christophe/Hugo Lippi Esaie Cid Glenn Close/Ted Nash George Coleman Chick Corea Christine Correa/Ran Blake DDany DorizLeon Lee Dorsey E Jérôme Etcheberry FJoe Farnsworth Diego Figueiredo/Ken Peplowski Funky Ella/Leslie Lewis G Ray Gallon Erroll Garner Jimmy Gourley Randy Greer/Ignasi Terraza HConnie Han Roy Hargrove/Mulgrew Miller Steven Harlos Bruce Harris Michel Hausser Eddie Henderson Eric Hochberg/Roberto MagrisChristopher Hollyday J Mahalia Jackson Jazz Foundation of America Alain Jean-Marie/Carl Schlosser Samara Joy K Helmut Kagerer/Ralph Lalama/Andy McKee/Bernd Reiter Snorre Kirk Kenny Kotwitz L Ralph Lalama/Helmut Kagerer/Andy McKee/Bernd Reiter Jermaine Landsberger/Stochelo Rosenberg Peter Leitch Leslie Lewis/Funky Ella Dave Liebman/The Generations Quartet Kirk Lightsey Hugo Lippi/Pierre Christophe Ira B. Liss Big Band Jazz Machine Charles Lloyd M Doug MacDonald Magnetic Orchestra/Vincent Périer Roberto MagrisRoberto Magris/The MUH Trio Roberto Magris/Eric Hochberg Junior Mance Georgia Mancio/Alan Broadbent Delfeayo Marsalis Daniel-John Martin/Romane Charles McPherson Philippe Milanta Mulgrew Miller/Roy Hargrove Wes MontgomeryJason Moran/Archie Shepp N Ted Nash/Glenn Close P Nicki Parrott Ken Peplowski/Diego Figueiredo Vincent Périer/Magnetic Orchestra Ralph Peterson R Eric Reed Knut Riisnæs Henry Robinett Sonny Rollins Romane/Daniel-John Martin Stochelo Rosenberg/Jermaine Landsberger Mathias RüeggS Archie Shepp/Jason Moran Carl Schlosser/Alain Jean-Marie Jim Snidero Rossano Sportiello T Gregory Tardy Ignasi Terraza/Randy Greer The Cookers The Generations Quartet/Dave Liebman The MUH Trio/Roberto Magris Nicholas Thomas Isaiah J. Thompson Lennie Tristano


2020 >
A Phil Abraham Wawau Adler Harry Allen • Harry Allen/Mike Renzi Harry Allen/Dave Blenkhorn Always Know Monk/Yves Marcotte Teodross Avery B Kenny Barron/Dave Holland Gary Bartz/Bobby Watson/Vincent Herring Behia Jazz BandCarey Bell/Hubert Sumlin/Bob Stroger/Louisiana Red Marc Benham Jean-Pierre Bertrand Julien Bertrand/New Fly Big Band Brass Dave Blenkhorn • Dave Blenkhorn/Harry Allen George Bohanon Simon Bolzinger Frédéric Borey Jon Boutellier Dee Dee Bridgewater Jérémy Bruger Warren Byrd C Pablo Campos Marie Carrié Clairdee Jimmy Cobb John Coltrane Harry Connick, Jr. Chick CoreaAdrian Cunningham DEddie "Lockjaw" Davis/Johnny Griffin Pierre de Bethmann Aaron Diehl Mike DiRubbo François Dumont d'Ayot EScott Emerson/Jazz Age Centenaire F Fishwick/Gradischnig/Raible/Antoniou/Home Ella Fitzgerald George FreemanChampian Fulton (3 CDs) Champian Fulton (Birdsong) G Garden District Trio Erroll Garner (Octave Music 01 à 06) Erroll Garner (Octave Music 07 à 12) Alain Goraguer Dexter GordonGradischnig-Raible Quintet Fishwick/Gradischnig/Raible/Antoniou/Home Luigi Grasso/Rossano Sportiello Lana Gray Johnny Griffin/Eddie "Lockjaw" Davis Danny Grissett Gypsy Dynamite H Darryl Hall • Fletcher Henderson Vincent Herring/Bobby Watson/Gary Bartz Hiromi Dave Holland/Kenny Barron Chris Hopkins Hot Sugar Band & Nicolle Rochelle Félix Hunot J Jazz Age Centenaire/Scott Emerson Jazz at Lincoln Center Orchestra (The Music of Wayne Shorter) Jazz at Lincoln Center Orchestra (Big Band Holidays II) Alain Jean-Marie Mette Juul KK Quintet Hetty Kate David Kikoski Inigo Kilborn King Louie (Louis Pain) Snorre Kirk (Tangerine Rhapsody) Snorre Kirk (Drummer & Composer) L L'Age d'or du jazz belgeArnaud Labastie/Swingin' Bayonne Fapy Lafertin Sarah Lancman Gabriel Latchin Anna Lauvergnac (Coming Back Home) • Anna Lauvergnac/Claus Raible (Free Fall) • Les Haricots Rouges Carmen Lundy Brian LynchMHarold Mabern Yves Marcotte/Always Know Monk Wynton Marsalis Bill Mays/Bobby Shew Christian McBride (The Movement Revisited)Christian McBride (For Jimmy, Wes and Oliver) Philippe Milanta Thelonious Monk Tete Montoliu Rita MossJ.B. MoundeleNNaïma Quartet Dario NapoliNew Fly/Julien Bertrand Gaëtan Nicot Nikki & Jules Jorge NilaP Charlie Parker Nicki Parrott Ken Peplowski Luis Perdomo Chloé Perrier Yvonnick Prené R Claus Raible (Trio!) • Claus Raible/Anna Lauvergnac (Free Fall)Gradischnig-Raible Quintet Fishwick/Gradischnig/Raible/Antoniou/Home Louisiana Red/Carey Bell/Hubert Sumlin/Bob StrogerMike Renzi/Harry Allen Buddy Rich Duke RobillardScott Robinson Nicolle Rochelle & Hot Sugar Band Catherine Russell SJérôme Sabbagh/Greg Tuohey Malcolm Strachan John ScofieldWoody ShawBobby Shew/Bill Mays Alex Sipiagin Martial Solal Rossano Sportiello (Pastel) Rossano Sportiello/Luigi Grasso (A Coffee for Two) Bob Stroger/Carey Bell/Hubert Sumlin/Louisiana Red Dave StrykerJames Suggs Hubert Sumlin/Carey Bell/Bob Stroger/Louisiana Red Svetlana Veronica SwiftSwingin' Bayonne/Arnaud Labastie T The Bill Hubbard Orchestra The Dime Notes The DIVA Jazz OrchestraThe Jazz Defenders The Royal Bopsters Rachel Therrien René Thomas Sarah Thorpe Cheick Tidiane Seck Claude Tissendier TokuCharles Tolliver Greg Tuohey/Jérôme Sabbagh VWarren VachéAlexis ValetDon Vappie W Kenny Washington Bobby Watson (Keepin' It Real) Bobby Watson/Vincent Herring/Gary Bartz Worry Later YYellowjackets


Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2021

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque

The Cookers
Look Out!

The Mystery of Monifa Brown, Destiny Is Yours, Cat's Out the Bag, Somalia*, AKA Reggie, Traveling Lady, Mutima
The Cookers: Eddie Henderson (tp), David Weiss (tp), Donald Harrison (as), Billy Harper (ts), George Cables (p), Cecil McBee (b), Billy Hart (dm), chœur des musiciens*
Enregistré les 11-12 avril 2016, Englewood Cliffs, New Jersey
Durée: 54’ 36”
Still Hard Boppin’/Gearbox Records 1571 (The Orchard/www.gearboxrecords.com)


Chacun de ces musiciens, à l’exception de David Weiss, l’excellent trompettiste, arrangeur de la plupart des thèmes et producteur de ce disque, a été en couverture et longuement interviewé dans Jazz Hot, parfois plusieurs fois. Cela dit l’accomplissement d’un parcours d’excellence dans le jazz depuis les années 1960-70 pour les plus anciens. Retourner à leurs interviews est un bon accompagnement de l’écoute de ce disque. Ils sont réunis dans ce all stars depuis dix ans, dans l’esprit de ces belles moyennes formations qui ont tant apporté au jazz depuis les années 1950, en particulier dans les années 1970-1980, quand le jazz a trouvé, dans les musiciens en particulier de cette génération et quelques autres de la tradition, la force de prolonger une épopée artistique et humaine à nulle autre pareille, malgré le rouleau compresseur de la consommation de masse de musique commerciale.
Marchant avec assurance et profondeur dans les pas de John Coltrane et plus largement de l’esprit de cette musique portée par une histoire populaire, ils apportent à chaque enregistrement, à leurs prestations sur les scènes une conviction, une puissance expressive qui sont devenues la marque de fabrique du groupe. Billy Harper (
n°504, 658), Cecil McBee (n°482, 581, 607), George Cables (n°575, 680), Donald Harrison (n°644), Billy Hart (n°624), Eddie Henderson (n°594, 678) ont une telle personnalité –elle se traduit dans leur sonorité, dans l’esprit de leur composition, dans le drive et la conviction de leur jeu– que la musique culmine à un niveau d’intensité presque «saturé» en permanence, à laquelle on trouvera quelques précédents aussi forts, comme John Coltrane-McCoy Tyner, Art Blakey-Lee Morgan-Bobby Timmons, Charlie Parker-Bud Powell, Louis Armstrong, Duke Ellington, Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Mahalia Jackson pour ne retenir que les artistes les plus connus…
Cette intensité est même selon notre feeling ce qui est la caractéristique première de ce groupe, et les compositions elles-mêmes de Billy Harper, Cecil McBee et George Cables contribuent à identifier ce groupe au-delà des musiciens qui l’animent. C’est une musique qui tend au spiritual comme celle de John Coltrane, avec ce renouvellement de la modernité de leur génération qu’y ont apporté les artistes des années d’après guerre, Art Blakey, Horace Silver notamment pour ce groupe par le type d’arrangements, de compositions. Plusieurs musiciens (Billy Harper, Eddie Henderson, George Cables, Donald Harrison) ont d’ailleurs fait partie de ces Jazz Messengers portés pendant quelques décennies par Art Blakey. La synthèse que réalisent les musiciens à la fois dans ce collectif fort (beaux arrangements sur mesure de David Weiss) et par la puissance de leur individualité qui transparaît dans leur chorus. Billy Harper, Donald Harrison et George Cables sont profonds dans leurs interventions et Eddie Henderson et David Weiss apportent une dimension aérienne et brillante aux ensembles et dans leurs chorus. Cecil McBee et Billy Hart créent une toile de fond rythmique au niveau de l'intensité, sans prendre un chorus.Il y a ici une résultante des plus abouties du génie du jazz, de ce récit exceptionnel d’un siècle de musique populaire qui possède ces fonds de blues, de swing, d’expressivité et de spiritualité qui donnent le meilleur jazz, celui qui parvient à mettre l'authenticité au cœur du projet artistique. La complexité et les nuances de cette expression n’empêchent jamais le lyrisme et l’ouverture de cette musique à tous les publics par la beauté directe, parfois sombre, parfois lumineuse, des climats. Une musique qui remue jusqu’au fond de l’âme
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Erroll Garner
Symphony Hall Concert

A Foggy Day (In London Town), But Not For Me, I Can't Get Started With You, Dreamy, Lover, Moments Delight, Bernie's Tune, Misty, Erroll's Theme
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré le 17 janvier 1959, Boston, MA
Durée: 35’ 59”
Octave Music/Mack Avenue 1169 (www.mackavenue.com)


Octave et Mack Avenue poursuivent avec cet inédit de 1959, enregistré au Symphony Hall de Boston, MA, dans un concert organisé par George Wein qui vient de disparaître (cf .Jazz Hot 2021), le grand chantier de la redécouverte d’un géant du jazz à nul autre pareil, comme toujours pour les musiciens de cette dimension, Erroll Garner. Le visuel du disque nous apprend que le concert se déroulait à 20h30 et que les billets étaient en vente au Storyville, le club de George Wein à Boston. Nous parlons de redécouverte, car si le public a plébiscité (en live et dans les ventes de disques) le grand pianiste de son vivant, la critique et les revues de jazz des années 1960-70, en France en particulier, ont parfois fait la fine bouche, mésestimé son apport original sur les plans instrumental, artistique et du jazz. Dès sa disparition en 1977, Erroll Garner a fait l’objet d’un oubli des médias à l’exception de quelques revues comme Jazz Hot (cf. Jazz Hot Spécial 2000).
Dans Jazz Hot n°341, en septembre 1977, l’hommage lui fut rendu par Francis Paudras, un invité de la rédaction à sa demande, qui, en pianiste connaisseur et, comme on le sait, ami et protecteur de Bud Powell au début des années 1960, remit «les pendules à l’heure», non seulement par un texte mais aussi par des réponses à des chroniques journalistiques méprisantes parues en France. Randy Weston, en grand pédagogue comme toujours, releva aussi ces indignités, et beaucoup de pianistes et autres instrumentistes, et non des moindres, prirent la plume pour décrire le génie de cet artiste, lui rendre justice de son œuvre et de son talent. Il y avait parmi eux des musiciens de toutes le générations et styles, comme Joe Turner, Archie Shepp, Max Roach, Philly Joe Jones, Bill Evans, Kenny Clarke, Charli Persip, et en France, Georges Arvanitas, Martial Solal, René Urtreger, Maurice Vander, Eddie Louiss, Claude Bolling, Bernard Maury… Cet épisode, inhabituel pour un décès, n’empêcha pas un oubli médiatique postérieur que le génie éternel du pianiste de Pittsburgh combattit lui-même post mortem grâce aux rééditions en CD de son œuvre qui connurent toujours un succès respectable auprès du public, toujours fidèle et connaisseur, même si la jeune génération d’alors passa à côté.
Ce grand retour sur Erroll Garner est donc essentiel. Il a été entrepris au sein de l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh, dirigé alors par la regrettée Geri Allen, grâce à Susan Rosenberg, la nièce et héritière de Martha Glaser, la productrice et compagne d’Erroll Garner depuis le début des années 1950 jusqu’à son décès, et qui créa Octave avec Erroll avant de devenir la conservatrice de ce patrimoine inestimable. La collaboration déterminante de Mack Avenue, un excellent label de Grosse Pointe Farms, à la périphérie de Detroit, MI (cf. les chroniques précédentes, Jazz Hot n°685, 2020-1 et 2020-2) a été la touche finale de ce grand retour d’Erroll Garner sur les platines des amateurs, avec un bon travail de restauration (versions complètes, livrets…).
Cet inédit de 1959 vient enrichir l’histoire complice du jazz et d’Erroll Garner par 36 minutes, la taille d’un LP, toujours exceptionnelles du pianiste dans un haut-lieu musical de la ville, le Symphony Hall, maison du Boston Symphony Orchestra et du Boston Pops Orchestra, construit en 1900, réputé pour son acoustique. C’est l’inattendue Terri Lyne Carrington (dm), originaire de la région de Boston, qui rédige les notes de livret, courtes et claires, rappelant la nécessité de contextualiser une œuvre et un artiste, avant de commenter chaque thème, puis de conclure: «La découverte de cet enregistrement nous aide à comprendre clairement que la liberté d'interprétation du rythme et de la mélodie de Garner, combinée à sa maîtrise de l'instrument, le rendait non seulement en avance sur son temps, mais aussi une véritable force visionnaire de la musique moderne.» On est loin des commentaires d’une partie de la presse française en 1977, et tant mieux car ce disque vaut toujours le détour.
Erroll Garner en trio, avec les fidèles Eddie Calhoun et Kelly Martin, est toujours ce musicien qui, quoi qu’il joue, habite l’œuvre, la pénètre dans ses moindres détails pour la restituer comme du Garner. Comme les grands artistes, quel que soit le sujet, c’est du Garner, de celui qui enivre l’auditeur par sa pulsation, sa liberté rythmiques et sa mise en scène grandiose de la mélodie. Ce n’est jamais la même chose et pourtant tout lui appartient, donc tout est familier pour l’amateur connaisseur comme tout est exaltant pour le néophyte grâce à la profondeur stylistique, la personnalité. On ne va pas réécrire les chroniques déjà évoquées sur son jeu de piano, sa gestion du temps, son style cinématographique ou ses envolées rhapsodiques, mais s’arrêter pour cette fois à son imagination, sa personnalité, sa générosité artistique capables de faire de chacune de ses prestations une fête pour l’amateur de jazz, soixante ans après comme au premier jour en 1959, sans l’ombre d’une ride.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Relief: A Benefit for the Jazz Foundation of America's Musicians Emergency Fund

Back to Who (Esperanza Spalding/Leo Genovese), Brother Malcolm (Christian McBride), Easy Come, Easy Go Blues (Cécile McLorin Salvant), Joe Hen's Waltz (Kenny Garrett), Sweet Lorraine (Jon Batiste), Green Tea Farm [2020 Version] (Hiromi), Facts (Joshua Redman), Lift Every Voice and Sing [Live] (Charles Lloyd), Gingerbread Boy [Live] (Herbie Hancock/Wallace Roney/Jimmy Heath/Buster Williams/Albert Tootie Heath)
Enregistré entre 2012 et 2020, New York, Hillsboro, Los Angeles, St. Louis, Belgrade, Japon
Durée: 50’ 52”
Mack Avenue 1185 (www.mackavenue.com)

La mission de la Jazz Foundation aux Etats-Unis est de soutenir les artistes de jazz qui, parce qu’ils sont vieux ou malades, sont confrontés aux difficultés de vie les plus diverses dans un pays qui a oublié le volet social dans ses principes, alors qu’il est a priori le plus riche du monde, l’un des plus inégalitaires aussi. Avec le temps, les catastrophes naturelles comme les ouragans à New Orleans et ailleurs, ou avec les catastrophes programmées et provoquées comme l’épisode Covid, ses missions se sont considérablement étendues à la solidarité pour l’ensemble des musiciens. Les recettes nettes de Relief, une compilation d'œuvres de plusieurs artistes, sont destinées au Fonds d'urgence des musiciens créé au printemps 2020 par la Jazz Foundation of America pour faire face à l’arrêt brutal des scènes de jazz. Un arrêt destructeur selon nous et pas à cause du Covid, mais bien de décisions liberticides et culturellement, humainement dévastatrices, pour les besoins d’un ordre nouveau mondialisé, dont la culture, et le jazz en particulier, sont des ennemis fondamentaux (cf. nos éditoriaux de 2020).
Joe Petruccelli, le directeur exécutif de JFA, l’un des deux producteurs pour la JFA avec Geoffrey Menin, qui n’en est pas là de ses réflexions, déclare avec réalisme:«Alors que les restrictions liées à la pandémie continuent de se lever, nous avons conscience que les musiciens devront faire face à une reprise particulièrement longue. Ils ont été parmi les premiers à être touchés par les effets de la crise et seront parmi les derniers à retrouver un véritable sentiment de normalité ou de stabilité. Nous et nos partenaires sommes là pour le long terme.» Avec pragmatisme et imagination, des ressorts de la société américaine, la JFA a réuni autour de ce projet un consortium de labels, et une pléiade d’artistes a prêté son concours à la publication de cet album (1CD ou 2 LPs).
Disque spécial donc (il y a eu d’autres initiatives), puisque nous avons ici à faire à une œuvre collective en soutien à la Jazz Foundation of America (jazzfoundation.org), dont nous vous parlons depuis quelques années (cf. Jazz Hot n°668, 2014), et qui est présente depuis, en permanence sur la page d’accueil de Jazz Hot, en solidarité avec les artistes et les acteurs de la Jazz Foundation of America qui font un travail formidable, alternatif, pour préserver non seulement les conditions matérielles des artistes de jazz mais aussi spirituelles, en offrant un cadre large d’activités qui permettent aux artistes âgés ou jeunes, pauvres et aisés, de se solidariser, de vivre ensemble autour de la musique et des échanges. Un centre social du jazz à l’échelle des Etats-Unis, et c’est bien ce caractère alternatif qui fait de la Jazz Foundation of America une réalité de première importance, fidèle à cette image du jazz, riche de son histoire, de son patrimoine collectif, de sa transmission, de son imagination et de sa générosité. Nous sommes au-delà de la charité, même si les Etats-Unis sont plus enclins à cet élan qu’à celui de la solidarité, une qualité native en revanche du jazz et de l’Afro-Amérique, et c’est toute la «magie» de cette symbiose au sein de la JFA, et pour ce projet en particulier. Car c’est ici un travail dynamique d’une rare intelligence, humaniste qui préserve la dignité des artistes de jazz dans leur ensemble, y compris dans la dimension de leur art, et quand on sait quelle épreuve inhumaine, insensée, a constitué le confinement imposé aux vieilles personnes en particulier, la fermeture des scènes, les mesures autoritaires de toutes natures, on ne peut que saluer ces enregistrements d’un «indispensable». Indispensable à la vie.
Cette production a été réalisée avec le concours technique de Mack Avenue, le label de Detroit, où est édité le disque, autour duquel se sont fédérés Blue Note, Concord Jazz, Nonesuch, Telarc, Verve et de grands artistes du jazz comme Christian McBride, Buster Williams, Herbie Hancock, Cécile McLorin Salvant et Sullivan Fortner, Hiromi, Kenny Garrett, Joshua Redman, Charles Lloyd, Esperanza Spalding, Leo Genovese, Jon Batiste, et d’autres encore, dont certains ont disparu en 2020 comme Jimmy Heath et Wallace Roney… Mais ne nous y trompons pas, en achetant ce disque vous exercez non seulement votre solidarité avec ce qui est votre passion et les acteurs de cette passion, mais la Jazz Foundation of America a poussé le perfectionnisme jusqu’à faire de cet enregistrement une bonne compilation représentative du jazz. On est loin d’un objet-prétexte à charité, car les artistes ont apporté une excellente contribution au projet, soit enregistrée spécialement, soit déjà enregistrée préalablement. Chaque thème mérite l’attention, et si on ne va pas répéter la notice ci-dessus, signalons celles que nous avons particulièrement appréciées, comme le «Brother Malcolm» de Christian McBride, le «Gingerbread Boy» d’Herbie Hancock/Wallace Roney/Jimmy Heath/Al Tootie Heath, enregistré à l’Apollo Theater en hommage à Clark Terry, le «Easy Come, Easy Go Blues» de Cécile McLorin Salvant et Sullivan Fortner et le «Sweet Lorraine» d’un Jon Batiste in the tradition… D’autres préféreront d’autres thèmes, car tout est de grande qualité. Ce qui importe au fond est que ce type d’initiative, de qualité, trouve un écho parmi les amateurs de jazz du monde entier, et que cette œuvre orchestrée par la Jazz Foundation of America serve de modèle à d’autres initiatives du même ordre, un peu partout dans le monde, pour le jazz et pas seulement, pour l’art et pas seulement, car ce qu’ont détruit les oligarchies financières et pharmaceutiques, dans ces deux années et dans un enfermement qui n’en finissent plus jusqu’à l’absurdité, dépasse largement le cadre du seul jazz: c’est une véritable volonté d’effacement de la mémoire humaine par un chaos organisé, et la réponse qu’y donne la JFA, toute modeste soit-elle par rapport à l’ampleur des dégâts, a le mérite de l’imagination et de la qualité. Cela dit aussi que le jazz et sa communauté d’origine, l’Afro-Amérique, restent une histoire très particulière, fondée dans les racines de la lutte pour l’émancipation, l’égalité et la justice, assez vivace encore pour générer, au-delà même de sa communauté d’origine, de bons réflexes de résistance face à une situation aussi sombre, pour ne pas dire désespérée.
Quand les politiques renoncent à la solidarité-égalité comme idée fondatrice dans une société, ce qui revient à renoncer à la démocratie, il faut que les peuples se saisissent de ce qui leur reste de liberté (leur intelligence et leur mémoire individuelles et collectives) pour générer des alternatives, profondément d’une autre nature que cette captation exclusive du pouvoir par quelques-uns, des initiatives même les plus modestes, opposant la dignité et l’intégrité matérielle et spirituelle des individus à cet ordre nouveau qui a élevé le pouvoir, la richesse sans limite et les privilèges des élites au rang de valeur première et unique, et promu, jusqu’à l’absurdité et par la peur, la soumission des masses, des victimes souvent consentantes, comme nous en avons, chaque jour, la triste démonstration.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Kirk Lightsey
I Will Never Stop Loving You

I'll Never Stop Loving You, Fee-fi-fo-fum, Pee Wee, Infant Eyes, Goodbye Mr. Evans, Giant Steps, Wild Flower
Kirk Lightsey (p)

Date d’enregistrement non précisée (prob. 2019-2020), Meudon (92)

Durée: 36’ 25”

Jojo Records 001

Kirk Lightsey est l’un de ces très grands artistes du jazz qui ont fait le cadeau à la France d’y séjourner très souvent. Son art s’élabore dans les plus hautes sphères du jazz où il côtoie, pour les vivants et seulement pour les pianistes, Barry Harris, Kenny Barron… Si on étend le champ de la tradition du piano jazz à ceux qui nous ont quittés, il est de la trempe des Tommy Flanagan, Hank Jones, Kenny Drew, Randy Weston, McCoy Tyner, et beaucoup d’autres car cette tradition est d’une richesse infinie.
Ce n’est pas une raison pour justifier le manque d’attention que les amateurs du jazz ont pour ce géant du piano. Il a passé sa vie à nous apporter une musique essentielle, de racines, celles de Detroit en particulier, une Capitale du jazz, avec une vitalité, une générosité et une modestie qui sont toujours la marque des très grands artistes. Il est aussi un artiste original, aux confins de Claude Debussy et de Billy Strayhorn sur le plan harmonique, d’une tonicité rythmique, d’une subtilité sur le plan du toucher, et d’une imagination comme il en existait au XXe siècle, qualités qui en font un géant de cet instrument, un concertiste, comme le remarquait lors d’un concert à Foix Benny Golson, en introduction d’un moment d’exception du pianiste en soliste qui réunissait tous les ingrédients d’une expression hors d’âge.
Né en 1937, Kirk Lightsey a subi de plein fouet, comme tous les Anciens du jazz, cette privation de liberté organisée planétairement par des bureaucrates manipulateurs, avec la conséquence qu’on sait en matière d’isolement, de privation de relation artistique et de santé au premier degré quand on sait que la musique, l’expression et l’échange sont les meilleurs remèdes contre l’âge.

Après ce moment, sort ce disque émouvant en soliste, enregistré juste avant ou pendant (le livret ne le dit pas), qui a un ton intime, introspectif accentué, et d’abord dans son titre en forme de message adressé peut-être à son épouse, Nathalie, peut-être à ses ami(e)s disparus. Le message de Kirk Lightsey s’adresse peut-être aussi à son public. De tout cela, rien n’est dit dans le livret, sans doute un manque de moyens et de perfectionnisme qui est quelque peu discordant en regard de la perfection musicale. Il y a une seule courte phrase de Kirk Lightsey sur les vertus de la patience. Pour la curiosité à propos de son long parcours, il faudra vous replonger dans vos Jazz Hotauquel Kirk a accordé plusieurs interviews à caractère bio-discographique et artistique (Jazz Hot n°482, 520,612).
Le répertoire a été choisi avec soin chez le meilleur Wayne Shorter: trois splendides thèmes présents dans l’album Speak No Evil du saxophoniste enregistré pour Blue Note en décembre 1964: «Fee-fi-fo-fum», «Infant Eyes», «Wild Flower», une belle valse jazzée, un thème de Tony Williams, un de John Coltrane et un de Phil Woods à côté du titre qui ouvre le disque et qui a déjà été enregistré par Kirk Lightsey (Isotope, Criss Cross, 1983). Un standard, des compositions du jazz, plutôt rarement reprises avec autant de bonheur, et un «Giant Steps» qui est devenu très introspectif, tout en nuances, avec une série d’accords magnifiques en introduction. Les harmonies modernes, au sens du début du XXe siècle, pleines d’éclats, cristallines sous les doigts savants de Kirk, se combinent avec les qualités d'expression du pianiste et son imaginaire pour 36 minutes d’une exceptionnelle beauté.L’intensité, la profondeur de l’expression, la puissance de l’imagination font de ce disque une belle œuvre. 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Charles Lloyd
8: Kindred Spirits, Live From the Lobero Theatre

Dream Weaver, Requiem, La Llorona, Part 5: Ruminations
Charles Lloyd (ts, fl), Gerald Clayton (p), Julian Lage (g), Reuben Rogers (b), Eric Harland (dm)

Enregistré le 15 mars 2018, Santa Barbara, CA

Durée: 59’ 47” (un DVD présente le concert en images)

Blue Note 00602508001543 (Universal)


Enregistré dans un lieu emblématique, le Lobero Theatre de Santa Barbara, puisque c’est le plus ancien théâtre de Californie, toujours en activité depuis sa fondation, en 1873, par un immigré d’origine italienne, Jose Lobero, qui l’avait conçu comme un opéra, ce concert marquait les 80 ans de Charles Lloyd, le saxophoniste, flûtiste né à Memphis, TN. C’est un lieu cher à Charles Lloyd qui, selon le livret, y a délivré le plus grand nombre de ses concerts dans un même lieu au cours des ans. Précisons qu’il a été reconstruit en 1924, que son architecture jouit de la considération des amateurs d'architecture, que l’acoustique y est des plus remarquables, qu’il est actuellement un actif lieu culturel (plus de 250 événements par an) avec notamment une tradition de musique de chambre qui fait sa réputation et une programmation régulière de jazz. La famille Brubeck y a aussi un programme régulier. Enfin, Marian Anderson y a chanté et laissé une trace glorieuse en 1940, ce qui est peut-être une des explications du titre de cet album, Kindred Spirits (âmes sœurs). C’était donc un moment spécial pour le célèbre saxophoniste. La beauté des harmonies, la sérénité, qui émanent de cette musique, viennent conforter l’impression de fête que donne déjà une production qui n’a pas lésiné sur les moyens (un riche livret de 40 pages dos carré), abondamment illustré, même s’il n’est pas aussi bien réalisé sur le plan de l’information, défaillante à beaucoup d’égards. Un DVD permet d’écouter et voir ce concert pour le même prix. Même si Charles Lloyd a un long parcours depuis les années 1960, une vraie personnalité, et des moments nous le racontent («Requiem»), c’est une musique marquée par la forme coltranienne («Dream Weaver»), au même titre que celle de Pharoah Sanders. On retrouve effectivement une proximité entre ces deux artistes, dans le traitement du son autant que dans les harmonies.

L’oreille peut s’arrêter à cette parenté évidente pour jouir d’une heure précise de belle musique. On apprécie en effet une formation de qualité où l’on retrouve un excellent Gerald Clayton (p), né en Hollande en 1984, le fils de John Clayton (b) et neveu du regretté Jeff Clayton disparu en décembre 2020. Gérald est déjà réputé, et c’est un artiste qui a parfaitement digéré son McCoy Tyner pour en faire une évocation décalée sans servilité, qui synthétise parfaitement l’art du piano d’aujourd’hui au service d’une tradition, celle de John Coltrane et celle du piano jazz. Ses interventions comme sur «Requiem», son introduction  à «La Llorona» donnent par leur caractère profond, sans étalage de notes, avec la forme d'expression, une dimension supplémentaire à l’ensemble. La rythmique avec Reuben Rogers (b) et Eric Harland (dm) est évidemment (Charles Lloyd choisit ses orchestres avec soin) de haut niveau, à la hauteur de l’événement, de la musique jouée et sans aucune esbroufe, juste ce qu’il faut pour cette musique, là où il faut, sans en rajouter. Les chorus de Reuben Rogers et d’Eric Harland parlent de musique, de jazz et ne versent à aucun moment dans la démonstration. La curiosité vient de l’introduction d’un guitariste, Julian Lage, dans ce contexte habituellement sans. Julian Lage est un beau guitariste, très fin et suffisamment intelligent au sens musical pour se glisser dans cet ensemble, avec ses qualités mais en respectant une tradition de laquelle il est habituellement distant. Son intervention sur «Requiem» est magistrale et in the tradition. Le résultat dans son ensemble est digne d’éloges, car ça n’a rien de facile de se couler dans la musique d’un autre, et qu’il ne vient pas diluer l’esprit de la musique tout en donnant une idée précise de son talent et sa qualité d’écoute (contre-chant du pianiste sur «La Llorona»). Une découverte dans ce contexte, déjà classique pour nous.
Quant au Maître de cérémonie de cet anniversaire, le leader Charles Lloyd, on a plaisir à le retrouver au sommet de son art, tout en douceur et sérénité, avec un très beau son, une imagination toujours aussi vive, et une profondeur dans son langage qu’il n’avait certainement pas dans sa jeunesse, comme il le dit lui-même. On le répète, le jazz a cette particularité de permettre aux artistes de donner libre-cours à leur expression jusqu’au dernier jour de leur vie, et cela développe une dimension essentielle de l’art, celle du vécu. Le dernier thème, «Part 5, Ruminations», dans une forme plus libre post Ornette Coleman, permet au leader et à Julian Lage de faire apprécier une autre dimension de leur talent, moins intense à notre sens, mais très virtuose car n’en doutons pas, cette musique est très sophistiquée. La section rythmique, au service, est sans faille, quel que soit le registre choisi.Signe que la musique est une matière complexe, malgré la communauté d’inspiration coltranienne, cette musique est pourtant différente de celle de Pharoah Sanders malgré notre rapprochement. Cela vient que ce sont deux artistes authentiques et que, malgré l’inspiration commune, la personnalité est là pour conférer à l’expression cette originalité qui signale la vraie création.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Henry Robinett Quartet
Jazz Standards Volume 1: Then

I Hear A Rhapsody, Yellow Days (La Mentira), The Days Of Wine And Roses, The Way You Look Tonight, III Wind, East Of The Sun, Invitation, Soul Eyes, Why Do I Love You?, Pinocchio
Henry Robinett (g), Joe Gilman (p), Chris Symer (b), Michael Stephans (dm)

Enregistré les 19 et 20 avril 2000, The Hangar, Sacramento, CA

Durée: 1h 02’ 49’’

Nefertiti Records N121619 (https://henryrobinett.com)

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Henry Robinett Quartet
Jazz Standards Volume 2: Then Again

Yours is My Heart Alone, Like Someone In Love, I Thought About You, On The Street Where You Live, Milestones, Body And Soul, How Am I To Know, Darn That Dream, I Love You, It Could Happen To You, Monk’s Mood, San Francisco Holiday (Worry Later)
Henry Robinett (g), Joe Gilman (p), Chris Symer (b), Michael Stephans (dm)

Enregistré les 19 et 20 avril 2000, The Hangar, Sacramento, CA

Durée: 1h 07’ 43’’

Nefertiti Records N121620 (https://henryrobinett.com)


Le jazz est fait quelquefois de paradoxes, de choix de carrière qui malheureusement briment la créativité et l’exigence dans les projets artistiques. Celle du guitariste Henry Robinett est plutôt ancrée dans une esthétique de fusion commerciale mêlant pop, jazz et world dans un esprit évoquant le Pat Metheny Group d’où l’agréable surprise de découvrir une facette plus intime du musicien qui, dans un contexte straight ahead, est tout à fait convaincant.
Beaucoup de musiciens de fusion se sont essayés à un jazz plus authentique et proche de ses racines, avec plus ou moins de réussite, on pense à Larry Coryell dans les années 1980 sur le label Muse Recordsavec des collaborations prestigieuses telles qu’Albert Dailey, George Mraz, Billy Hart, Buster Williams, Stanley Cowell. Stanley Jordan sur Blue Note ou Mike Stern avec Al Foster et Jay Anderson pour une relecture de standards ou un hommage à Miles Davis avec George Coleman, Ron Carter et Jimmy Cobb en passant par John McLaughlin lors de son expérience avec Elvin Jones et Joey DeFrancesco pour une relecture du répertoire coltranien, ont également réussi ce nouveau virage. Henry Robinett s’inscrit dans cette tradition, lui qui, depuis les années 80, est à la tête de sa formation pour une musique fusion intégrant diverses formes musicales développant l’aspect mélodique. Il est devenu au fil du temps une figure majeure de la scène fusion de la côte ouest, tout en explorant à titre personnel un jazz post bop.
Né en 1956 à Sacramento, CA, il est issu de la classe moyenne afro-américaine, son père St. Elmo Robinett est diplômé en philosophie à Berklee et en mathématiques à l’USC, mais il est surtout le cousin germain de Charles Mingus, dont la musique berce le foyer musical. Comme tout adolescent de sa génération, il découvre la musique de Jimi Hendrix et décide de jouer de la guitare. Il prend des cours avec le guitariste classique Jack Warren qui lui enseigne la rigueur des partitions et la découverte de l’instrument, puis il perfectionnera son étude auprès de Lee Havens dont l’enseignement des compositeurs tels que Bach, Paganini, Mendelssohn à travers la guitare électrique jouée avec un médiator, lui ouvrira de nouveaux horizons. Lee Havens, qui avait assisté à de nombreux séminaires du guitariste de jazz Howard Roberts, lui enseigna également la méthode de ce dernier. Le jeune musicien en devenir qu’est Henry Robinett est alors pris en main par un professeur de musique Nick Anguilo, qui l’aidera en terme de carrière et de confiance en soi.
Alors qu’il se fait un nom sur la scène du jazz fusion, il quitte sa formation pour s’installer chez Mingus pendant plus de trois mois en 1978 au Manhattan Plaza de New York. Il plonge dans un contexte délaissant le côté artificiel de la fusion de l’époque pour un jazz de culture où il rencontre au quotidien Dizzy Gillespie, Sonny Rollins, Leonard Feather ou Nat Hentoff. D’ailleurs, lors de l’anniversaire de Sue Mingus, il jamme devant Sonny Rollins et Mingus avec le saxophoniste Paul Jeffrey sur une thématique monkienne.
Une période d’apprentissage va s’ouvrir pour Henry Robinett dans un contexte strictement  jazz, dont nous n’avons malheureusement aucune trace discographique mis à part une participation en 1981 à l’album de l’excellente pianiste Jessica Williams Orgonomic Music avec le trompettiste Eddie Henderson. Les clubs de jazz, où il collabore avec le pianiste Hal Galper, les saxophonistes Frank Strozier et Clifford Jordan et le guitariste Ted Dunbar, vont le forger en tant que musicien. Il travaille également avec la formation d’avant-garde Manhattan Plaza, avec Muhal Richard Abrams, George Lewis, Chico Freeman, Ronnie Boykins et Ricky Ford. Mingus lui fait travailler les partitions qu’il a écrites pour l’album Mingus de Joni Mitchell. A cette époque, Mingus était affaiblit par la maladie et c’était principalement Paul Jeffrey ou Jimmy Knepper qui faisait le travail de transcription. Une fois, c’est Phineas Newborn qui s’installa toute une journée au piano pour jouer la musique écrite par Mingus devant les yeux ébahis du jeune Henry Robinett. Chez Mingus, il a l’occasion de discuter  longuement avec Sonny Rollins, Ornette Coleman, Dizzy Gillespie, George Coleman, Woody Shaw, Carter Jefferson et surtout Dexter Gordon qui habitait au rez-de-chaussée dans le même bâtiment.

A son retour en Californie, il joue au Keystone Korner et collabore avec les pianistes Mark Soskin, Jessica Williams ou le saxophoniste Pony Poindexter. Son expérience en leader va pourtant se poursuivre dans le domaine de la fusion par le biais de son Henry Robinett Group, avec lequel il enregistre cinq albums à partir de 1986, puis décide de créer son propre label Nefertiti Records. L’histoire de ce projet de standards en quartet acoustique a une histoire singulière, car elle s’est passé à l’aube du nouveau millénaire au studio Hangar où Henry Robinett travaillait comme ingénieur du son et producteur. Il décide de revenir aux sources en jouant des standards et autres compositions de musiciens dans un cadre strictement straight ahead. Pour cela, il s’est entouré de son ami et membre de ses diverses formations le pianiste Joe Gilman. Né en 1962, lui aussi à Sacramento, CA, il est un pur produit de l’enseignement américain ayant été diplômé d’une licence en piano classique de l’université d’Indiana, puis une maîtrise en jazz de l’Eastman School of Music et enfin un doctorat en éducation à l’université de Sarasota. Il est surtout connu comme pédagogue à temps plein à l’American River College de Sacramento et professeur adjoint d’études de jazz à la CSU Sacramento, tout en étant un intervenant régulier au Brubeck Institute et au Stanford Jazz Workshop. Il voue une véritable passion pour l’œuvre de Dave Brubeck même si ses influences sont plutôt du côté de chez Herbie Hancock dans la période du quintet de Miles, avec un toucher raffiné issu du classique et un sens rythmique à la main gauche alternant les accords à la McCoy Tyner et les longues phrases sinueuses toujours avec swing. Il a surtout une solide carrière de sideman qui l’a fait enregistrer avec Bobby Hutcherson, Frank Morgan, Joe Henderson, Robert Hurst, Jeff Tain Watts ou Al Tootie Heath, tout en partageant la scène avec Woody Shaw, Richie Cole, Charles McPherson, Slide Hampton, David Fathead Newman, Eddie Harris, mais aussi la génération actuelle dont Eric Alexander, Russell Malone, Nicholas Payton, Wycliffe Gordon, Joe Locke ou Anthony Wilson.

L’enregistrement de ses deux volumes est resté une vingtaine d’années sur une étagère avant qu’Henry Robinett ne décide de les réécouter et de les sortir enfin de l’oubli. Il faut dire que l’on est dans un climat décontracté autour d’arrangements simples mettant en valeur l’aspect mélodique d’un répertoire intemporel. Dans cette sorte de jam improvisée, le guitariste démontre qu’il est à la base un musicien de jazz pour qui le langage bop est quelque chose de naturel, même s’il ne le pratique pas dans ses diverses productions. Son jeu élégant en single note et son phrasé bopisant est fait de longues phrases où la tension rebondit sous forme de cascades de notes. Sa virtuosité et sa sonorité restent proches du Pat Metheny jazzman,  avec un discours qui reste fortement ancré dans un jazz de culture. L’album débute par une belle version de «I Hear A Rhapsody» où le leader maîtrise à la perfection l’art de la mélodie dans l’exposition du thème. Cela se vérifie dans l’ensemble de la thématique du disque et dans sa capacité à sublimer les standards où virtuosité et musicalité sont au programme. «Yellow Days» est l’occasion également de remarquer l’excellent chorus de Joe Gilman avec une superbe main gauche et surtout un jeu en block chords à la Phineas Newborn. Tout au long de ses deux volumes issus de la même session d’enregistrement, il y a une sorte de relâchement donnant un esprit de jam de fin de set avec une forme de jubilation à jouer un répertoire intemporel qui est la base du jazz. La rythmique est également l’une des grandes satisfactions du quartet avec une belle cohésion et un véritable sens du swing. Michael Stephans, né en 1945 à Miami, est un batteur à la grande musicalité avec un jeu mélodique qui donne souvent à l’auditeur une sensation de solo permanent, pédagogue averti, il a longtemps collaboré avec Dave Liebman, Joe Lovano et Bob Brookmeyer. Son jeu se vérifie notamment sur des thèmes monkiens tels que «Monk’s Mood» ou «San Francisco Holiday (Worry Later)» ainsi que sur «Like Someone In Love» sur un tempo medium. Quant à Chris Symer, il cultive un jeu tout en souplesse et autorité, avec une superbe sonorité ronde et boisée. Les deux ballades «Soul Eyes» et «Body and Soul» relient les deux volumes au niveau de l’expression du jeu d’Henry Robinett qui démontre une netteté de l’attaque, avec une articulation claire doublée d’un jeu où les lignes mélodiques mettent toujours le thème en valeur. Ce visage peu connu de la personnalité musicale du leader nous fait regretter une discographie où le jazz n’est qu’un élément d’un discours hybride propre au jazz fusion. On attend avec impatience la sortie des volumes 3 et 4 qui sont en préparation avec le même quartet
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David Bouzaclou
© Jazz Hot 2021

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Pierre Christophe / Hugo Lippi
Flowing

Le Belvédère, Ondas, Summer Skies, Beloved Child, Tidal Birds, Daisies, Lands of Duke, Late Night Dream, Campfire By the Lake, Prairie Song, Billet Galant, Flowing, O Grande Rio, Brume Automnale
Pierre Christophe (p), Hugo Lippi (g)

Enregistré les 21-23 avril 2021, Meudon (92)

Durée: 58’ 34”

Camille Productions 042021 (camille-productions.com/Socadisc)


Pierre Christophe et Hugo Lippi font maintenant partie des aînés de la scène française du jazz à laquelle ils contribuent avec excellence depuis leurs débuts. On connaît leurs univers, ancré dans la tradition du jazz, avec un attachement à la note bleue des origines, d’outre-Atlantique, et ils continuent à l’animer dans ce monde post-covid avec leurs qualités de virtuosité et de sensibilité habituelles. Mais ce disque surprendra les amateurs familiers de leur monde. Il est comme une randonnée hors des chemins balisés de leurs références habituelles.
Pierre Christophe est l’architecte-compositeur de cette rencontre à deux. Déjà, le choix d’une rencontre piano-guitare n’est pas aussi fréquent qu’on pourrait le penser. Le duo incite plutôt au dialogue, et si nous avons parlé de covid, c’est pour dire qu’il y a comme un parfum particulier dans cet enregistrement, comme un début de nostalgie, un regard complice extériorisé sur un avant qui signale que la maturité est arrivée, et, avec elle, la volonté de parler soi-même avec son cœur de ce qui fait l’essence de la vie.

Le ton est donc bien plus européen, même dans les deux évocations brésiliennes, avec un souci de douceur, de mélodie, qu’on retrouve dans le style valsée ou rhapsodiant (une réminiscence de Jaki Byard), comme on le trouvait chez d’autres aînés, qui pour être américains (Bill Evans et Jim Hall), n’en étaient pas moins au fond très européens dans leur manière.
Les compositions de Pierre Christophe appartiennent ainsi bien plus à la tradition locale, et Hugo Lippi, chantant avec ses qualités de mélodiste, entrelace son discours autour de celui de Pierre Chrisophe. Si le jazz y perd parfois un peu de son esprit d'outre-Atlantique, du swing et totalement du blues auquel nous ont habitués nos deux compères, la musique en général y gagne un album de beau piano et de belle guitare, pétri de poésie, de mélodies, de cette atmosphère de nostalgie et de rêve («Le Belvédère», «Tidal Birds», «Late Night Dream», «Flowing», «Brume Automnale») qui nous rappelle nos cousins de Belgique avec leur amour de la guitare et de la poésie. Si on remonte encore un peu dans le temps, l’art d’Hugo Lippi se rattache à la longue tradition de Django riche de cet art poétique, plus par la musicalité que par la lettre.
Pierre Christophe se révèle un compositeur de talent capable de proposer à un guitariste le cadre d’une rencontre harmonieuse, parfaite pour un dialogue généreux en toute liberté. Leur qualité d’écoute réciproque fait le reste.
L’originalité du projet nous a fait pencher pour une découverte malgré le parcours déjà long des complices de Flowing.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Nicholas Thomas 4
Plays the Music of Hank Jones

Minor Conception, Angel Face*, Recapitulation, Vignette, Hank’s Vibe, Beaches in the A.M., Odd Number, Things Are so Pretty in the Spring, Chant, We’re All Together
Nicholas Thomas (vib), Alain Jean-Marie (p), Michel Rosciglione (b),
Mourad Benhammou (dm) + Viktorija Gečytè (voc)*
Enregistré en mars 2019, Villetaneuse (93)

Durée: 41’ 09’’

Fresh Sound 5111 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Le vibraphoniste italien Nicholas Thomas présente son troisième album sous son nom, après deux disques en co-leader avec le ténor Marco Ferri, dont un avec la participation du trompettiste new-yorkais, Joe Magnarelli. Né en 1981 à Reggio Emilia, petite ville du nord de l’Italie, entre Modène et Parme, il sort diplômé en percussions classiques de l’Istituto Superiore di Studi Musicali di Reggio Emilia avant de terminer sa formation jazz à Paris –au conservatoire mais aussi à travers
plusieurs master-classes du maître Barry Harris–, ville où il s’établit et dont il investit la scène jazz. C’est d’ailleurs par la fréquentation de ses aînés qu’il approfondit sa pratique du «métier»: Jorge Rossy, Phil Abraham, Nivo & Serge Rahoerson, Laurent Marode (il est un membre régulier de son nonet), Gene Perla (au sein de son trio accompagnant Viktorija Gečytè, invitée ici sur un titre) ou encore deux piliers des sections rythmiques parisiennes présents sur cet enregistrement: Alain Jean-Marie et Mourad Benhammou (qui l’a intégré à son groupe Soulful Drums). Un autre musicien d’expérience, Michel Rosciglione, complète le solide quartet de Nicholas Thomas.

Il n’en fallait pas moins pour rendre hommage à l’immense Hank Jones (1918-2010, dont Jazz Hot propose une discographie intégrale en sideman à télécharger), à travers ses compositions, la première étant «Minor Conception», tirée de l’album Hank Jones’ Quartet (Savoy, 1956). Les couleurs et la profondeur du vibraphone permettent d’évoquer, sans chercher à l’imiter, l'intensité swing du grand pianiste. L’intérêt de cette relecture doit aussi beaucoup aux interventions d’Alain Jean-Marie, toujours d’une grande finesse, et au soutien aussi énergique que subtil de Mourad Benhammou, omniprésent dans la production jazz française ces derniers temps. Naturellement, on pense à l’association entre Hank Jones et Milt Jackson, représentée par le titre «Angel Face», qu’ils enregistrèrent à plusieurs reprises, même si pour cet hommage c’est la version de 1992 avec Abbey Lincoln (Where There Is Love, Gitanes), auteur des paroles, à laquelle il est fait référence puisque c’est ici qu’intervient  la chanteuse Viktorija Gečytè dont le timbre chaleureux enveloppe ce magnifique thème. Outre l’idée excellente de mettre en avant ce répertoire pas si fréquenté, Nicholas Thomas s’impose ici comme un instrumentiste expressif, en particulier sur la jolie ballade «Things Are so Pretty in the Spring» (Urbanity, Clef, 1947-53) qu’il introduit en solo avant d’être rejoint par une section rythmique d’une extrême délicatesse. Parmi les compositions du maître, le leader a par ailleurs glissé un original dans l'esprit: «Hank’s Vibe» qui est aussi l’occasion d’apprécier la belle sonorité de Michel Rosciglione à travers une prise de parole très mélodique.
Un bon tribute qui rappelle une nouvelle fois la richesse sans limite du corpus jazzique toujours source de création pour chaque génération de musiciens.
rôme Partage
© Jazz Hot 2021

Junior Mance Trio
Live at Café Loup

Broadway, Blue Monk, For Dancers Only, What Is This Thing Called Love?, Georgia on My Mind*, Going to Chicago*, Happy Times
Junior Mance (p), Hidé Tanaka (b), Jackie Williams (dm), José James (voc)*

Enregistré le 17 juin 2007, Café Loup, New York, NY

Durée: 58’ 19”

Café Loup/JunGlo Music, Inc. 01 (www.juniormance.net)


Junior Mance Quintet
Out South

Broadway, Dapper Dan, Emily, Hard Times, I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free, In a Sentimental Mood, Out South, Smokey Blues, Smokey Blues-Reprise
Junior Mance (p), Hidé Tanaka (b), Jackie Williams (dm), Ryan Anselmi (ts), Andrew Hadro (bar)

Enregistré le 6 décembre 2009, Café Loup, New York, NY

Durée: 1h 08’

JunGlo Music, Inc. 02 (www.juniormance.net)

Junior Mance Quintet
Letter From Home

Holy Mama, Home on the Range, Jubilation, Letter From Home, The Uptown, Medley: Sunset and the Mocking Bird, A Flower Is a Lovesome Thing
Junior Mance (p), Hidé Tanaka (b), Kim Garay (dm), Ryan Anselmi (ts), Andrew Hadro (bar)

Enregistré le 6 mars 2011, Café Loup, New York, NY

Durée: 1h 04’ 08”

JunGlo Music, Inc. 03 (www.juniormance.net)


Junior Mance
The Three of US

Broadway, Whisper Not, Tin Tin Deo, Emily, Jubilation, Idle Moments, Harlem Lullaby,
Junior Mance (p), Hidé Tanaka (b), Michi Fuji (vln)

Enregistré le 15 avril 2012, Café Loup, New York, NY

Durée: 1h 08’ 12”

JunGlo Music, Inc. 04 (www.juniormance.net)



Junior Mance
For My Fans, It's All About You

Emily (Solo), Home on the Range (Solo), All Blues, Sunset and the Mocking Bird,
Home on the Range (Trio), Hard Times, 9:20 Special

Junior Mance (p), Hidé Tanaka (b), Michi Fuji (vln)

Enregistré les 18 et 20 février 2015, New York, NY

Durée: 44’ 42”

JunGlo Music, Inc. 06 (www.juniormance.net)


La disparition récente le 17 janvier 2021 de ce monument du jazz, une incarnation intemporelle de cette musique dont il possède tous les codes dans son jeu, du blues et spiritual à l’extrême modernité, celle qui n’a pas d’âge et ne dépend pas des modes, celle de la liberté de création née de la tradition populaire, nous a donné véritablement le blues malgré son grand âge et le fait que nous sachions qu’il vivait ses derniers jours pendant ce changement d’année. Il incarnait l’archétype de l’artiste de jazz, accessible au public le plus populaire bien que sans concession sur son expression qu’il n’a cessé d’ancrer sur les racines les plus essentielles de l’Afro-Amérique, le blues. L’hommage que Jazz Hot lui a rendu témoigne d’un parcours exceptionnel, riche qu’il est encore possible d’imaginer à travers une discographie conséquente et une vidéographie qui immortalisent quelques moments de Junior Mance dans une vie très remplie et qu’il a lui-même embellie.

Nous avons ici cinq disques parmi les derniers enregistrements (cf. la discographie qui accompagne l’hommage) de ce Maître du piano jazz, et du blues («Blue Monk») car c’est la couleur indispensable du jazz, de 2007 à 2015, sur le label qu’il cofonda au tournant des années 2000 avec Gloria Clayborne-Mance, JunGlo Music (contraction de Junior et Gloria), réalisés en live au Café Loup pour 4 des 5 CDs, un lieu très frenchy, y compris par la restauration et les photos de Paris vu par Brassai. Ces enregistrements témoignent de la vitalité incroyable de l’octogénaire autant que de son talent artistique si personnel. Gloria Clayborne-Mance a par ailleurs été à l’origine d’un documentaire sur Junior (à paraître) où on le découvre dans les toutes dernières années de sa vie, toujours l’œil vif et le sourire éclatant à l’évocation de ses souvenirs ou à l’écoute de la musique de sa vie, peu avant sa disparition et l’épisode Covid.

En 2007, l’année du premier disque dans l’ordre chronologique, Junior Mance, 79 ans, est toujours au sommet d’un art, le jazz, qu’il n’a pas quitté déjà depuis 66 ans de carrière et, en 2015, à 87 ans, il est encore fidèle à ses exigences, sans faiblesse. Dans ces disques, on retrouve certains thèmes communs («Hard Times», «Emily», «Broadway», «Home on the Range»), mais dans des versions renouvelées en solo, trio ou quintet. Junior est partout accompagné par le fidèle et bon contrebassiste Hidé Tanaka. Jackie Williams est le batteur sur les deux premiers, et deux saxophonistes, Ryan Anselmi (ts) et Andrew Hadro (bar) viennent apporter «de la chair» dans les deux disques en quintet. Sur les deux derniers enregistrements, une violoniste, Michi Fuji, apporte un contrepoint original, avec une teinte d’automne.

On ne va pas séparer dans l’appréciation globale ces enregistrements de la dernière période de Junior Mance, et même si certains moments sont plus brillants que d’autres, Junior Mance est partout égal à lui-même, un grand artiste du piano jazz à la forte personnalité, d’une remarquable constance dans la qualité. C’est un trait qu’il partage avec tous les Anciens du jazz, les Vénérables, à la veille de leur disparition, de posséder encore et toujours une force d’expression, une intensité d’autant plus émouvantes que l’âge avance. Cela donne du poids à chacune de leur note. On se souvient d’un autre Chicagoan, Von Freeman, qui lui aussi témoignait dans ses derniers enregistrements, de cette intense fragilité source d’une émotion sans pareille, et le cas est fréquent pour nous rappeler ce que le jazz a d’exceptionnel.

La synthèse entre bebop, blues et swing que Junior Mance a réalisée, est le point essentiel qui définit son art et sa personnalité. Il aborde le répertoire du bebop («Broadway», «What Is This Thing Called Love?» sur Live at Café Loup, «Tin Tin Deo» en souvenir de Dizzy Gillespie, sa référence et son ami, «Whisper Not», sur The Three of Us), sa génération, avec le naturel d’une musique dans laquelle il a grandi. Il peut aussi aborder tout aussi naturellement le blues le plus radical («Going to Chicago» sur Live at Café Loup, «Smokey Blues» sur Out South), le mainstream («For Dancers Only» sur Live at Café Loup), le blues & boogie («Out South» sur Out South), le spiritual («I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free» sur Out South), Duke Ellington («In a Sentimental Mood» sur Out South) ou Count Basie («9:20 Special» sur For My Fans) et Ray Charles («Georgia» sur Live at Café Loup), avec tout autant d’aisance, de familiarité. Plus, il parvient à entremêler, tisser toutes ces inspirations dans une expression tout à fait personnelle, le style du grand Junior Mance, une musique au drive impressionnant («Out South», «Smokey Blues»…) qui ne peut manquer de vous soulever de la chaise comme pour une expérience de lévitation. En ce sens, il est un alter ego d’un autre monument du piano jazz, Ray Bryant, tout aussi géant dans cette synthèse du jazz. La vie les a parfois assis sur le même banc devant le même piano (cf. la vidéographie) pour partager, avec complicité en communion avec le public, cette compréhension en profondeur, ce feeling de ce qui fait l’essence de cette musique.

Junior Mance, comme Ray Bryant, Ray Charles, Erroll Garner, Ella Fitzgerald, Art Blakey, est un symbole, une icône de cette musique dans son entier. Peu importe les différences de notoriété, un même génie les habite, celui d’un siècle de jazz dans toutes ses dimensions.

Aucun disque n’est totalement en solo, un exercice où Junior a brillé tout au long de sa vie, mais quelques thèmes sont en soliste. Certains autres le sont le temps d’une longue introduction ou pendant un chorus («Blue Monk»…).

En trio classique (basse, batterie) en 2007, Junior propose ce qui se fait de mieux en la matière. En trio à cordes avec basse et violon, pour les derniers enregistrements (2012-2015), c’est assez inattendu (notamment le «Home on the Range», grand classique du western américain, «spiritualisé» par Junior et qui garde grâce au violon cette touche western) et réussi car Junior est un maître de la synthèse. Tout ce qu’il adopte prend la couleur blues, celle de Junior qui aurait mérité le surnom de «blue fingers».

On pourrait détailler chaque thème, car chaque thème est un récit, comme ses splendides «What Is This Thing Called Love», «Jubilation», son incroyable «Whisper Not», son «Georgia» qui ne pâlit pas des versions précédentes, car il faut noter que Junior a cette capacité d’entraîner ses compagnons dans son monde, et ses enregistrements en quintet possèdent un drive qui en dit long sur le jeune homme qu’est resté Junior jusqu’à ses derniers jours, sur la force de conviction, l’authenticité que possède son expression capable de transcender ses compagnons… et le public auquel il dédie son dernier enregistrement avec cette volonté de ponctuer lui-même son œuvre jusqu’à la dernière note, avec ce souci de perfection qui est aussi la marque du jazz.

Cinq disques, cinq heures de plaisir, de nostalgie, d’émotion, de blues, swing & spiritual, qui se terminent symboliquement par le «9:20 Special» d’Earle Warren, un retour aux sources du Count Basie Orchestra, pour rêver à ce modèle d’artiste de jazz et à tout ce qu’à d’essentiel le jazz, une musique populaire, de racines, d’exigence et de liberté à ce moment de chaos planétaire où ces repères, ces valeurs s’effacent à grande vitesse.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Funky Ella featuring Leslie Lewis
I Put a Spell on You

I Put a Spell on You, Have You Seen the Child, Hallelujah, Work Song, To Love Somebody, Sinnerman, Come Together, Feelin’ Good
Leslie Lewis (voc), Gerard Hagen (p),
Nicolas Peslier (g), Peter Giron (b), Mourad Benhammou (dm), Jean-Philippe Naeder (perc)
Enregistré les 14 décembre 2020, 19 janvier et 1
er mars 2021, Meudon (78)
Durée: 44’ 09’’
Ahead 839.2 (Socadisc)


Installés à Paris depuis 2012, Leslie Lewis et Gerard Hagen forment un couple musical qu’on a coutume d’entendre le plus souvent Rive Gauche, notamment Chez Papa ou au Café Laurent, et qui tourne aussi régulièrement à travers la France et l’Europe. Si Leslie est l’une des plus belles voix de la capitale, son expression enracinée ne doit rien au hasard: originaire d’Orange, NJ, elle intègre le chœur de l’église familiale dès ses 3 ans, se révélant déjà comme soliste sur l’Ave Maria. A 9 ans, elle assure son premier engagement professionnel pour un mariage et multiplie les participations à des comédies musicales et des concerts de gospel durant sa scolarité. Autour de 21 ans, en 1978, elle s’installe à Los Angeles pour prendre un poste de chanteuse-danseuse au parc Disneyland ce qui l’amènera à occuper d’autres emplois de ce type à Nashville, TN, à Orlando, FL, et à jouer la comédie pour la télévision et le cinéma. On la retrouve également auprès de plusieurs orchestres de jazz: The Cleveland Jazz Orchestra, The Jazz Tap Ensemble ou The Tom Kubis Big Band. C’est en 2005, qu’elle débute son association avec Gerard qui lui est originaire d’une famille très musicale de Bismarck, ND. Outre le piano, il s’est initié dès l’enfance au trombone, à la guitare électrique et, au collège, prend sur l’heure du déjeuner des cours d’harmonie avec son professeur de musique. A 14 ans, ses parents lui offrent un orgue avec lequel il monte un groupe de rock. Plus tard, il joue de la basse électrique dans l’orchestre de jazz du lycée. Diplômé en piano classique à l’issue d’études universitaires incluant également le jazz, il emménage à Los Angeles, CA où, durant trente ans, il mènera une carrière de musicien, d’arrangeur et de pédagogue.
Le présent album est le sixième enregistrement commun de Leslie Lewis et Gerard Hagen, mais contrairement à l’habitude, ils n’y sont pas en duo ou simplement accompagnés du trio de Gerard dont l’excellent Peter Giron et l’incontournable Mourad Benhammou sont des membres réguliers qu’on retrouve d’ailleurs fort logiquement ici. Pour cette formule en sextet, se sont rajoutés deux autres protagonistes également bien connus des lecteurs de Jazz Hot: Nicolas Peslier –qu’on a beaucoup entendu dans le big band de Claude Bolling, mais aussi avec Rhoda Scott (qui signe le livret), Dany Doriz, Laurent Mignard, François Laudet–, et Jean-Philippe Naeder, le fidèle complice de Paddy Sherlock, également impliqué dans diverses formations: Les Haricots Rouges, Pink Turtle ou le Mégaswing de Stéphane Roger. L’intitulé du groupe, Funky Ella, est transparent quant à la filiation qu’il revendique. Pour ce qui est du répertoire –plutôt celui de la musique populaire américaine et anglo-saxonne des années 1950 à 1980– bénéficiant d’une relecture entre jazz, blues et rhythm & blues, il rappelle celui des trois albums gravés par la grande Ella entre 1969 et 1971 (Sunshine of Your Love, Prestige; Ella, Reprise; Things Ain’t What They Used to Be, Reprise; voir la discographie de notre dossier «Le Siècle d’Ella Fitzgerald») dans lequel elle reprenait, en se les appropriant parfaitement, plusieurs succès du moment comme «Hey Jude» des Beatles, «Get Ready» de Smokey Robinson ou encore «Sunny» de Bobby Hebb. Pour autant, c’est plutôt Nina Simone qu’évoquent les deux titres ouvrant et clôturant l’album: «I Put a Spell on You» (Sreamin’ Jay Hawkins) et «Feelin’ Good» (Anthony Newley/Leslie Bricusse) qu’elle a inscrit dans les mémoires. On pouvait craindre que de telles références n’écrasent les interprètes d’aujourd’hui, Leslie Lewis en tête, d’autant que le traitement jazz/blues de tubes pop, une marotte de la production jazzique, est souvent décevant, sauf à s’appeler Ella Fitzgerald justement… Force est de constater que Leslie Lewis et ses partenaires ont enjambé avec succès ces difficultés car ce I Put a Spell on You est une réussite! L’ancrage blues du morceau-titre, introduit par Peter Giron (qui a tourné plusieurs années avec Luther Allison), enluminé par les riffs de Nicolas Peslier et les block chords de Gerard Hagen, offre à Leslie Lewis un support parfait. Chanteuse de caractère, elle s’impose avec naturel. Idem sur le thème soul-funk d’Al Jarreau, «Have You Seen the Child», autre pépite blues de ce disque. L’adaptation rhythm & blues des morceaux les plus éloignés du jazz –«Hallelujah» de Leonard Cohen, «To Love Somebody» de Barry & Robin Gibb (du trio Bee Gees) et «Come Together» de John Lennon/Paul McCartney– fonctionne bien. Sur
«Come Together» le soutien des deux rythmiciens est d'ailleurs déterminant, donnant à la mélodie des saveurs inédites. Ceux-ci, en renfort de Nicolas Peslier, donnent aussi une couleur soul intéressante au spiritual «Sinnerman». Quant à l’unique composition jazz de l’album, «Work Song» (Nat Adderley/Oscar Brown, Jr.), bien amenée par Mourad Benhammou et Nicolas Peslier, elle est bien servie et sans fioritures, avec en prime un bon solo de Gerard Hagen, dans l’esprit de son mentor Tommy Flanagan (accompagnateur historique d’Ella, notamment sur deux des trois albums cités plus haut). De même, «Feelin’ Good» est donné dans une version assez proche de l’original, sans pour autant sombrer dans l'imitation.
Bravo donc à Leslie Lewis et aux musiciens de Funky Ella dont le parcours musical de chacun a permis de mener à bien collectivement un projet loin d’être évident.
me Partage
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Mahalia Jackson
Complete Mahalia Jackson: Intégrale Vol. 19 1962

Lord, Don't Let Me Fail, I Couldn't Keep It to Myself, It's in My Heart, It Took a Miracle, No Other Help I Know, Without God I Could Do Nothing, Joy to the World, O Little Town of Bethlehem, O Come, All Ye Faithful (Adeste Fideles), What Can I Give, Go Tell It on the Mountain, Silent Night-Holy Night, Hark! The Herald Angels Sing, Christmas Comes to Us All Once a Year, A Star Stood Still (Song of the Nativity), Sweet Little Jesus Boy
Mahalia Jackson (voc), avec de 1 à 6: Edward C. Robinson (cond, p), Albert A Goodson (org), Al Hendrikson (g), Joe Mondragon (b), Shelly Manne (dm), Johnny Williams (dm) + chorale de Thurston Frazier et de 7 à 16 Orchestre de Johnny Williams avec chœur, non détaillé

Enregistré les 23 mars 1962 et 24-25 juillet 1962, Hollywood, CA

Durée: 1h 06’ 36”

Frémeaux Associés 1329 (Socadisc)


Alerte! Il semblerait, d’après le texte du livret de Jean Buzelin, que le volume 19 soit le dernier de l’intégrale Complete Mahalia Jackson commencée il y a plus de 20 ans en 1998, et qui s’arrête en queue de poisson à 1962 pour cause de loi européenne. C’est d’ailleurs pourquoi, il inclut dans son texte une discographie complémentaire jusqu’à 1969, son dernier enregistrement semble-t-il, avant son décès le 21 janvier 1972, de même que quelques compléments biographiques jusqu’à son décès. Merci à l’auteur, mais on souhaiterait pour la cohérence que le travail se poursuive dans la même collection, même s’il faut attendre pour cela 2029.
Si nous n’avons pas reçu le précédent volume 18, nous avions commenté les 4 précédents. Les 6 premiers titres prolongent donc la séance du 23 mars 1962 du volume 18 (à trouver par vos soins), à l’origine sur un même album LP Make a Joyful Noise Unto the Lord. La suite des enregistrements n’est pas moins révélatrice du talent multidimensionnel 
de Mahalia: une voix et une expression en absolu comme on peut le dire d'Ella Fitzgerald, de la Callas ou de Billie Holiday. Il s’agit de gospels, de chants de Noël, dans un style très classique au sens aussi bien de traditionnel et de musique classique, où la voix de Mahalia est au niveau des grandes cantatrices d’opéra par sa puissance expressive autant que par la mise en place et une nature d’expression très solennelle, émouvante comme peu de cantatrices en ont le pouvoir («What Can I Give»). La voix est miraculeuse de clarté, de diction et de majesté.
Quand on se remémore l’actualité afro-américaine de ce début des années 1960, à laquelle prend part la grande chanteuse aux côtés de Martin Luther King, Jr. souvent, on peut supposer qu’une telle expression n’a pas été pour rien dans la puissance du message afro-américain à l’Amérique tout entière, d’autant que la chanteuse est aussi courtisée par le pouvoir américain central de Washington dans son souci de gestion d’une crise aiguë pour laquelle il a besoin de passerelles avec le monde afro-américain.
Mahalia Jackson, comme Martin Luther King, Jr., en ce temps, par la puissance de leur verbe et de leur art vocal, autant que par la religiosité qui habille leur message (un langage commun des Etats-Unis), étaient sans doute les manières les plus adaptées de faire enfin partager à l’autre partie de l’Amérique l’idée que le monde afro-américain ne se limitait pas à un monde parallèle invisible au service du monde dominant ou en rivalité avec les pauvres Euro-Américains. D’autant qu’une part du répertoire de Mahalia Jackson est commun aux mondes afro et euro-américains. Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Ray Charles, Duke Ellington et le jazz en général ont eu aussi cette mission civilisatrice de l’ensemble de l’Amérique, car l'Amérique dans son ensemble est une terre de colonisation (on l'oublie souvent). Il est dommage pour l’ensemble des Américain/es que cette dynamique se soit progressivement éteinte à partir de la seconde partie des années 1960, par le rouleau compresseur de la société de consommation de masse, y compris de la musique, aboutissant à cette normalisation encore plus effrayante par sa puissance que celle, déjà totalitaire, des pays de l'Europe de l'Est., et qu’on se trouve, encore en 2021, à la juxtaposition de communautés qui se regardent en chiens de faïence plutôt que d’être fondues en une maison commune généreuse, comme le jazz l’a tenté et réussi souvent, et d’autant plus riche, comme la musique et le jazz en ont donné heureusement des témoignages, comme ce disque et plus largement des œuvres comme celle de Mahalia Jackson.
Un bel album de plus de la Diva des Divas, la grande, l'unique Mahalia Jackson, et on espère qu’il ne sera pas le dernier malgré l’annonce «refroidissante» de Jean Buzelin concernant l’arrêt de cette intégrale.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Esaie Cid Quintet
The Kay Swift Songbook Vol. 2

Femme fatale, A Moonlight Memory, Nevermore, Sixpense and a Smile, If I Could Write You a Melody Like Rodgers or Kern, Velvet Shoes, Prayer With a Beat, Write a Song for Me, John Likes It When the Wind Blows
Esaie Cid (as, cl), Jerry Edwards (tb), Gilles Réa (g), Samuel Hubert (b), Mourad Benhammou (dm)

Enregistré le 15 octobre 2020, Paris

Durée: 41’ 32’’

Swing Alley 044 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Après un premier volume
qui avait permis de mettre en lumière la méconnue compositrice et arrangeuse Kay Swift (1897-1994), Esaie Cid revient avec son bon quintet, reconduit à l’identique, afin de poursuivre l’exploration du répertoire de celle qui fut aussi la partenaire et la compagne de George Gershwin, dont elle n’a cessé d’honorer la musique jusqu’à la fin de ses jours, évitant par son dévouement au long court que certaines de ses pièces ne soient perdues. Comme pour le précédent disque, le livret détaille l’histoire de chacun des morceaux sélectionnés par l’altiste, dessinant le portrait d’une artiste dont la liberté d’être et de création devrait inspirer notre époque post-démocratique tristement soumise. Quand on sait le vif intérêt d’Esaie Cid pour les grands romans du XI
Xe siècle et en particulier pour son très cher Honoré de Balzac (à qui l’album est notamment dédié), on comprend qu’il se soit penché sur la vie et le travail de ce personnage hors norme qu’est Kay Swift!
Toujours très finement arrangés par le saxophoniste, on retrouve des titres appartenant au domaine de la comédie musicale, pour certains jamais ou rarement joués sur scène comme «Femme fatale» (1948), composé d’après le personnage d’Aunt Sarah imaginé par l'ami de Kay Swift, l’écrivain Frank Sullivan qui avait été membre de l’Algonquin Round Table, un cercle d’auteurs, de critiques et d’acteurs (dont Harpo Marx!) qui se réunissait quotidiennement entre 1919 et 1929 à l’Algonquin Hotel, à Manhattan, pour échanger des traits d’humour, jouer et se faire des farces qui étaient rapportées dans la presse nationale; ce cercle, dit «vicieux
», fut un creuset de création. Le personnage d’Aunt Sarah fera l’objet, en 1953, d’un épisode télévisé burlesque, où la chanson «Femme fatale» est reprise. Cette trace unique du titre écrit par Kay Swift a permis à Esaie Cid d’en relever la mélodie, et d’en proposer une version au swing raffiné, portée par le drive de Mourad Benhammou. On découvre par ailleurs dans ce second volume du Kay Swift Songbook, une dimension plus intime de la compositrice qui écrivait aussi pour ses proches: enfants, petits-enfants et même pour son troisième mari: la jolie ballade «Write a Song for Me» (1967), délicatement introduite par Gilles Réa, où le duo sax-trombone développe des interventions à la sensibilité aiguë. Plus insolite, «Nevermore» (1956), ballade initialement écrite pour piano, se trouve habillée par le mambo. Enfin, «Prayer With a Beat», composé pour l’Exposition universelle de Seattle, WA, de 1962, illustre la diversité des travaux effectués par Kay Swift qui ne craignait d’ailleurs pas de prendre ses commanditaires à rebrousse-poil (cf. livret). Notons que pour excaver ces raretés –comme le sont la plupart des titres présentés dans ce second volume– le bopper a consulté les archives de l’Université de Yale où sont conservées ses partitions.
L’important et passionnant travail de recherche et de reconstitution de l’œuvre de Kay Swift poursuivi ces dernières années par Esaie Cid, excellemment servi par le quintet, a le grand mérite de réactiver un pan de la mémoire du jazz, celle du monde artistique euro-américain vivant au contact de la communauté afro-américaine et de sa culture musicale, s'enrichissant sur le plan artistique de cette curiosité, et dont le jazz illumina en retour la production: de Porgy and Bess de Gershwin (1935) et A Day at the Races (1937) des Marx Brothers aux multiples relectures, interprétations de cette rencontre heureuse par le génie du jazz dans son ensemble.
rôme Partage
© Jazz Hot 2021

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Chick Corea & The Spanish Heart Band
Antidote

Antidote, Duende, The Yellow Nimbus Part 1, The Yellow Nimbus Part 2, Prelude To My Spanish Heart, My Spanish Heart, Armando’s Rumba, Desafinado, Zyryab, Pas de Deux, Admiration
Chick Corea (p, kb), Carlitos del Puerto (b), Marcus Gilmore (dm), Jorge Pardo (fl, s), Steve Davis (tb), Michael Rodriguez (tp), Nino Josele (g), Luisito Quintero (perc), Nino de Los Reyes (dancer), Ruben Blades (voc), Maria Bianca (voc), Gayle Moran Corea (choir)

Enregistré à Los Angeles, CA, date non communiquée (prob. 2018)

Durée: 1h 14’ 33’’

Concord Jazz/Stretch Records 00888072103351 (Universal)


Ce disque, qui compte parmi les derniers de Chick Corea, récemment disparu, est l’un de ses projets les plus aboutis hors de l’univers du jazz à proprement parler, sans nier jamais cette forte influence. Une cohérence artistique doublée d’une véritable légitimité du leader qui n’a jamais caché son attachement à ses racines hispaniques au sens large. De par son lyrisme et la netteté de ses phrases, où chaque note se détache dans un jeu percussif, il reste un lointain cousin de Bill Evans et de McCoy Tyner avec toujours cette touche latine. Pour Antidote, il s’est inspiré de ses deux albums incontournables dans la fusion latine mêlant diverses influences avec brio. Il redonne ainsi de nouvelles couleurs à certains thèmes issus de My Spanish Heart (1976) et Touchtone (1982) avec un travail remarquable au niveau des arrangements qui subliment les cuivres et des jeux de sections, avec l’apport d’invités incontournables dans ce projet. La vitalité de son nouveau groupe The Spanish Heart Band respecte un certain équilibre entre les différentes formes de musiques en évitant l’impression de collages que l’on retrouve souvent dans la fusion. On aurait pu s’attendre à une évocation singulière des influences autour du flamenco, or on est plus dans un ensemble qui englobe aussi bien le joueur de conga Mongo Santamaria  –avec lequel il a joué en 1960 pour son premier engagement à New York–, que des musiciens tels que Tito Puentes, Machito, Ray Barretto sans oublier bien entendu la tradition ibérique à travers la guitare de Nino Josele et le danseur Nino de Los Reyes. Dès le premier morceau, «Antidote», qui est le titre de l’album, on entre dans l’univers des rythmes afro-cubains avec l’utilisation de la clave et des percussions, avec un jeu de piano qui répond aux codes de l’idiome sous forme de «questions- réponses» avec le chanteur de Panama Ruben Blades, dont la voix est d’une grande expressivité doublée d’un vrai sens rythmique. Les interventions au Fender Rhodes du leader sont plus ancrées dans le jazz tout comme le chorus de Michael Rodriguez dans un jeu brillant et spectaculaire au phrasé boppisant évoquant Dizzy Gillespie. Sa relecture de son classique «Armando's Rumba», en hommage à son père, évoque l’univers des rythmes afro-cubain avec toujours ce lyrisme exacerbé du pianiste volubile. Antonio Carlos Jobim est présent par le biais de la composition «Desafinado» interprétée avec brio par la voix de Maria Bianca sur des arrangements rythmiques qui transcendent la simple lecture de la bossa. La première partie de «The Yellow Nimbus», qui a été écrit à l’origine pour un duo entre Paco de et Chick Corea, explore ici une formule originale avec la rythmique qui soutient la flûte de l’Espagnol Jorge Pardo, un ancien partenaire de Paco de Lucia tout comme le guitariste Nino Josele lui aussi présent. La seconde partie du thème se veut plus ancrée dans le flamenco avec l’aspect percussif du danseur Nino De Los Reyes répondant à la polyrythmie de Marcus Gilmore et de son superbe jeu de caisse claire crépitant. La polyphonie vocale de Gayle Moran Corea, amène une version originale de «My Spanish Heart» autour de la clave afro-cubaine et de la voix de ténor de Ruben Blades chantant superbement en anglais avec une expressivité rappelant dans ce contexte le regretté Kevin Mahogany. Sur «Zyryab», un thème de Paco de Lucia –du nom du poète persan-africain qui avait introduit au IXe siècle, à la cour d’Espagne, le luth qui donnera plus tard la guitare flamenca–, l’atmosphère est plus enracinée dans l’évocation d’un flamenco imaginaire laissant la place à la guitare acoustique de Nino Josele et à la flûte de Jorge Pardo avec Nino De Los Reyes dont les pas de danse jouent un rôle de percussions tel un tap dancer hispanique. La cohésion du groupe est le point fort de l’album ainsi que les superbes arrangements du leader qui laisse une part importante à la notion de collectif. Steve Davis que l’on a découvert chez les Jazz Messengers en 1990 puis à travers ses collaborations avec Harold Mabern, Larry Willis ou l’excellent collectif One for All est un peu la caution jazz au sein du Spanish Heart Band, avec des improvisations portées par l’aspect mélodique avec un phrasé bop et une sonorité veloutée évoquant son maître J.J. Johnson notamment sur «Duende». Le travail autour de la mélodie sur ce thème avec cette longue introduction percussion-piano, amenant progressivement la flûte et les cuivres en contre-chant puis la rythmique dans une sorte de boléro revisité par le jazz est un régal de musicalité, tout comme le final sur «Admiration» qui est un condensé de l’album, sorte d’ode à la diversité des rythmes. Cet album symbolise ainsi de belle manière une vie entièrement vouée à la musique, avec toujours un haut niveau d’exigence artistique quel que soit le contexte.
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2021


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Keith Brown Trio
African Ripples

Epigraph, Truth and Comfort, Nafid, Just You-Just Me, 512 Arkansas Street, African Ripples, Pt. 1, African Ripples, Pt. 2, Queen, Come Back as a Flower, 118th & 8th, What's Left Behind, Song of Samson, Eye 2 Eye With the Sun, Prayer For My Nephews, African Ripples
Keith Brown (p, rhodes, synth), avec, selon les thèmes: Russell Gunn (tp), Anthony Ware (ts), Dezron Douglas (b, eb), Terreon Tank Gully (dm), Darrell Green (dm), Nêgah Santos (perc), Cyrus Aaron (récit), Melanie Charles (voc), Camille Thurman (voc), Tamara Brown (back-voc)

Enregistré les 28-29 novembre et 9 décembre 2020, Astoria, NY

Durée: 1h 11’ 08”

Space Time Records 2150 (Socadisc)


Keith Brown confirme chez Space Time pour son troisième album African Ripples après Sweet & Lovely et The Journey (Space Time Records) qu’il est un digne héritier du talent paternel et de la tradition du jazz… Dans une formule qui flirte parfois avec la variété et le soutien de voix («Come Back as a Flower», Melanie Charles et Tamara Brown), il parvient malgré tout à conserver une respiration jazz pour l’ensemble d’un projet un peu touffu sur le plan stylistique, allant jusqu’à un jazz des plus orthodoxes et intense dans une version contemporaine («Just You, Just Me») du répertoire, avec toutes les qualités qu’on attend de swing, d’expression et d’intensité. C’est aussi un compositeur intéressant, un improvisateur imaginatif («Truth and Comfort», «African Ripples», «118th & 8th», «What's Left Behind», «Song of Samson», «Eye 2 Eye With the Sun»), et plus largement un pianiste d’excellent niveau, déjà apprécié puisqu’il appartient à la formation de Charles Tolliver avec Buster Williams et Lenny White, qu’il est le pianiste de la prometteuse Jazzmeia Horn (voc), dont on vous parlait dans le dernier opus du regretté Ralph Peterson, et que parmi ses accompagnateurs sur ce disque se trouvent outre le bon Russell Gunn, les réputés Dezron Douglas, Terreon Gully et Nêgah Santos, une fameuse section rythmique. Un standard («Just You, Just Me») et deux compositions de Fats Waller, «keithbrownisés» avec originalité, c’est-à-dire relus et bien arrangés par Keith Brown, montrent que le répertoire du jazz reste une source d’inspiration inépuisable quand les musiciens possèdent cette inventivité. African Ripples de Keith Brown est la belle confirmation d’une personnalité du piano jazz à même de prolonger et d’enrichir la déjà longue histoire du jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Roy Hargrove / Mulgrew Miller
In Harmony

CD1: What Is This Thing Called Love?, This Is Always, I Remember Clifford, Triste, Invitation, Con Alma
CD2: Never Let Me Go, Just in Time, Fungii Mama, Monk's Dream, Ruby, My Dear, Blues For Mr Hill, Ow!
Roy Hargrove (tp, flh), Mulgrew Miller (p)
Enregistré les 15 janvier 2006, Music Center, New York et 9 novembre 2007, Williams Center for the Arts, Easton, PA
Durée: 52’ 35” + 50’ 48”
Resonance Records 2060 (resonancerecords.org)


C’est à Zev Feldman, un chasseur de trésors du jazz encore inédits et à Larry Clothier, qui l’a enregistré –les deux producteurs– que nous devons ce double disque essentiel, le plus beau cadeau de 2021, sans aucun doute! Nous évoquons régulièrement Zev Feldman dans nos chroniques, notamment de ce label, et il a encore eu la main chaude avec ces deux concerts réunissant deux artistes exceptionnels: Roy Hargrove et Mulgrew Miller. Cette écoute est aujourd’hui teintée de nostalgie et d’une tristesse certaine, car ces deux musiciens nous ont quittés prématurément en pleine force de l’âge et de la création: Mulgrew Miller en 2013 à 57 ans, et Roy Hargrove en 2018 à 49 ans. Des âges qui ne peuvent que nous laisser des regrets, d’autant que le talent de ces deux artistes est de ceux qu’on peut qualifier de miraculeux, sans exagération. On peut également se souvenir que l’un et l’autre étaient des artistes d’une gentillesse et d’une générosité à la mesure de leur art. Les publics du monde ont pu les apprécier régulièrement.
L’existence de ces bandes est évidemment un grand événement artistique par la dimension créative de ces artistes, mais aussi parce qu’un duo trompette-piano est relativement rare dans le jazz. Le dépouillement de la musique, sans autre instrument, permet d’apprécier la musicalité, le lyrisme des instrumentistes, et il n’est même pas question ici de parler de virtuosité ou de technique, mais uniquement du son exceptionnel de cet ensemble, de la chaleur de Roy Hargrove, à la trompette et au bugle, des torrents de perles délivrées par Mulgrew Miller, de leur imagination sans limite, de leur complicité au service de la seule beauté musicale. Le chant feutré de Roy Hargrove est entrelacé avec les compléments rythmiques et commentaires de Mulgrew Miller avec un naturel qui dissimule la complexité d’une telle harmonie. Mulgrew apporte dans son chorus en soliste un supplément d’âme, avant que le duo alterne des échanges qui dépassent, par leur profondeur, l’exercice de style caractéristique du jazz. «Invitation» est d’une splendeur sans équivalent. Si une musique peut être qualifiée de «soul», c’est bien celle-là, celle aussi de «Never Let Me Go»! Au-delà des styles et époques du jazz, cette musique est un de ces moments magiques qui condensent par leur intensité l’histoire du jazz, qui font réfléchir à la générosité que cette musique porte sur le plan humain, de l’élévation des sentiments, pour parvenir à une telle perfection expressive.
«Monk's Dream» est une des plus fabuleuses interprétations qui en a été donné depuis Thelonious Monk lui-même, sans aucun doute différente mais d’une telle imagination! Chacun des treize thèmes recèlent tant de beautés les plus diverses que la seule réalité qui s’impose est d’écouter et de réécouter. Inutile d’analyser ici, ce serait réducteur. Le jazz, le blues, le swing au service d’une expression si aérienne appelle une écoute attentive et répétée pour en approcher le cœur.
Dans cette production de qualité, il faut signaler un très copieux livret (68 pages), illustré de nombreuses photos (Jimmy Katz, John Rogers, John Abbott, Brian McMillen, entre autres), introduit avec chaleur et modestie par Zev Feldman –on ne peut que comprendre sa fierté, son excitation d’être un des acteurs de cette œuvre d’art. Après un texte descriptif de Ted Panken, Sonny Rollins, Ron Carter, Jon Batiste (qui se qualifie de musicien de jazz, ce qu’il est, exceptionnel quand il ne l’oublie pas), Karriem Riggins, Ambrose Akinmusire, Keyon Harrold, Chris Botti, Eddie Henderson, Robert Glasper, Victor Lewis, Sean Jones et, pour finir, Kenny Barron, George Cables apportent une contribution de fond car tous perçoivent le caractère particulier de cette production. Common, un rappeur du South Side de Chicago, qui a parfois travaillé avec Roy Hargrove, témoigne également. Chacun raconte sa rencontre avec le trompettiste et/ou le pianiste, et les textes ont été ainsi harmonisés, fourmillant d’informations, ressemblant à l’hommage des musiciens que Jazz Hot a réalisé pour Randy Weston en 2018, McCoy Tyner et Stanley Cowell en 2020. Ce genre de bon travail est rare, et mérite l’attention des amateurs de jazz, car l’information devient dynamique, se charge de sentiments, d’âme sur ce qu’est cette musique de jazz, l’événement le plus abouti en matière d’art musical depuis la nuit des temps, et parce que ces témoignages émanent directement des musiciens. Ron Carter note par exemple avec clairvoyance la filiation avec Clifford Brown, évidente, de l’expression musicale jusqu’au sourire éclatant, et cela nous rappelle l’une de nos rencontres avec Roy Hargrove dans les années 2000 où nous lui avions remis le numéro Spécial 2006 consacré à Clifford Brown à la fin du sound check. Roy, pressé de rentrer, s’était instantanément assis sur une chaise au milieu de la salle, et s’était plongé directement dans la discographie, oubliant tout, ponctuant d’exclamations sa lecture en commentant un album, un titre, rayonnant du bonheur simple de l’amateur qui connaît intimement cette musique, et le trompettiste se remémore en chantonnant tel thème, telle subtilité, sans jamais être blasé car une œuvre d’art est éternelle.
Kenny Barron, dont on connaît la proximité avec Mulgrew Miller, témoigne d’une émotion profonde, autant pour l’artiste que pour l’être humain. Les musiciens de jazz, dans leurs témoignages, ne séparent pas la dimension artistique et humaine car ils savent d’où ils viennent, et c’est ce qui est appréciable. Sonny Rollins qui introduit l’ensemble des contributions, après avoir, comme Ron Carter, établit le parallèle entre Clifford et Roy, élève Roy au rang de divinité indienne.
Bravo aux producteurs d’être encore capables en 2021, dans une époque de dictature planétaire et de peur-paralysie généralisées, de mobiliser autant d’énergie et de moyens pour donner un tel exemple de ce que le jazz, par une expression populaire et humaine, par le courage de sa communauté de naissance, par le soutien d’amateurs aussi passionnés que le sont Zev Feldman et Larry Crothier, est capable d’apporter d’harmonie(s), d’imagination créatrice, de liberté aux êtres humains du monde. On doit enfin remercier Roy Hargrove et Mulgrew Miller de leur don accessible à tous, comme ne manque pas de le faire Christian McBride, qui remarque que jouer avec ces deux artistes «ce n’est pas travailler», et qui conclut sobrement: «I’m grateful for these recordings», ce que nous partageons.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Ralph Peterson
Raise Up Off Me

Raise Up Off Me!, The Right to Live, Four Play, I Want to Be There for You, Bouncing With Bud, Blue Hughes, Tears I Can Not Hide, Naima's Love Song, Jodi, Fantasia Brazil, Shorties Portion, Raise Up Off Me Too!
Ralph Peterson (dm, perc), Zaccai Curtis (p), Luques Curtis (b), Eguie Castrillo (perc), Jazzmeia Horn (voc),
Enregistré les 7, 8, 9 décembre 2020, North Dartmouth, MA
Durée: 1h 18’ 25”
Onyx 0013 (www.ralphpetersonmusic.net


Un album indispensable, pas seulement pour la qualité musicale ou la conception et réalisation du projet dans son ensemble, mais également parce qu’il est le dernier de ce grand Messenger du jazz, qui nous a prématurément –il avait moins de 60 ans– quittés le 1er mars 2021, laissant derrière lui une œuvre construite, même si elle ne reste que partiellement accessible en Europe sur support traditionnel en disque pour des raisons de distribution. Signalons qu’il est possible d’en obtenir des versions numériques en ligne. Vous lirez dans l’hommage que nous lui rendons dans la rubrique Tears les éléments que nous avons réunis sur sa biographie, une discographie et une vidéographie qui vous donneront sans doute envie d’écouter ce disque et d’approfondir votre connaissance de ce musicien qui s’est battu avec ses arguments d’artistes contre la maladie, mais aussi et surtout contre les travers de la société, américaine mais pas seulement, apportant par son art une alternative de sensibilité et de pensée en tous points remarquable.
Raise Up Off Me
et le visuel du livret en disent beaucoup et clairement sur le message de cet homme, qui a pris très au sérieux son rôle de Messenger qu’il a conquis au côté d’Art Blakey dans les années 1980. Etre élu batteur aux côtés d’un des pères éternels de l’instrument ne peut être un hasard, et pas seulement pour des raisons instrumentales. Ralph Peterson a mis dans ce disque beaucoup de lui-même, sachant que son état de santé ne lui laissait plus beaucoup de temps. Il a vécu ainsi intensément depuis 2014 sachant que le temps était limité. Il a réuni deux de ses fidèles et prometteurs disciples, les frères Zaccai et Luques Curtis, et invité sur certains thèmes Jazzmeia Horn (1991), une jeune chanteuse qui s’inspire de Betty Carter entre autres, le pendant féminin d’Art Blakey pour toute une génération de musicien(ne)s de jazz. Jazzmeia a été lauréate de la Thelonious Monk Competition en 2015. Sur «Tears I Can Not Hide», et encore plus sur «Naima's Love Song», elle donne une idée précise de ses belles promesses, si elle ne se perd pas en si bon chemin…
Autre invité, le percussionniste virtuose, Eguie Castrillo, qui renoue, dans le langage de Ralph Peterson, avec cette belle tradition initiée en particulier par Art Blakey d’enrichir sa musique de nombreux percussionnistes et d’une couleur latine dans la seconde partie des années 1950 pour des albums inoubliables par leur drive, dimension revivifiée par Ralph et Eguie dans le magnifique «Blue Hughes» avec cet ostinato rythmique incandescent qui termine un thème d’une rare intensité, original mais pleinement dans l’esprit d’Art Blakey. Eguie Castrillo est aussi à l’aise sur des compositions comme «Naima's Love Song» de John Hicks, et avec le concours de Ralph Peterson, donne ce puissant soutien qui fait la beauté de cette musique. Signalons à propos de ce thème que si le livret ne mentionne pas de trompettiste, il y en a un, d’un excellent niveau, et que c’est peut-être Ralph Peterson lui-même, qui possède aussi ce talent, car l’enregistrement est effectué dans son studio Onyx Productions à North Darmouth, MA. Sur le plan rythmique, Luques Curtis complète à merveille le jeu foisonnant de Ralph Peterson, par une solide assise et de bons chorus («Jodi»). Signalons également le magnifique frère et pianiste, Zaccai Curtis, qui occupe une place importante dans cet enregistrement, aussi bien au piano acoustique qu’aux claviers électriques. Il est partout essentiel («I Want to Be There for You» de sa composition), et parfois très brillant comme sur «Shorties Portion» ou «Four Play» (un blues de James Williams) où, dans un style très enlevé post-tynérien, il allume l’incendie que Ralph Peterson vient attiser, bien secondé par Eguie Castrillo. Signalons pour information qu'un 13e titre enregistré pendant ces séances, «Please Do Somethin’», avec le concours de Jazzmeia Horn, n'est pas gravé sur ce CD pour des raisons de limite de durée du CD, mais qu'on peut le retrouver en ligne.
Il faut s’arrêter également sur le thème «Raise Up Off Me», qui ouvre longuement et conclut ce bel album, une improvisation collective organisée par cette formation qui communie vraiment au sens premier, comme pour un spiritual, même si dans la forme ce n’en est pas un au sens littéral-traditionnel, mais plutôt dans son adaptation coltranienne. Ralph Peterson y fait admirer son jeu luxuriant d’une musicalité extraordinaire, qui emprunte autant à Art Blakey par son drive, son impulsion, la souplesse de ses press rolls, qu’à Elvin Jones dans son art de remplir l’espace sans l’encombrer (jeu de cymbales), de tisser des atmosphères (balais sur la caisse claire). Le dernier opus de Ralph Peterson est à son image: plein de cette volonté de transmettre jusqu’au dernier moment à la jeune génération (qui l’entoure ici); exigeant jusqu’au dernier moment pour faire un ouvrage parfait; combatif dans la moindre note pour prolonger l’histoire de ce message que porte l’Afro-Amérique dans ses revendications d’égalité et de dignité («The Right to Live»); jazz dans la tradition par des évocations directes de Bud Powell, James Williams, John Hicks, ou indirectes de ses inspirateurs (Art Blakey, Elvin Jones…); libre comme le jazz pour créer une musique toujours nouvelle et intrigante, les pieds dans le blues; cohérent jusqu’à l’obsession comme l’était Mr. Ralph Peterson, Jr.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Brian Charette
Groovin' With Big G

Stella by Starlight, Body and Soul, On a Misty Night, Alligator Boogaloo, Maiden Voyage, Father and Son, Autumn Leaves, Never Let Me Go, Tenor Madness
Brian Charette (org), George Coleman (ts), Vic Juris (g), George Coleman, Jr. (dm)
Enregistré en décembre 2017, lieu non précisé
Durée: 1h 09’ 30’’
SteepleChase 31857 (Socadisc)

 

Brian Charette
Beyond Borderline

Yellow Car, Wish List, Chelsea Bridge, Girls, Good Tipper, Hungarian Bolero, Prelude to a Kiss, Silicone Doll, 5th of Rye, Aligned Arpeggio, Herman Enest III, Public Transportation
Brian Charette (org solo)

Enregistré en octobre 2018, lieu non précisé

Durée: 1h 02’ 31’’

SteepleChase 31880 (Socadisc)

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Brian Charette
Power From the Air

Fried Birds, Elephant Memory, Harlem Nocturne, Silver Lining, As if to Say, Power From the Air, Cherokee, Want, Frenzy, Low Tide
Brian Charette (org), Itai Kriss (fl), Mike DiRubbo (as), Kenny Brooks (ts), Karel Ruzicka (bcl), Brian Fishler (dm)

Enregistré en décembre 2019, lieu non précisé

Durée: 1h 11’ 55’’

SteepleChase 31911 (Socadisc)


Musicien solide et expérimenté, Brian Charette est l’un des nombreux représentants actuels de l’orgue Hammond, instrument dominé par la figure tutélaire de Jimmy Smith, dont il se démarque sans la rejeter. Né en 1972 à Meriden, CT, Brian Charette a été initié au piano par sa mère et a pris des leçons particulières jusqu’à ses 12 ans, surmontant des problèmes d’audition qui ont marqué son enfance. Après s’être essayé à la guitare, il revient au piano à 15 ans et intègre l’orchestre de jazz de son lycée ainsi que différents groupes et commence à se produire régulièrement. Il se lie alors avec un agent qui lui donne l’occasion d’accompagner Lou Donaldson, Houston Person, les Blues Brothers. Il a à peine 17 ans. Il entre cependant à l’université du Connecticut pour étudier le piano classique et suit également l’enseignement de Kenny Werner et du pianiste et pédagogue Charlie Banacos (1946-2009). Une fois diplômé, il part en tournée en Europe et séjourne quelques temps à Prague où il donne des cours. A 21 ans, il s’installe à New York et connaît une période de vaches maigres. C’est alors qu’il se met à l’orgue Hammond qui lui permet de trouver davantage d’engagements et de développer une carrière de sideman éclectique, souvent en dehors du jazz, ce qui l’amène à participer et à produire des projets dans le rock et le rap, délaissant même l’orgue vers 2000, alors qu’il commence à enregistrer en leader. Brian Charette finira par se recentrer sur le jazz et sur son instrument dans la seconde moitié de la décennie et grave un premier album pour SteepleChase en 2008, alimentant depuis sa discographie d’au moins un titre par an.
Ses trois dernières productions jazz datent respectivement de 2017, 2018 et 2019 (l’album Like the Sun, sorti chez Dim Mak en 2020 relevant de la musique électronique). Groovin’ With Big G rassemble autour de l’organiste une fameuse équipe, à commencer par le grand George Coleman, alias Big G, avec lequel Brian Charette collabore depuis 2011. A la batterie, son fils George Coleman, Jr. assure avec subtilité le soutien rythmique. Si sur le plan de la notoriété il est resté dans l’ombre de son père (sa mère, Gloria, bassiste, pianiste, organiste et chanteuse ayant aussi contribué à en faire un enfant de la balle), il n’en est pas moins un sideman très actif sur la scène de New York et auprès des plus grands: Ray Bryant, Benny Green, Charles Davis, Sonny Fortune, TK Blue, entre autres. Le dernier membre du quartet est le regretté Vic Juris (1953-2019), un autre fidèle de SteepleChase au jeu très coloré, notamment connu pour ses collaborations avec Richie Cole, Dave Liebman ou Phil Woods.

Sur cet album, presque exclusivement constitué de grandes compositions du jazz (choisies par l’organiste et le ténor), Brian Charette laisse s’exprimer longuement ses partenaires, pour des prises de parole successives, et en particulier George Coleman, Sr., auquel il fournit un bel habillage harmonique qui peut évoquer des univers forts différents: gospel sur son blues original, «Father and Son», post-bop sur «Maiden Voyage» (thème d’Herbie Hancock, tiré de son album éponyme auquel George Coleman avait participé en 1985 pour Blue Note) où une touche d’onirisme est donnée par Vic Juris. Car c’est bien le ténor de George Coleman qui domine l’enregistrement dès le premier titre (magnifique version de «Stella by Starlight» de Victor Young) où l’organiste donne aussi un solo très inventif. L’ensemble du disque est un régal du premier au dernier morceau, et d’une grande variété avec des moments plus groove («Alligator Boogaloo» de Lou Donaldson), plus swing («Tenor Madness» de Sonny Rollins) ou des ballades («Autumn Leaves» de Joseph Kosma).

A l’inverse, Beyond Borderline est un album solo sur lequel Brian Charette occupe donc tout l’espace. C’est le second du genre qu’il ait enregistré après Bordeline (SteepleChase, 2011). Il y déploie l’éventail des possibilités de son instrument, mais la démonstration trouve ses limites en raison d’un répertoire original (outre deux jolies reprises de Duke Ellington, «Chelsea Bridge» et «Prelude to a Kiss») assez inégal et pas toujours dans le domaine du jazz. On apprécie quand même la densité de la pulsation swing sur «Yellow Car» et un autre bon thème, «Herman Enest III».

Avec Power From the Air, Brian Charette revient à un album choral, davantage ancré dans le jazz tout en conservant une large part de compositions personnelles. On y retrouve l’excellent Mike DiRubbo à l’alto, déjà présent sur Music for Organ Sextette (SteepleChase, 2010) et qui a également déjà convié l’organiste sur ses propres projets, comme sur son Live at Smalls (SmallsLIVE, 2017). Les autres membres du sextet nous sont peu connus. Le flûtiste (également percussionniste) israélien Itai Kriss s’est installé à New York en 2002 où il a fréquenté les scènes jazz et salsa. En 2008, il participe au programme Betty Carter’s Jazz Ahead du Kennedy Center de Washington, DC, pour les jeunes interprètes et compositeurs, où il a l’occasion de travailler avec Curtis Fuller, Nathan Davis et Dr. Billy Taylor. Il se produit depuis sur la scène new-yorkaise principalement en compagnie de musiciens latino-américains, de jazzmen israéliens ou avec sa propre formation. Il est pour nous la révélation de ce disque. Originaire de Californie, le ténor Kenny Brooks a été formé par George Garzone et a débuté sa carrière au début des années 1990 avec des groupes mêlant hip-hop et jazz. Il a joué avec des musiciens de styles divers, dont Charlie Hunter (g). Le saxophoniste Karel Ruzicka, ici à la clarinette basse, est originaire de Prague où il a débuté sa carrière au début des années 1990. Remarqué par Roy Hargrove lors d’une jam au Smalls de New York en 1994, le trompettiste l’invite dans son quintet à l'occasion d’un concert à Prague en 1996. L’année suivante, Karel Ruzicka s’installe à New York dont il intègre la vie jazzique et s’est notamment produit à Jazz at Lincoln Center. En revanche, on ne dispose que de peu d'informations sur le batteur Brian Fishler, si ce n’est qu’il vient de San Francisco, CA. L’énergie du collectif est présente dès le premier titre, le très réussi «Fried Birds», où les quatre soufflants sont mis à l’honneur avec en fond le soutien harmonique du leader et le drive impeccable de Brian Fishler. Si les autres compositions de Brian Charette sont de bonne tenue, ce sont les deux reprises qui sortent du lot: sur «Harlem Nocturne» (Earle Hagen) le duo orgue/flûte fonctionne à merveille, avec un Brian Charette plus ancré dans le blues; il est tout en volubilité sur un «Cherokee» (Ray Noble), superbe de musicalité avec encore une fois une série de bons solos, notamment celui du virevoltant Itai Kriss, agrémenté d’une malicieuse citation de Pierre et le loup de Serge Prokofiev.
Brian Charette a tracé son propre chemin à l’orgue Hammond à la faveur d’une exposition précoce au jazz de culture et d’un éclectisme revendiqué, que ce soit le lien jamais rompu avec la musique classique ou les expérimentations électroniques. Cette versatilité, qui participe de sa richesse, est aussi la raison d’un éparpillement qu’on peut regretter car il excelle dans le domaine du jazz enraciné.

Jérôme Partage
© Jazz Hot 2021

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Sonny Rollins
Rollins in Holland: The 1967 Studio et Live Recordings, feat. Ruud Jacobs & Han Bennink

CD1: Blue Room, Four, Love Walked In, Tune Up, Sonnymoon For Two, Love Walked In, Three Little Words
CD2: They Can't Take That Away from Me/Sonnymoon for Two, On Green Dolphin Street/There Will Never Be Another You, Love Walked In, Four
Sonny Rollins (ts), Ruud Jacobs (b), Han Bennink (dm)
Enregistrés les 3 et 5 mai 1967, Arnhem, Hilversum et Loosdrecht, Pays-Bas
Durée: 1h 03’ 23”
+ 1h 06’ 44”
Resonance Records 2048 (resonancerecords.org)


L’indispensable vaut à nouveau pour la qualité de production de Zev Feldman, le chercheur de pépites, de cet inédit de Sonny Rollins avec Frank Jochemsen et David Weiss. Voici un double album pour restituer l’une des tournées de Sonny Rollins en Europe en 1967, au moment d’une éclipse du ténor à la recherche de lui-même et d’un déclin du jazz certain, submergé par le déferlement de la consommation de masse des musiques commerciales: de variétés, de rock ou pop (l’appellation de cette époque), comme le rappelle Aidan Levy, l’auteur du texte de présentation de ce livret plantureux de 100 pages! Bien illustré et comprenant une interview des deux sidemen néerlandais, le contrebassiste Ruud Jacobs et le batteur Han Bennink, retrouvé par Aidan Levy pour l’occasion (Ruud Jacobs est décédé depuis, le 18 juillet 2019, et cette production lui est dédicacée). Il y a pour finir une interview avec Sonny Rollins en personne, du haut de son presque siècle de jazz, par Zev Feldman, sur les circonstances de cet enregistrement, rappelant cette période d’absence du ténor qui n’enregistra aucun disque de 1966 (East Broadway Run Down, Impulse! avec Jimmy Garrison et Elvin Jones), jusqu’à Next Album, six années plus tard en 1972, chez Milestone avec George Cables (p), Bob Cranshaw (b) et Jack DeJohnette (dm) ou David Lee (dm) (cf. discographie dans Jazz Hot n°518).
Cela dit pour signaler qu’en 1967 et depuis 1958 (avec Oscar Pettiford et Max Roach ou avec Henry Grimes et Charles Wright), Sonny Rollins affectionne le trio sans piano qui laisse beaucoup de liberté à ses développements. Depuis 1965, en tournée européenne, il s’exprime le plus souvent en trio avec une rythmique entièrement ou partiellement européenne: Niels-Henning Ørsted Pedersen et Alan Dawson à Stockholm; Bibi Rovère et Art Taylor à Paris; ici, néerlandaise à Arnhem, Hilversum et Loosdrecht.
Comme Sonny Rollins le dit dans le livret, il a choisi deux bons instrumentistes européens pour cette opportunité qui lui a été offerte dans une période où il joue peu: Han Bennink, fils de percussionniste classique et lui-même virtuose, ici dans un registre quelque peu décalé par rapport à ce qui a fait le principal de sa carrière (la musique improvisée comme système plus que le jazz comme culture), car le blues n’est pas sa matière culturelle, remplit bien l’espace, parfois trop, «gratuitement» à notre goût («Love Walked In»), et Ruud Jacobs, un bon instrumentiste (1938-2019), fait sobrement ce qui lui a été demandé dans un cadre surtout au service de l’expression du leader. Ruud Jacobs est le frère de Pim Jacobs (p, 1934-1996), avec lequel il a formé un trio réputé en Hollande, et avec lequel il a joué près de quarante ans avec une complicité fusionnelle. Il a alterné une carrière de musicien, parfois éclectique (jusqu’à André Rieu) avec celle de producteur (CBS, Phonogram, Universal), et cela pendant plus de soixante ans.
Sonny Rollins a mis à profit cette période de crise dans le jazz pour se rendre en Inde, et explorer d’autres dimensions, philosophiques notamment. La musique de Sonny Rollins de ce temps met en place un concept musical propre à Sonny Rollins qui le suivra jusqu’à ses toutes récentes productions sur scène et sur disque: le monologue musical ad libitum et autobiographique sur un fond rythmique.
Sur ce disque, il y a en fait trois parties: la première en live à Arnhem, le 3 mai, la seconde en studio, pour la radio à Hilversum, le 5 mai, et la troisième en live, le même jour mais le soir au Go-Go Club de Loosdrecht. La musique de Sonny Rollins est faite de longs développements (parfois si longs qu’ils sont interrompus, comme ici, pour les besoins de l’édition en disque après 15’) conformes à ce qu’il jouait déjà dans ce temps et dont il s’est fait une spécialité jusqu’à ses plus récentes prestations, avec ce beau son profond et puissant si reconnaissable, ainsi que ses attaques, ses impulsions et ses traits de virtuosité, le tout toujours ancré dans le blues, dans une veine parkérienne par l’intensité en particulier, mais au ténor. Il semble guidé par une mémoire de tout ce qui l’a conduit à être Sonny Rollins, comme un grand collage de son répertoire, de ses traits stylistiques récurrents, dans lequel il se balade avec les commentaires que lui dicte son imagination sur le moment, une sorte d’écriture automatique ou de free jazz ancré sur l’histoire du jazz telle qu’il l’a traversée et écrite: une musique de mémoire au premier degré, avec des moments en soliste (sans accompagnement), une dimension qu’il apprécie entre toutes. Ce n’est pas une musique si facilement abordable a priori, mais le sens mélodique de Sonny Rollins, la beauté du son, le blues, la qualité de l’expression éclairent cette jungle musicale luxuriante pour la plupart des auditeurs.
Un inédit de Sonny Rollins, c’est toujours un cadeau!

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Art Blakey & The Jazz Messengers
Just Coolin'

Hipsippy Blues, Close Your Eyes, Jimerick, Quick Trick, M&M, Just Coolin'
Art Blakey (dm), Lee Morgan (tp), Hank Mobley (ts), Bobby Timmons (p), Jymie Merritt (b)

Enregistré le 8 mars 1959, Hackensack, NJ

Durée: 38’ 58”

Blue Note 00602508650222 (store-bluenote.fr/Universal)


Un grand classique, les Jazz Messengers d’Art Blakey, au sommet de leur art, qu’ils ne quitteront plus pendant les 30 années suivantes, car le batteur a su, malgré les aléas des temps, renouveler constamment les membres de cet orchestre mythique, sans hâte et sans jamais céder à aucun effet de mode, comme cela a été le cas pour les formations les plus légendaires du jazz: celles de Duke Ellington, Count Basie, Dizzy Gillespie, Charles Mingus, Wynton Marsalis plus près de nous. Cet orchestre, devenu avec le temps institution du jazz, en est alors à ses premiers temps, encore dans les années 1950, et déjà, il est composé de cinq musiciens d’exception, plus ou moins reconnus, de la grande histoire du jazz. On ne les présente plus, notamment Lee Morgan, le trompettiste virtuose, Bobby Timmons, le pianiste aux accents blues qui colora si particulièrement cette mouture des Jazz Messengers, du regretté Jymie Merritt disparu récemment, qui incarna, avec le leader, Lee Morgan et Bobby Timmons un des sons les plus caractéristiques, de Philadelphie, de ce quintet.

L’originalité de cet enregistrement vient de la présence d’un saxophoniste ténor Hank Mobley qui succéde alors à un autre citoyen de «Philly», le compositeur et directeur musical Benny Golson. A cette période, Benny dirige avec Art Farmer une autre fameuse formation, le Jazztet, où alternent d’autres musiciens de la cité, comme McCoy Tyner, Al Tootie Heath et le regretté Curtis Fuller venu, lui, de Detroit. Hank Mobley (1930-1986) n’est pas un remplaçant «de fortune» (il est l’auteur de 3 thèmes sur 5), mais un musicien, un artiste déjà confirmé qui a fait ses classes chez Max Roach (1953), accompagné brièvement l’orchestre de Duke Ellington, côtoyé Clifford Brown dans l’orchestre de Tadd Dameron, rejoint Dizzy Gillespie avant d’intégrer la première version des Messengers avec Horace Silver et Art Blakey (1954), et d’enregistrer avec Kenny Dorham (1955). C’est avec Horace Silver (1956) qu’il oriente ensuite sa trajectoire, puis avec Jackie McLean (1956, avec Elmo Hope et Mal Waldron)  avant de confirmer une carrière de leader commencée en 1955 avec justement Horace Silver et Art Blakey comme sidemen (Hank Mobley Quartet, Blue Note 5066). Il enregistre ainsi abondamment (une dizaine d’albums en moins de deux ans) pour Prestige (Hank Mobley’s Message), Savoy (Introducing Lee Morgan), souvent pour Blue Note (Hank Mobley Sextet With Donald Byrd & Lee Morgan, avec Paul Chambers, Charli Persip; Hank Mobley Quintet avec Art Farmer, Horace Silver, Art Blakey, Hank Mobley and his All Stars avec Milt Jackson et Art Blakey; Hank avec Donald Byrd, Bobby Timmons, Philly Joe Jones; Hank Mobley, avec Sonny Clark, Paul Chambers, Art Taylor), etc. Le jazz est alors une grande affaire philadelphienne, d’échanges, de solidarité et de réciprocité, d’émulation et d’excellence entre musiciens dont les labels indépendants –Blue Note, Prestige, Savoy, etc.– font leur bonheur et le nôtre rétrospectivement. Une époque véritablement épique sur le plan de la création musicale où le génie devient le pain du quotidien. Art Blakey a donc invité, non pas un remplaçant, mais un de ces titulaires éternels comme le sont ceux que nous avons cités, comme le sont Freddie Green pour Count Basie et Harry Carney, Johnny Hodges, etc., pour Duke, Earl Hines pour Louis Armstrong, Dannie Richmond pour Charles Mingus, entre de nombreux autres exemples. Parmi ces institutions consacrées par le temps, par le public et par les pairs, les Jazz Messengers d’Art Blakey ont leur place, et chacune des rééditions ou chacune des sessions inédites comme ici (la session est restée inédite jusqu’à 2020, cf. la grande discographie détaillée dans le Jazz Hot Spécial 2005 consacré à Art Blakey) restent des événements de première importance, au-delà du plaisir toujours présent d’écouter le message blues de Bobby Timmons, l’impulsion et le caractère explosif du jeu de batterie d’Art Blakey, la dynamique des arrangements, le brillant des solistes d’une front line d’exception, complice et virtuose («M&M», initiales de Morgan et Mobley) ou la puissance tranquille de Jymie Merritt. Art Blakey est un monument du jazz. Signalons que Zev Feldman est encore le producteur de cet inédit, à l’origine enregistrée dans le studio de Rudy Van Gelder, et remercions-le.
 

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Archie Shepp & Jason Moran
Let My People Go

Sometimes I Feel Like a Motherless Child, Isfahan, He Cares, Go Down Moses, Wise One, Lush Life, Round Midnight
Archie Shepp (ts, ss, voc), Jason Moran (p)

Enregistré les 12 septembre 2017, Paris et 9 novembre 2018, Mannheim (Allemagne)

Durée: 58’ 42”

ArchieBall 2101 (L’Autre Distribution)


La formule du duo est toujours magnifiquement explorée par Archie Shepp, et toujours avec des artistes exceptionnels comme Niels-Henning Ørsted Pedersen (Looking at Bird, SteepleChase), Max Roach (The Long March, Hat Hut), Richard Davis (Body and Soul, Enja). Dans le dialogue avec les pianistes, il y a également des rencontres d’une profondeur rare: on se souvient de celle, remarquable, avec Ibrahim Abdullah, alors appelé Dollar Brand (Duet, Denon), et surtout des chefs-d’œuvre absolus en duo avec le regretté Horace Parlan (Goin’ Home et Trouble in Mind, SteepleChase, Reunion, Bellaphon et First Set, 52
e Rue East). Ces rencontres se plaçaient à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Elles sont des sommets dans l’œuvre du ténor qui n’en est pas avare. Si du temps est passé depuis, cette rencontre avec Jason Moran se place dans cette tradition, avec un répertoire balisé pour Archie Shepp, dont certains des thèmes qu’il a le mieux honorés: deux traditionnels sans aucun doute en hommage à Horace Parlan décédé en 2017, où Archie chante de sa voix blues fragilisée et embellie par l’âge («Sometimes I Feel Like a Motherless Child», «Go Down Moses»), Duke Ellington, Billy Strayhorn, John Coltrane, Thelonious Monk. Il ne manque que Charlie Parker présent cependant dans la coda de «Round Midnight», en lieu et place de l’originale… et Archie Shepp lui-même, présent simplement par ce son à nul autre pareil. Jason Moran introduit son grain de sel avec une belle composition, bâtie comme un hymne, à la manière de Dollar Brand bien que le traitement soit original, «He Cares», jouée au soprano par Archie Shepp.
Archie Shepp apporte sa somptueuse sonorité au ténor et au soprano, tour à tour feutrée, stridente, déchirée et déchirante avec cette hyper-expressivité qui colore l’ensemble de son œuvre. Il atteint sur le «Wise One» de John Coltrane une dimension expressive digne en tous points de l’original, avec un Jason Moran à la hauteur de cette musique d’une rare intensité.
Jason Moran se fait en effet classique et essentiel pour rentrer avec respect mais aussi beaucoup de personnalité dans l’œuvre de son aîné. C’est –encore– l’un de ces grands pianistes du jazz qui devraient illuminer nos scènes du jazz en France en lieu et place de l’indigne et complaisante musique qui y était présentée la plupart du temps en cet été 2021.
Les deux dernières pièces sont enregistrées en live en 2018, en Allemagne, avec le beau «Lush Life» de Billy Strayhorn et le non moins émouvant «Round Midnight» de Thelonious Monk, joués au ténor par un artiste et avec une sonorité sans âge, magnifiquement mis en scène par les interventions étincelantes, les contrepoints ciselés et les chorus sobres de Jason Moran, à son meilleur par ce sens de l’essentiel, de la profondeur et de l’intensité (son jeu «grandes orgues» sur «Go Down Moses») qui conviennent à cette rencontre. Les duos d’Archie Shepp font partie de la légende enregistrée du jazz, et Jason Moran y prend, à son tour, une part digne de son art.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Christopher Hollyday & Telepathy
Dialogue

Dialogue, Text Tones, You Make Me Feel So Young, Kiss Me Right, On the Trail, Paid Time Off, Pau de Arara, Dedicated to You, Minor Pulsation
Christopher Hollyday (as), Gilbert Castellanos (tp), Joshua White (p), Rob Thorsen (b), Tyler Kreutel (dm)

Enregistré les 14-15 mai 2019, San Diego, CA

Durée: 44’ 36”

Jazzbeat Productions (christopherhollyday.com)


Nous annoncions ce disque dans la chronique du précédent de Christopher Hollyday, Telepathy (Jazz Hot 2019) du nom de ce quintet qu’il a constitué pour un come back dont nous vous tracions les grandes lignes, après des débuts remarqués dans le New York de la fin des années 1980 aux côtés des Cedar Walton, Ron Carter, David Williams, Billy Higgins, entre autres. Après ces débuts, il s’est quelque peu absenté pour se consacrer à l’étude puis à l’enseignement. Son œuvre enregistrée dans le jazz y a certainement perdu.
Toujours autoproduit (que sont devenus les producteurs du jazz?), ce disque est un peu plus long que le précédent, mais la quantité n’est pas un critère artistique. Cette musique est vraiment splendide, toujours dans l’esprit hard bop, une descendance parkérienne qui s’entend aussi bien dans la virtuosité («Dialogue», «Minor Pulsation») que dans le lyrisme de l’altiste et dans la puissance expressive qui se dégage du quintet («You Make Me Feel So Young», «Dedicated to You»), dans des formes parfois plus classiques comme sur ces titres ou plus contemporaines comme sur «Dialogue», «Text Tones», «Minor Pulsation» et toujours avec cette excellence qui font de ce disque une perfection musicale, avec un quintet de jazz parfaitement soudé autour d’un projet: Gilbert Castellanos (tp, 1972, Guadelaraja, Mexique), fils d’un chanteur et chef d’orchestre, apporte un contrepoint de qualité à Christopher Hollyday. Il a accompagné Tom Scott, Anthony Wilson, Charles McPherson, un voisin à San Diego, Willie Jones III, et il est membre du Clayton-Hamilton Jazz Orchestra. Sa route a aussi croisé celle de Dizzy Gillespie, Wynton Marsalis, Horace Silver, Christian McBride, Lewis Nash, Les McCann, parmi beaucoup d’autres. Son jeu se rattache à la tradition de la trompette virtuose qui va de Clifford Brown à Freddie Hubbard en passant par Lee Morgan, le plus proche à nos oreilles sur ce disque.
La section rythmique est en tous points remarquable, très soudée car elle est aussi la base du trio de Joshua White avec Rob Thorsen et Tyler Kreutel de San Diego, même si Joshua White est habituellement moins jazz dans l’esprit pour ce qui est accessible en ligne de son œuvre (une lecture du répertoire du jazz au filtre de la musique contemporaine avec un phrasé jazz ou classique selon le moment). Ici, il s’exprime dans l’esprit du jazz de culture, hot, blues et swing.
Christopher Hollyday fait preuve dans ce disque de son habituelle énergie et d’un drive qui le rattache à la veine parkérienne, ce qui fait de San Diego un haut lieu du saxophone alto de cette tradition hot, avec deux grands représentants que sont Charles McPherson et Christopher Hollyday.

Il y a dans certains arrangements, un parfum de Jazz Messengers («Kiss Me Right», «Paid Time Off»), parfois de song book comme sur «You Make Me Feel So Young» qui fut interprétée par Frank Sinatra et Mel Tormé, Ella Fitzgerald et Michael Bublé plus près de nous (
Gilbert Castellanos est présent sur l’enregistrement dTo Be Loved de Michael Bublé). Le trompettiste est peut-être aussi impliqué dans le choix de «Pau de Arara», aux couleurs latines que Lalo Schifrin arrangea pour Dizzy Gillespie, où il nous gratifie d’un chorus étincelant, brillamment relayé par un Christopher Hollyday au diapason. Un autre grand moment de ce disque où l’ensemble atteint cet état de grâce qui tient d’une forme de transe collective (le nom du groupe, Telepathy, évoque cette dimension magique de l'échange dans le jazz) ou d’une maîtrise absolue, et sans doute des deux à la fois. «Dedicated to You», qui fut gravé par Ella Fitzgerald avec le quartet vocal des Mills Brothers, est un beau moment de lyrisme réservé au saxophoniste alto, qui transforme ce quintet en quartet, avant une conclusion exaltante sur «Minor Pulsation» qui comme les deux premiers thèmes est un vrai passage de virtuosité collective, de drive, d’expression, où l’on constate que l’héritage de Charlie Parker peut prendre une forme originale et contemporaine, sans perdre le message de l’intensité.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Ray Gallon
Make Your Move

Kitty Paws, Out of Whack, Craw Daddy, Harm's Way, Back to the Wall, I Don't Stand a Ghost of a Chance, That's the Question, Hanks a Lot, Yesterdays, Plus One, Make Your Move
Ray Gallon (p), David Wong (b), Kenny Washington (dm)

Enregistré à New York, date non précisée

Durée: 57’ 50”

Cellar Music 103120 (www.cellarlive.com)


Le pianiste Ray Gallon, natif de New York (1958), sera une découverte indispensable pour beaucoup d’amateurs de jazz de ce côté de l’Atlantique malgré une carrière bien remplie de plus de trente années aux côtés des musiciens de jazz parmi les plus réputés de l’histoire du jazz: Dizzy Gillespie, Lionel Hampton, Milt Jackson, Harry Sweets Edison, Ron Carter (qui introduit les notes de livret), George Adams, Charli Persip, TS Monk, Buster Williams, Willie Jones III, Marvin Smitty Smith, Billie Drummond, Joe Chambers, Art Farmer, Benny Golson, Peter Washington, Kenny Washington (qui l’accompagne sur le présent enregistrement) et beaucoup d’autres artistes de jazz de talent. La lecture de son «Curriculum Vitæ» sur son site (raygallon.com) est édifiante de l’intensité de son activité.
Autant dire qu’il œuvre plutôt au sein du jazz de culture, ce qui n’étonne pas quand on sait que parmi ses enseignants il a pu compter Hank Jones, John Lewis et Jaki Byard, Jimmy Rowles, Barry Harris, Steve Kuhn, autant de maîtres du jazz et du piano.
L’étonnement n’en est que plus grand de découvrir que c’est son premier enregistrement en leader à plus de 60 ans! Une originalité, particulièrement pour un adepte du piano, un instrument qui se prête pourtant plus qu’un autre à toutes les formules, du solo au big band. Et son CV, très détaillé, indique pourtant qu’il a œuvré sur scène dans toutes les configurations, en leader ou sideman, du solo au big band, celui par exemple de Lionel Hampton. Il s’en excuse presque dans le livret avec humilité, en commençant à mettre en valeur la dream team qui l’accompagne pour ce trio (David Wong et Kenny Washington), et à remercier la longue liste de ceux qui l’ont guidé et accompagné dans ce chemin de 30 ans. En tête figure Ron Carter dont il est très proche car Ray Gallon l’a accompagné dans ses formations.
Il remercie également la «NYC jazz-scene family»,  les clubs qui l’ont accueilli, les écoles qui lui ont fait confiance (un début d’explication peut-être quant à sa rareté discographique). Il a été enfin un accompagnateur régulier pour nombre de grandes voix du jazz: Dakota Stanton (1990-95), Gloria Lynne (1996-99), Nnenna Freelon (1999-2002), Sheila Jordan (1987-2021), Jon Hendricks ou épisodique (Nina Simone, Etta Jones, Joe Williams, Jimmy Scott, Miles Griffith, Chaka Khan, et beaucoup d’autres). Autant dire qu’il n’a pas chômé et a toujours gravité au cœur de l’excellence.
Le trio, comme on peut s’y attendre avec cette introduction, est magnifique de complicité et de musicalité, d’énergie et d’originalité, d’autant que ce pianiste, s’inscrit dans la filiation des pianistes de l’après-guerre Thelonious Monk, Elmo Hope, Bud Powell, Hank Jones, Erroll Garner, et réussit à atteindre cette intensité rare dans l’expression. Inutile de dire que Ray Gallon est un expert de son instrument, même si dans ce registre, cette qualité n’est que la base d’une expression marquée par le blues, le swing, l’imagination sans borne, la richesse harmonique et rythmique.
Kenny Washington est l’un des grands batteurs de l’histoire du jazz, le digne successeur de cette longue lignée de batteurs musiciens jusqu’au bout des baguettes: aucune démonstration, seulement la musique du premier au dernier battement, exceptionnel aux balais comme toujours, un digne enfant de Jo Jones. David Wong (1982) est devenu l’un des magnifiques contrebassistes de la scène new-yorkaise, et il a atteint cette excellence au contact des meilleurs pianistes de jazz (Kenny Barron, Benny Green…). Il fut le dernier bassiste d’Hank Jones, une expérience qui le rapproche de Ray Gallon; ses chorus,sa sonorité pleine et brillante, sont un véritable régal.
Dans ce premier disque d’une belle maturité et d’une complexité certaine («Kitty Paws»), Ray Gallon a composé 9 des 11 thèmes. Les 2 standards («I Don't Stand a Ghost of a Chance» et «Yesterdays») sont relus de manière originale malgré la multitude de versions précédentes: le premier avec le sens de l’essentiel, le second avec la référence introductive à l’immortelle version d’Art Tatum, y compris sur le plan harmonique, et un détournement rythmique vers un traitement «brésilien» sur le plan rythmique magnifiquement réalisé avec la complicité de Kenny Washington.

Les originaux sont passionnants du premier au dernier, avec un salut magnifique à Hank Jones («Hanks a Lot», «Back to the Wall»), une proximité avec Bud Powell (souvent, «Harm's Way », «That's the Question», «Plus One») et Thelonious Monk («Out of Whack», »Make Your Move»), les deux souvent mêlés, évoqués sans avoir besoin de reprendre l’un de leurs thèmes, car l’esprit est là, l’esprit du jazz bien entendu, intense, d’une richesse harmonique digne des devanciers, avec toujours ce qui fait le fond de cette musique de jazz: le drive, le blues («Craw Daddy», avec un chorus intéressant de David Wong), le swing au service de mélodies qui racontent des histoires et qui soulèvent de la chaise un/e amateur/trice de jazz digne de ce nom.

Si vous pensiez avoir tout découvert du piano jazz, détrompez vous! Il y a non seulement les jeunes ou encore jeunes musiciens comme Jeb Patton, Keith Brown, Aaron Diehl, Sullivan Fortner, Connie Han, Isaiah Thompson et quelques autres, non seulement les valeurs confirmées comme Kenny Barron, George Cables, Benny Green, Eric Reed, Marcus Roberts, Johnny O’Neal, Cyrus Chestnut, et beaucoup d’autres, non seulement les valeurs éternelles, innombrables qui nous ont quittés en laissant un héritage d’une infinie beauté auquel ce disque fait référence, mais encore ces pianistes qu’on découvre parfois autour du monde, au détour d’un chemin inattendu, comme Roberto Magris et Claus Raible parmi quelques autres, ou enfin comme Ray Gallon, un New-Yorkais trop discret, qui réussit, à plus de 60 ans, de magnifiques débuts discographiques dans l'une des belles traditions du jazz, celle du piano. Les proverbes ont parfois du sens, et s’il n’est jamais trop tard pour bien faire, on attend une suite avec impatience.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Bruce Harris
Soundview

Soundview, Satellite, Maybe It's Hazy, If You Were Mine*, Hank's Pranks, You're Lucky to Me, Ellington Suite, The Bird of Red and Gold*, Saucer Eyes
Bruce Harris (tp), Sullivan Fortner (p), David Wong (b), Aaron Kimmel (dm), Samara Joy McLendon (voc)*

Enregistré le 25 octobre 2020, Astoria, NY

Durée: 50’ 45”

Cellar Live 102520 (www.cellarlive.com)


Produit par Jeremy Pelt, un excellent trompettiste, avec la complicité de Cory Weeds, saxophoniste et ex-propriétaire du Cellar Jazz Club (2000-2014) à Vancouver au Canada, cet album sous le nom de Bruce Harris avait peu de chance de décevoir. La section rythmique avec Sullivan Fortner, David Wong et Aaron Kimmel renforce l’intuition. Ajoutons que sur deux thèmes figure la lauréate de la Sarah Vaughan Competition en 2019, Samara McLendon connue également sous le nom de Samara Joy, qui vient de publier son premier album personnel à 21 ans (en compagnie de Pasquale Grasso, g), et vous aurez le casting d’une formation très prometteuse.
Bruce Harris, le leader (1979, New York) a été l’un des membres du Lincoln Center Jazz Orchestra en 2016-2017, au moment où il publiait un premier album à 37 ans (Beginnings, chez Posi-tone, 2016, avec Dmitry Baevsky, Grant Stewart) que nous n’avons pas reçu et donc pas écouté. Il a étudié avec Jon Faddis, joué au sein du sextet de Winnard Harper, et a enregistré avec le Count Basie Orchestra, Aaron Diehl, Herlin Riley, entre autres. C’est donc un encore jeune trompettiste doté d’une expérience de très haut niveau, doué d’une belle sonorité («Ellington Suite»), et d’une virtuosité certaine («Hank's Pranks») qui confirme son parcours. Son aisance naturelle, très classique, est un plaisir d’autant que cette formation avec un Sullivan Fortner toujours aussi original lui apporte une complicité très appréciable pour faire de ce disque une réussite, bien entendu marquée par l’aîné, Wynton Marsalis, mais qui reste entièrement originale car tout est parfaitement maîtrisé («Ellington Suite»), imaginatif et que les musiciens ont chacun leur personnalité. On ne présente plus Sullivan Fortner (1986, New Orleans), auteur déjà d’un parcours impressionnant dans le jazz (Stefon Harris, Roy Hargrove, Donald Harrison, Cecil McLorin Salvant, Peter Bernstein), toujours aussi inventif dans ses interventions («Hank’s Pranks», «Ellington Suite»). On ne présente pas vraiment David Wong (1982, New York) très actif sur la scène de New York (Benny Green, Ray Gallon, Dan Nimmer), doté d’un beau son («Maybe It's Hazy»); Aaron Kimmel, né en 1990 à Hollidaysburg, PA, a étudié avec son père, Stephen, Joe Morello, Kenny Washington et Billy Drummond, avant de côtoyer le meilleur de la scène à New York (Ryan Kisor, Terell Stafford, Jon Faddis, Jimmy Heath, Mary Stallings, Mike LeDonne, Frank Wess). Aaron a appris de ses maîtres l’écoute, et il est une autre découverte de ce disque. Les interventions de chacun des musiciens sont en totale adéquation avec l’esprit d’excellence qui est à la base de ce disque. L’original qui introduit cet enregistrement en témoigne.

Les deux participations
de Samara Joy McLendon sont déjà remarquables de sûreté, et bien mises en valeur par les contrepoints parfaits de Sullivan Fortner, et la sonorité tour à tour éclatante («If You Were Mine») et feutrée de Bruce Harris («The Bird of Red and Gold») qui introduit et soutient à merveille la chanteuse. Le répertoire fait appel à des compositeurs du jazz, des classiques du bebop comme Gigi Gryce, Hank Mobley, Randy Weston, Barry Harris, et aussi du jazz des premiers temps avec Eubie Blake-Andy Razaf et le jeune Duke Ellington. Deux originaux, bien dans le ton, de Bruce Harris et un standard de Johnny Mercer et Matty Malneck complètent un enregistrement bien construit.Bruce Harris a certainement attendu plus que d’autres pour enregistrer, mais il apporte ici un bel opus, très abouti, et sa sonorité, sa précision, son côté brillant («Hank’s Pranks») sont un vrai plaisir pour les amateurs de trompette. Une belle découverte!
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Wes Montgomery
The NDR Hamburg Studio Recordings

West Coast Blues, Four on Six, Last of the Wine, Here's That Rainy Day, Opening 2, Blue Grass, Blue Monk, The Leopard Walks, Twisted Blues, West Coast Blues (Encore)
Wes Montgomery (g), Hans Koller (as), Johnny Griffin (ts), Ronnie Scott (ts), Ronnie Ross (bar), Martial Solal (p), Michel Gaudry (b), Ronnie Stephenson (dm)
Enregistré le 30 avril 1965, Hambourg (RFA)
Durée: 58’ 39” + Blu-Ray 34’ 16” (répétition)
Jazzline Classics D 77078 (www.jazzline-leopard.de/Socadisc) 


La guitare selon Wes Montgomery est un instrument à part… comme on peut le dire pour Django Reinhardt, car il lui donne une dimension orchestrale et que ses chorus sont d’une facture toujours extraordinaire sur le fond et la forme. Ici dans le contexte d’un all stars très international où l’on retrouve les très réputés Hans Koller (Vienne, 1921-2003), Johnny Griffin, Ronnie Scott, Martial Solal, Michel Gaudry qu’on ne présente pas, mais aussi Ronnie Ross, un bon saxophoniste baryton britannique (Calcutta, 1933-Londres, 1991), le lauréat annuel de l’instrument pour le référendum de la revue Melody Maker pendant de nombreuses années, et qui a côtoyé le meilleur du jazz: Clark Terry, Tubby Hayes et beaucoup d’autres. Il prend plusieurs brillants chorus dans ce disque. Le batteur Ronnie Stephenson (Sunderland, 1937-Dundee, 2002), comme Ronnie Ross, a accompagné le gotha du jazz de passage en Grande-Bretagne. Cela dit, les «Ronnie» britanniques sont des habitués, dans cette période, de la scène allemande et particulièrement du NDR Big Band alors appelé le «Studioband», le batteur en étant un des musiciens réguliers.
Ces projets avaient pour objet de réunir des musiciens d’horizons différents et d’organiser un atelier pour une répétition (le DVD est ici au format Blu-ray) afin de parvenir à une prestation en live radiodiffusée dont on retrouve l’enregistrement sur le CD. Wes Montgomery est venu de Londres où il se produisait dans le club de Ronnie Scott et, dans ce projet, les musiciens apportent leur contribution au niveau des compositions et des arrangements: il y a ainsi trois thèmes de Wes Montgomery, deux de Ronnie Ross, un de Martial Solal, un de Johnny Griffin, un standard arrangé par Wes, et le «Blue Monk» de Thelonious Monk arrangé par Johnny Griffin.Dans ce cadre qui pourrait être un piège car les musiciens ne se sont pas choisis, la magie du jazz, celle en particulier de cet artiste hors normes qu’est Wes Montgomery, réalise le miracle «habituel» et toujours étonnant de donner une heure de belle musique, pleine de swing, de ce blues que son pouce légendaire élève à un rare degré de sophistication, et le plus étonnant est que chacun des musiciens se fond sans état d’âme dans ce magnifique ensemble, chacun apportant son talent et sa personnalité à une réussite collective qui n’est pas évidente au premier rendez-vous. Le langage commun du jazz opère assez souvent ce genre de miracles entre musiciens d’horizons esthétiques différents, de générations éloignées, parfois de civilisations diverses, à la condition que tous respectent les fondements du jazz. Les musiciens, ici et à ce moment de leur parcours, relèvent de cette tradition internationale du jazz qui a perduré, avec un large consensus, jusqu’aux années 1960, avant l’apparition de la fusion et des musiques dites «improvisées» ou «actuelles», comme si ces qualificatifs pouvaient définir un art, une expression humaine. Cela dit, ce disque, de jazz, mérite le détour, et sans doute parce que la personnalité artistique de Wes Montgomery est de celles qui s'impose à tous, dans tous les contextes, comme celle de Django Reinhardt justement… 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Gregory Tardy
If Time Could Stand Still

A Great Cloud of Witnesses, Absolute Truth, Blind Guides, Everything Happens to Me, I Swing Because I'm Happy, If Time Could Stand Still, The Message in the Miracle, It Is Finished
Gregory Tardy (ts), Alex Norris (tp 2 & 7), Keith Brown (p), Alexander Claffy (b), Willie Jones III (dm)

Enregistré les 19-20 juin 2019, New York, NY

Durée: 50’ 07”

WJ3 31026 (wj3records.com)


Greg Tardy est né le 3 février 1966 à New Orleans. Né dans une famille dévouée à la musique classique, au chant lyrique, il a débuté à la clarinette (classique). Il a habité Milwaukee, dans le Wisconsin sur les bords du Lac Michigan, puis à St. Louis, dans le Missouri. Il opte progressivement pour le saxophone ténor pour lequel il est sollicité, et c’est par son frère aîné que se produit l’étincelle pour le jazz à travers l’écoute d’un enregistrement de «Monk’s Mood» (Thelonious Monk With John Coltrane, Jazzland). Il commence à se produire sur la scène de St. Louis, ce qui le conduit à retourner dans sa ville de naissance pour approfondir ses connaissances auprès du réputé Ellis Marsalis, côtoyant sur place dans les années 1980 une multitude de musiciens de talents comme Victor Goines, Nicholas Payton, les frères Marsalis (Delfeayo et Jason), Brian Blade, etc., et à se frotter à toutes les composantes de la musique néo-orléanaises (Neville Brothers, Allen Toussaint…). Cette riche expérience lui donne des ailes et, dès le début des années 1990, après un premier enregistrement personnel (Crazy Love, Dubat), il fait le bonheur de l’Elvin Jones Jazz Machine dans les années 1990, formation grâce à laquelle il s’installe à New York, côtoyant beaucoup de musiciens qui font le jazz de cette époque, dans un éventail de styles et d’époques assez large: Wynton Marsalis, James Moody, Betty Carter, Rashied Ali, Roy Hargrove, Jay McShann… En 1999, il intègre la formation d’Andrew Hill, pour lequel il enregistre plusieurs disques. Il côtoie et enregistre également avec d’autres saxophonistes comme Steve Coleman, Joe Lovano, Dewey Redman, Ravi Coltrane, Chris Potter, et trompettistes comme Tom Harrell, Dave Douglas, Brian Lynch (avec Eddie Palmieri), Marcus Printup, réutilisant avec certains la clarinette délaissée depuis l’adolescence.

C’est sur Impulse!, le label mythique de son inspirateur John Coltrane, qu’il enregistre en leader en 1998 Serendipity. Après The Hidden Light (JCurve, 2000) et Abundance (Palmetto, 2001), il entame à partir de 2005 une collaboration régulière avec SteepleChase pour une dizaine d’albums personnels (The Truth, 2005; Steps of Faith, 2006; He Knows My Name, 2007; The Strongest Love, 2010; Monuments, 2011; Standards & More, 2013; Hope, 2014; With Songs of Joy, 2015; Chasing After the Wind, 2016).
A partir de 2015, il devient enseignant à Knoxville pour l’Université du Tennessee. Peu après, il participe encore à un projet en duo avec Bill Frisell.
Le présent If Time Could Stand Still, enregistré sur l’excellent label WJ3, créé par le batteur Willie Jones III qui faisait la couverture de Jazz Hot n°669, semble être le dernier en date des enregistrements personnels de Gregory Tardy. Inutile de dire qu’avec la présence de Willie Jones III, la section rythmique est d’un niveau exceptionnel, le batteur faisant preuve de son habituelle musicalité, de son drive et de son sens des nuances. A leurs côtés, au piano, Keith Brown, le fils de Donald, est splendide, et le bassiste, Alexander Claffy est à l’unisson de ses deux partenaires. Sur deux pièces («Absolute Truth», un blues, et «The Message in the Miracle», très Jazz Messengers), le trompettiste virtuose et tout terrain Alex Norris (Betty Carter, Vanguard Jazz orchestra, Maria Schneider Band, Slide Hampton, Brad Mehldau, Jerry Gonzalez, Chico O’Farrill…), apporte plus de rondeur à la formation, dans l’esprit hard bop. «I Swing Because I'm Happy» est dans ce même registre, sans le trompette.

L’ensemble des compositions sont de Gregory Tardy, à l’exception du standard «Everything Happens to Me», une relecture classique où Gregory Tardy fait admirer un beau son grave qu’on n’entend pas toujours aussi profond sur ses propres compositions.
Sur «A Great Cloud of Witnesses», le saxophoniste est plus proche du son aigu de ténor à l’instar de sa première inspiration, John Coltrane. La musique modale est une des manières d’ailleurs de Gregory Tardy («It Is Finished»), qui en fait également le moteur de son «Blind Guides», autour de motifs arabisants explorés et déclinés avec la complicité de Keith Brown.Reste «If Time Could Stand Still», une mélodie qui ressemble à un hymne d’inspiration religieuse, une musique où le ténor joue dans l’aigu, une veine musicale qui trouve sa confirmation dans les derniers remerciements du livret et le titre de l’album. A ce propos, on relira avec profit l’interview de Greg Tardy dans Jazz Hot n°566, à la fois pour sa biographie et pour tous les aspects de sa personnalité qui expliquent sa musique et ce feeling religieux.
If Time Could Stand Still
est un album de jazz précis et sage comme semble l’être Gregory Tardy, sans prétention ostentatoire mais avec les éléments d’imagination, de swing, de blues, d’expression et l’assise de la tradition qui font le meilleur jazz.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Samara Joy
Samara Joy

Stardust, Everything Happens to Me, If You Never Fall in Love With Me, Let’s Dream in the Moonlight, It Only Happens One, Jim, (It’s Easy to See) The Trouble With Me Is You, If You’d Stay the Way I Dream About You, Lover Man (Oh Where Can You Be?), Only a Moment Ago, Moonglow, But Beautiful
Samara Joy (voc), Pasquale Grasso (g), Ari Roland (b), Kenny Washington (dm)

Enregistré les 20 et 21 octobre 2020, Mt. Vernon, NY

Durée: 47’ 01’’
Whirlwind Recordings 4776 (www.whirlwindrecordings.com/
Socadisc)

Samara Joy McLendon, née le 11 novembre 1999, est issue d’une famille du Bronx, NY, évoluant dans le monde du gospel: ses grands-parents paternels ont dirigé l’ensemble de Philadelphie, The Savettes, son père, compositeur, a accompagné le chanteur Andraé Crouch. Baignée dans une ambiance très musicale –on chante et on joue volontiers dans les réunions de famille–, elle commence, au collège, à participer à des comédies musicales. Son père, qui l’a immergée dans la musique religieuse et le rhythm & blues, la fait également monter sur scène avec lui. Mais c’est au lycée, au Fordham High School for the Arts, que Samara prend conscience de ce qu'est le jazz 
qu'elle pratique déjà au filtre de la culture afro-américaine. Parallèlement, elle a intégré la chorale de son église, la World Changers Church New York, sur Grand Concourse (la principale artère du Bronx), avec laquelle elle assure trois services par semaine pendant deux ans. Quand elle entreprend des études musicales universitaires (qu'elle a achevées en mai 2021) au Purchase College, non loin de chez elle, où elle a notamment pour professeurs Jon Faddis, Pasquale Grasso et Kenny Washington, elle n’est pas encore décidée à devenir une chanteuse de jazz. Le déclic viendra, dit-elle, à l’écoute de Sarah Vaughan et des enregistrements de Tadd Dameron avec Fats Navarro. Elle commence alors à partager la scène des clubs new-yorkais avec Barry Harris, Kirk Lightsey, Cyrus Chestnut ou encore Chris McBride. Et comme si son entrée en jazz était destinée à se faire sous l’égide de la grande Sassy, qu’elle peut rappeler à certains égards par son timbre, elle arrive en tête de la Sarah Vaughan International Jazz Vocal Competition fin 2019 (voir notre Hot News du 30/01/20).
Si les longs mois de confinement qui ont suivi n’ont pas été des plus propices pour développer sa carrière, Samara McLendon présente aujourd’hui, à 21 ans, un premier album sous son nom, qu’elle a d’ailleurs changé en Samara Joy. Elle y est excellemment accompagnée par ses anciens professeurs, en fait le trio habituel de Pasquale Grasso avec Kenny Washington et Ari Roland, dont on peut apprécier ici le jeu d’archet. S’attaquant à quelques-uns des beaux thèmes du jazz (remarquable version de «Lover Man»), Samara s’impose d’emblée comme une interprète de jazz prometteuse, d'une étonnante maturité artistique résultant d’un parcours enraciné depuis la plus petite enfance. D'où une expressivité profonde et pleine de nuances –ainsi qu'un sacré sens du swing, cf. «Everything Happens to Me» que ses accompagnateurs mettent en valeur avec une grande finesse, en particulier le subtil Pasquale Grasso (joli duo guitare-voix sur «But Beautiful»). Samara Joy livre ainsi un disque réussi sans fausse originalité et artifices. Elle renouvelle les saveurs par sa seule personnalité musicale. Il ne reste qu’à croiser les doigts pour que la jeune et talentueuse Samara Joy poursuive sa route sur le chemin du jazz de culture, à l’affut de nouvelles rencontres pour approfondir son art avec authenticité. 
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2021

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The Doug MacDonald Quartet
Organisms

It’s You Or No One, Jazz for All Occasions, L&T, Nina Never Knew/Indian Summer, Sometime Ago, Poor Butterfly, Centerpiece, Too Late Now, Hortense, On the Alamo
Doug MacDonald (g), Carey Frank (org), Bob Sheppard (ts), Ben Scholz (dm)

Enregistré les 10 octobre et 11 décembre 2018, Burbank, CA

Durée: 50’ 20”

Dmac Music (
www.dougmacdonald.net)

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Doug MacDonald & The Tarmac Ensemble
Live at Hangar 18: Jazz Marathon 4

CD1: San Fernando Blvd, Dreamsville, Lollipops and Roses, I Thought About You, With the Wind and the Rain in Her Hair, Maiden Voyage, Pennies From Heaven, Nobody Else But Me
CD2:
Strike Up the Band, LL, Something to Light Up My Life, Make Believe, Body and Soul, My Foolish Heart Where or When, Tune Up
Doug MacDonald (g), Charlie Shoemake (vib), Joe Bagg (p), Harvey Newmark (b, CD1: 1,2,3,5, CD2: 1,2,3,4), Kendall Kay (dm, CD1: 1,2,3,5, CD2: 1,2,3,4), Kim Richmond (as, fl), Ron Stout (tp), Ira Nepus (tb), Rickey Woodard (ts), John B. Williams (b), Roy McCurdy (dm)

Enregistré le 18 juillet 2019, Los Angeles, CA

Durée: 54’ 10” + 59’ 39”

Dmac Music 16 (www.dougmacdonald.net)

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The Coachella Valley Trio
Mid Century Modern

My Shining Hour, Lance or Lot, Cat City Samba, Tram Jam, What’s New, Give Me the Simple Life, Stranger in Paradise, I Hadn’t Anyone Till You, Woody ‘N You, Bossa Nueva, The Way You Look Tonight
Doug MacDonald (g), Larry Holloway (b), Tim Pleasant (dm), Big Black
(djembé, 3,6,7,8,9,10)

Enregistré à Palm Springs, CA, date non précisée

Durée: 42’ 05”

Dmac Music 17 (www.dougmacdonald.net)

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Doug MacDonald
Toluca Lake Jazz

Flamingo, My Little Boat, Baubles Bangles and Beads, These Foolish Things, Toluca Lake Jazz, Is This It?, Desert Jazz, Village Blues, De-Ha, Easy Living, Pleasante Pleasant, If I Had You, New World
Doug MacDonald (g), Harvey Newmark (b)

Enregistré à Glendale, CA, date non précisée

Durée: 53’46’’

Dmac Music 18 (www.dougmacdonald.net)

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Doug MacDonald
Live in Hawaii

My Shining Hour, Cat City Samba, Blues in the Closet, Star Eyes, Bossa Don, Lester Leaps In, Stranger in Paradise
Doug MacDonald (g), Noel Okimoto (vib), Dean Taba (b), Darryl Pellegrini (dm)

Enregistré le 9 novembre 2019, Honolulu, Hawaii

Durée: 59’ 12”

Dmac Music 19 (www.dougmacdonald.net)

Doug MacDonald est un merveilleux musicien de jazz au-delà de l’instrumentiste, comme le dit la formule, un musicien pour musicien précieux et rare. Il véhicule un profond respect pour un jazz de culture ancré dans un idiome post bop avec un goût prononcé pour la beauté esthétique qui a façonné le jeu de Kenny Burrell en single note bluesy, avec toujours un souci de développer de superbes lignes mélodiques. Mais c’est surtout du côté de Barney Kessel qu’il revendique son héritage par une connaissance approfondie du bop parkérien doublée d’une élégance et d’un sens raffiné du swing. On est ici dans une certaine forme d’orthodoxie bop par un musicien au parcours singulier et issu d’une belle tradition de la guitare jazz allant d’Herb Ellis à Joe Pass. Né le 10 septembre 1953 à Philadelphie, PA, il débute à Hawaï dans un style middle auprès du tromboniste Trummy Young, puis dans un jazz plus moderne avec le saxophoniste Gabe Balthazar, un ancien de chez Stan Kenton au parcours remarquable dans le jazz west coast des années 1950 et 1960. Il s’installe brièvement à Las Vegas, NV, jouant dans différents lieux, d’un club à une salle d’exposition avec le chanteur Joe Williams, le tromboniste Carl Fontana, le saxophoniste ténor Jack Montrose et le contrebassiste Carson Smith. A partir de 1984, il est une figure incontournable de la scène de Los Angeles, CA, faisant partie des formations de Bill Holman, Ray Anthony ainsi que du Clayton-Hamilton Jazz Orchestra. Il devient freelance en 1990 à New York, jouant avec Ray Brown, Hank Jones, Stan Getz, Bob Cooper, Jack Sheldon, Buddy Rich ou Ray Charles, avant de retourner sur la côte ouest où il réside et partage son temps entre l’enseignement, les enregistrements et les tournées.
Déjà à la tête d’une quinzaine d’albums sous son nom où il varie les formules avec brio, il excelle ici dans cinq contextes différents privilégiant une esthétique straight ahead qu’il pratique comme un second langage. Pour Organisms, il explore pour la troisième fois de sa discographie la formule du quartet avec orgue Hammond B3, saxophone ténor et batterie, évoquant les classiques de la période Blue Note des années 1960. Au-delà du leader et du formidable guitariste qu’il est, Doug MacDonald démontre des talents de compositeur et d’arrangeur entre originaux et standards. Il y a une synergie et une belle cohésion au sein de la formation. Sur Jazz For All Occasions, le guitariste alterne un jeu en single notes, en octaves et en accords dans la lignée de Wes Montgomery sur un tempo bossa. Carey Frank qui a été longtemps l’organiste de la formation de blues rock et soul Tedeschi Truck Band,mais aussi des saxophonistes Bob Mintzer et Eric Marienthal, propose un jeu sobre et gorgé de swing avec de longues phrases sinueuses du plus bel effet aux couleurs d’un jazz soul intemporel. «L&T»est le sommet du disque reflétant la personnalité et le jeu du leader dans sa diversité d’approche mêlant la virtuosité et l’aspect mélodique de Joe Pass au raffinement esthétique de Kessel dans l’art de ne jouer que les notes essentielles. Sa version en solo de Nina Never Knew/Indian Summer avec sa longue introduction est un régal de musicalité.
La présence de Bob Sheppard au saxophone ténor, que l’on a entendu dans les formations de Chick Corea, complète le quartet avec un jeu évoquant Joe Henderson dans sa sonorité au léger vibrato. «Centerpierce»,le blues signé Sweets Edison, permet au saxophoniste de célébrer le blues avec talent et au leader de le jouer avec feeling et swing dans l’esprit d’un Herb Ellis. Ben Scholz qui a déjà une longue carrière dans le blues avec Buddy Guy et Aaron Neville, mais aussi dans le jazz avec Roy Hargrove, complète la formation apportant un équilibre rythmique à la fois précis, souple et puissant, idéal dans ce contexte avec orgue Hammond.
Le second opus est un beau concert au Hangar 18, proche de l’aéroport international de Los Angeles, CA, en 2018 autour d’un projet avec The Tarmac Ensemble, sorte de all stars de musiciens vétérans de la west coast. Le trompettiste Ron Stout, né en en Californie en 1958 et ayant fait partie des meilleurs pupitres dont Woody Herman Big Band, The Clayton-Hamilton Jazz Orchestra mais aussi Al Cohn, Stan Getz, Dizzy Gillespie, Pepper Adams, Bill Holman et la formation d’Horace Silver pendant près de trois ans, est particulièrement mis en valeur sur «Maiden Voyage» d’Herbie Hancock tel un prolongement du jeu de Miles dans sa sonorité voilée et sa virtuosité introvertie que l’on retrouve sur l’arrangement du standard de Jérôme Kern «Nobody Else But Me» sur les harmonies de «Tune Up». L’autre souffleur de la formation est Kim Richmond, un multi instrumentiste alternant à l’alto et à la flûte qui lui aussi a brillé longuement au sein des meilleurs big bands dont ceux de Bob Florence, Stan Kenton et Bill Holman, tout en poursuivant une carrière d’enseignant au département jazz de l’université de Californie du Sud. Il est particulièrement en verve d’emblée sur
«San Fernando Blvd» où il s’illustre avec une belle musicalité dans l’esprit d’un Herbie Mann à la flûte. Ce jazz laisse la place à un répertoire de standards et de thèmes de musiciens avec deux compositions du leader qui est l’auteur de beaux chorus dont une superbe version tout en accords et en solo de «I Thought About You». «Pennies From Heaven» dans un esprit très west coast met en exergue Ira Nepus au trombone toujours proche de la mélodie privilégiant le swing, une personnalité musicale de la scène de Los Angeles, CA, lui aussi spécialiste des pupitres derrière Woody Herman, Gerald Wilson, Quincy Jones, mais a également ayant collaboré avec quelques figures tutélaires du jazz traditionnel tels que Kid Ory, Barney Bigard, Rex Stewart, Johnny St. Cyr, Benny Carter, Lionel Hampton. Joe Bagg, un ancien élève de Kenny Barron menant une consistante carrière de sideman, complète la formation d’une grande sobriété dans ses interventions privilégiant l’écoute dans un jeu post bop ancré dans la tradition. On notera également la présence de Rickey Woodard au saxophone ténor qui lors de ses rares chorus, développe un jeu fluide avec un large vibrato issue de l’école de Gene Ammons. L’ensemble est mené de main de maître par l’ancien partenaire des frères Adderley et du fameux Jazztet d’Art Farmer, Roy McCurdy aux baguettes. Sa formidable solidité dans le tempo et sa qualité de frappe ne sont pas pour rien dans la réussite de ce concert aux couleurs de jam.
Mid Century Modern
, le troisième album, explore la formule classique du trio guitare-contrebasse-batterie, sous l’appellation The Coachella Valley Trio. Une formation née en 2016 au AJ’s On the Green, un club de Palm Springs, CA, qui joue tous les mercredis soirs et qui s’inspire de la beauté de leur demeure à Palm Springs, de son paisible climat et de son architecture rétro des années 1950. Une douceur de vivre et une décontraction que l’on retrouve dans la musique du trio. Un projet mettant à nu la personnalité musicale du guitariste avec le soutien Larry Holloway à la contrebasse et de Tim Pleasant, originaire de Minneapolis, à la batterie. Ce dernier est un ancien élève de Harold Jones qui a fait les beaux jours du big band de Count Basie. Après une longue parenthèse de 21 ans sur New York dès 1978 où il se produit avec les saxophonistes Warne Marsh et Charles McPherson, les pianistes Jaki Byard et Sal Mosca, il s’installe à Los Angeles, CA, pour y devenir une figure majeure de la scène jazz actuelle. Une forme de nonchalance et de décontraction naturelle gorgée de swing se fait ressentir au sein du trio qui explore quelques standards et compositions du leader. Le classique «My Shinning Hour» laisse éclater la sobriété des belles lignes mélodiques de Doug MacDonald, tout comme les effets bluesy et les singles notes du superbe thème original «Lance or Lot». L’apport de Big Black au djembé donne une couleur originale au trio sur des thèmes tels que la bossa «Cat City Samba» ou le «Woody ‘N You» de Dizzy Gillespie. Une véritable osmose rythmique caractérise cette remarquable formation d’une grande musicalité comme sur cette version boppisante sur le tempo rapide de «The Way You Look Tonight».

Pour le projet Toluca Lake Jazz, Doug McDonald choisit la formule intimiste du duo, toujours dans un esprit de simplicité et au service du jazz. Harvey Newmark est une vieille connaissance du guitariste avec qui il partage sa passion pour les belles mélodies et une certaine idée du jazz basé sur la tradition. Né à Hollywood, CA, il est sollicité à l’âge de 18 ans pour entrer dans la formation du clarinettiste Buddy DeFranco, mais il préfère terminer ses études. Musicien à la fois classique et jazz, il passe d’un univers à l’autre avec facilité et fait partie depuis 24 ans du Los Angeles Philhamonic et du Long Beach Symphony tout en étant le principal contrebassiste du Desert Symphony depuis près de deux décennies. Cela ne l’empêche pas de mener une véritable carrière de jazzman auprès de Buddy Rich, Bill Holman, Lew Tabackin, Toshiko Akiyoshi, Joe Henderson, Terence Blanchard, Pepper Adams, Milt Jackson, Terry Gibbs ou Cal Tjader. Ces deux musiciens ont en commun également le fait d’avoir accompagné des voix singulières du jazz telles qu’Anita O’Day, Carmen McRae, Sarah Vaughan et Rosemary Clooney, d’où ce goût pour les mélodies narratives. L’interaction entre les deux protagonistes s’installe d’emblée avec une excellente version de «Flamingo», puis «My Little Boat» sur des rythmes brésiliens entre samba et bossa. «Baubles, Bangles, and Beads» se donne des airs de valse avec une sonorité boisée et une façon de retenir la note à la Ron Carter du contrebassiste. Le leader dévoile dans ce contexte un peu plus de son univers et un réel talent de compositeur comme «Is This It?» basé sur les harmonies de «What Is Thing Called Love?», ou son affection pour le blues avec «Village Blues» de John Coltrane.

Dans le cinquième enregistrement, Live in Hawaii, effectué au Studio Atherton de la radio publique locale, en compagnie d’un bon vibraphoniste, Noel Okimoto, Doug confirme ce classicisme d’expression dans le registre d’un bebop qui swingue comme le jazz de toutes les époques. Dean Taba à la contrebasse est également un excellent musicien («Blues in the Closet», «Star Eyes»), et le guitariste toujours entre Wes Montgomery et Barney Kessel, laisse beaucoup de place à ses complices, sans renoncer à quelques évocations de guitare hawaiienne bienvenues dans son discours, sans aucune artificialité, qui teintent son interprétation d’une couleur autochtone.
Il y a une cohérence artistique dans ces cinq albums d’une haute tenue musicale, qui font de Doug MacDonald un musicien à découvrir, ce qui est possible car sa production d’enregistrements est régulière et son site bien documenté (cf. dougmandonald.net).
David Bouzaclou
© Jazz Hot 2021

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Jim Snidero
Live at the Deer Head Inn

Now's The Time, Autumn Leaves, Ol' Man River, Bye Bye Blackbird, Idle Moments, Who Can I Turn To, My Old Flame, Yesterdays
Jim Snidero (as), Orrin Evans (p), Peter Washington (b), Joe Farnsworth (dm)
Enregistré les 31 octobre et 1
er novembre 2020, Deleware Water Gap, PA
Durée: 55’ 27”
Savant Records 2193 (www.jazzdepot.com/Socadisc) 


Le natif de Redwood City, en Californie, en 1958, Jim Snidero, a construit avec patience et constance une carrière très respectable de musicien de jazz depuis qu’il s’est installé à New York en 1981, après avoir étudié au College of Music de la North Texas University. Il est lui-même devenu un éducateur apprécié dans le domaine du jazz et de la musique contemporaine, à la New School de New York et dans plusieurs universités (Indiana, Princeton). S’il n’est pas une tête d’affiche, c’est un de ces musiciens sérieux et savant recherché aussi bien par les grands ensembles (Toshiko Akiyoshi’s Jazz Orchestra, Mingus Big Band) que par les formations plus réduites qui s’expriment dans l’idiome du bebop-hard bop, et parfois même dans un pupitre pour la variété (Frank Sinatra). Il a ainsi côtoyé Brother Jack McDuff, Brian Lynch, David Hazeltine, et récemment encore Mike LeDonne. C’est aussi un solide leader, un saxophoniste alto qui développe une esthétique (un beau son, une bonne articulation, un swing certain et une familiarité avec le blues) dans la continuité des saxophonistes post-parkériens à l’instar de Phil Woods et Cannonball Adderley, auxquels il a rendu hommage dans une discographie de qualité (25 disques environ en leader, enregistrements plus nombreux en sideman). C’est donc le type de musiciens, fréquents en jazz, dont on ne peut pas être déçu car il élabore en conscience une œuvre sans complaisance, dans l’esprit du jazz. Il poursuit depuis 2007 une fructueuse collaboration avec le label Savant (une dizaine d’albums) qui confirment un artiste sûr de ses choix, constant dans son esthétique, ce qui est une de ses qualités à la base de sa personnalité.
Dans cet opus, un liveenregistré au Deer Head Inn de Delaware Water Gap, PA, en fin d’année 2020, le choix du répertoire est à nouveau excellent, sans surprise mais ce n’est pas ce qu’on attend, avec de beaux thèmes, des standards pour la plupart comme «Autumn Leaves», «My Old Flame» et «Yesterdays», des compositions du jazz comme «Now’s Time» de Charlie Parker, «Idle Moments» de Duke Pearson immortalisé par Grant Green, et même un traditionnel «Ol’ Man River», en référence à ce que le pays vit (Black Lives Matter). Jim Snidero est brillamment entouré d’une section rythmique de luxe, avec un Orrin Evans, parfait et délicat, et les indispensables Peter Washington et Joe Farnsworth, trois éléments totalement maîtres de cette esthétique, et qui apportent au leader le cadre idéal pour développer son lyrisme, un son pulsé un peu étroit, une aisance réelle. Il a bien sûr «tiré» les standards vers l’esprit de la musique qu’il honore, le bebop. S’il n’est pas un musicien explosif, tout ce qu’il fait est parfaitement fait, et ce disque est un réel plaisir.
La seule faute de goût est, selon nous, cette photo posée des musiciens masqués. La peur ainsi affichée des artistes en 2021 –et pas que par ces quatre– n’entre pas en résonance avec l’attitude de leurs aînés, quand on songe au courage des musiciens qu’ils sont censés honorer et prolonger, Charlie Parker le premier. Dans l’histoire du jazz, il y a eu des obstacles autrement hauts et violents qu’un virus, et le jazz ne s'est jamais arrêté pour cela. Le jazz, musique d’échanges et de liberté, est incompatible avec un masque complaisamment ou peureusement affiché. Il aurait été dans l’esprit du jazz d’ignorer le masque (ou tout au moins de le faire disparaître quand c’est possible), de laisser ce virus à sa place, et d’accompagner, d’évoquer les trop nombreux aînés qui ont été abandonnés, sont décédés dans l’isolement, dans l’indifférence et l’absence d’hommages et le manque du jazz pour leurs derniers moments.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Dave Liebman/The Generations Quartet
Invitation

Maiden Voyage, Bye Bye Blackbird, Invitation, My Foolish Heart, Village Blues, Yesterdays, Speak Low, Summertime, You and the Night and the Music
Dave Liebman (ts, ss), Billy Test (p), Evan Gregor (b), Ian Froman (dm)
Enregistré les 14-15 août 2018, Saylorsburg, PA et Delaware Water Gap, PA
Durée: 1h 13’ 32”
ARMJA 2020 (https://evangregor.com/generations-quartet


Disque très sympathique, qui réunit un trio de plusieurs générations (Ian Froman: années 1960, Billy Test: 1989, Evan Gregor: années 1990)  autour d’un ancien, le très réputé Dave Liebman (1946) qui les a parfois encadrés en tant qu’enseignant. Au programme de ce Generations Quartet: les standards et de célèbres compositions du jazz. La lecture des titres ci-dessus ne laisse planer aucun doute; ils sont parmi les plus célèbres, parmi les plus beaux, et ont jalonné l’histoire du jazz depuis les années 1920 avec des milliers d’interprétations. Le Song Book est en force avec des compositions de George et Ira Gershwin, Bronislau Kaper et Paul Francis, Victor Young, Otto Harbach et Jerome Kern, Arthur Schwartz et Howard Dietz, Ray Henderson et Mort Dixon. Deux compositions du jazz, une d’Herbie Hancock, l’autre de John Coltrane, et elles sont révélatrices de la musique de ce quartet qui se rattache à l’esprit post-coltranien dans la manière.
Dave Liebman, surtout au soprano en dehors de «Speak Low», «Summertime» et «You and the Night and the Music» au ténor, fait admirer sa belle sonorité qui se rattache par son côté vibré au Sonny Rollins des années 1970 («Maiden Voyage») pour le soprano ou davantage à Coltrane sur «Village Blues». Sur le ténor, il est franchement dans l’esprit de Coltrane sur «Summertime», malheureusement écourté. C’est un vrai régal d’entendre Dave Liebman, avec un vrai classicisme, mettre en avant ses qualités de son, de drive et d’expression dans ce registre des standards, sans retenue, dans un style direct, sans maniérisme ou esprit de système, comme sur «You and the Night and the Music », enregistré en live le 15 août… Il devient alors un grand classique du jazz et entraîne ses excellents compagnons dans une dimension qui offre une belle conclusion à cet excellent disque. Lui-même avoue que jouer cette musique de cette manière, c’est comme «retourner à la maison».
Billy Test, dans un style tynérien (main gauche), apporte beaucoup («Speak Low») et Ian Froman, le plus ancien de la section rythmique, tresse avec puissance la nappe sonore dont cette musique a besoin. Le cadet, Evan Gregor ne s’en laisse pas compter et participe à ce qui a été une fête, n’en doutons pas. Le jazz, et pas seulement celui «de la maison» est une musique expressive, et a besoin de ces dimensions de transe, d’intériorisation, d'échange et de ce côté direct qui traversent cet enregistrement autant pour libérer les artistes que véritablement communier avec le public, par le corps tout entier et pas seulement par l’intellect dans le cadre d'un entre-soi des musiciens
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Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Jimmy Gourley
The Cool Guitar of Jimmy Gourley: Quartet & Trio Sessions 1953-1961

You're a Lucky Guy, You Stepped Out of a Dream, It's De-Lovely, Not Really the Blues, My Heart Belongs to Daddy, Changing My Tune, I Love You, Who Cares?, Almost Like Being in Love, Bag's Groove, Buddy Banks Blues, Love You, Line for Lyons, A Night in Tunisia, Yesterdays, You Go to My Head, How Long Has This Been Going On?, Clarisse Blues, For Heaven's Sake, Three Little Words
Jimmy Gourley (g) avec:

(1-8) Henri Renaud Trio (p), Pierre Michelot (b), Jean-Louis Viale (dm), Paris, 5 octobre 1953

(9-16) Buddy Banks (b) Trio & Quartet: Bob Dorough (p), Roy Haynes (dm), Paris, 28 octobre 1954

(17-18) Jimmy Gourley Quartet, Henri Renaud (p), Jean-Marie Ingrand (b), Daniel Humair, (dm), Paris, janvier 1961

(19-20) Jimmy Gourley Quartet, Krzysztof Komeda (p), Adam Skorupka (b), Adam Jedrzejowski (dm), Varsovie, 30 octobre 1961

Durée: 1h 15’ 02”

Fresh Sound 1101 (www.freshsoundrecords.com/Socadisc)


Tiré d’un disque d’Henri Renaud et son trio (Vogue), du Jazz de Chambre de Buddy Banks (Club Français du Disque), d’une émission de télévision, et d’un album du Jazz Jamboree enregistré en Pologne, voici une vingtaine d’interprétations enregistrées de 1953 à 1961, qui nous remémorent l’excellent Jimmy Gourley (1926-2008), ce Parisien adoptif venu de Chicago avec sa guitare pour vivre l’aventure du jazz à Paris dans ces années 1950, rétrospectivement un âge d’or du jazz de la Capitale car l’atmosphère est encore à une fièvre enthousiaste autour du jazz, même s’il est difficile d’en vivre. Une saine émulation entre acteurs locaux, américains, belges et européens en général, est à l’origine d’une musique bebop enracinée qui ne se pose encore aucune question sur la nécessité pour le jazz du swing, du blues et de l’expression, avec de solides références, qu’elle datent de la génération d’avant-guerre ou de celle du bebop. Pas de subvention, mais une création d’un excellent niveau, libre des modes, collant à l’évolution naturelle du jazz, même si la critique de jazz a commencé à déraper.

Le producteur Jordi Pujol de Fresh Sound poursuit son exploration de la scène française (et pas seulement), toujours avec un souci d’originalité, comme la restitution ici de disques rares et de quelques thèmes enregistrés pour une télévision ou en Pologne en 1961.

Jimmy Gourley confirme le beau guitariste qu’il est dans ce courant fondateur sur son instrument, et digne pendant, sur la scène européenne, avec René Thomas également, de ce qui se fait de mieux sur la scène américaine. Son style, où le blues est bien présent, coule, très clair, en single notes parfaitement détachées et articulées, avec une couleur du swing propre à ce temps, et dans ces versions en petites formations (trio, quartet), il fait preuve d’une parfaite maîtrise, de dextérité et surtout de musicalité au service des belles mélodies, standards le plus souvent, quelques compositions du jazz (Dizzy Gillespie, Milt Jackson, Gerry Mulligan) et un original.

Parmi ses compagnons, on trouve aussi bien Henri Renaud, Pierre Michelot, Jean-Marie Ingrand que Bob Dorough, Buddy Banks, Roy Haynes, et pour la Pologne Krzystof Komeda, c’est-à-dire le haut niveau international. Dans cette période où les artistes élargissent le langage du jazz, on a ici réuni parmi le meilleur de ce temps autour d’une personnalité de la guitare en plein développement qui a toujours conservé, en authentique jazz lover, une intégrité certaine, artistiquement comme humainement: Jimmy Gourley!
Yves Sportis
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Ira B. Liss Big Band Jazz Machine
Mazel Tov Kocktail!

Gimme That°, High Wire**, Keys to the City, Love You Madly**, Bass: The Final Frontier°°°, You’d Better Love Me While You May*, Mazel Tov Kocktail°°, I Wish You Love*, Springtime, Joy Spring**, West Wings, Where or When*
Ira B. Liss (dir), Janet Hammer*, Carly Ines (voc**, tb), reste de l’orchestre détaillé dans le livret + guests: Andrew Neu (ts)°, Mike Vax (tp)°, Dan Radlauer (acc)°°, Nathan East (eb)°°° 

Enregistré en 2020, San Diego, CA

Durée: 1h 04’ 38’’

Tall Man Productions (www.bigbandjazzmachine.com)


Le Big Band Jazz Machine est l’aventure d’une vie, celle de son leader, le saxophoniste Ira B. Liss. Originaire de San Diego, CA, il a, comme beaucoup, commencé par jouer dans l’orchestre de son lycée où son professeur l’a fait passer de l’alto au baryton en raison de sa taille (plus de 2 mètres!). Après avoir étudié la musique à l’université, Ira B. Liss a travaillé dans différentes formations, notamment celles de Barney Kessel, Louie Bellson et Thad Jones. Mais c’est la direction d’orchestre qui l’anime, et il crée en 1979 son Big Band Jazz Machine avec un groupe d’étudiants. Formé exclusivement d’amateurs, le big band passe un premier été à répéter dans un lycée avant de commencer à se produire en public. Avec le temps, il est rejoint par des musiciens plus âgés et plus expérimentés qui professionnalisent progressivement son fonctionnement. En 1994, alors que le Big Band Jazz Machine est bien installé sur la scène jazz du sud de la Californie et qu’Ira B. Liss a lâché son pupitre pour se concentrer sur la direction musicale, un premier disque, First Impressions, est enregistré. Quatre autres suivront jusqu’à Tasty Tunes (2017), qui compte Bob Mintzer en invité.

Mazel Tov Kocktail!
est le sixième enregistrement du Big Band Jazz Machine, réalisé à l’occasion de ses 40 ans, un bel anniversaire, car on imagine ce qu’il faut d’énergie et de détermination pour faire vivre un tel ensemble pendant plusieurs décennies. Plusieurs invités et six arrangeurs différents contribuent à un album coloré et varié qui évoque aussi bien la tradition du big band que des formes plus «modernes», dont l’électrique «Bass: The Final Frontier» signé de Dan Radlauer, un multi-instrumentiste compositeur pour la publicité et la télévision, où l’on entend le bassiste invité Nathan East. En outre, le titre donnant son nom au disque, «Mazel Tov Kocktail» (du même auteur) évoque la musique klezmer dont Ira B. Liss explique la présence par sa dimension festive, de circonstance. Le thème mêle ainsi habilement le klezmer –par les interventions de l’accordéon (Dan Radlauer) et de la clarinette (April Leslie)– et le swing, assuré par l’orchestre. Une troisième composition de Dan Radlauer, «Keys to the City», dans l’esprit des années 1970-1980, met en avant le pianiste Steve Sibley et le saxophoniste Greg Armstrong, ici à la flûte. C’est aussi un original qui ouvre le disque, «Gimme That» du saxophoniste Andrew Neu invité justement sur ce titre. Le ténor, sideman expérimenté dans le jazz comme dans la pop, est aussi un chef d’orchestre et un compositeur qui aime les arrangements brillants à la Quincy Jones, de quoi inaugurer la fête d’anniversaire avec guirlandes et lampions. Deux chanteuses interviennent également sur le disque: Janet Hammer et Carly Ines (également tromboniste) qui se distingue sur un «High Wire» (Chick Corea) très enlevé et une jolie version de «Love You Madly» (Duke Ellington).
Entre interprétations convaincantes du répertoire jazz et originaux ne manquant pas d’intérêt, le Big Band Jazz Machine s’offre un disque-anniversaire qui couronne avec un enthousiasme rafraîchissant ses quatre décennies d’activité. A l’heure de l’épidémie généralisée d’enfermements et de contrôles hystériques, on rêve de faire le voyage à San Diego, pour profiter des good vibes d’Ira B. Liss et de ses complices.
rôme Partage
© Jazz Hot 2021

Leon Lee Dorsey
Thank You Mr. Mabern

Rakin' and Scrapin', Simone, Bye Bye Blackbird, Watermelon Man, Summertime, I'm Walkin, Softly as in a Morning Sunrise, Misty, Moment’s Notice
Leon Lee Dorsey (b), Harold Mabern (p), Mike Clark (dm)

Enregistré le 2 juillet 2019, New York, NY

Durée: 52’ 10”

JazzAvenue Records 1 (www.leonleedorsey.com)


Ce pourrait être sous le nom du regretté Harold Mabern, car c’est un trio dont il est le personnage central, et c’est aussi le dernier enregistrement connu à ce jour du grand pianiste originaire de Memphis, TN. Mais c’est aussi bien que ce soit Leon Lee Dorsey, le bassiste, à l’origine de la rencontre, qui rende un hommage sans calcul à ce pianiste qui continue de manquer, car il était un personnage omniprésent de la scène du jazz, non pour des raisons médiatiques, mais parce qu’il développait une intense activité auprès de ses aînés, de ses contemporains comme des plus jeunes. Le répertoire, des standards mais aussi une majorité de compositions du jazz, conviennent parfaitement au trio et au pianiste. Harold Mabern, l’invité de marque, n’écrase pas de sa présence le trio, signe de l’élégance et de la délicatesse de cette personnalité. Il accompagne les chorus du leader sans sourciller, apporte son talent, la puissance de son blues, sans se formaliser de la trop grande présence du batteur, un défaut qu’on pourrait partiellement améliorer à la console de mixage. Au total, c’est un disque sympathique, avec quelques défauts, mais c'est aussi un privilège d’écouter le messenger Harold Mabern faire quelques garnérismes sur «Misty» et nous gratifier d’un bon «Moment’s Notice», de comprendre la dimension humaine, la modestie, le sens de la pédagogie qui le poussent à accompagner encore, après un parcours des plus brillants, des musiciens moins confirmés avec disponibilité et son grand sourire bienveillant. Jazz de la tête aux pieds, jusqu’à la dernière seconde.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

Snorre Kirk Quartet With Stephen Riley
Going Up

Right on Time°, Streamline°, Going Up°, Dive*, Bright and Early°, Highway Scene°, Call to Prayer°, Blues Arabesque°, The Grind°
Snorre Kirk (dm), Stephen Riley (ts)°, Jan Harbeck (ts)*, Magnus Hjorth (p), Anders Fjeldsted (b)

Enregistré en mars et juin 2020, Copenhague (Danemark)

Durée: 34’ 10”

Stunt Records 21032 (www.sundance.dk/www.uvmdistribution.com)


Petit par sa durée réduite (34’), c’est un bon disque de Snorre Kirk, mais pas le plus intéressant. Régulièrement chroniqué dans nos colonnes, il exploite habituellement, en petite formation, la veine dans laquelle il a puisé sa musique et dont s’inspire ses compositions, celle de Duke Ellington, parfois aidé en cela par la verve à la Paul Gonsalves de Jan Harbeck (ts), même si, ici, beaucoup des pièces, composées entièrement par Snorre Kirk, des blues («Streamline», «Goin’ Up», «Bright and Early», «Highway Scene», «Blues Arabesque», «The Grind») à l’exception de «Dive» sur un rythme caribéen, font davantage référence à Count Basie.

Dans ce disque, il a invité Stephen Riley, un ténor américain, un son à la Ben Webster, le génie en moins, et qui utilise le son feutré du modèle un peu comme une recette. On préfère l’inventif Jan Harbeck, présent sur un seul thème («Dive»), qui parvient à se détacher de son inspiration (Paul Gonsalves), en gardant l’esprit, pour élaborer une manière bien à lui avec beaucoup de maestria et un petit grain de folie.
Magnus Hjorth se plie un peu mécaniquement à l’exercice de style dans un jeu plus sautillant qu’à la manière de Basie, une sorte d’épure superficielle («Right on Time», «Streamline»). Le bassiste fait bien ce qu’il a à faire, et Snorre Kirk, est moins passionnant dans son jeu comme dans ses compositions que sur d’autres albums déjà chroniqués. A propos des compositions, malgré son talent indéniable en la matière constaté dans d’autres productions, il faut aussi parfois, nonobstant les droits d’auteurs, reprendre le répertoire original, blues compris, pour apporter à ce type de musique l’ampleur qu’elle possède et garder la mémoire du pourquoi cette musique. 
Cela dit, enregistré dans un contexte d'enfermement (mars et juin 2020), il paraît plus juste de relativiser le moindre intérêt de cet enregistrement. Le contexte actuel de dictature sanitaire/hygiéniste n'est pas favorable à une musique populaire, née par conséquent dans la rue.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Roberto Magris
Suite!

CD1: In the Wake of Poseidon°, Sunset Breeze, A Message for a World to Come°, Too Young to Go Steady, Suite!, Circles of Existence°, CD2: (End of a) Summertime*, Perfect Peace°, (You’re my Everything) Yes I Am!, Love Creation*, One With the Sun, Never Let Me Go*, Chicago Nights, The Island of Nowhere°, Imagine*
Roberto Magris (p, ep), Eric Jacobson (tp), Mark Colby (ts), Eric Hochberg (b), Greg Artry (dm), PJ Aubree Collins (récitante)°

Enregistré le 1er novembre 2018, Chicago, IL et le 8 décembre 2018, Miami, FL*

Durée: 1h 02’ 23’’ + 50’ 10’’

JMood Records 018 (https://jmoodrecords.com)

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The MUH Trio
A Step Into Light

A Step Into Light, The Meaning of the Blues, What Is This Thing Called Love, Waltz for Sunny, Continued Light, Italy, Giulio, Lush Life, Our Blues, Bosa Cosa, Here We Are
Roberto Magris (p), Frantisek Uhlir (b), Jaromir Helesic (dm)

Enregistré le 22 octobre 2019, Svárov (Tchéquie)

Durée: 1h 13’ 17’’

JMood Records 020 (https://jmoodrecords.com)



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 Roberto Magris & Eric Hochberg
Shuffling Ivories

Shuffling Ivories, I’ve Found a New Baby, Clef Club Jump, Memories of You, The Time of This World Is at Hand, Quiet Dawn, La Verne, Anysha, Italy, The Chevy Chase, La Verne Take 2
Roberto Magris (p), Eric Hochberg (b)
Enregistré le 7 novembre 2019, Chicago, IL

Durée: 1h 07’ 16’’

JMood Records 021 (https://jmoodrecords.com)


Vous pouvez lire dans Jazz Hot, en ce début d’été 2021, la longue interview de Roberto Magris, laquelle permet de retracer son parcours aussi riche qu’original. C’est l’occasion aussi de s’attarder sur ses trois derniers enregistrements, effectués avant le désastre sanitaire et liberticide mondial, alors qu’il était encore possible à un musicien comme Roberto Magris de parcourir la planète, tantôt pour participer à un festival en Allemagne ou en Hongrie, tantôt pour réaliser une session à Chicago ou Miami pour le label JMood de son ami Paul Collins. Ces trois albums, proposant des configurations assez différentes –un sextet américain, un trio européen, un duo– illustrent bien la diversité des productions réalisées par le pianiste italien.  

L’enregistrement du double album Suite! est intervenu un peu plus de dix ans après la création de JMood Records, un projet, né de la rencontre de Roberto Magris et d'un producteur de Kansas City, Paul Collins, qui a permis à Roberto Magris d’atteindre une nouvelle dimension, d’abord en accédant à la reconnaissance de Maîtres du jazz: Art Davis (Kansas City Outbound, 2007), Idris Muhammad (Mating Call, 2008), Albert Tootie Heath (Morgan Rewind: A Tribute to Lee Morgan Vol. 1 & 2, 2009-10, One Night in With Hope and More Vol. 1, 2009), Sam Reed (Ready for Reed, 2011), Ira Sullivan (Sun Stone, 2017). Et si Roberto Magris n’était plus un débutant quand il a traversé l’Atlantique, ces rencontres ont donné encore plus d’intensité à sa musique et l’ont défintivement arrimé au jazz de culture. Car si la carrière de Roberto Magris revêtait déjà un caractère international, elle restait essentiellement européenne jusqu’à ce que JMood lui offre cette belle opportunité de se produire régulièrement aux Etats-Unis.

C’est cette belle décennie musicale que Roberto Magris célèbre avecSuite!, une œuvre pétrie de spiritualité –c’était déjà le cas de Sun Stone– et d’humanisme, soulignés par les textes lus par la récitante P.J. Aubree Collins, qu’elle a également écrits pour la plupart. L’intention de Roberto Magris étant ici, comme il le laisse entendre dans le livret, d’approfondir son discours dans une synthèse de son cheminement artistique. Ses belles compositions (9 sur 15 titres) sont remarquablement servies par l’orchestre. On y remarque le regretté Mark Colby, disparu en 2020, à 71 ans. Cet excellent ténor, à la sonorité veloutée, méconnu chez nous, originaire de Brooklyn et ayant vécu à Miami puis à Chicago, était un solide accompagnateur (Sammy Davis Jr., Charlie Haden, Sarah Vaughan, Ira Sullivan…) ayant aussi sorti plusieurs albums sous son nom. C'était enfin un enseignant. Le bon trompettiste Eric Jacobson, basé à Milwaukee, WI, fréquente aussi la scène de Chicago et contribue à l’ampleur orchestrale de l’album. L’intensité et le swing qui traversent cet enregistrement doivent beaucoup au jeune batteur Greg Artry, originaire de Pomona, CA, et ayant grandi à Indianapolis, IN. La liste de ses collaborations (Slide Hampton, Bobby Watson, Charles McPherson, Steve Turre…) confirment qu’il n’est pas le premier venu. Outre les originaux de Roberto Magris, tous de qualité, on retiendra une magnifique version de «Never Let Me Go», sur laquelle le pianiste atteint des sommets, et une surprenante reprise du «Imagine» de John Lennon qui démontrent encore toute son habileté d’arrangeur et sa faculté de synthétiser dans son langage d'aujourd'hui ce qui, hier, l'a bercé.

Egalement présent dans ce sextet, on retrouve le contrebassiste Eric Hochberg en duo avec Roberto Magris sur Shuffling Ivories. Lui aussi issu de la scène de Chicago, où son trio a animé les mardis et les samedis du Catch 35 jusqu’en 2020, il a effectué des tournées avec Pat Metheny, Lyle Mays, Terry Callier, Kurt Elling, et il a accompagné les grands noms de Windy City comme Von et Chico Freeman. Sur Shuffling Ivories, sa belle sonorité boisée répond au magnifique toucher de Roberto Magris, encore mieux mis en valeur dans ce contexte d’une extrême sobriété. Le pianiste de Trieste y revisite avec un swing jamais démenti le continuum historique du jazz, d’Eubie Blake (élégant stride sur «The Chevy Chase») jusqu’à Andrew Hill («La Verne», plein de lyrisme), en passant par Carl Massey (beau jeu d’archet d’Eric Hochberg sur «Quiet Dawn», tiré d’Attica Blues d’Archie Shepp). Encore ici, les très bons originaux de Roberto Magris lui permettent d’évoquer aussi le blues («Shuffling Ivories») et la longue tradition des jazzmen italo-américains («Italy»), avec cet art de la mélodie propre aux Transalpins: une véritable chanson italienne qu'on retrouve tout aussi lyrique et dansante sur l'album en trio avec ses partenaires tchèques.

A Step Into Light
, illustre les qualités de swing et de drive de Roberto Magris en trio dans le registre inspiré en particulier par McCoy Tyner («Continued Light», très beau thème) mais pas seulement, car c'est toute la tradition de ces beaux trios du jazz qui est ici évoquée. C’est le deuxième disque de son MUH Trio, dont il raconte la création dans l’interview. Les deux partenaires tchèques du pianiste, Frantisek Uhlir –auquel il est lié depuis plus de trente ans– et Jaromir Helesic, musiciens d’expérience, maîtrisent sans conteste le langage du jazz et forment une section rythmique d'excellent niveau, très complice et parfaitement à l'aise dans ce registre, d'autant que Roberto Magris leur laisse beaucoup d'espace: un trio bien équilibré. Le répertoire est essentiellement constitué d'originaux de Roberto Magris ou de Frantisek Uhlir, avec un standard «What Is This Thing Called Love» et deux compositions du jazz: «Lush Life» et «The Meaning of the Blues». A côté de Roberto Magris, toujours brillant et in the tradition, de Jaromir Helesic, batteur toujours présent («Continued Light») sans ostentation, il faut s'arrêter sur Frantisek Uhlir, brillant contrebassiste, lyrique à l'archet en particulier («Waltz for Sonny», de sa composition), compositeur inspiré («Giulio»), auteur de beaux chorus tout au long de cet album, comme sur «Here We Are», un sacré thème au drive réjouissant, qui conclut ce très bel album.
Ces trois enregistrements offrent trois facettes du monde de Roberto Magris, et il en reste d'autres à découvrir tant ce musicien prend plaisir à enrichir le jazz de tout ce qu'il a lui-même absorbé et synthétisé à sa manière de beauté. 
Si nous sommes assurés de continuer à recevoir prochainement des nouvelles œuvres discographiques de Roberto Magris –quelques enregistrements non publiés– espérons qu’il puisse franchir à nouveau les frontières à la rencontre de ce monde du jazz, véritablement international quand les fondements en sont respectés, dont il s'est nourri depuis son plus jeune âge pour un résultat aussi accompli.
Jérôme Partage et Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Dany Doriz All Stars
Anthologie: 1962-2021

Titres et personnels communiqués dans le livret
Enregistré entre le 14 décembre 1962 et le 22 octobre 2020, Paris, Limoges, Munster, La Haye (Pays-Bas), Paterson, NJ

Durée: 1h18'35''+ 1h18'28'' + 1h17'41''

Frémeaux & Associés 5787 (www.fremeaux.com/Socadisc)


Après l'excellente Anthologie du Caveau de La Huchette 1965-2017, Frémeaux & Associés présente celle du directeur de cet établissement historique. Même s'il n'est pas un inconnu des jazz fans, un rappel n'est pas inutile pour les autres. Dany Doriz, né Daniel Dorise (en 1941) a d'abord étudié le piano dès l'âge de 4 ans, puis le sax alto classique à 14 ans au Conservatoire de Versailles. Et dès l'âge de 16 ans, il opte pour le vibraphone après avoir vu Milt Jackson en concert avec le MJQ. Il travaille l'instrument auprès de Geo Daly (1923-1999) qui lui fait écouter Lionel Hampton. Il fait ses débuts professionnels en février 1959. En 1960, Dany joue avec Jean-Luc Ponty (vln). C'est pour Ponty avec Jean Tordo (cl) qu'il fait son premier disque. Engagé par Michel Attenoux (s), il passe aux Trois Mailletz (1961-62). On l'entend avec Dominique Chanson, Mezz Mezzrow, Albert Nicholas, Peanuts Holland, Don Byas et Benny Waters. Autant dire un parcours initiatique sainement jazz. Fin 1962, Dany Doriz dirige son propre orchestre, d'abord un quartet avec le trop oublié Charles Barrié (ts). Il se produit aussi avec Memphis Slim (1962, 45 tours Jazz Madison/Make Rattle and Roll, Farandole 132), Claude Bolling (1962), Bill Coleman (1964), Mickey Baker (1966) et de nombreux autres incontournables illustrés dans ce coffret recommandé.

Outre des rééditions, nous avons dix-sept inédits. Le tout nous est proposé dans l'ordre chronologique. Le premier titre, «Shuffle and the Vibra», nous place d'emblée dans l'ambiance: virtuosité de Doriz et sonorité pulpeuse de Barrié avec swing. Memphis Slim (p, voc) chauffe son «Shake Rattle & Roll» de Big Joe Turner (voc) –du vrai rock 'n’ roll avec du piano boogie, un excellent solo simple et direct de Barrié et du vibraphone hamptonien. Sans quitter le swing, en mode élégance, avec Stéphane Grappelli dans «How High the Moon» jusque-là inédit, nous passons en 1965 (notons que la vraie orthographe du pianiste n'est pas Hemler mais Hemmeler). Extrait du 45 tours Homère HO1012, nous avons ensuite une composition très plaisante de Dany Doriz arrangée par Gérard Poncet pour big band: «Rien n'est plus beau que tes yeux». Dany est à la tête d'une belle brochette de requins de studio dont Pierre Sellin (tp) semble être le soliste (à noter qu'à ma connaissance il n'existe pas de Georges Paquinet; si l'initiale G. est bonne, il s'agit de Guy qui se trouve ici aux côtés de son célèbre fils André, tb). Outre Dany Doriz, en forme, on apprécie de retrouver Gabriel Garvanoff (p) dans «Mademoiselle de Paris» (1968) et Gérard Raingo (p, en block chords) dans «Sweet Sue, Just You» (avec Maxim Saury, cl, 1968). La clarinette virtuose du sympathique Suisse allémanique Erwin Wani Hinder (1933-2021) décédé en mai dernier, brille dans «Huchette in the Groove» (1973) et «The Preacher» (pas «Bugle Call Rag» comme indiqué, avec son compatriote Rolf Burher, tb, 1975). La rencontre Dany Doriz-Lionel Hampton se termine sur un «Good Bait» joué par l'orchestre (1976). Pas moins orchestral est le jeu de Wild Bill Davis (org) dans «In a Mellow Tone» et «Take the A Train» (1978). Joli exposé et solo dans «Bluesette» par Dany Doriz dont l'arrangement est excellent (de François Guin peut-être, 1980). L'esprit du quartet Benny Goodman transpire du Flashback Quartet (1983). La sensibilité artistique de Dany Doriz est bien illustrée dans ce «Prelude in Blue» (Jean-Luc Parodi, org, Thomas Moeckel, g, Carl Schlosser, ts: quel son!, 1990).

Trois extraits de l'album My Favorite Vibes (1993) dont un titre en duo avec le regretté Duffy Jackson (dm), décédé en mars dernier, «Move», nous font passer du CD1 au CD2, occasion de retrouver Thomas Moeckel au bugle pour un solo sur «Someday My Prince Will Come» avec le remarquable Georges Arvanitas (p). En juin 1994, Dany fait le bœuf, assis sur une rythmique mieux que solide (Eddie Jones, b, Butch Miles, dm): les inédits «Wee» (Red Holloway, alto pas ténor; Buster Cooper, tb, au lieu de Clark Terry) et «Just Friends» (l'inestimable Clark Terry, flh, remplace Holloway). Les deux extraits de l'album This One's for Basie (Black and Blue 860.2) valent aussi pour Arvanitas, Eddie Jones, Butch Miles. Cette équipe de luxe accueille ensuite Bob Wilber (cl) pour un goodmanien «Seven Come Eleven» (1995). Emotion de retrouver le trop oublié Patrick Saussois (g) dans cette belle version d'«Embraceable You» et dans son solo imprégné par Django pour «Pennies From Heaven» (1999). Il participe aussi à la valse de Jo Privat, «Balajo», avec Marcel Azzola (acc) en 2000. D'un climat à l'autre, au passe au funky «Psychedelic Sally» (1968) d'Horace Silver avec le ténor musclé de Michel Pastre, l'excellent Philippe Milanta (p) et Duffy Jackson, (2002). L'entente entre Dany Doriz et Marc Fosset (g), disparu en octobre 2020, est illustrée par cinq titres dont «Lover» et «Take Bach» de Philippe Duchemin (p) où notre vibraphoniste est virtuose à souhait. Claude Tissendier (cl, arr), Philippe Duchemin et Patricia Lebeugle (b) apportent leur concours qualifié au groupe vocal Sweet System. Désormais le fils, Didier Dorise, est à la batterie. Egalement au chapitre de la nostalgie, la rencontre entre Dany Doriz et Claude Bolling (2004, «Air Mail Special» inédit, en big band).

Le X
XIe siècle est maintenant bien entamé et le CD3 lui est consacré. Dany Doriz maintient le cap notamment à la tête de son big band où l'on retrouve Marc Fosset et dont nous avons cinq titres inédits: Didier Dorise est en vedette dans «Good Vibes» (2006), Rhoda Scott (org) l'invitée d'«April in Paris» (2009). En combo, «Race Point» (2012) est un très bon moment de ce coffret qui fait intervenir Philippe Duchemin, Dany Doriz, Scott Hamilton (ts), Ronald Baker (tp), Patricia Lebeugle, puis c'est une alternative avec Didier Dorise. Dany Doriz déborde de swing dans «Be Bop» de Dizzy Gillespie avec Patrice Galas (p), Cédric Caillaud (b) et Didier Dorise (2020). Le reste est à l'avenant. Une balade dans la vie musicale de Dany Doriz indispensable pour ceux qui savent qu'il n'y a pas de jazz sans swing, et qui l'aiment.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Ralph Lalama / Helmut Kagerer / Andy McKee / Bernd Reiter
New York Meeting

Charlie Chan, Antigua, The Interloper, Where Are You, Minor League, I'm an Old Cowhand, My Shining Hour, Dark Chocolate, Wail Bait, Ping Pong
Ralph Lalama (ts), Helmut Kagerer (g), Andy McKee (b), Bernd Reiter (dm)
Enregistré le 22 avril 2013, New York, NY
Durée: 1h 09’ 43”
Alessa Records 1061
(www.alessarecords.at)

Ce New York Meeting enregistré en 2013 par ce collectif n’a été édité qu’en 2017 par Alessa Records, le bon label autrichien, et distribué chez nous en 2020. Ce parcours dans le temps pour parvenir à nos oreilles n’ôte rien à la qualité d’une production d’un quartet euro-américain avec quatre musiciens qui ont déjà fait leurs preuves, de ces sidemen intéressants qui donnent toute l’épaisseur du tissu du jazz. A l’origine de cette réunion, se trouvent le batteur Bernd Reiter (1982, Loeben, Autriche, il a accompagné Eric Alexander, Kirk Lightsey, Jim Rotondi, Joe Magnarelli, Charles Davis, etc.) et sa rencontre 
en 2009 à Munich, un centre de l’activité du jazz en Allemagne, avec un autre excellent musicien, le guitariste Helmut Kagerer (1961, Passau, Allemagne, il a joué avec Clark Terry, Benny Bailey, Arthur Blythe, Red Holloway, Dusko Goykovich, Jimmy Cobb et Houston Person…) un disciple, dans ce disque en particulier, de René Thomas même si lui-même évoque d’autres influences comme Jim Hall, Joe Pass, qui ne sont pas incompatibles, ce qui dit assez ses qualités d’expression et de virtuosité. Bernd et Helmut se sont mis d’accord sur l’idée d’inviter Ralph Lalama, un solide ténor dans la veine ici d’un Dexter Gordon pour donner une idée de l’esprit, gros son à l’ancienne et articulation bop (1951, West Aliquippa, PA) qui a accompagné l’histoire du jazz mainstream, bebop et hard bop aux Etats-Unis (Barry Harris, Carmen McRae, Joe Lovano Nonet) et de nombreux big bands (dont Mel Lewis, Buddy Rich, Woody Herman, The Vanguard Jazz Orchestra…). Le jazz est aussi riche de ces bons musiciens dans la tradition dont Ralph Lalama est une incarnation. Andy McKee (1953, Philadelphie, PA) qui a tourné en Europe régulièrement depuis plus de trente ans, était une connaissance de Bernd. Basé à New York, le lieu de cette rencontre, le contrebassiste a une longue et brillante carrière (Chet Baker, Mal Waldron, Steve Grossman, Hank Jones, Slide Hampton, pour citer quelques-unes de ses collaborations les plus remarquables). Il est devenu avec le temps un de ces bassistes possédant une sonorité profonde qui symbolisent l’énergie du jazz à New York, un son par ailleurs d’une grande clarté.
Autant dire que le jazz est roi dans cet ensemble, et que c’est une heure de jazz sans l’ombre d’une interrogation, un plaisir de l’oreille et du cœur. Le registre bop et hard bop de cette production est brillamment défendu par des musiciens qui en possèdent les codes et l’esprit, et cela se lit en particulier dans le choix d’un répertoire tout à fait adapté et recherché où l’on retrouve les plumes de Joe Lovano, Gene Perla, Thad Jones, Duke Pearson, Quincy Jones et Wayne Shorter à côté de quelques standards pas si fréquents, le bebop n’ayant jamais évité les standards, bien au contraire. Il y a encore un original de Ralph Lalama («Dark Chocolate») dans l’esprit hard bop, qui enrichit encore cet enregistrement. Ces musiciens, peu fréquents, seront par conséquent une découverte pour beaucoup, et si parfois les musiciens allemands ou autrichiens doivent passer par New York pour être entendus en France (Fernand Raynaud, «Le 22 à Asnières»), ce disque en est l’occasion rêvée, car Bernd Reiter est un batteur qui a encore un bel avenir devant lui et qu’Helmut Kagerer a lui déjà une discographie qui mérite qu’on s’y arrête. Ralph Lalama est, quant à lui, un ténor «éternel», profond et mérite mieux que l’anonymat dont il est victime dans les dictionnaires du jazz dont il est absent, ou sur internet. Il a cependant un site personnel attrayant où l’on découvre une respectable discographie en leader: https://ralphlalama.com/#/recordings.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Glenn Close / Ted Nash
Transformation

Creation (parts I* & II), Dear Dad/Letter, Dear Dad/Response, Preludes for Memnon*, On Among Many, Rising out of Hatred, A Piece by the Angriest Black Man in America, Forgiveness, Wisdom of the Humanities, Reaching the Tropopause*
Glenn Close*, Eli Nash, Amy Irving, Matthew Stevenson, Wayne Brady (spoken word), Ryan Kysor (tp1), Tatum Greenblatt, Marcus Printup, Wynton Marsalis (tp), Vincent Gardner (tb1), Christopher Crenshaw, Elliot Mason (tb), Ted Nash (ss, comp., cond.), Sherman Irby (as1, fl), Marc Phaneuf, Victor Goines, Mark Lopeman, Paul Nedzela (reeds), Dan Nimmer (p), Carlos Henriquez (b), Obed Calvaire (dm)

Enregistré en janvier-février 2020, New York, NY

Durée: 1h 17' 38''
Tiger Turn Productions 4164001728 (https://tednash.com)


L'actrice et scénariste américaine Glenn Close (née en 1947), multiprimée, qui est ici la partenaire du saxophoniste Ted Nash apparaît très peu au cours des plages de cet album. C'est sa cinquième collaboration avec le Lincoln Center Jazz Orchestra. Ted Nash (né en 1960) qui a composé et arrangé toute la musique de ce projet est le véritable artisan de cette fresque. Wynton Marsalis l'a sollicité et il a choisi le vaste sujet de la transformation. Dans le livret signé Kristen Lee Sergeant, on cite Glenn Close qui nous dit: «l'art a le potentiel de nous montrer comment transformer les ténèbres en lumière, le désespoir en espoir et la haine en pardon». Le signataire qui a une compréhension de l'anglo-américain écrit est très handicapé lorsqu'il s'agit d'oral. De plus, il est assez hermétique aux textes à prétention littéraire. Il ne peut donc donner un avis que sur la musique ici proposée en support aux messages qui, dès les premières notes jouées, nous mène au cœur de l’expressionnisme jazz.
Ted Nash s'est assuré le concours des membres du Jazz at the Lincoln Center Orchestra dont Wynton Marsalis lui-même qui, à l'évidence, est une influence majeure sur lui. C'est un enregistrement en public. Cette suite a été créée à New York, sur trois soirées du 30 janvier au 1
er février 2020. Elle commence par «Creation», en deux parties, soit la création de la matière et du monde d'après un texte de Ted Hughes. Hors tempo, Dan Nimmer discrètement cimente derrière les récitants et les commentaires instrumentaux dont ceux très expressifs de Wynton Marsalis avec le plunger. Les courts intermèdes instrumentaux auraient pu être signés Wynton Marsalis tant la parenté de style est nette. La partie 2 est instrumentale et prise sur un tempo médium. La trompette wa-wa de Marsalis et la clarinette-basse (Victor Goines, probablement) précèdent une orchestration dense pour l'ensemble de la formation. Chris Crenshaw prend un solo sobre et robuste suivi du massif sax baryton de Paul Nedzela. Le swing est présent, le traitement des sons relève de la tradition Ellington-Mingus-Wynton Marsalis. C'est ensuite «Dear Dad», une lettre du fils Eli à son père en tant que transgenre, suivie de la réponse du père Ted Nash (ss), instrumentale, orchestrale et lyrique, avec changement de tempo (sur cet instrument, Ted Nash suit le chemin ouvert par John Coltrane).
Glenn Close revient pour un texte de Conrad Aiken («Preludes for Memnon») accompagné par la flûte alto de Sherman Irby. Mais elle est vite relayée par l'orchestre. Ryan Kisor intervient pour un bon solo dans un style hard bop, sur un drumming luxuriant. L'actrice Amy Irving lit ensuite un texte de Judith Clarke («One Among Many») sur des motifs simples et répétitifs de clarinette-basse (puis clarinette), piano, basse, batterie. L'orchestre prend le relais de façon triomphante, suivi par une série de bons solos (Dan Nimmer, Elliot Mason, Obed Calvaire). Matthew Stevenson lit son propre texte, «Rising out of Hatred» (sortir de la haine). Tatum Greenblatt intervient pour des contre-chants avec sourdine harmon. Wayne Brady interprète avec conviction son propre texte, «A Piece by the Angriest Black Man in America or, How I Learned to Forgive Myself for Being a Black Man in America»
(un morceau par l'homme noir le plus en colère d'Amérique ou comment j'ai appris à me pardonner d'être un homme noir en Amérique) juste soutenu discrètement par Carlos Henriquez et Obed Calvaire.
La musique reprend toute la place dans «Forgiveness» (le pardon). Une orchestration hors tempo débouche ensuite sur une musique en tempo
médium où Wynton Marsalis raconte une histoire avec le plunger. Retour au motif hors tempo, cette fois suivit sur tempo vif par un solo superlatif de Wynton Marsalis, puis de Dan Nimmer, toujours sobre et plein de swing. Le motif hors tempo termine ce moment musical. Amy Irving lit un texte du biologiste, spécialiste des insectes et adepte de la sociobiologie, Edward Osborne Wilson (né en 1929): «Wisdom of the Humanities»
(sagesse des sciences humaines). On sait que depuis 2014, Wilson plaide pour une transformation des comportements sinon l'humanité se dirige vers une grande extinction. Ici, c'est un appel à guérir l'humanité et la planète sur laquelle nous vivons. Le récit est musicalement commenté par des marsalismes et effets «jungle». La coda est paisible (sagesse?) jouée par la clarinette et clarinette-basse.
La fresque se conclut par «Reaching the Tropopause»
(Atteindre la tropopause). La tropopause est une zone de l'atmosphère terrestre où la température est stable qui fait la transition entre la troposphère (au-dessous) et la stratosphère (au-dessus). Ce mouvement final s'appuie sur un texte de Tony Kushner («Angels in America») lu par Wayne Brady et Glenn Close qui, ensuite, laissent la place à un orchestre triomphant, au sax ténor de Victor Goines, puis à un stupéfiant solo de Wynton Marsalis avec des passages en legato dans l'aigu, et enfin à un dialogue débridé entre eux. Le Lincoln Center Jazz Orchestra est utilisé dans toute sa riche palette sonore et expressive. Cette œuvre ambitieuse de Ted Nash aborde des sujets qui ne peuvent être saisis, pour le texte, que par ceux qui possèdent une parfaite maîtrise de l'anglo-américain. Comme les textes prennent autant de place que la musique, nous ne pouvons pas accorder la mention indispensable que la musique mérite.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Knut Riisnæs
The Kernel

Around the Kernel, Living Next Door to Hjallis, La Mesha, Lady Day, West End Blues, Inner Circle, Reminiscence Part 1, Reminiscence Part 2, Midnight Waltz, Love and Peace
Knut Riisnæs (ts), Anders Aarum (p), Jens Fossum (b), Tom Olstad (dm)
Enregistré les 26 septembre 2018 à  Halden (Norvège) et 11 février 2019, Asker (Norvège)
Durée: 48’ 25”
Losen Records 223-2 (www.losenrecords.no)


Après Snorre Kirk (Norvège), et Jan Harbek (Danemark), la bonne nouvelle nous vient encore de Scandinavie où il existe du jazz, du très bon, ancré sur la tradition, celle du post bop, avec un quartet de haute volée dirigé par un saxophoniste ténor, Knut Riisnæs qui a choisi d’explorer la veine du jazz des années 1970, avec ce qu’il faut de modernité, d’actualité même, mais aussi un ancrage dans le blues, le swing et cette qualité d’expression qui caractérisaient les ténors comme Joe Henderson, Wayne Shorter, un son délicat et parfois profond pas si loin des plus anciens Dexter Gordon et Ben Webster… Knut est brillamment entouré par une section rythmique lumineuse avec Anders Aarum au piano, auteur de l’original qui ouvre le disque et donne partiellement le titre à cet album («Around the Kernel», «Kernel» signifiant «noyau»), de Jens Fossum à la contrebasse, auteur du beau deuxième thème («Living Next Door to Hjallis»), et Tom Olstad, aérien, précis et présent pour entretenir avec le contrebassiste, la pulsation de cet excellent enregistrement («West End Blues», un original). Le répertoire est bien équilibré avec cinq compositions du jazz parfaitement choisies pour ce registre et pas si fréquentes (Kenny Dorham, Wayne Shorter, Andy McKee, Cedar Walton, Horace Parlan), et cinq originaux, dont trois du leader Knut Riisnæs.
Knut n’est pas né de la dernière pluie, puisqu’il a vu le jour en le 13 novembre 1945 à Oslo d’une famille totalement investie dans la musique. Sa mère est pianiste et musicologue, sa sœur, Eline Nygaard Riisnæs (1951) est également pianiste classique et enseignante et son frère Odd Riisnæs (1953) est aussi saxophoniste de jazz. On ne plaisante pas avec la musique à la maison, et Knut en est le résultat, il possède son langage, maîtrise parfaitement l’expression et a saisi, dans ce disque, ce que le jazz porte en lui. Le hot en particulier n’est pas incompatible avec son origine scandinave, comme on le pensait abusivement en raison des nombreuses productions frigorifiques qui ont envahi l’Europe au tournant des années 2000 venues des réseaux institutionnels de la Scandinavie (ambassades, services culturels). N’ayant pas eu accès à ses précédentes et nombreuses productions en leader ou sideman, il nous est difficile de vous en dire plus si ce n’est qu’en 1991, il avait enregistré un Confessin' the Blues (Gemini), avec Red Holloway, qui doit swinguer avec ce qu’il faut de blues; en 1992, on note un Knut Riisnæs Featuring John Scofield and Palle Danielsson (Odin Records), récompensé à de nombreuses reprises; en 2001, Touching (Resonant), est consacré à John Coltrane et Joe Henderson, également récompensé; et sur ce même label, Losen, en 2016, 2'nd Thoughts, dont on ne peut rien vous dire (nous n’avons rien trouvé sur internet), mais qui, au vu du présent enregistrement, doit être à découvrir.
Anders Aarum est aussi né en Norvège à Moss le 17 décembre 1974, et a étudié le piano à la Sibelius Academy d’Helsinki en Finlande. Parmi ses références, identifiables pour nous, il y a le regretté Sonny Simmons qui vient de nous quitter. Le parcours d’Anders se fait en Norvège où ses qualités et une réputation méritée lui ont permis une activité soutenue dans de multiples formations dont Funky Butt, une formation qui réactualise l’héritage néo-orléanais. De New Orleans à Sonny Simmons, on comprend qu’il sait tout jouer, et s’il a réussi cette synthèse, comme en témoigne ce disque dans un esprit encore différent, c’est qu’il a compris l’essentiel du jazz. Il a cinq albums à son actif en tant que leader depuis 2000, en trio principalement.
Jens Fossum est né le 26 April 1972 à Trondheim, en Norvège. Comme Knut et Anders, sa carrière se déroule en Norvège, et si nous le connaissons mal, sa discographie fait état de nombreuses collaborations. Sa composition («Living Next Door to Hjallis»), brillamment exposée par ce quartet où il tient parfaitement sa place, nous dit qu’il n’a rien à envier à nos meilleurs contrebassistes français.
Tom Olstad, l’excellent batteur de ce quartet, est déjà un ancien puisqu’il est né le 13 avril 1953 à Gjøvik, en Norvège où il a sérieusement étudié la musique au Conservatoire de musique et à l’Université d’Oslo avec une thèse intitulée: «The Jazz Life in Oslo at the 1980's» publiée en 1992. Localement, il a participé à plusieurs orchestres dont celui d’Odd Riisnæs, le frère du leader de ce disque, et celui de Karin Krog (cf. Jazz Hot n°683), la scène norvégienne semblant nourrir ses artistes car aucun de ces quatre musiciens ne s’est exporté, malgré un talent indéniable. La musicalité de ce batteur explique qu’il ait croisé la route, sans doute en Norvège, de Art Van Damme, Art Farmer, Kenny Drew, Benny Bailey, James Moody, Eddie Harris. Il a enregistré un seul album en leader Changes for Mingus (Ponca Jazz), en 2007, avec des originaux inspirés bien entendu par Charles Mingus et sans doute Dannie Richmond, ce batteur qui a accompagné Mingus avec tant de musicalité.
Voilà pour cette découverte tardive (encore); il nous reste encore des milliers de musiciens de jazz de par le monde, respectueux de l’art et de l’esprit, tout en étant originaux, qui enrichissent le jazz, en dehors de l’Hexagone et de la patrie américaine du jazz. Plus, quand ils possèdent les qualités pour mettre en valeur le répertoire du jazz, comme ici le beau «Love and Peace» d’Horace Parlan, il ne faut surtout pas faire la sourde oreille. Au passage, notons que si Horace Parlan, Dexter Gordon, Ben Webster, Kenny Drew, Ed Thigpen, et bien d’autres, ont été bien accueillis en Scandinavie, ils ont rendu avec générosité à ces pays cet esprit impalpable du jazz qui donne aujourd’hui cette saveur à la musique de ces quatre artistes norvégiens. On dit avec justesse qu’un bienfait n’est jamais perdu.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

Steven Harlos
The Piano Music of Dick Hyman

Piano Man, Five Propositions for Piano, Indiana Variations
Steven Harlos (p solo)

Enregistré Columbus, Venice, Denton, OH, date non précisée

Durée: 1 h 05' 09''

Arbors Records 19483 (https://arborsrecords.com)


C'est dans le rôle délicat d'accompagnateur que j'ai connu le pianiste Steven Harlos en juin 1976, à Montreux, lors du 1er Congrès International des Cuivres. Outre la nécessité d'être bon lecteur, il faut savoir s'adapter à l'expressivité de chacun dans l'instant. Harlos avait ainsi assuré derrière le fameux trompettiste soviétique Timofey Dokshitser, les cornistes australien Barry Tuckwell et soviétique Vitaly Buyanovsky, les tubistes Larry Campbell et Michael Lind. Harlos appelle ça, avec raison, «collaborative artist», un rôle qu'il avait commencé à endosser l'année précédente, en 1975, pour le tubiste Harvey Phillips (concerts à Carnegie Hall). Il a aussi fait profiter de sa spécialité d'autres vedettes aussi diverses que Gervase de Peyer (cl), Jason Bergman (tp), Mary Karen Clardy (fl), Marvin Gaye et Dionne Warwick. En tant que soliste, Steven Harlos a joué le Concerto en fa de George Gershwin au Lincoln Center (1986). Ce que nous découvrons ici, c'est sa complicité avec le très respectable Dick Hyman, né en 1927, véritable encyclopédie du piano jazz et au-delà (de Scott Joplin à Cecil Taylor). Dick Hyman a bénéficié de douze leçons auprès de Teddy Wilson en 1948. Il a joué pour Benny Goodman (à partir de 1950), Charlie Parker et Dizzy Gillespie (télévision, 1952), Maxine Sullivan (1956), Pee Wee Erwin (1958), Vi Redd (1962), Wes Montgomery (1963). Il a harmonisé les solos de Louis Armstrong qu'il fit jouer dès 1975 par la New York Jazz Repertory Co. Compositeur-arrangeur notamment pour Count Basie et J.J. Johnson, Dick Hyman a écrit des musiques de film (dont Scott Joplin, 1976) et des Etudes for Jazz Piano (1982). Nous y voici. Steven Harlos a été son tourneur de page lorsque Dick Hyman a créé sa composition Piano Man en 1982 à Cleveland, œuvre conçue d'après ses Etudes for Jazz Piano et alibi pour un ballet. Au bout d'une semaine, Dick Hyman a donné le relais à Harlos. Il semble donc «qualifié» pour nous présenter cette musique écrite par Dick Hyman ainsi que deux autres plus tardives: Five Propositions for Piano (2010) et Indiana Variations (2000).
Des questions se posent. Pas tant que Dick Hyman ait voulu laisser des «œuvres» écrites, ce complexe de la «musique savante occidentale» n'est pas rare. Déjà Bix Beiderbecke avait laissé des morceaux de qualité pour piano solo, mais pas très propice au jeu jazz (la plus connue est «In a Mist»). Moins encore, le navrant a priori des consommateurs naïfs sous influence des «spécialistes» incultes qui considèreront qu'en l'absence d'improvisation, ce ne peut pas être du jazz (donc les solos écrits par Jelly Roll Morton pour Omer Simeon, cl, et George Mitchell, cnt, ne seraient pas du jazz, pas plus que la totalité de «Koko» de Duke Ellington). Nous touchons en fait à l'essentiel de la musique. Un texte musical, écrit, mémorisé ou improvisé, n'est rien sans son interprétation. Une même œuvre écrite dirigée par Arturo Toscanini ou par Wilhelm Furtwängler donnera un résultat considérablement différent. Le compositeur peut ne plus être maître de son œuvre. En mai 1930, Maurice Ravel refusa de serrer la main de Toscanini parce qu'il avait interprété son Boléro deux fois plus vite qu'il ne le voulait. A l'inverse, Bruno Walter qui a beaucoup fréquenté Gustav Mahler, dirigeait ses œuvres conformément à sa pensée. Car la notation ne permet pas la transcription des sentiments, ni toutes les nuances rythmiques. L'interprète de haut niveau d'un texte écrit par un autre saura imprimer son «individual code» (Billie Holiday, Edith Piaf, Maria Callas). Même chose s'il est l'auteur-compositeur, il fera vivre par l'interprétation (Trenet, Brassens, Brel, Gainsbourg). Il y a une «jazz interpretation» plus essentielle que la «jazz improvisation» et qui, seule, fait que ce que l'on joue est du jazz ou autre chose (qui peut être bien aussi). Lorsqu'André Hodeir, très copié ensuite, commence à publier des transcriptions de solos, comme «Whoa Babe» par Johnny Hodges (Jazz Hot n°1 octobre 1945, p.9) et «Body and Soul» par Coleman Hawkins (Jazz Hot n°20, février 1948, p.9), il montre uniquement qu'il est bon en dictée musicale. Si cela illustre une démarche harmonique (qui n'est pas spécifique au jazz), ces notations sont dans l'impossibilité de faire comprendre l'essentiel, respectivement le swing et le traitement spécifique du son qui sont l'interprétation jazz et sa raison d'être.
Les pièces écrites par Dick Hyman peuvent être du jazz si l'on pratique les codes spécifiques d'interprétation qui ne peuvent pas y figurer, avec en bonus soit l'aptitude à traduire la pensée du compositeur, soit un individual code qui peut en faire des «œuvres». Comme on pouvait s'en douter, Steven Harlos n'a pas une dimension solistique individuelle particulière comme Earl Hines ou Erroll Garner, Clara Haskil ou Glenn Gould. C'est un serviteur professionnel. Sans doute transmet-il quelque chose de Dick Hyman qui, aussi excellent fut-il, n'était pas détenteur d'un individual code spectaculaire. Harlos a suffisamment vu Hyman jouer Piano Man pour qu'une filiation artistique soit possible. Il faudrait comme pour une œuvre dite «classique», lire la partition à l'écoute du disque pour mesurer le degré de liberté pris par Harlos. Piano Man est une suite d'évocations: Scott Joplin, James P. Johnson, Jelly Roll Morton, Duke Ellington, Willie the Lion Smith, les pianistes boogie, Fats Waller, Teddy Wilson, Count Basie, Earl Hines, George Shearing, Art Tatum, Oscar Peterson, Dave Brubeck, Erroll Garner, McCoy Tyner et Bill Evans. Le segment «Azalea Rag» convient bien à Harlos. Tous les pianistes classiques peuvent jouer le ragtime. «South Side Boogie-Woogie» aussi, ici dédié à une brochette de pionniers (comme pour souligner le côté répétitif impersonnel du genre). On se souvient que dans cette musique mécanique, option lissée, un virtuose comme José Iturbi faisait l'affaire. «Cuttin' Loose» est évocateur de James P. en plus raide et, pour Morton, c'est son résidu ragtime qui s'exprime là («Decatur Stomp»). Sinon, Steven Harlos est convaincant dans «Ocean Languor» devant évoquer l'impressionnisme du Duke, «Ivory Strides» à la Waller. Dick Hyman a très bien transcrit des idiomatismes du jeu d'Erroll Garner qu'Harlos restitue sans peine («Bouncing in F minor»). Mais surtout, Steven Harlos a mieux assimilé le swing qu'une multitude de pianistes classiques qui se donnent aujourd'hui à la musique improvisée: «Pass It Along» à la Teddy Wilson, «Struttin' on Sunny Day» à la façon Earl Hines. Il n'est pas exclu qu'Harlos joue mieux Brubeck que Brubeck lui-même, souvent plus raide («Time Play»). L'exercice en progression par quartes est fastidieux et peu évocateur de McCoy Tyner. Et le toucher de Steven Harlos ne permet pas de retrouver du Bill Evans dans «Passage». Des intermèdes qui n'existent pas dans les Jazz Etudes for Jazz Piano cimentent ces évocations. Au total, ce Piano Man de 31'51'' est une musique concertante jouée par un bon pianiste classique, bien enregistrée au Legacy Hall de Columbus, sans indication de date (ce qui est devenu la règle chez Arbors Records).
Les Five Propositions for Piano de Dick Hyman sont d'une autre nature. C'est une pièce de concert très éloignée de la lettre comme de l'esprit du jazz. Cela ressemble à des improvisations hors tempo qui ont été transcrites. Il n'y a pas vraiment de forme, sauf dans l'Aria très court. Cela fait pianiste qui s'écoute jouer. Ici le swing, même un soupçon, est absent. Steven Harlos fait son job. Il est très difficile de donner du sens à ce qui n'en a pas. C'est le point faible du CD. Bien plus plaisant est Indiana Variations où l'influence du rag (exposé du thème, «Requiem for the Century») et du jazz sont présents ainsi que des évocations réussies comme celle de Bix («Bix Mix»). Pour Monk, il s'agit d'un bref motif évocateur qui est développé hors de l'individual code de Monk («Thelonious I.O.U»). En fait ces Indiana Variations exploitent la même recette que Piano Man: c'est un assemblage de touches stylisées dont la brièveté et la diversité évitent l'ennui de l'auditeur.
La façon dont Steven Harlos fait sonner le piano n'est pas sans évoquer celle des pianistes américains dits «novelty» dans les années 1920 (Rube Bloom, Arthur Schutt,…) et sa virtuosité digitale est certaine («In a Manhattan Minute»). Au total, un très bon instrumentiste classique, virtuose et capable de simuler des phrases jazz, est au service d'un jazzman qui se prend pour un compositeur de musique savante et concertante, dont deux de ces œuvres ne sont pas déplaisantes à écouter. Elles ne seront pas immortelles, mais des extraits pourraient faire d'excellents bis pour des récitals classiques sous les doigts de professionnels du niveau de Steven Harlos et en guise de clins d'œil à de vrais maîtres du clavier au X
Xe siècle.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque

Magnetic Orchestra
& Vincent Périer

Extemporaneous, Ugly Beauty, Times Was, Möbius Ring, Crever les pneus d’un car de CRS, Ritournelle, La piscine, Doctone, On a Misty Night
Vincent Périer (ts), Benoît Thévenot (p), François Gallix (b), Nicolas Serret (dm)

Enregistré le 1
ermai 2019, Couzon-au-Mont-d’Or (69)
Durée: 44’ 39”

Jazzanas MO05 (vincentperier.com)


Nous avions découvert le saxophoniste et clarinettiste Vincent Périer (Aurillac, 1980), dont l’activité est essentiellement centrée sur la région lyonnaise et stéphanoise à propos de deux précédentes productions, et il confirme ici en quartet dans son registre de prédilection post Sonny Rollins et Charlie Parker qui sont ses deux inspirations perceptibles parmi d’autres, tout le bien qu’on peut penser de sa sonorité de ténor, de son aisance technique, de son expression en général très ancrée dans l’histoire du jazz, bien accompagné par une section rythmique emmenée par Benoît Thévenot (p) notamment remarquable sur le premier thème qu’on doit à Steve Grossman et sur «Doctone» de Branford Marsalis. Parmi les compositions du jazz, on retrouve «Ugly Beauty» de Thelonious Monk, traité avec respect. Il y a également cinq originaux, deux de Vincent, un de Benoît et un de Nicolas Serret, le batteur, dans un registre plus éthéré comme ça se fait aujourd’hui où la mélodie est moins prépondérante. Les compositions de Vincent sont en revanche en plein dans la tradition que ce soit «Crever les pneus d’un car de CRS» qui porte le feu que le titre et la dédicace aux Gilets jaunes suggèrent, ou dans un beau «Ritournelle», Rollinsien jusqu’au bout des notes, un ton qui ne quitte pas le ténor sur le thème de Benoît, «La piscine», même si les harmonies y sont plus «modernes» comme sur «Doctone». Nicolas Serret y tire bien ses baguettes du feu et François Gallix fait bien ce qu’il a à faire. L’album se conclut sur la belle composition de Tadd Dameron «On a Misty Night», sur laquelle la sonorité de Vincent Périer fait merveille.
Au total, une confirmation que ce quartet et les autres formations de Vincent Périer ont toute leur place à Jazz à Vienne sur la grande scène, et en général sur les scènes festivalières françaises, où elles apporteraient la couleur jazz qui correspond à l’étiquette «jazz» de ces événements. Mais pour que ça se produise, il faudrait que les responsables artistiques de ces manifestations redeviennent des amateurs/trices de jazz, comme c’était le cas à l’origine, et réfléchissent à la pédagogie originelle des festivals (éducation populaire) plutôt qu’à la démagogie de l’animation davantage liée à l'obtention de subventions qu'à une vision artistique, et des chiffres mégalomaniaques de fréquentation qui excitent les décideurs.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

The Dave Brubeck Quartet
Time Out Takes

Blue Rondo à la Turk, Strange Meadowlark, Take Five, Three to Get Ready, Cathy's, Waltz, I'm in a Dancing Mood, Watusi Jam, Band Banter From the 1959 Recording Sessions
Dave Brubeck (p), Paul Desmond (as), Gene Wright (b), Joe Morello (dm)

Enregistré les 25 juin et 18 août 1959, New York, NY

Durée: 43’ 50”

Brubeck Editions 20200901 (www.davebrubeck.com)


«You can’t understand America without understanding jazz, and you can’t understand jazz without understanding Dave Brubeck». Une chose est sûre, c’est qu’on comprend pourquoi Barack Obama, auteur de cette sentence en exergue de cette édition, a finalement été un président très imparfait, pour l’Amérique comme pour les Afro-Américains. Son incompréhension du jazz en atteste.
Cette collection d’inédits est issue de la séance dans les studios CBS sur 30th Street, New York, qui servit à l’édition du célébrissime album de Dave Brubeck, Time Out (Columbia 1397) produit par Teo Macero, qui atteint la deuxième place du classement variété (pop) du Billboard Albums Chart, et fut le premier album «de jazz» à dépasser en vente le million d’exemplaires dans l’année. Plus, l’édition en single 45t se vendit également à plus d’un million d’exemplaires, avec «Blue Rondo à la Turk» et «Take Five», que le monde entier a gardé à l’oreille tant ces deux titres furent diffusés sur les ondes et dans les chaumières. En 2011, l’album était un double disque de platine (plus de 2 millions d’exemplaires), et rentrait dans le Grammy Hall of Fame, la reconnaissance suprême made in USA (mi commerciale-mi sociologique). La peinture abstraite qui illustre la couverture de ce Time Out est aussi celle qui reste gravée sur la rétine, non pour son intérêt discutable mais parce que ce disque était dans la plupart des maisons où il y avait un tourne-disque, même en France. Cinq thèmes sont des alternate takes par rapport à l’édition originale. Deux thèmes du disque original ne sont pas présentés en alternate («Everybody's Jumpin'» et «Pick Up Sticks»), et un thème 
(«Watusi Jam») de la présente édition était inédit. 
En dépit du respect de la longue carrière d’un musicien savant comme Dave Brubeck et de la sympathie qu’il inspire, ce disque, comme Time Out dès l'origine, est, par l’esprit, davantage un disque de variété très professionnelle que de jazz. Il a connu le succès car il a été promu comme de la variété dans un moment propice. Cela démontre au moins qu’on peut promouvoir de la bonne variété, aussi inspirée par le jazz que par la musique classique ici, et qu’elle se vend aussi bien, sinon mieux que la mauvaise, à condition de consacrer la promotion qui s’impose. Verve a connu un succès encore plus important peu après avec son Getz/Gilberto (Stan Getz et João Gilberto) qui vendit en 1964 plus de deux millions d’albums. Même recette, jusqu’à la peinture abstraite de la couverture, même promotion, même phénomène de mode et même résultat. Ce n’est pas plus du jazz ni de la musique brésilienne, mais une variété latino-jazzy de bon niveau qui a fini, comme le Time Out de Dave Brubeck, par lasser l’oreille, malgré des qualités, par sa répétition ad infinitum. Sans être exceptionnels, ces albums sont agréables à première écoute, mais l’esprit qui a présidé relève des débuts du marché mondialisé de la musique, de la recette commerciale et de l’immaturité artistique de ce temps. Dans l’âge d’or du jazz, des labels de jazz et des producteurs parfois connaisseurs comme Teo Macero –peut-être pour financer et justifier des albums moins promus car réputés à priori moins commerciaux– pensaient à faire de l’argent en surfant sur la mode du temps. Le choix portait en général sur la musique third stream, crossover, une fusion, ou une variété jazzy, latino-jazzy, selon les appellations qu’on préfère (et qui s’adresse à des publics socialement distincts), une musique de mode, de système et de recettes, bénéficiant de l’élan commercial à ce tournant des années 1950-1960, au début de la consommation de masse de musique. La mode conçue comme système et arme fatale eut un tel impact (qui dure encore) qu’elle corrompit jusqu’aux musiques de marge, comme le jazz lui-même et même le courant free jazz, pervertissant à jamais l’approche et l’oreille de la critique de jazz et par conséquent celles des amateurs. On ne s’en sort toujours pas.
Le fait de faire passer pour du jazz ce qui n’en est pas –ce n’est pas un réflexe sectaire mais un souci de précision et de pédagogie– a été le début d’une dérive qui a conduit à égarer un public, à lui faire perdre son propre jugement, ses références et les raisons de son attachement universel au jazz (une musique de libération des corps et des esprits): un public pourtant instruit avec patience et passion depuis 1935 pour un résultat assez respectable à cette fin des années 1950. L’idée mercantile était d’établir une définition flottante d’un jazz au gré de la consommation, de rendre éphémère une musique que ses pères fondateurs ont voulu éternelle dès les années 1920-30.
C’est d’ailleurs le triste lot de ces deux enregistrements (Time Out et Getz/Gilberto) qui ont fini leur vie dans les supermarchés, les parkings et les ascenseurs, créant, même dans ce secteur «musique de fond et publicité», un marché spécifique, avec périodiquement un petit coup de revenez-y. Cette musique de système, quelle que soit sa prétention intellectuelle, commerciale ou «populaire», supporte mal l’épreuve du temps. Au lieu d’une œuvre d’art, elle devient un objet de nostalgie (à consommer et à exploiter), au mieux un document historico-sociologique.
Toujours pour situer cet enregistrement et la stupidité de la remarque présidentielle initiale, et même la langue de bois mondaine d’Herbie Hancock qui y va aussi de sa sentence («Jazz changed everything for me, and Dave did that!»), il faut se rappeler qu’en 1959, c’est l’âge d’or du jazz, et que si l’on avait voulu vendre des millions d’exemplaires d’une musique naturellement populaire, en élevant le public plutôt qu’en le rabaissant avec complaisance au rang de consommateur de produits de mode, il suffisait de promouvoir davantage Louis Armstrong, Sidney Bechet, Ella Fitzgerald, pour avoir à la fois des millions de vente, et un objet artistique éternel (ces artistes ont d’ailleurs très bien vendu, avec des promotions qui pour être importantes, n’ont pas atteint les niveaux de la promotion «pop»).
Dans le registre pianistique, il existait au moins un personnage comme Erroll Garner suffisamment populaire sans que personne n’en ait fait artificiellement une vedette de variété, par la simple magie et popularité de son art, jazz de la première à la dernière note. Son Concert by the Sea se vendit également à plus d’un million d’exemplaires, sans cette promotion «pop», en deux ans au lieu d’un. Cela aurait pu continuer, mais en 1958, Erroll Garner et Martha Glaser vont faire un procès à CBS pour récupérer les matrices des enregistrements et créer ensuite un label indépendant et protéger la création (Octave Records, cf. la chronique des rééditions récemment parues, part 1 et part 2). Mauvais esprit, cet Erroll!
Cela dit pour relativiser la portée artistique et historique de cette session dans le jazz, ça n’enlève aucune des qualités de Dave Brubeck, musicien de culture classique qui s’intéresse au jazz et y apporte, comme beaucoup de profils similaires, un background classique solide, pour un traitement savant et parfois techniquement novateur avec des rythmes biscornus (9/8, 5/4…). En cela, il se place dans ce courant third stream qui voit dans le jazz, à la suite d’André Hodeir, l’occasion de faire «progresser» la musique inéluctablement vers «un mieux» (vision techniciste de la musique), le nouveau, une synthèse idéale qui permettrait d’en faire la «super-musique» de demain, toujours de demain. Cela relie cette conception au caractère éphémère de la mode qui vend toujours du nouveau (même quand c’est la même chose): une idée de commerçants (société de consommation de masse) ou d’intellectuels euro-américains et européens, voire parfois afro-américains quand ils n’ont pas compris l’enjeu politique du jazz. Cela n'est pas toujours dépourvue de bonnes intentions (le dépassement de la ségrégation aux Etats-Unis, l’universalité de la musique) et de mauvaises intentions aussi (l’accaparement de l’héritage du jazz et de son étiquette valorisante de musique de liberté et de qualité, le détournement de sa fonction de protestation, de subversion et de dignité). 
Depuis le courant cool initié par Gil Evans et Miles Davis, même le MJQ et John Lewis y ont mis quelques doigts; mais la présence de Milt Jackson, Percy Heath et Connie Kay préserve parfois le caractère hot, blues et swing du répertoire du MJQ. Ces modes crossover, jazz et classique, jazz et musique contemporaine (l’avant-garde du Jazz Composer Orchestra de Cecil Taylor jusqu’à Anthony Braxton et George Lewis), comme les modes jazz et variété (depuis Nat King Cole et une multitude d’autres plus ou moins intéressants…), jazz et musique brésilienne, n’ont rien de synthèses artistiques: ce sont des résultantes conjoncturelles d'une idéologie économique au service de la consommation de masse, inévitablement à contresens de l'esprit du jazz.
Dans les critères qui fondent ce Time Out de Dave Brubeck et sa version «alternate takes», l’expression hot, le blues, les racines qui fondent le langage du jazz sont quasiment absents. C’est pourquoi, on peut comprendre parfaitement le jazz sans Dave Brubeck, contrairement à ce qu’avance Barack Obama.
Dave Brubeck est un musicien américain, aux origines européennes récentes (un père d’origine suisse, une mère d’origine anglaise), qui raconte une partie de l’Amérique, à l’instar de devanciers et de suiveurs. Comme George Gershwin par exemple mais aussi beaucoup d’autres (Bill Evans, etc.), son amour pour la culture afro-américaine ne fait aucun doute. Il fait aussi partie de la culture savante et populaire américaine, la grande qualité de ce XXe siècle musical (et pas seulement) aux Etats-Unis qui ressource la création artistique savante dans le creuset populaire. Dave Brubeck a reçu l’enseignement de Darius Milhaud –un de ses fils se prénomme Darius– et de sa mère, pianiste classique devenue enseignante. Ce parcours américain est fréquent, avec une proximité plus ou moins grande avec le jazz, car le jazz est l’art musical majeur du XXsiècle. Chez Dave Brubeck, l’héritage de George Gershwin est perceptible dans sa curiosité et parfois dans sa forme comme chez Leonard Bernstein, musicien classique, même si pour des raisons biographiques, George Gershwin entretient depuis l’enfance un lien beaucoup plus profond avec l’Afro-Amérique (Porgy and Bess en est l’illustration finale, l’apogée, cf. Jazz Hot Spécial 1999).
Chez Dave Brubeck, musicien savant, l’intellectuel reste prépondérant. Sa relation avec la culture populaire jazz, même s’il l’a approfondie et aimée toute sa vie, reste intellectuelle, si on lui suppose une parfaite honnêteté comme nous le faisons. George Gershwin, qui ne doutait de rien, n’a pourtant jamais prétendu être un musicien de jazz; il a été très sage. Son œuvre n’en est pas moins éternelle, populaire, savante et véritablement artistique. Elle doit tout à son imagination et à son énergie. Elle incarne l’Amérique assez largement, l’Afro-Amérique comprise car la synthèse de George Gershwin possède cette dimension.
Dave Brubeck a choisi, comme d’autres, de se qualifier «musicien de jazz», sans y réfléchir, l’époque l’acceptait, et la critique le lui disait. Il a fait sa carrière sur les scènes de jazz voire les grandes scènes populaires et parfois les opéras, et il a choisi de présenter son œuvre, comme beaucoup d’autres, avec une instrumentation qui relève du jazz, en solo, trio, quartet. Mais il est plutôt, à l'écoute, de cette tradition populaire et savante de la musique américaine durablement marquée par le jazz sans en être. Et cet album est emblématique de cette réalité, à cause de son processus de création. L'intérêt de ces précisions réside à la fois dans le principe même d'une chronique et dans le fait de savoir apprécier une création artistique pour ses qualités particulières, de savoir distinguer pour saisir les nuances.

«Blue Rondo à la Turk» est un exercice de virtuosité classique inspiré de Bartók, d’après ce qu’on en lit, dont la mise en scène intègre le jazz comme un contraste avec le thème initial, sous la forme d’un blues dont l’exécution, quelque peu scolaire ou académique, ne signale pas un grand musicien de jazz ou de blues, mais simplement une évocation descriptive dans le langage de Dave, classique.
«Strange Meadowlark» est une agréable ballade populaire américaine, digne du songbook, joué par un bon pianiste. Le songbook n’est pas le répertoire du jazz, mais celui de la chanson populaire américaine, que le jazz a sublimé par sa relecture personnalisée par chacun des interprètes. «Take Five», comme le premier thème, travaille sur la complexité rythmique, pas celle du jazz mais celle que lui inspire sa culture classique. Son orchestre fait ce qu’il peut, comme Joe Morello, mais son chorus de batterie (trop long) est lui aussi très scolaire-académique, écrit, caricatural du jazz. Comme chez Paul Desmond à l’expression linéaire, chez Dave, il n’y a pas d’accents, pas d’expression hot. «Three to Get Ready» est la version originale (en dépit de ce qu’on lit sur les partitions françaises qui l’attribue à un quidam) de la chanson immortelle en France «Le Jazz et la java», dont on doit les paroles à Claude Nougaro, inspiré semble-t-il de Joseph Haydn. Nougaro a également repris «Blue Rondo à la Turk». Le jazz, malgré la chanson, est absent de cette petite valse. «Cathy’s Waltz», une autre valse, jazzée par moments, une bonne composition, n’a rien aussi d’un thème du jazz, avec quelques garnérismes en fin de thème, un clin d’œil peut-être à l’autre «vedette» du piano de CBS. «I'm in a Dancing Mood» est une belle composition, encore digne du songbook, assez loin dans la forme du jazz, plus proche de la comédie musicale américaine. Il y a par moment quelques couleurs jazz plutôt superficielles. «Watusi Jam» est un blues intellectualisé par Dave Brubeck, un blues cérébral, où Joe Morello sur les toms restitue un côté jungle qui ressemble autant à Duke que la jungle d’Hollywood pouvait ressembler à la jungle d’Afrique. Malgré la technique de percussionniste de Joe Morello, on s’étonne que ce type de chorus puisse faire illusion après Art Blakey qui, à la même époque, est sur une autre planète, celle de la création, celle du jazz. On évoque Art Blakey en pensant à un disque de l’époque, mais il y a évidemment quelques centaines, voire milliers, de batteurs de jazz plus jazz que Joe Morello en 1959. Le dernier titre permet d’entendre l’atmosphère détendue de la séance, avec les voix, les faux départs (sur «Cathy’s Waltz»), les échanges entre musiciens et avec l’ingénieur, sans doute Teo Macero… Mais sans les images, c’est difficile à suivre sur disque.
Au total, on comprend mal avec le recul l’engouement dans le jazz pour cette séance, l’original comme le présent. Ce sont de bons musiciens, mais on est loin du génie du jazz, malgré les rythmes dits «complexes» de Dave Brubeck. C’est une musique datée parce qu'elle était de mode, qui manque de chair (on pouvait le savoir dès cette époque à condition de conserver un esprit critique), qui manque de profondeur, complaisante parfois plutôt que populaire.

Dave Brubeck évoquait le jazz à un âge avancé dans un documentaire de Clint Eastwood (Piano Blues, 2003), et, dans mon souvenir, il y était beaucoup plus profond et artiste dans ses propos, quand il posait les doigts sur le piano en particulier, que dans cet enregistrement. Il aurait été intéressant qu’il parle lui-même 
de cette séance dans la tranquillité d’une conversation privée, dépourvue de mondanité, et dans la profondeur d’une réflexion sur l’art, sur le jazz. On doit ces inédits à la famille Brubeck, et on peut comprendre leur souci de mémoire, d’autant que la famille semble très soudée autour du souvenir de Dave Brubeck. Ce Time Out Takes est donc une curiosité pour un retour sur l’histoire. Il sera certainement un objet «dé-li-cieux!» pour les mondains nostalgiques (ceux que nous avons cités par exemple), d’adoration pour les fétichistes et collectionneurs (ça existe, pourquoi pas?), mais, pour nous, plutôt un sujet de réflexion pour les amateurs de jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

Nicki Parrott
If You Could Read My Mind

I Can See Clearly Now*°, Jolene°, If You Could Read My Mind, Vincent, Every Breath You Take°, First Time Ever I Saw Your Face*, You Belong To Me*, We've Only Just Begun*, This Girl's in Love With You*, Do That to Me One More Time*, Lean On Me°, The Water Is Wide
Nicki Parrott (b, voc), Harry Allen (ts*), David Blenkhorn (g°), Larry Fuller (p, ep), Lewis Nash (dm)

Date et lieu d’enregistrement non communiqués

Durée: 55'35'

Arbors Records 19482 (https://arborsrecords.com)


L'Australienne de Newcastle, Nicki Parrott (née en 1970) qui a étudié le piano puis à partir de l'âge de 15 ans la contrebasse, a eu de bonnes fréquentations: Bobby Shew, Les Paul, Clark Terry, Johnny Frigo, Bucky Pizzarelli, Rossano Sportiello, Randy Sandke, Derek Smith, Warren Vaché, Johnny Varro, Eddie Metz, Engelbert Wrobel, Byron Stripling, Frank Vignola. On la sait donc apte à swinguer. Elle ne cache pas non plus un penchant pour des chanteuses comme Doris Day, Blossom Dearie et Peggy Lee. Cet album a été conçu, pour s'occuper, pendant le confinement (mais Arbors ne donne pas les dates d'enregistrement). Nicki Parrott a sélectionné douze chansons, la majorité composée dans les années 1970. Les formules d'accompagnement varient d'une plage à l'autre. Harry Allen plus râpeux que d'habitude donne l'accent jazz à «I Can See Clearly Now» du chanteur-guitariste Johnny Nash (1940-2020), la voix de Nicki et le Fender Rhodes tirant plutôt vers la pop music (bon jeu de balais de Lewis Nash). Dans «Jolene» de la chanteuse country, très populaire, Dolly Parton, Nicki Parrott prend un court solo de contrebasse qui permet d'apprécier une belle sonorité ronde. «If You Could Read My Mind» du chanteur folk Gordon Lightfoot, maintient un climat doux, sans aspérités que rien ne bouscule, notamment pas le solo musical de Larry Fuller. Les solos de contrebasse dans «Vincent» de Don McLean sont beaux. La sonorité est soignée, la justesse est indéniable et le tout se marie bien avec la délicate contribution de Fuller sur le jeu de balais toujours parfait de Lewis Nash. Bien qu'il y ait les paroles de cette chanson dédiée à Van Gogh dans le livret comme pour toutes les autres, Nicki Parrott s'abstient ici de chanter, pour la seule fois de l'album. Sa voix, pas jazz avouons-le, revient dans «Every Breathe You Take» de Sting (alias Gordon Matthew Thomas Summer) qui au moins vaut pour un solo de qualité avec quelques inflexions signé David Blenkhorn. Toujours aussi soft, «Firts Time Ever I Saw Your Face» du poète communiste britannique Ewan MacColl, alias James Henry Miller (1915-1989) est sauvé de la monotonie par un solo à la Stan Getz d'Harry Allen. Un soulagement avec l'introduction musclée d'Allen dans «You Belong to Me» de la chanteuse américaine Carly Simon, prise sur un tempo à peine plus vif. Le solo du ténor y est bien venu ainsi que son alternative avec Larry Fuller (à noter l'utilisation du growl, sans excès). On se croirait presque revenu au jazz. Un fadding éteint cette bouffée d'oxygène. Mais par chance, c'est l'expressivité getzienne du ténor qui amène «We've Only Just Begun», composition du parolier américain Paul Williams sur une musique du multi-instrumentiste Roger Nichols. En duo Nicki Parrott et Harry Allen nous donnent ensuite «This Guy's (Girl's) in Love With You» de Burt Bacharach avec des paroles d'Hal David (1968). Allen y est getzien à souhait. La partie de contrebasse de la chanteuse est de bonne facture. Harry Allen introduit «Do That to Me One More Time» de la chanteuse Toni Tennille. En dehors de la voix de Nicki Parrott, on a des solos professionnels signés d'elle, d'Allen, de Fuller (vaguement soul au Fender Rhodes) et, aux baguettes, de Mr. Nash. Le «Lean on Me» de la vedette soul Bill Withers (1938-2020) a connu des versions plus musclées (Johnny Adams par exemple). Par chance, David Blenkhorn y intervient. Ce dernier apparaît en duo avec Nicki Parrott sur «The Water Is Wide» du fondateur de l'English Folk Dance Society, Cecil James Sharp (1859-1924). L'option esthétique est de faire joli et doux (pour ne pas réveiller les gens?). Les tempos évitent d'être nerveux ce qui rend l'album très monotone. De ce fait, il est douteux malgré sa musicalité qu'il fasse un succès dans le monde de la pop music auquel il s'adresse. Les artistes qui ont un potentiel pour le jazz semblent quitter le navire, encouragés par une meute de critiques incultes et par la politique de programmation pas mieux qualifiée des entrepreneurs de spectacles dévoués à l'argent. Nul doute que sous ces tirs groupés le jazz de tradition, de culture, ne peut que couler. Pour autant, la qualité d'enregistrement est excellente dans tous les titres.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Peter Bernstein
What Comes Next

Simple as That, What Comes Next, Empty Streets, Harbor No Illusions, Dance in Your Blood, We'll Be Togther Again, Con Alma, Blood Wolf Moon Blues, Newark News
Peter Bernstein (g), Sullivan Fortner (p), Peter Washington (b), Joe Farnsworth (dm)
Enregistré le 25 juin 2020, New York, NY
Durée: 58’ 28”
Smoke Sessions Records 2007 (smokesessionsrecords.com
/uvmdistribution.com)

Enregistré pendant la petite respiration laissée par la dictature mondialisée, en juin 2020, c’est du bel ouvrage que livre Peter Bernstein, splendidement entouré par un trio avec Sullivan Fortner, le natif de New Orleans qui a déjà confirmé tout le bien qu’on pensait de lui, Peter Washington (Jazz Hot n°581) qu’on ne présente plus parce qu’il est à lui seul la garantie d’un enregistrement de qualité, et Joe Farnsworth qui vient de donner un excellent album sur ce même label (cf. plus bas). Peter Bernstein est, à la guitare jazz, l’une des incarnations de New York, comme on pourrait le dire de Woody Allen pour le cinéma. Il a participé à tant de séances d’enregistrement, avec tant de musiciens de jazz de grand talent, qu’il est une sorte d’incontournable de la ville. Son style, inscrit totalement dans le jazz de culture, blues et poétique, est plein de l’esprit de cette ville, de ses clubs qu’il aime et anime depuis des années dans de multiples formations. Il faisait la couverture de Jazz Hot n°590 en 2002, et il ne sera pas inutile d’y redécouvrir son parcours aux côtés des Lou Donaldson, Lonnie Smith, Jesse Davis, Melvin Rhyne, Eric Alexander, Larry Goldings, Joshua Redman, Lee Konitz, Jimmy Cobb, Mike LeDone, David Newman, Kevin Mahogany, Bobby Hutcherson, Sonny Rollins, Alvin Queen, Etta Jones, Pat Bianchi, Teodross Avery, Harold Mabern…
Il a une importante discographie en sideman (plus de 100 albums) et tout à fait respectable en leader (une trentaine d’albums) sur Criss Cross, Smalls Live, Cellar Live, Pirouet, Smoke Sessions comme ce dernier disque, ce qui dit assez son omniprésence dans les clubs de la Grosse Pomme. Car les clubs new-yorkais se sont donnés depuis les années 2000 la double mission de programmer et d’enregistrer, et ils l’ont bien fait. Ils constituent ainsi, jour après jour, et malgré la période actuelle, une mémoire indispensable des musiciens de jazz de talent qui peuplent cette ville. Le jazz de culture y est très bien représenté, et cela permet (comme vous pouvez le constater à la lecture des chroniques de disques) de résister à ce lessivage de cerveaux de notre époque, car dans le même temps les labels historiques (Blue Note et autres, repris au sein de grands groupes) ont la fâcheuse habitude de ne plus faire du jazz de culture le principal de leur production en matière de nouveautés, privilégiant les produits savonnettes (…forcément pour le lessivage).
Quoi de neuf dans ce disque? Tout et rien. Tout, c’est-à-dire 6 originaux (sur 9 titres) de Peter Bernstein pour ouvrir cet album, avec des titres inspirés par les temps mauvais que nous traversons comme le nostalgique «Simple as That», le meilleur jazz qui soit, blues et enraciné, «What Comes Next» qu’on peut traduire par une sérieuse interrogation sur l’avenir, une mélodie poétique, ou encore «Empty Streets» (rues vides) la suite de cette réflexion, et pour finir un «Harbor No Illusions» qui ne laisse pas beaucoup de place à l’espoir. C’est une musique expressive et brillamment défendue par le quartet («Harbor  No Illusions»), avec ce qu’il faut de sensibilité et d’excellence instrumentale dans le registre du jazz pour exprimer cette gamme de sentiments, et ce moment particulier de blues, au sens familier du terme. Deux autres originaux, «Dance in Your Blood» et un blues classique «Blood Wolf Moon Blues» qui s’intercale à merveille entre une composition de Dizzy Gillespie et une de Sonny Rollins, parachèvent ce qui est nouveau dans ce disque.
Ce qui n’est pas neuf, c’est, comme toujours avec Peter Bernstein, un jazz enraciné, blues et qui swingue, imprégné de son amour pour New York et pour les formations de la grande époque de Blue Note justement, celles avec selon l’artiste –orgue, piano, trompette et saxophone– un jazz pour lequel on ne se pose jamais la question de savoir si c’en est (du jazz), parce que c’est l'essence même du jazz (blues, swing et expression hot).
Ce qui est éternellement neuf, c’est que la vie du jazz et des artistes de jazz continue, qu’ils la poursuivent parce qu’ils sont encore en vie, n’en déplaise aux dictateurs qui nient jusqu’à leur existence depuis un an, comme de nouveaux talibans et au fond pour les mêmes raisons (l’esprit totalitaire).
Ce qui reste toujours vrai, c’est que les artistes de jazz renvoient à cette laideur du monde des moments rares de beauté autour d’un standard comme «We’ll Be Together Again» qui convient aux temps que nous vivons (on peut le chanter même sur le Titanic), ou qui abordent le «Con Alma» nostalgique de Dizzy Gillespie et les joyeuses «Newark News», une atmosphère d’un autre temps, un calypso de Sonny Rollins où Sullivan Fortner, New Orleans oblige, peut faire admirer sa familiarité avec les rythmes des Caraïbes. La section rythmique Peter Washington et Joe Farnsworth est simplement parfaite.
La guitare poétique, en notes détachées et claires, les longues lignes bien construites, avec le son chaud et le lyrisme de Peter Bernstein racontent le jazz dans ce qu’il a de plus éternel. Eternel? On le pensait jusqu’en 2020, mais comme le dit justement Peter Bernstein avec «What Comes Next», le doute est maintenant permis.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Lennie Tristano
The Duo Sessions

avec Lenny Popkin: Out of a Dream, Ballad, Chez Lennie, Inflight, Ensemble, Melancholy Stomp
avec Connie Crothers: Concerto Part 1, Concerto Part 2

avec Roger Mancuso: Palo Alto Street, Session, Changes, My Baby, Imagery, That Feeling, Minor Pennies, Home Again

Lennie Tristano (p), Lenny Popkin (ts), Connie Crothers (p), Roger Mancuso (dm)

Enregistré les 15 octobre 1970, c. 1976,
c. 1967-68, lieux non précisés
Durée: 1h 10’ 19”

Dot Time Records 8016 (dottimerecords.com/Socadisc)


Lennie Tristano est un personnage à part dans le jazz. Né à Chicago en 1919, il partage la cécité avec Art Tatum, sa première inspiration dont il garde les traits de virtuosité au piano. Mais sa génération le rapproche de Charlie Parker, autre disciple à sa manière d’Art Tatum, dont il est contemporain et admirateur, et son art est un chemin personnel qui se fonde sur ses inspirations, son origine italienne à Chicago, une mère investie dans la musique, une curiosité sincère pour l’Afro-Amérique et une culture classique qui lui ont ouvert la pratique non seulement du piano mais aussi des saxophones et de la clarinette. Comprenant aussi ce qui le sépare de la culture afro-américaine, il cherche une voie particulière qui lui permette de rester sincère et original, de synthétiser son amour de la musique en général et du jazz en particulier. C’est d’ailleurs l’une des bases de son enseignement, et ses disciples conservent pour ce maître une admiration sans bornes.
Cette production, quelque peu curieuse par son manque de précisions, semble mettre à notre disposition des enregistrements inédits réalisés dans le cadre de son enseignement, réunis par Carol Tristano (dm), la fille de Lennie, que nous connaissons bien puisqu’elle vit à Paris, qu’elle joue régulièrement avec Lenny Popkin qui est l'un des musiciens dans ce disque. Les disciples, parmi lesquels Lee Konitz, Bill Russo, Billy Bauer, Warne Marsh, ont aussi été des partenaires de sa musique, et son atelier est devenu pour l’essentiel son studio d’enregistrement, son lieu d’expérimentation, son lieu de vie avec les élèves qu’il a choisis.

Dans ce disque, la configuration ne change pas. Il s’agit de trois duos avec des disciples devenus des partenaires: le plus ancien est un batteur Roger Mancuso; le suivant est le saxophoniste Lenny Popkin (Jazz Hot n°619 et n°668); le plus récent avec Connie Crothers (Jazz Hot n°678), que nous connaissons également, et qui avait donné dans une interview quelques clés de sa rencontre avec Lennie Tristano, très utiles à la compréhension de son enseignement.

Les deux premiers duos avec Roger Mancuso et Lenny Popkin restent dans le cadre du jazz, avec des thèmes non identifiés (titres et auteurs) dans cet enregistrement, repérables malgré la forme libre. Ce sont peut-être des séances de travail, improvisées avec beaucoup de libertés, et pourtant qui font référence à l’histoire du jazz et à un répertoire, utilisé par Charlie Parker en particulier, grand relecteur de standards. Bien que tous les titres soient attribués à Lennie Tristano, nos oreilles nous indiquent qu’il s’agit d’improvisations sur des standards ou compositions du jazz: le 1
er «You Stepped Out of My Dream», le 4«Donna Lee», le 9«It’s All Right With Me», le 10e «What Is This Thing Called Love», le 11e: «Out of Nowhere», le 13une reprise de «You Stepped Out of My Dream», le 14«That Old Feeling» et le 16«Indiana» que Charlie Parker transposa à sa manière et signa, bien sûr. Il semble y avoir des thèmes originaux improvisés sur place bien qu’on puisse y retrouver des harmonies connues au détour d’une phrase pour les duos avec Lenny Popkin et Roger Mancuso.
Les deux thèmes de Connie Crothers n’appartiennent en rien au jazz comme on le savait pour cette musicienne (article déjà cité), et sont attribuables sans aucun doute aux deux pianistes, même si Lennie Tristano y laisse percer ses influences. C’est de la musique improvisée d’essence classique-contemporaine où le jazz n'est qu'un réminiscence ponctuelle.
Au total, c’est une curiosité pour laquelle on aurait aimé plus de détails sur les musiciens et les circonstances, de ces détails qui donnent du relief à ce genre de production, puisqu’en dehors de Connie Crothers, décédée, les autres protagonistes sont en vie, et d’abord Carol et Lenny qui semblent être à l'origine de ce disque. Le texte du livret de Carol Tristano et la production sont donc insuffisants pour ce qui est plus, à ce stade, une curiosité qu’un indispensable, malgré Lennie Tristano. Etrange et dommage pour un disque de la collection «Legends» de Dot Time.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Jérôme Etcheberry Popstet
Satchmocracy: A Tribute to Louis Armstrong

Tight Like This, Hear Me Talkin' to Ya, Weather Bird Rag, Hotter Than That, I Double Dare You, Memories of You, Big Butter and Egg Man, Someday You'll Be Sorry, Cornet Chop Suey, Struttin' With SBQ, West End Blues, Potato Head Blues, Yes I'm in the Barrel, New Orleans Stomp
Jérôme Etcheberry (tp, arr), Malo Mazurié (tp), César Poirier (ts, cl), Benjamin Dousteyssier (as, bar), Ludovic Allainmat (p), Félix Hunot (g), Sébastien Girardot (b), David Grébil (dm)

Enregistré en octobre-novembre 2020, Meudon (78)

Durée: 56' 27''

Camille Productions MS102020 (camille-productions.com/Socadisc)


Remarquons d'abord que le texte en anglais de Michael Steinman n'est pas bien traduit. Par exemple pour «Beau Koo Jack», par l'orchestre d'Earl Hines, Michael Steinman dit que la section de trompettes joue la transcription harmonisée (scored) des solos de Louis Armstrong comme le fera faire Dick Hyman en 1974 à la New York Jazz Repertory Co. Ayant toujours écrit du bien de Jérôme Etcheberry, Malo Mazurié et bien sûr Louis Armstrong, on aura vite fait de crier au copinage. Sombre époque, où déjà avant le brutal arrêt, le jazz de tradition était relégué dans le ghetto de l'animation «off» ou comme alibi dans un coin de programme qui ne profitait qu'aux représentants du show-biz et aux expérimentations sans avenir. L'alliance des incultes et des snobs n'a pas aidée Louis Armstrong qui, au mieux, n'est qu'un nom dans un enseignement progressiste complice du néant artistique. Quand un appareil tombe en panne, on l'éteint puis on le rallume. On ne sait jamais, ça peut repartir «comme avant». Pendant l'arrêt mondialisé, les musiciens, en tout genre, enregistrent. On ne sait jamais, au cas où le jazz de tradition soit encore possible après. On peut rêver. Et ce disque porte au rêve, à l'espoir même.
Jérôme Etcheberry, né en 1967, est maintenant le vétéran qui tient le flambeau de la lignée Armstrong-Jabbo Smith-Eldridge. Il transmet puisqu'il convie la jeunesse. Il me plaît de dire au passage qu'il est avec les frères Beuf, Fred Couderc, Fred Dupin, Guillaume Nouaux, un des produits illustres de l'Harmonie de la Teste-de-Buch que dirigea le trompette Jean Dupin (nous avons joué ensemble pour Roger Voisin du Boston Symphony). Malo Mazurié, né en 1991, est un sérieux client que j'ai connu alors qu'il était encore élève de Didier Roussel au Conservatoire de Rennes. Le monde de la trompette était alors une famille, «avant». On retrouve ici les Three Blind Mice au complet, Malo, Sébastien Girardot et Félix Hunot. Ce Félix, natif de Provence, peut se targuer d'être une exception à la règle, celle du fruit d'un enseignement vraiment jazz, celui de Jean-François Bonnel. Hunot a abondamment œuvré pendant l'«arrêt  de vivre», signant une collaboration avec le chanteur Scott Emerson (Jazz Age & Centenaire, 2019-20, Klarthe) où brille Jérôme Etcheberry, et un CD pour son compte (Jazz Musketeers, JM Music, 2020) où Malo sonne entre Bix et Armstrong. J'ai pu applaudir tous ces jeunes à Marciac, plutôt au festival bis évidemment, notamment l’étonnant Benjamin Dousteyssier, un produit marciacais comme son frère Jean (cl), notamment dans une piqûre de rappel de John Kirby et Raymond Scott pour le compte du groupe The Coquettes. César Poirier me semble complice de Géraud Portal (dont le père fut à Bourges, un ami et confrère) pour célébrer Mingus. David Grébil n'était-il pas avec Malo autour de Cecil L. Recchia? Enfin, Ludovic Allainmat, ex-élève de Ludovic de Preissac, qui s'intéresse à Oscar Peterson, Bill Evans mais aussi à Herbie Hancock et Chick Corea, a joué à Jazz in Marciac. Un beau casting que le vétéran Jérôme Etcheberry a réuni pour emprunter le chemin ouvert par l'incontournable Pops de la haute époque, sans esquiver les difficultés.
Et cela débute très bien! Mieux que ça même. Déjà le choix du premier morceau fait preuve de compétence. «Tight Like This» est un sommet d'émotion dans l'œuvre de Louis. Très bonne introduction Grébil-Etcheberry rejoints par Mazurié qui établit le climat sombre indispensable. Climat judicieusement maintenu dans l'exposé du thème (Jérôme-Malo), vigoureux solo créatif de Benjamin Dousteyssier (qui confirme le talent expressif que j'avais suspecté), bon passage de piano (merveilleuses lignes de basse de Girardot derrière), petit appel-réponse entre Benjamin et Jérôme, avant la transcription du fabuleux solo de Louis, joué par Jérôme et Poirier au ténor, sur des tenues de Malo. L'effet est magistral. Pour ce XXIe siècle inculte, c'est une grande gifle salvatrice. Je ne connais pas de meilleure version avec celle de Louis (12 décembre 1928) et la prestation de Wynton Marsalis en 1990 avec Michael White. Belle version swing de «Hear Me Talkin' to Ya». On apprécie la souplesse de la rythmique (guitare-contrebasse-balais) et la qualité de l'arrangement. Félix Hunot prend un excellent solo de guitare électrique. Jérôme avec la sourdine et en legato a son propre style dérivé d'Eldridge que l'on reconnaît dès la première mesure. La sonorité de ténor est mieux que plaisante. Enfin, Jérôme et Malo jouent Louis comme un seul homme, et l'archet de Girardot clôt une affaire rondement menée. L'orchestration du considérablement moderne duo Armstrong-Hines sur «Weather Bird Rag» est une heureuse surprise. Poirier (cl), Dousteyssier (bar) ne cherchent pas à recréer. C'est du jazz comme il s'habille aujourd'hui. Le solo de piano a la sobriété qu'on aime sur une rythmique résolue à swinguer. L'harmonisation du solo de Louis démontre combien son esprit créatif n'est pas désuet. Monstrueusement beau! Jérôme Etcheberry n'a pas redouté d'aborder «West End Blues» qui a secoué le monde des trompettistes en 1928-30. Tous les trompettistes ont tenté de se mesurer au désormais monstre sacré avec ce morceau, cette cadence introductive (Jabbo Smith en 1930 à l'unisson avec Eddie Thompkins, mais aussi Reuben Reeves, Punch Miller, Bill Coleman, etc). Ici, l'introduction est harmonisée à plusieurs voix. Le thème est joué par Etcheberry et Poirier au ténor (avec un riff en arrière plan pour Malo). Poirier propose un solo avec une sonorité pulpeuse. L'appel-réponse historique clarinette-voix est transposé à la guitare électrique et l'harmonisation de la vocalise jouée par les souffleurs. Le solo de piano est limpide puis c'est le solo de Louis harmonisé trompette-sax ténor (Jérôme joue la voix de dessus). La coda de Louis qui est aussi mélancolique que son «Tight Like This» est jouée avec la retenue qu'il faut par Jérôme Etcheberry. Ici comme ailleurs, il tire un bon parti de l'écriture pour deux cuivres (trompettes) et deux anches notamment dans les harmonisations des solos de Louis Armstrong. J'ai eu la chance d'entendre ce genre de reprise par Jimmy Maxwell-Joe Newman-Pee Wee Erwin dans les années 1970; eh bien, ici c'est du même niveau! «Yes, I'm in the Barrel» alterne un climat Ellington avec la touche espagnole chère à Jelly Roll Morton; de l'humour sans doute car Ellington et Morton se détestaient; très bon solo de clarinette sur un drumming d'expert; le développement orchestral est ensuite marsalien. Le côté latin convient bien à «New Orleans Stomp». Il y a un stop chorus à deux trompettes parfait et un bon solo de Girardot dont la sonorité ronde fait plaisir: belle coda vers l'aigu à la clarinette, nette et précise. Relevons que Louis aurait sans doute aimé entendre sa touchante composition, «Someday», jouée par le trio Nat King Cole ou par celui d'Oscar Peterson qu'il a côtoyé. On peut imaginer grâce à ce disque ce que cela aurait donné. Une fraîche virgule où les souffleurs font tacet (silence). Certes Malo Mazurié est peu mis en vedette, mais il est l'appoint indispensable à ces orchestrations fouillées («Cornet Chop Suey»). Sa sonorité et son phrasé s'accordent bien avec le style du leader. L'arrangement sur «Struttin' With SBQ» est de la dentelle digne de John Kirby. Dans l'exposé introductif de «Memories of You», Jérôme Etcheberry, seule fois dans ce disque, cherche à reprendre sur sa Conn Vocabell le phrasé du one and only boss, Louis Armstrong. Il parvient par un son épais et délicat à montrer que Louis a ouvert un espace respectif à Red Allen et à Doc Cheatham. Dans la coda, Jérôme et Malo ont un drive fulgurant, et les aigus de Jérôme touchent presque au panache impérial du maître. Nous n'allons pas plus avant détailler car tous les arrangements sont d'une qualité remarquable et tous les solos sont d'une haute tenue d'inspiration dans la veine d'un jazz de tradition œcuménique qui balance hors du ring les scolaires copies de jazz traditionnel comme les prétentions modernistiques pour naïfs.
Ayant travaillé, comme il se doit pour tout trompettiste qui veut l'être, les transcriptions des solos de Louis, je ne peux que baisser humblement mon chapeau devant le travail superlatif du tandem Jérôme Etcheberry-Malo Mazurié. Il me répugne d'accorder le moindre «indispensable» en ce pauvre XXI
e siècle, mais Jérôme Etcheberry, artiste doué et sincère, m'y contraint et puis ce sera ma marque de mépris pour ceux de mes confrères qui trouveront à parler encore d'un «jazz de répertoire» avec la moue convenue d'une secte formatée hors des raisons d'être du jazz.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Charles McPherson
Jazz Dance Suites

Song of Songs/2019: Love Dance°+, Heart's Desire*, Wedding Song, Hear My Plea, Thinking of You, After the Dance*, Praise°+, The Gospel Truth
Reflection on an Election/2016

Sweet Synergy Suite/2015: Sweet Synergy, Delight, Nightfall, Marionette, Song of the Sphinx, Tropic of Capricorn

Charles McPherson (as), Terell Stafford (tp), Jeb Patton (p), Randy Porter (p)*, Yotam Silberstein (g)+, David Wong (b), Billy Drummond (dm), Lorraine Castellanos (voc)°

Enregistré 9 et 10 décembre 2019, Englewood Cliffs, New Jersey

Durée: 1h 07’ 55”

Chazz Mack Music (charlesmcpherson.com)


On doit cet enregistrement de Charles McPherson (né en 1939) –le grand saxophoniste alto au son sans pareil qui apporta tant à la musique de Charles Mingus et plus largement au jazz– à Camille, la fille, danseuse du Ballet de San Diego, CA, qui a inspiré son père pour composer depuis 2015 des suites qui sont le matériel sonore du ballet de Javier Velasco, son directeur. Cette musique, Charles McPherson a pensé l’immortaliser dans ce bel enregistrement. La notice ci-dessus vous explique le contenu et l’année de création des trois suites (Song of Songs, Reflection on an Election, Sweet Synergy Suite) reprises dans les Studios Rudy Van Gelder, avec Maureen Sickler aux manettes, en fin d’année 2019 par Charles McPherson entouré d’un très bel ensemble: Terell Stafford, Jeb Patton, David Wong, Billy Drummond sont parfaits, aussi bien pour le soutien que dans leurs chorus. Du grand jazz parfaitement enregistré! C’est un contenu sans doute condensé par rapport aux suites originales qui servirent d’argument sonore aux ballets, en particulier «Reflection on an Election», à propos de l’élection de 2016 de Donald Trump, une suite à l’origine en trois mouvements («Reflection», «Turmoil», «Hope»), dont il reste ce thème de 6 minutes, un sommet de ce disque!
Petit aparté, on remarque qu’un événement aussi catastrophique que l'élection de Donald Trump peut se traduire chez un artiste par une œuvre de qualité. La conscience politique produit aussi de l’art. C’est sans doute parce que les artistes de jazz n’ont pas vraiment une conscience politique, à ce jour de 2021, de la manipulation dont nous sommes victimes avec le covid, qu’ils n’ont encore presque rien traduit de fort sur ce sujet, à quelques exceptions près (Mathias Rüegg et pas dans le jazz). C’est un sujet d’inquiétude pour le jazz quand il n’est plus capable de s’opposer dans sa manière si particulière, c’est-à-dire en créant du beau et du profond pour répondre à l’horreur.

Revenons au disque: Song of Songs est inspiré de l’Ancien Testament, pas celui de Count Basie (l’orchestre d’avant-guerre), mais la Bible, Volume 1. C’est une série d’impressions, avec des climats qui répondent aux différents tableaux du ballet, qui commence avec l’intervention de Lorraine Castellanos (voc), qui arrive à faire swinguer l’hébreu façon Abbey Lincoln, soutenu en cela par le sax très expressif du leader, pour se terminer sur un «The Gospel Truth» splendide. Jeb Patton y confirme qu’il est un pianiste au drive exceptionnel et Billy Drummond qu’il possède une touche d’une délicatesse et d’une précision rares. On ne peut manquer par moments de retrouver l’esprit de Charles Mingus, mais quoi d’étonnant puisque Charles McPherson a été une composante essentielle de son orchestre (il est présent sur plus de quinze enregistrements du contrebassiste). On pourrait dire la même chose de Johnny Hodges et Duke Ellington.
Johnny Hodges qui est d’ailleurs évoqué comme une réminiscence par Charles McPherson dans son jeu (les glissandos jusqu’à la tonalité baptisée «pronunced scoops» dans le livret) sur «Reflection on an Election», une magnifique composition, comme un film noir de la fin des années 1950 qui finit mal… Le mal est sûr concernant Donald Trump, mais le problème aujourd’hui est que le mal ne finit plus parce qu’après Trump c’est comme pendant et pire qu’avant. Il nous reste cette œuvre, lyrique, où Charles McPherson est prodigieux seulement soutenu par la section rythmique. L’intervention de Jeb Patton y est à nouveau de toute beauté, et cela finit sur une conclusion émouvante de Charles McPherson jusqu’à la fêlure du son. Du grand art.
Avec Sweet Synergy Suite, qui date de 2015, on sent toute la légèreté de cette époque, presque heureuse, qui contraste avec la pesanteur actuelle. On ouvre sur un thème afro-cubain («Sweet Energy»), où Terell Stafford répond au leader que Jeb Patton accompagne par ses accents latins, avec sa musicalité habituelle. «Delight» est une composition où Charles McPherson donne une idée de l’étendue de son talent dans le registre bebop dont il est un maître (il a aussi accompagné Barry Harris). Terell Stafford est tout terrain et l’accompagne sans laisser sa part au chat. «Marionette» confirme cette complicité, et Charles McPherson s’y montre virtuose et véhément dans l’expression, nous rappelant Charles McPherson chez Charles Mingus, donc aucune copie, que du grand, du beau et du toujours nouveau, pour l’éternité. Ce thème a déjà été enregistré par le saxophoniste en 1995. Jeb Patton y est bon, et Billy Drummond prend un petit chorus tout en nuances. Avec «Song of the Sphynx», on change de décor et de gamme (orientale). Le chorus de sax est un délice rythmique, et Jeb Patton apporte dans le sien une ampleur orchestrale avant la contrebasse du bon David Wong. Le final de la suite –et de ce disque– propose un retour à un climat plus afro-cubain avec de belles interventions de Charles, de Terell, de Jeb, et toujours le jeu de caisse claire ou de cymbales de Billy Drummond précis et musical.
Un véritable all stars au service des œuvres de Charles McPherson, brillant instumentiste, compositeur inspiré, un des grands artistes de l’histoire du jazz: que demander de plus? Peut-être une réécoute de l’indispensable «Reflection on an Election», c’est tellement splendide! 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Carl Schlosser / Alain Jean-Marie
We'll Be Together Again

Chelsea Bridge/U.M.M.G., Isfahan, We’ll Be Together Again*, Rain Check, Now Please Don’t Cry, Beautiful Edith, Little Sheri, Goodbye Pork Pie Hat, Are You Real?, I Remember Clifford, I’ll Remember April*, That’s All
Carl Schlosser (fl, afl, bfl, picfl), Alain Jean-Marie (p)

Enregistré en 2002, Chérisy (28) et en 2003, Vernouillet (78)*

Durée: 48’ 10’’

Camille Productions MS112020 (camille-productions.com/Socadisc)


Du 20 ans d'âge! Une nouvelle fois, Michel Stochitch, en producteur et amateur de jazz avisé, met à disposition du public un enregistrement de qualité resté plusieurs années dans un tiroir; c’était déjà le cas en 2018 de l’album Wash de Philippe Milanta, lequel a d’ailleurs suggéré à Carl Schlosser de soumettre au fondateur de Camille Productions ces bandes inédites de presque deux décennies. Le jazz et l'art se bonifient avec le temps…
Né à Paris le 3 décembre 1963, Carl Schlosser a étudié la flûte traversière pendant une dizaine d’années au Conservatoire de Créteil avant d’intégrer, à l’âge de 15 ans, l’IACP. Il se met alors également, en autodidacte, au saxophone qui deviendra son instrument principal. Il rejoint par la suite le Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva (b), puis le groupe Quoi de Neuf Docteur? que le ténor quitte pour des partenaires plus en phase avec son attachement à la tradition, au swing et au blues qui imprègnent son expression: d’abord Jane X (voc) et Fabrice Eulry (p) avec lesquels il fonde le X Trio, puis Claude Bolling dont il intègre le big band en 1989. On le retrouve alors dans les orchestres de Gérard Badini et de Michel Legrand. Parallèlement sideman auprès de Wild Bill Davis (p), Alvin Queen (dm), Spanky Wilson (voc) ou encore Dany Doriz (vib), Carl Schlosser dirige aussi ses propres formations et enregistre un premier disque sous son nom en 1991, au Petit Journal Montparnasse, Back to Live.
En 1995, il abandonne subitement la scène jazz et Paris pour des compagnies de théâtre et de cirque itinérantes, comme il le raconte dans le livret. Installé en Charente-Maritime à partir de 2001, il renoue avec le jazz et reprend contact avec Alain Jean-Marie, rencontré au Petit Opportun à la fin des années 1980, avec lequel l’osmose avait été immédiate. En 2002, Carl Schlosser et Alain Jean-Marie entrent en studio avec une simple liste de morceaux et «quelques idées d’arrangements»: un enregistrement réalisé pour le plaisir de l’échange, sans perspectives précises de commercialisation. Un concert donné à Vernouillet (78) l'année suivante complète pour deux titres cet album qui aura tant attendu avant d’être dévoilé. Entre temps, le truculent ténor, se situant dans la filiation d’Illinois Jacquet, a repris toute sa place sur la scène jazz, que ce soit aux côtés de Rhoda Scott ou en collectif, associé à son alter ego Philippe Chagne, comme avec le Duke Orchestra de Laurent Mignard. Il a également monté son propre studio en Vendée, mettant ses talents d’ingénieur du son au service de ses amis musiciens: Stan Laferrière, Philippe Duchemin et bien d’autres. Une partie de la post-production de cet album y a été réalisée.

Cette conversation en duo, qu’il nous est enfin donné d’écouter, ravissante de spontanéité, passionnante par l'interaction inventive du flûtiste et du pianiste («Ispahan» est une merveille!), révèle une facette plus intimiste de l’excellent Carl Schlosser. C'est une grande idée d'avoir consacré un album entier à un duo flûte-piano. Carl Schlosser y joue de toutes les flûtes. Le choix des thèmes, tous magnifiques, soulignent l’étendue de son registre et de sa culture jazz qui vont de Duke Ellington à Roland Kirk (l’une de ses principales références, comme il le confiait à Jazz Hot en 1992), en passant par Benny Golson, Charles Mingus et les standards. Après une ouverture onirique sur «Chelsea Bridge» (Billy Strayhorn), le dialogue s’engage avec Alain Jean-Marie. Le pianiste, dont on connaît les grandes qualités (cf. Jazz Hot n°681
), reste le grand accompagnateur qu'on sait, mais plus, dans le duo intime, il est simplement un grand artiste qui distille à propos ses éclats sonores et sa poésie («We’ll Be Together Again»). La rêverie se poursuit dans l’univers Ellington-Strayhorn avec «Isfahan», tandis que sur «Rain Check» Alain Jean-Marie imprime des rythmes aux saveurs caribéennes et que Carl Schlosser fait l'oiseau des îles, univers encore évoqué sur «I’ll Remember April». Quand Carl Schlosser convoque le blues sur le «Goodbye Pork Pie Hat» de Charles Mingus, c'est un blues aérien où les accords savants et modernistes d'Alain Jean-Marie apportent un climat d'une originalité rare, s'appropriant totalement un thème qui appartient tellement à son auteur. «Are You Real?» de Benny Golson jouit du même traitement original, conçu comme une petite (2’) introduction joueuse contrastant avec l’émouvant «I Remember Clifford» du même auteur qui suit, où le lyrisme de Carl Schlosser se marie parfaitement avec les accords incisifs du pianiste. La sublime ballade de Roland Kirk, «Now Please Don’t Cry, Beautiful Edith», dont les deux interprètes livrent une version particulièrement émouvante, sensible, est l’un des grands moments de cet album d’une totale poésie et qui sera pour beaucoup l’occasion de découvrir un flûtiste de jazz de premier plan dont le jeu subtil évoque, par la pureté du son, The Golden Flute ou le «Yesterdays» de Yusef Lateef de 1972 (avec Kenny Barron, Bob Cunningham, Al Heath). We’ll Be Together Again est peut-être une promesse de Gascon pour un prochain live, cette rencontre a déjà 20 ans d'âge, mais c'est une belle inspiration de Camille Productions, il aurait été dommage de priver plus longtemps les amateurs d'un si bel enregistrement!
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2021

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Joe Farnsworth
Time to Swing

The Good Shepherd, Hesitation, Darn That Dream, Down by the Riverside, One for Jimmy Cobb, Lemuria, Prelude to a Kiss, Monk's Dream, The Star-Crossed Lovers, Time Was
Joe Farnsworth (dm), Wynton Marsalis (tp), Kenny Barron (p), Peter Washington (b)

Enregistré le 17 décembre 2019, New York, NY

Durée: 1h 01’ 42”

Smoke Sessions Records 2006 (smokesessionsrecords.com/uvmdistribution.com)


On connaît Joe Farnsworth, cet excellent batteur qui anime un incroyable nombre de disques et de concerts, à New York et en tournée, en Europe en particulier, au sein de all stars plus brillants les uns que les autres. Il fait aujourd’hui partie des meilleurs spécialistes sur son instrument, des meilleures sections rythmiques de ce jazz qu’on qualifie souvent de hard bop en raison de l’énergie qu’il dégage. Il est rare de le voir en tête d’affiche, car il est l’un de ces artistes essentiels, comme Peter Washington qui l’accompagne ici, qui construisent jour après jour le meilleur du jazz en sidemen. Joe Farnsworth, nous l’avons découvert auprès d’Eric Alexander en tournée européenne, avec qui il a enregistré une vingtaine d’albums. Sur disques et en tournée, il a aussi secondé le regretté Harold Mabern, son professeur, ce qui n’est pas surprenant quand on sait les liens qui relient Harold et Eric. On l’a vu également aux côtés de Steve Davis, Benny Golson, Mike leDonne, Cecil Payne, Cedar Walton, Junior Cook, et les labels familiers du batteur se nomment HighNote, Smoke Sessions Records, Criss Cross, Milestone, Smalls Live, Delmark… des labels qui ont mis le jazz de culture au centre de leur politique éditoriale. Autant dire que le titre choisi ici, Time to Swing, est une évidence que renforce l’écoute.
Pour expliquer cet enracinement et cette excellence dans le jazz de Joe Farnsworth, né en 1968, il faut aussi parler de son père qui dirigea un orchestre et de son frère qui fit partie de l’orchestre de Ray Charles. Joe a étudié avec Harold Mabern, Art Taylor et Alan Dawson au William Patterson College (New Jersey, 1990) et a très vite accompagné des musiciens de haut niveau comme Jon Faddis, Jon Hendricks, Annie Ross, George Coleman, Cecil Payne, Benny Green, avant d’intégrer le groupe survolté One for All, avec Eric Alexander, Steve Davis, David Halzetine, Jim Rotondi et, à la basse, Peter Washington, John Weber ou David Williams selon le moment. Il est aussi sideman du légendaire Pharoah Sanders.

Il en est à son quatrième enregistrement personnel en leader depuis 1999 et le Beautiful Friendship chez Criss Cross, relative faiblesse de production conforme à la carrière de tous les grands batteurs du jazz, à quelques exceptions près (Max Roach et Art Blakey par exemple).
Pour cet enregistrement, en dehors de Peter Washington qu’il côtoie depuis de nombreuses années, il s’est fait le plaisir (nous n’en doutons pas) d’inviter deux de ses mentors, Kenny Barron et Wynton Marsalis, artistes à qui Joe voue une admiration sans borne. Il a sagement construit le répertoire autour de ses invités de marque: Wynton, présent sur les quatre premiers thèmes, apporte une brillante composition («Hesitation»), se frotte à un original de Joe Farsworth («The Good Shepherd»), un standard («Darn That Dream») et un spiritual; Kenny Barron, présent sur tous les thèmes, apporte son intense «Lemuria» (un sommet énergétique du disque avec le «Hesitation» de Wynton) et explore deux thèmes de Duke Ellington avec son lyrisme et sa touche latine, un de Thelonious Monk, pour finir sur un standard «Time Was» des plus réussis.Inutile de dire que ça swingue, que c’est de la musique aboutie proche de la perfection, et que le batteur y fait étalage de ses qualités habituelles de sideman (puissance du soutien qui n’empêche pas une musicalité certaine, une souplesse même aux baguettes et une qualité d’écoute appréciable) sans oublier de nous régaler de grands chorus («Lemuria» et «Hesitation»): du jazz de culture par un batteur qui n’oublie jamais la musique.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Delfeayo Marsalis Uptown Jazz Orchestra
Jazz Party

Jazz Party+, Blackbird Special, 7th Ward Boogaloo**, Raid on the Mingus House Party*, Mboya's Midnight Cocktail**, So New Orleans, Dr. Hardgroove°**, Let Your Mind Be Free, Irish Whiskey Blues, Caribbean Second Line**, Mboya's Midnight Cocktail (instrumental)**
Delfeayo Marsalis (tb, lead), Scott "Frockus" Frock, Andrew "Tiger" Baham, Brice "Doc" Miller, John "Governor" Gray, Michael "Cow-Tippin" Christie (tp), Terrance Taplin, Christopher Butcher, T.J. Norris (tb), Gregory Agid (cl), Khari Allen Lee (as, ss), Amari Ansari (as), Scott Johnson (as, ts), Roderick Paulin (ts, ss), Trevarri Huff-Boone (ts, bs), Roger Lewis (bs), Ryan Hanseler* ou Kyle Roussel (p), Detroit Brooks (g)+, David Pulphus (b), Willie Green* ou Raymond Weber° ou Joseph Dyson, Jr. (dm), Alexey Marti** (perc, cga), Tonya Boyd-Cannon, Karen Livers, Dr. Brice Miller (voc)
Enregistré les 26 février et 20-22 mai 2019, New Orleans, LA
Durée: 57' 38''
Troubadour Jass Records 083119 (dmarsalis.com)

Saluons d'abord dans cet enregistrement le regretté batteur, Raymond Weber, décédé en septembre 2020 après plus de quarante-six ans d'activité à New Orleans avec Henry Butler, Harry Connick Jr., Dr. John, Dirty Dozen, Chermaine Neville, etc. C'est bien sûr à Ascona, et ce n'est pas un hasard sur notre continent, que j'ai eu l'occasion de découvrir en live certains de ces jeunes Néo-Orléanais (Andrew Baham, Terrance Taplin, Gregory Agid, Roderick Paulin, Kyle Roussel, Alexey Marti) ou moins jeunes (Detroit Brooks), tous très doués. On sait que Delfeayo Marsalis a passé des mercredis soirs à le tête du Uptown Jazz Orchestra en résidence au Snug Harbor, à New Orleans. Ce disque est sorti le 7 février 2020 et c'est depuis 2016, le septième de Delfeayo Marsalis en tant que leader.
Tonya Boyd-Cannon est avec Detroit Brooks, la vedette de «Jazz Party», très bluesy sur un tempo médium qui balance bien (sobriété de Joseph Dyson). Il y a de bons riffs et un solo solide et sobre de Delfeayo Marsalis. Tout cela est dans la meilleure tradition. Comme tout gumbo louisianais qui se respecte, on passe sans transition au baryton de Roger Lewis auteur de ce «Blackbird Special» qui sent la parade et le funk comme l'ont fait vivre le Dirty Dozen Brass Band dont il fut cofondateur. C'est juste encore plus massif étant donné l'effectif de ce vigoureux UJO (belle mise en place rythmique). Le jeune Dyson semble plus à l'aise dans le funk. Roger Lewis prend un solo décapant, suivi par une prestation plus sage du leader (bon détaché des notes): très festif. Autre climat avec «7th Ward Boogaloo»: du big band swing puis un solo de trombone de Delfeayo Marsalis dont les quatre notes répétées ne sont pas sans évoquer «St. Louis Blues». S'y mêlent ensuite en collective une clarinette (Agid) et une trompette (Baham?), puis tout l'orchestre. Excellent solo de sax ténor de Roderick Paulin avant celui de Delfeayo Marsalis lancé par un bon break (sa sonorité évoque J.J. Johnson). Dès les premières notes de «Raid on the Mingus House Party», on pense en effet aux orchestrations denses de Charlie Mingus avec ses effets jungle qu'il prit au Duke. D'ailleurs le solo de Gregory Agid nous ramène aussi à Jimmy Hamilton et à Duke, tandis que les sax ténor lorgnent plutôt vers Booker Ervin, une façon de retourner chez Mingus (Khari Lee et Scott Johnson). Solo modal de Ryan Hanseler sur le drumming sec de Willie Green, histoire d'ajouter à la sauce un soupçon coltranien avant une coda en folie. L'ambiance du Snug Harbor nous est proposée dans le langoureux «Mboya's Midnight Cocktail» avec récitatif (Karen Livers). Mboya Marsalis est le frère autiste de Delfeayo. L'orchestre porte l'empreinte de Duke ou de Wynton Marsalis dans sa veine ellingtonienne. Le baryton de Roger Lewis est omniprésent dans le funky «So New Orleans» raconté par Brice Miller avec de courts contre-chants d'abord Andrew Baham (tp), Gregory Agid (cl), Delfeayo Marsalis (tb), puis d'autres. «Dr. Hardgroove» fondé sur des riffs est un hommage au côté funk de Roy Hargrove. Le drumming de Raymond Weber est parfait pour le funk et s'articule bien avec les percussions d'Alexey Marti. Bons solos d'alto (Khari Lee) et trompette (Andrew Baham) dignes du RH Factor. L'orchestration est efficace et le baryton donne du poids. Delfeayo Marsalis amène par un motif simple «Let Your Mind Be Free», autre épisode funk en référence au fameux brass band local, les Soul Rebels. Il y a un «band vocal» bien venu. C'est l'occasion donnée à une suite de solos: lyrique (Roderick Paulin, ts), musclé (T.J. Norris, tp), avec aigus (Scott Frock, tp, petite embouchure d'où un petit son). On retourne à une formulation rythmique ternaire spécifiquement jazz, c'est à dire avec swing, dans le «Irish Whiskey Blues» de Scott Johnson qui est l'auteur du solo véhément de sax ténor. Bonne occasion de percevoir ce qui sépare le funk et le jazz. Retour au monde du brass band funky avec «Caribbean Second Line» de James Andrews dans lequel Alexey Marti peut donner un maximum. C'est une musique joyeuse à base de riffs. On y entend une bonne alternative de sax alto (Khari Lee et Amari Ansari), puis une alternative à trois trombones (Terrance Taplin, T.J. Norris, Christopher Butcher). L'album se conclut par le lancinant «Mboya's Midnight Cocktail», sans récitatif, typiquement ternaire (swing) avec un traitement du son faisant appel aux inflexions, wa-wa, growl, bref à la définition même du jazz. On pense à Duke Ellington et Wynton Marsalis.
L'album est dans sa globalité très plaisant. Comme l'écrit Delfeayo Marsalis dans le livret: «Today, there is a great range of music categorized as Jazz, all of which contains improvisation, but not necessarily swing and/or blues expression (aujourd'hui, il y a une grande variété de musique classée dans la catégorie Jazz, toutes contiennent de l'improvisation, mais pas nécessairement le swing et/ou l'expressivité blues)». Il ajoute: «The term improvised music is less sexy and does not have the same pedigree as Jazz, yet it is perhaps a more accurate description for those musings not steeped in swing, blues, funk, gospel or any direct branch of these authentic American dance styles (le terme musique improvisée est moins sexy et n'a pas le même pédigrée que le jazz, mais c'est peut-être une description plus précise de ces ambitions qui ne sont pas imprégnées de swing, de blues, de funk, de gospel ou de toute branche directe de ces styles de danse américains authentiques)». La distinction entre jazz et «musiques improvisées» est la moindre des choses dans la gabegie actuelle. Mais Delfeayo Marsalis met aussi le doigt sur une nuance. Soit, pour la communauté néo-orléanaise en tout cas, des musiques sont une parce que nées d'une même culture. Soit, musicologiquement, une culture a donné naissance à des musiques liées entre-elles mais qui ont une autonomie historique et technique, auquel cas jazz et funk ne font pas un. On remarque que Delfeayo Marsalis ne nomme pas le ragtime dans sa liste (un art mort?). Ici, c'est le traitement des sons ancrés dans la tradition louisianaise du blues et du gospel qui relie les ingrédients de ce gumbo musical. Rythmiquement, Delfeayo Marsalis a privilégié le funk sur le swing. Cet album est d'ailleurs pédagogique, car il doit permettre de sentir à son écoute que tout ce qui est rythmique n'est pas forcement swing. C'est une position esthétique qu'il justifie ainsi: «Jazz performance should always incorporate elements unique to its generation that reflect a contemporary worldview (la prestation jazz devrait toujours intégrer des éléments propres à sa génération qui reflètent une vision contemporaine du monde).» Et indiscutablement depuis la fin des années 1960, avec le Dirty Dozen, le ReBirth, les Soul Rebels et autres formations de parade, New Orleans bouge, danse et vit surtout au rythme funk.
C'est donc un très bon disque de funk louisianais avec une participation du swing.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Eddie Henderson
Shuffle and Deal

Shuffle and Deal, Flight Path, Over the Rainbow, By Any Means, Cook's Bay, It Might as Well Be Spring, Boom, God Bless the Child, Burnin', Smile
Eddie Henderson (tp), Donald Harrison (as), Kenny Barron (p), Gerald Cannon (b), Mike Clark (dm)

Enregistré le 5 décembre 2019, New York, NY

Durée: 58’ 57”

Smoke Sessions Records 2005 (smokesessionsrecords.com/uvmdistribution.com)


Du jazz straight ahead, direct et sans concession, c’est ce qu’il y a de mieux dans cette période de néant pour retrouver des fondamentaux qui nous rappellent qu’il y a peu, encore le 5 décembre 2019, un all stars du jazz d’un niveau exceptionnel comme celui d’Eddie Henderson pouvait librement créer une musique libre et enracinée et, bien entendu, se produire sur scène devant un public libre de préférer, très rationnellement, ce message artistique du Dr. Eddie Henderson à celui d’aujourd’hui, quotidien et obsessionnel, des Dr. Mabuse et Knock de la planète et des pouvoirs qui les instrumentalisent. Rappelons qu’Eddie Henderson qui faisait la couverture de Jazz Hot n°678 est docteur en psychiatrie, une spécialité plus utile que les vaccins dans le monde que nous vivons. Quand on réunit Eddie Henderson, Donald Harrison, Kenny Barron, Gerald Cannon et Mike Clark, difficile d’être déçu par le résultat. Eddie Henderson est un habitué de ces quintets all stars, en particulier pour ce même label: nous avions chroniqué son Collective Portrait (2014) avec Gary Bartz, George Cables, Doug Weiss et Carl Allen (Jazz Hot n°678).
En 2017, il avait réitéré, toujours pour Smoke Sessions Records, avec Be Cool, un premier volume en quelque sorte de ce Shuffle and Deal, réunissant sensiblement la même formation, Essiet Essiet remplaçant en 2017 Gerald Cannon (b). Nous n’avons pas reçu ce disque et donc pas chroniqué, on le regrette; les disques de ce niveau sont rares. Les extraits qu’on a pu en voir et écouter sur internet, proposent une musique exceptionnelle dans le même esprit.
Constance, esprit, imagination, expression, blues, maturité, tout concourt à faire de ces enregistrements les dignes héritiers des productions Pablo de Norman Granz des années 1970-80: le jazz de culture. Il y a en effet une forme de liberté, sans doute aussi permise par les responsables de ce label, pour nous donner à écouter Eddie Henderson, Donald Harrison et Kenny Barron aussi naturels dans une heure de splendide musique jazz, de ce jazz de culture qui n’a pas besoin de justifier le blues, le swing dont il est pétri, d’une beauté profonde et éternelle.
Le répertoire alterne l’original d’Eddie Henderson en ouverture qui donne le titre de l’album, un vrai shuffle emballant pour lancer cette heure de musique, cette respiration «ferroviaire» du swing que Mingus et Blakey parmi d’autres ont employée avec maestria. Eddie Henderson nous régale sur le tempo fermement assuré par l’excellent Mike Clark.
Le brillant Kenny Barron (cf. Jazz Hot n°575) apporte deux belles compositions : «Flight Path», tendue et au drive incandescent, avec de savoureux chorus d’Eddie, de Donald et Kenny, et «Cook’s Bay» à la pulsation latine, comme il en a l’habitude, léger comme le souffle du zéphyr. Que dire encore de Kenny Barron dont chaque note est investie de toute sa conviction et de son engagement musical. Donald Harrison (cf. Jazz Hot n°644) propose «Burnin’» où il se lance dans un chorus aérien et enflammé, un autre grand moment de ce disque, d’autant que Kenny Barron et Eddie Henderson attisent le feu avec des chorus intenses. Il y a deux compositions de la famille Henderson: de la fille, Cava Menzies, qui prolonge dans sa vie multi-artististique l’excellence familiale depuis les parents d’Eddie et d’Eddie lui-même; de son épouse, Natsuko, qui contribue régulièrement en compositrice aux disques de son trompettiste préféré. Il y a le «God Bless the Child» de Billie Holiday, autre grand moment d’émotion, où la sonorité avec fêlure du son d’Eddie Henderson, et ses petits doublements de tempo, alternent avec les réponses parkériennes de Donald Harrison. La section rythmique avec un Gerald Clayton toujours aussi essentiel, précis et efficace, offre à Kenny Barron son moment avant que Donald Harrison revienne plus grave (son) pour une seconde intervention, la conclusion revenant au leader, qui exploite tous les ressorts de l’expression pour accentuer la couleur blues. Il y a encore trois standards, la matière éternelle du jazz quand on a la chance d’avoir des artistes aussi extraordinaires que Kenny, Donald et Eddie pour les régénérer: Le «Smile» (Chaplin) terminal est à pleurer d’émotion, avec une manière-sonorité très cirque, claironnante juste ce qu’il faut, sans perdre le grain de son d’Eddie Henderson, d’une grande poésie, pour évoquer l’auteur qui aimait tant les clowns, et grâce à un splendide décalage harmonique de Kenny Barron, plus génial que jamais dans le dialogue/duo. 
Vous l’avez compris, tant qu’il y aura des artistes d’une telle hauteur, tant qu’il y aura du jazz de cette urgence et tant qu'il y aura des hommes pour paraphraser le titre du film –sous entendu du courage– rien n’est totalement perdu… 
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Georgia Mancio / Alan Broadbent
Quiet Is the Star

I Can See You Passing By, When You’re Gone From Me, Let Me Whisper to You Heart, Tell The River, All My Life, If I Think of You, Night After Night, If My Heart Should Love Again, Quiet Is the Star
Georgia Mancio (voc), Alan Broadbent (p)
Enregistré en 2019 et 2020, Londres
Durée: 40’ 10’’
Roomspin Records 2020 (georgiamancio.com)

Après Songook (2015-16, Roomspin Records), c’est le second album de la chanteuse et productrice britannique Georgia Mancio et du pianiste, compositeur et arrangeur néo-zélandais Alan Broadbent. Originaire de Londres, avec des parents venus d’Italie, Georgia Mancio étudie la flûte dans ses jeunes années, mais l’enseignement académique ne lui convient guère, d’autant qu’elle veut avant tout chanter. Ces grands-parents paternels, tous deux pianistes classiques, lui conseillent cependant d’attendre que sa voix arrive à maturité. Georgia ne commence ainsi à chanter qu’à partir de 19 ans, inspirée par Betty Carter, Anita O’Day, Lambert, Hendrick & Ross, Louis Armstrong ou encore Carmen McRae. Après seulement cinq semaines, elle abandonne l’université, voyage, puis devient serveuse au Ronnie Scott qui devient son école du jazz et du chant. Elle prend le temps ainsi d’apprendre le «métier» et de recueillir l’expérience des musiciens de passage. Georgia devient professionnelle à 28 ans, en 2000. Trois ans plus tard, elle se produit avec Bobby McFerrin au London Jazz Festival et sort son premier album, Peaceful Place, sur son label Roomspin Records. En 2006, elle effectue une tournée en Belgique avec Sheila Jordan et David Linx. Six autres disques suivront entre 2007 et 2019, notamment en collaboration avec ses compatriotes Nigel Price (g) et Kate Williams (p). Pleine de ressources, Georgia Mancio a même lancé son propre festival en 2010, ReVoice, qui se tient au Pizza Express de Londres où elle a déjà accueilli Gregory Porter, Karin Krog, Kevin Mahogany et Tina May.
Né en 1947 à Auckland, Alan Broadbent est un musicien capé, à la tête d’une discographie éloquante (plus d'une centaine de collaborations en sideman) qui témoigne de multiples et prestigieuses collaborations, fruit d’un parcours commencé à 19 ans, quand, à la faveur d’une bourse, il part étudier au Berklee College of Music de Boston, MA. Trois ans plus tard, il rejoint l’orchestre de Woody Herman (1913-1987) comme pianiste et arrangeur. En 1972, il s’installe à Los Angeles où il travaille avec Irene Kral (voc, 1932-1978), de même qu’avec les compositeurs Nelson Riddle (1921-1985), David Rose (1910-1990) et Johnny Mandel (1925-2020). Par la suite, il entame une série de collaborations suivies avec Charlie Haden (1937-2014), Natalie Cole (1950-2015), Scott Hamilton et Diana Krall dont il est l’actuel directeur musical, sans compter les nombreux enregistrements en sideman avec, entre autres, Shirley Horn, Charles McPherson, Toots Thielamans, Lee Konitz, Diane Schuur, Sheila Jordan, etc. La liste est longue et s’étend au-delà du jazz. Quant à son activité en leader, immortalisée par une bonne trentaine de disques depuis 1980, elle est des plus consistantes en solo, duo, trio, plus rarement en quartet et également des enregistrements avec le NDR Big Band et le London Metropolitan Orchestra dans les années 2010.
C’est en 2012 que Georgia Mancio prend contact avec Alan Broadbent dont elle admire le travail avec Irene Kral. Après quelques concerts en duo,
la chanteuse  propose d’écrire des paroles sur l’un de ses thèmes, «The Last Goodbye», qui constituera la première pièce de l’album Songbook exclusivement constitué d’originaux mis en paroles par Georgia Mancio. Quiet Is the Star est le prolongement de cette première expérience qui, cette fois, se passe de soutien rythmique. Un duo piano-voix donc, ce qui accentue encore la dimension intimiste de la rencontre. L’échange est sobre et raffiné. Aucune minauderie à déplorer du côté de Georgia dont la belle voix claire s’exprime dans l’esprit du jazz. L’osmose avec le beau jeu perlé d’Alan Broadbent, teinté parfois de jolies nuances de blues («When You’re Gone From Me») est remarquable. L’autre atout de cet album est la qualité des compositions qu’on pourrait penser tirées de l’American Songbook. «If My Heart Should Love Again» mériterait tout particulièrement d’intégrer le grand répertoire du jazz. A ce propos, 33 chansons signées du duo ont fait l’objet d’une édition publiée en même temps que le disque, proposant partitions et paroles. L’auteur de la musique, Alan Broadbent, va fêter ses 74 ans le 23 avril 2021, profitons de cette chronique pour lui souhaiter un bon anniversaire, de longues et belles années d’ouvrage de la même eau que cet enregistrement.
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2021

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Eric Reed
For Such a Time as This

Paradox Peace, Western Rebellion*, Thelonigus*, Stella by Starlight, It's You or No One, Walltz*, Bebophobia*, Come Sunday, We Shall Overcome, Make Me Better°, The Break, Hymn of Faith
Eric Reed (p), Chris Lewis (ts, ss)*, Alex Boneham (b), Kevin Kanner (dm), Henry Jackson (voc)°

Enregistré les 29-30 juin 2020, Glendale, CA

Durée: 56’ 08”

Smoke Sessions Records 2008 (smokesessionsrecords.com/uvmdistribution.com)


Eric Reed fêtait ses 50 ans avec cet enregistrement, puisqu’il est né le 21 juin 1970. Le titre (Pour un temps comme celui-là) indique qu’il n’y a pas la légèreté d’un anniversaire dans ce disque. Eric est un enfant de Philadelphie, un de plus, ville qui a payé un lourd tribut en 2020. Fils de prêcheur, il exerça son talent de pianiste dans le cadre de l’église paternelle dès l’âge de 5 ans, on ne s’étonne donc pas de le retrouver ici, sur un thème, en compagnie d’Henry Jackson, l’un des chanteurs de gospel qui a bercé sa jeunesse, pour commémorer cette année difficile pour le jazz par un «Make Me Better» qui ressemble à une prière, ce qu’il explique dans le livret. Inutile de dire qu’Eric Reed excelle dans ce registre expressif avec lequel il est né. Le «Come Sunday» comme le «We Shall Overcome» et l’«Hymn of Faith» qui est plus un vœu pieu qu’une réalité, sont de la même veine… Eric Reed est dans son élément, il possède tous les codes de cette expression à caractère religieux à la manière afro-américaine.
Sa «Walltz» dédiée à Wallace Roney, un des enfants de Philadelphie décédé en 2020, confirme une partie de l’esprit qui anime cet enregistrement. «Paradox Peace» qui ouvre le disque est aussi de cette veine très réflexive sur ce temps, comme le traitement de «Stella by Starlight» en piano solo.

C’est aussi un enregistrement (l’autre face) loin du Smoke et de New York, à Glendale en Californie où il s’est fixé qu’Eric Reed propose en compagnie de son trio local avec de jeunes musiciens, un bassiste originaire de Sydney en Australie, Alex Boneham, et un batteur local, Kevin Kanner, qui a déjà une carrière bien remplie (Bill Holman, Bud Shank, The Clayton Brothers, John Pizzarelli…).
Dans cette partie du disque, on retrouve Eric Reed, pianiste de jazz pour une série de thèmes bien enlevés comme «Western Rebellion», «Thelonigus» dédié à Monk et Mingus, «The Break», «Bebophobia». Notons également la présence de Chris Lewis au saxophone, un autre transfuge de la Côte Est, un beau son au ténor et au soprano.
C’est donc un album tiraillé entre deux climats, où tout est bien exprimé, mais qui manque quelque peu de cohérence a moins qu'Eric Reed ait voulu opposer ces deux atmosphères. C'est peut-être une impression personnelle, mais on a un peu de mal à rentrer dans le monde du pianiste en passant d’une à l’autre.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Stochelo Rosenberg & Jermaine Landsberger
Gypsy Today

September Song, Made for Isaac, Double Jeu, Double Scotch, Ballade pour Didier°+, Gypsy Today°+, Memories of Bridget°, Anouman°, Poinciana, The Bebop Gypsy*°+, Seresta
Stochelo Rosenberg (g), Jermaine Landsberger (p, arr), Scheneman Krause (g*), Joël Locher° ou Darryl Hall (b), Sebastiaan de Krom° ou André Ceccarelli (dm), Didier Lockwood (vln)+
Enregistré en été 2015, Fürth, Allemagne et le 21 janvier 2020, Meudon (78)
Durée: 47'30''
GLM EC 588-2 (glm.de)


Ah, Stochelo Rosenberg! C'est la bouée de sauvetage du chroniqueur de jazz désespérément perdu et fatigué dans les manifestations touristiques de masse prétendues jazz du
XXIe siècle! Le seul énoncé de son nom rassure car le swing sera au rendez-vous et avec quelle virtuosité à la clé! Stochelo cherche à justifier son projet, Gypsy Today (gitan aujourd'hui) en précisant dans ses notes: «I am not a modern Jazz guitarist, I grew up with the Reinhardt school and with this particular project, I still think more in the spirit of the late Django in 1953 (je ne suis pas un guitariste de jazz moderne, j'ai grandi dans l'école Reinhardt et je pense, dans ce projet particulier, être plus encore dans l'esprit du regretté Django de 1953)». Issu d'une famille sinté, communément appelée en France «manouche», Jean «Django» Reinhardt (1910-1953) est le fondateur de la première variante du jazz. En effet, nous savons depuis 1934 que la façon de jouer jazz est la réunion du facteur mieux-disant rythmique, le swing, avec un facteur expressif hot issu des voix du blues. Et les premiers spécialistes compétents ont eu une hésitation aux premières écoutes de Django car il a substitué au second facteur, l'expressivité «manouche» (exonymes: gitane, tzigane). Comme quoi le jazz n'évolue pas selon un seul boulevard convenu des premiers grognements préhistoriques à l'atonalisme des snobs du XXe siècle, mais en toile d'araignée autour du facteur swing. Dès lors le genre Django n'est ni ancien, ni moderne, il est intemporel. Il a ses principes, rythmique (swing) et expressif (tzigane), pour traiter n'importe quel morceau musical avec la plus value de l'improvisation, non essentielle. Ici les tremplins sont surtout signés Reinhardt, Rosenberg et Landsberger. Culturellement, les protagonistes appartiennent à la communauté des Sinti, l'un né en Hollande, Stochelo Rosenberg (1968), l'autre en Allemagne, Jermaine Landsberger (1973). Jouant ensemble depuis cinq ans avant l'émergence de ce projet, c'est Stochelo qui a souhaité y impliquer Didier Lockwood en 2015. Le violoniste virtuose étant décédé le 18 février 2018, Stochelo et Jermaine ont temporisé avant de le compléter en janvier 2020.
L'album commence par un standard, «September Song» de Kurt Weill (1938), joué en tempo moins lent que celui adopté par l'hyperexpressif hot, Sidney Bechet. Lancé par André Ceccarelli sur un tempo medium propice au swing, il est exposé avec sobriété par Stochelo, mais avec un vibrato en fin de phrase pour marquer l'appartenance à la filière Django. C'est la seule vraie référence à l'illustre maître, ce qui a poussé Stochelo à se justifier. Son solo est virtuose, puis celui de Landsberger est dans le même esprit. Une alternative bien venue entre Darryl Hall et André Ceccarelli débouche ensuite sur la coda bien menée par le guitariste. Le thème «Made for Isaac» signé Stochelo Rosenberg est de caractère dansant. C'est très plaisant, un peu comme si Django s'inspirait de Wes Montgomery (les passages en accords). Or, nous ne savons pas où le génie de Django serait allé, emporté qu'il fut, en pleine évolution expressive. Par ailleurs, des guitaristes américains de jazz ont incorporé une touche Reinhardt (Al Casey, etc.) et Christian Escoudé tout comme Babik et David Reinhardt ont américanisé leur tradition. Donc si Stochelo s'écarte du Django documenté, il ne trahit ni les Reinhardt ni le jazz puisqu'il swingue. Cette fusion-là n'est pas contre nature et a des antécédents. Wes veille encore sur Stochelo dans d'autres originaux signés Rosenberg («Double Jeu»…) ainsi que dans ces remarquables versions d'«Anouman» de Django et de «Poinciana» de Nat Simon (1900-1979). Darryl Hall et André Ceccarelli impriment un feeling rythmique néo-orléanais (boogaloo) à «Double Scotch» de Reinhardt (bonnes alternatives guitare-piano, basse-drums). Les prestations de Didier Lockwood dans des compositions de Landsberger, «Ballade pour Didier» (lyrique, fond de synthétiseur pas gênant), «Gypsy Today» (bop sur tempo vif, bon swing!) et «The Bebop Gypsy» (exposé à l'unisson violon-guitare, bon swing!) sont bien sûr de beaux moments de musique. Dans son étourdissante intervention sur «Gypsy Today», Stochelo vaut largement les Kenny Burrell, Grant Green et Wes Montgomery, trois artistes dont Hugues Panassié disait le plus grand bien. Joël Locher et Sebastiaan de Krom y sont parfaits. Belle introduction evansienne de Landsberger à «Memories of Bridget», superbe ballade exprimée avec une musicalité inouïe par Stochelo. Nous apprécions la sobriété de Jermaine Landsberger, si rare de nos jours chez les pianistes. Stochelo Rosenberg, en duo avec Landsberger, a un phrasé qui, judicieusement, danse dans «Seresta» de l'inimitable clarinettiste Paquito D'Rivera (interprété avec Dizzy en 1989 à Londres).
Oui, ce disque nous montre un Stochelo Rosenberg sous un angle un peu différent, plus «américain», mais c'est, comme toujours, l'œuvre d'un musicien hors norme et d'un swingman. Stochelo Rosenberg brille à jamais dans les étoiles de la guitare.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Ignasi Terraza / Randy Greer
Around the Christmas Tree

Christmas Time in Barcelona, No More Lockdown, All the Blues You Brought to Me, The Secret of Christmas, Freshly Squeezed, Don't Let Your Eyes Go Shopping for Your Heart, Fum, Fum, Fum, Waltzing Around the Christmas Tree, Let It Snow, What Are You Doing New Year's Eve, Let's Make Everyday a Christmas Day, Cole for Christmas, Be-Bop Santa Claus-Jingle Bells
Randy Greer (voc), Ignasi Terraza (p), Horacio Fumero (b), Josep Traver (g), Esteve Pi (dm), Yonder de Jesús (perc), Andrea Motis (voc), MG (voc)

Enregistré les 7 décembre 2019 et 10 août 2020, Barcelone (Espagne)

Durée: 41’ 22”

Swit Records 31 (www.switrecords.com)


La réunion de deux talents, Randy Greer et Ignasi Terraza, qui font les belles nuits du jazz à Barcelone depuis de nombreuses années, est un rayon de lune dans la grisaille de cette période de réclusion, d’autant que le thème retenu, et enregistré en 2019 et 2020, porte sur Noël, une permanence dans l’histoire du jazz, et que c’est un thème qui appelle plutôt l’allégresse… Cela dit, les artistes ne sont pas de plomb, et le deuxième thème intitulé «No More Lockdown», très dynamique, avec l’apport d’Andrea Motis (voc), est clairement un hymne de protestation contre ce que nous vivons depuis un an. L’autre originalité, c’est que sur cette thématique, Ignasi a composé sept des treize titres, et ce ne sont pas les moins intéressants: L’ouverture sur «Christmas Time in Barcelona» est très réussie. Nous avons déjà parlé de «No More Lockdown», et le «All the Blues You Brought to Me» avec un grand Randy Greer entre Nat King Cole et le Ray Charles des débuts, un petit grain dans la voix, est un vrai plaisir.
C’est un autre plaisir de retrouver Randy Greer dans cette configuration; sa complicité et sa compatibilité avec Ignasi Terraza sont l’élément-clé de cet album. Le pianiste confirme à chaque enregistrement son talent de soliste et d’accompagnateur, tant il est pénétré de son expression jazz. Ignasi est une incarnation du jazz en Europe dans ce qu’il a de plus réussi. Ici avec son habituel trio, augmenté de manière très intelligente par un bon guitariste, Josep Traver, en référence à Nat King Cole, d’un percussionniste, Yonder de Jesús, qui apportent plus de volume et de souplesse à la section rythmique, Ignasi Terraza développe un contrepoint essentiel à la voix de Randy Greer 
(bonne diction). L’invitée Andrea Motis, présente sur deux thèmes, chante très bien notamment sur le thème «Waltzing Around the Christmas Tree», une composition d’Ignasi Terraza, qui n’aurait pas dépareillé à Broadway de la grande époque.
Randy Greer se délecte (nous aussi) sur son interprétation de l’inévitable «Let It Snow», qu’il réussit à personnaliser avec la complicité d’Ignasi, dont le swing et le toucher font aussi merveille sur le standard de Frank Loesser «What Are You Doing New Year's Eve» où Randy Greer, dans l’esprit Nat King Cole, est au sommet de son art, et avec autant de talent vocal qu’un Harry Connick. Il possède un splendide phrasé jazz, une sorte de perfection sur les standards («Let's Make Everyday a Christmas Day»). Dans ce registre du jazz, l’apport de la guitare sur le plan rythmique, comme Count Basie et après lui Nat King Cole et Oscar Peterson l’ont remarqué, est déterminant. Le percussionniste est un autre élément de ce dynamisme rythmique. Le petersonien (en dépit du titre) «Cole for Christmas», une composition sur tempo rapide d’Ignasi, est une belle récréation sans voix.
En conclusion, deux voix, féminine et masculine, non identifiées par le livret (MG, mais on soupçonne que le M=Motis et G=Greer) sur les inusables «Santa Claus/Jingle Bells» apportent une conclusion de bonne humeur dans un moment qui en a vraiment besoin… Ignasi Terraza et Randy Greer sont peut-être la seule manière sensée de croire encore au Père Noël toute l’année. Dans la situation irréelle de 2020-2021, le Père Noël n’est certainement pas plus surréaliste que les décisions de nos dirigeants politiques, et il est, sans doute aucun, moins nuisible.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Romane & Daniel-John Martin
Rendez-vous

Retour à Montmartre, La Danse de Chopin, Another You, Rendez-vous, Cher Rocky, Martinique, Le Bandit Manchot, Rue des Abbesses, For Didier, La Sausse, Wiz Kid, Quatuor Nuages* (bonus track)
Daniel-John Martin (vln), Romane, Julien Cattiaux (g), Michel Rosciglione (b) + String Quartet (D.J. Martin, P. Tillemane, vln, J. Ladet, vla, J. Gratius, cello)*
Enregistré les 5-6 Mars 2018, Paris
Durée: 45'02''

Douze titres. Dix compositions de Daniel-John Martin, une de Didier Lockwood et une de Django Reinhardt. Force est de constater que la musique de Django et Stéphane Grappelli a, en comparaison à d'autres approches du jazz, une incroyable capacité à survivre. Dans les propositions de programme des festivals prétendus de jazz en ce déstructurant XXIe siècle, nous sommes un certain nombre à y reprendre vie grâce au concert dit «manouche». Au moins, c'est la garantie d'une bouffée de swing. Nous retrouvons ici toutes les caractéristiques du genre: swing («La Danse de Chopin»), élégance expressive grappellienne («Another You»). Ces compositions de Daniel-John Martin sont de bons tremplins à l'évocation du tandem de légende, immortel. Ce n'est pas une question de gènes. Le violoniste est «né en Angleterre, vivant en France après avoir passé toute son enfance en Afrique» (dixit Jean-Michel Proust). Il a tout simplement parfaitement assimilé une culture. On peut en dire autant de Romane, alias Patrick Leguidcoq, qui n'est pas gitan de naissance mais dont on sait à quel degré il s'est approprié l'art de Django. Martin a un beau sens mélodique comme sa composition «Rendez-vous» le démontre. C'est une affaire de famille aussi. «Cher Rocky» est dédié à Rocky Gresset, «La Sausse» au bien regretté Patrick Saussois (beau thème mélancolique). Romane fait chanter la guitare avec élégance et sensibilité, dans la jolie valse «Rue des Abbesses». L'appel-réponse entre Romane et, en pizzicato, Martin qui siffle aussi, y est bien venu. Il y a un côté Anton Karas dans l'excellent début de solo de Romane dans «Martinique» qui comme le titre l'indique est le côté soleil du cahier des charges de tout disque actuel de jazz. Ce thème signé Didier Lockwood est bien géré dans ce style par Daniel-John Martin. Les 2’32” de «For Didier» sont consacrées à un swing implacable. Très marqués par Django, «Le Bandit Manchot» et «Wiz Kid» permettent à tous, et notamment à la rythmique, de swinguer avec détermination. Les lignes de basse de Michel Rosciglione sortent bien, avec une belle sonorité ronde. Rosciglione prend des solos bien menés dans «Martinique», «Le Bandit Manchot» et «Wiz Kid». La bonus track est particulière puisque c'est un très bon arrangement de Daniel-John Martin conçu en 2000 pour quatuor à cordes classique de la plus célèbre composition de Django, «Nuages», sur laquelle Daniel-John et Romane amènent la touche jazz et l'esprit Django-Grappelli. En résumé, un très bon disque que ne trahit pas ce qu'il est censé célébrer.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Peter Leitch New Life Orchestra
New Life

CD1: Mood For Max, Portrait of Sylvia, Sorta-Kinda, Monk's Circle, 'Round Midnight, Penumbra, Brilliant Blue-Twilight Blue, Fulton Street Suite
CD2: Exhilaration, Elevanses, Clifford Jordan, Ballad For Charles Davis, The Minister's Son, Spring Is Here, Back Story, Tutwiler 2001, The Long Walk On

Peter Leitch (comp, arr, dir) New Life Orchestra: Duane Eubanks (tp), Bill Mobley (tp, flh), Tim Harrison (fl), Steve Wilson (as, ss), Dave Pietro (as, ss), Jed Levy (ts, fl, afl), Carl Maraghi (bar, bcl), Matt Haviland (tb), Max Seigel (btb), Phil Robson (eg), Chad Coe (acg), Peter Zak (p), Dennis James (b), Yoshi Waki (b), Joe Strasser (dm)

Enregistré les 17-18 janvier 2020, Mount Vernon, NY

Durée: 58’ 02” + 1h 05’ 17”

Jazz House 7006/7007 (www.peterleitch.com)


Peter Leitch est un guitariste d’origine canadienne, né en 1944 à Montréal, qui a déjà une longue et brillante carrière. Dans les années 1970, il a accompagné des musiciens américains de passage, surtout à Toronto, comme Sadik Hakim (1973), Milt Jackson, Red Norvo, Al Grey et Jimmy Forrest (1980), et les musiciens canadiens de talent comme Kenny Wheeler (1930-2014) ou Oscar Peterson avec lequel il a enregistré (Personnal Touch, 1980). Il s’installe à New York au début des années 1980, et devient un vrai New-Yorkais, un de ces musiciens de jazz qui font collectivement le cadre, l’intensité et le son de New York et qui font partie de la vie quotidienne des clubs et du jazz. Il a ainsi côtoyé énormément de musiciens de jazz et enregistré notamment avec Woody Shaw (1987), Jaki Byard (1991 et 2000), Renee Rosnes (1994), Gary Bartz (2001), pour n’en citer que quelques-uns. Il possède une respectable discographie en leader pour les labels Concord, Criss Cross, Reservoir et, dans les années 2000, le label Jazz House sur lequel est produit cet enregistrement de 2 CDs, «comme deux sets dans un club», précise-t-il. C’est d’ailleurs dans le Club 75 au sud de Manhattan, où il avait ses habitudes, qu’il a présenté en 2018 cette grande formation (quatorze musiciens), un club aujourd’hui disparu au grand regret de Peter Leitch.

Le titre New Life, comme le nom de l’orchestre (New Life Orchestra), fait référence à la biographie de Peter Leitch, brutalement marquée en 2012 par un cancer d’une gravité extrême qui ne lui laissait que peu d’espoir. Aujourd’hui, et bien qu’il ne puisse plus jouer de guitare, il doit sa survie à un bon docteur, un de ceux qui soignent, d’avant 2020, Maxim Kreditor, auquel il dédie le premier thème de cet enregistrement («Mood for Max»). Il a ainsi trouvé une nouvelle vie d’arrangeur et de compositeur, et, dans la compagnie des musiciens qui l’ont côtoyé tout au long de ces années, une véritable énergie vitale pour réunir cet orchestre, le faire jouer en club et l’enregistrer. On n’ose pas réfléchir à ce qu’il se passe depuis mars 2020 pour Peter Leitch, mais on espère que la sortie de ce disque mobilise suffisamment son attention. Et de fait, c’est un bel enregistrement d’une musique de jazz dans la tradition moderne, qui s’appuie sur des arrangements originaux, sur les quatorze compositions de Peter Leitch qui possèdent un vrai charme, une poésie («Penumbra») et cette énergie propre à New York («Fulton Street Suite», «Exhilaration»). Il y a une composition de Monk («’Round Midnight»), une de Jed Levy
, le ténor, dédiée au pianiste John Hicks («The Minister's Son») et un standard («Spring Is Here»). Certaines compositions font directement référence à des musiciens qui ont inspiré Peter Leitch, comme «Monk’s Circle», «Clifford Jordan», «Ballad for Charles Davis» et d’autres à son environnement comme «Mood for Max» (son médecin), «Portrait of Sylvia» (son épouse Sylvia Levine).
Pour servir cette musique, Peter Leitch a eu le goût sûr du musicien de New York: on retrouve entre autres les confirmés Duane Eubanks, Bill Mobley, Steve Wilson, Jed Levy, Peter Zak et ceux qui sont moins connus n’en sont pas moins talentueux. L’orchestre est particulièrement soudé (deux ans de travail régulier) et dynamique. Les interventions pour les chorus sont parfaitement fondus dans des arrangements brillants. Peter Leitch a mis dans ce disque énormément de lui, comme cela arrive quand on a survécu à une épreuve difficile. Il y a beaucoup «d’atmosphère», de spiritualité dans ce disque, et les musiciens se sont eux-mêmes livrés avec conviction. Comme il le dit dans le livret, le blues est le fond du jazz, et il en livre deux de son cru: «Back Story», très profond, et un final en liberté sur «The Long Walk Home», de plus de 11 minutes, le moment le plus hot du disque: excellent!
On regrettera pour Peter Leitch cette inhumaine interruption, après la parenthèse d’une grave maladie, que l’ordre nouveau mondialisé impose à son expression, à son environnement, car pour lui, ce temps et ce moment sont précieux, c’est sa vie, son art. Si Dr. Max a fait des miracles pour Peter, on ne peut pas en dire autant des Dr. Strangelove (Dr. Folamour en français) qui gouvernent le monde et dont les ordonnances sont en train de tuer, et pas seulement la créativité, le jazz et ses clubs, mais aussi les artistes et au sens propre parfois quand ils ne vivent que pour leur musique: c’est le cas des musiciens âgés ou de Mr. Peter Leitch qui ont besoin de côtoyer leurs semblables et de partager le jazz et son esprit qui ont guidé toute leur vie.
Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Alexandre Cavaliere
Manouche moderne

M. (pour M. Bonetti), Norma, Pour Vladimir, Barbizon Blues, Ritary, L’air ne fait pas la chanson, Vincent, J. (pour Jean-Louis Rassinfosse), Made in France, Before You Go, Affirmation, Improvisation n°2
Alexandre Cavaliere (vln), Manu Bonetti, Fred Guédon (g), Vincent Bruyninckx (p), Jean-Louis Rassinfosse (b)

Enregistré en 2018, Beersel (Belgique)

Durée: 59’ 42’’
Homerecords.be 4446218 (homerecords.be)


A 35 ans, Alexandre Cavaliere en aligne déjà près de 25 de carrière. Originaire de Mons, non loin de la frontière franco-belge et de Liberchies, ce village wallon qui vit naître Django Reinhardt, il a d’abord été un enfant prodige, pratiquant très tôt le piano, la batterie et le violon dont il fera son instrument. Une précocité liée à un environnement familial, très musical et très jazz, avec un père, Mario, guitariste et professeur de musique, qui prend son fils dans son orchestre et lui met dans les oreilles les disques de Django et Stéphane Grappelli: le son, d'abord et toujours le son! Le tout jeune Alexandre développe ainsi, en dehors de toute formation académique (laquelle interviendra plus tard), un swing naturel et une virtuosité qui étonnent déjà lors des jams du festival de Samois de juin 1997. Moins d’un an plus tard, le violoniste, à peine âgé de 12 ans, qui se produit au bar du Royal Windsor de Bruxelles, est repéré par Babik Reinhardt et Didier Lockwood. Le second l’invite illico à partager la scène avec lui. Alexandre enregistre dans la foulée son premier disque (L’Album, Hebra). Tout en menant sa scolarité et un cursus au conservatoire, il multiplie les apparitions en concerts, en festivals, sur les plateaux de télévision et côtoie Toots Thielemans, Biréli Lagrène, Stochelo Rosenberg, Richard Galliano parmi beaucoup d'autres.
Le phénomène de curiosité passé, le jeune homme a poursuivi son parcours en explorant d’autres univers jazziques comme avec son Almadav Project (créé en 2003 avec Manu Bonetti (g) et David De Vrieze, tb) qui évolue dans un style post-bop électrique, une voie alternative conseillée par Didier Lockwood. Ce détachement de la source pour s'identifier, d’autres musiciens l’ont cherché avant lui de Biréli Lagrène à… Didier Lockwood justement. 
Dans ce Manouche Moderne, Alexandre Cavaliere poursuit sa recherche d'une synthèse originale entre Django Reinhardt –la matrice de son expression– et ses aspirations à jouer «moderne» pour renouveler la tradition selon l'enseignement de ses aînés Didier, Biréli, etc. Dans une récente interview radio à la RTBF, il établissait un parallèle entre sa démarche et celle de Wynton Marsalis de l’autre côté de l’Atlantique.
En l’absence de livret, c’est le répertoire qui reste le plus éclairant: une bonne moitié d’originaux du violoniste et des compositions de musiciens de la sphère Django («Made in France» de Biréli, «Norma» de Dorado Schmitt, «Barbizon Blues» de Didier Lockwood), «Before You Go» de George Benson et, au-delà du jazz, le guitariste portoricain Jose Feliciano («Affirmation»). On sent que les conseils de Didier et l'exemple de Biréli ont porté. En revanche, aucune composition de Django Reinhardt, contrairement à la tradition du jazz de Django où chacun se fait un point d'honneur d'honorer le Maître par l'un de ses succès; un choix qui peut surprendre (sans doute lié aux droits d'auteur), mais on peut imaginer qu'un titre, «Improvisation n°2» fait référence à Django, car c'est aussi un titre en solo de Django. Les originaux d'Alexandre Cavaliere s'inscrivent dans la filiation
, à commencer par «M.» qui ouvre le disque. De même, le discours des musiciens est imprégné de swing: Vincent Bruyninckx (1974, Namur) prend sa part («Before You Go») et Manu Bonetti est à son meilleur sur «Barbizon Blues» où le groupe est remarquable, de la rythmique Guédon-Rassinfosse au leader qui gagne en intensité. La belle valse de Biréli, «Made in France», constitue l’un des sommets de cet enregistrement, tandis que le dernier titre de l’album «Improvisation n°2», en solo, offre une conclusion ouverte vers d'autres horizons. Alexandre Cavaliere continue sa quête
Jérôme Partage
© Jazz Hot 2021

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Isaiah J. Thompson
Plays the Music of Buddy Montgomery

Introduction (Irregardless), Budini, Hob Nob With Brother Bob, Muchisimo, Ruffin' It, What If?, Here Again, 1,000 Rainbows, Aki's Blues, My Sentiments Exactly
Isaiah J. Thompson (p), Philip Norris (b), Willie Jones III (dm), Daniel Sadownick (perc)

Enregistré les 27-28 août 2019, Englewood Cliffs, New Jersey

Durée: 44’ 22”

WJ3 Records 1025 (wj3records.com)


Une découverte indispensable, ça arrive rarement, mais quelques artistes précoces ou méconnus méritent parfois d’être distingués parce que la découverte d’une expression d’une telle perfection relève du miracle. Quand on a le plaisir de voir la précocité proposer un album d’une telle cohérence, d’une telle maturité, il ne faut jamais bouder son plaisir… Isaiah J. Thompson est sans aucun doute de ceux-là, et le grand batteur Willie Jones III, producteur-fondateur de ce label, s’est sans doute fait un plaisir particulier de batteur à cette séance de haut niveau; sa complicité avec le pianiste et sa musicalité font merveille («Aki's Blues»). Philip Norris s’intègre parfaitement à ce trio avec un beau son bien rond de contrebasse («1,000 Rainbows»). Le percussionniste, Daniel Sadownick, renforce le caractère dynamique de cet enregistrement («Introduction»).

Produit par Don Sickler et enregistré aux Studios Van Gelder par Maureen Sickler, qui sont aussi comme les parrains en jazz de ce très jeune musicien d’une vingtaine d’années, cet album jouit d’une qualité d’enregistrement exceptionnelle (l'écoute en disque est à privilégier), ce qui convient parfaitement à cette musique parfaite, aboutie, brillante et d’une énergie qui nous ramène à celle des années 1950-70.

Isaiah J. Thompson est lui-même un pianiste prodigieux, qui possède son jazz comme le plus accompli des pianistes de jazz: il était l’un des pianistes invités sur l’enregistrement du Lincoln Center Jazz Orchestra, Handful of Keysen 2017, deux ans avant ce premier enregistrement en leader, si l'on excepte un 45t. où est déjà présent Philip Norris (Live from @exuberance, avec deux enregistrements forts de «Off Minor» et «Cabu»). Wynton Marsalis, qui aime les musiciens virtuoses (Francesco Cafiso, Cécile McLorin Salvant, Jon Batiste, etc.) et particulièrement les jeunes surdoués, sans doute parce qu’il en a été un prototype, n’a pas manqué de le repérer…
L’enregistrement est solidement construit autour de la musique de Buddy Montgomery (1930-2009), pianiste, vibraphoniste, arrangeur et compositeur de talent, l’un des trois frères Mongomery, avec Wes, le guitariste, et Monk, le contrebassiste. Les compositions sont effectivement marquées du sceau du blues et du swing, une magnifique musique moderne dans l’esprit de ce qui s’écrivait dans les années 1960-70, au drive étincelant. Un enregistrement bienvenu également car le grand incendie du dépôt Universal en 2008 a, paraît-il, détruit toutes les matrices des enregistrements de Buddy Montgomery (entre autres désastres de la mémoire).
Isaiah n’est certainement pas fait comme tout le monde: sa maîtrise de l’ensemble de la musique à un tel âge, sa sûreté artistique qui lui permettent dans un premier disque d’éviter toute démonstration, toute facilité, d’avoir même un objet aussi ambitieux que de mettre en valeur l’œuvre d’un musicien aussi éminent que Buddy Montgomery, et d’y parvenir sans aucun doute, nous laissent ébahis. La puissance et la précision de son attaque, qui évoque le grand McCoy Tyner au même âge («Budini»), nous font rêver que le jazz serait en fait cette hydre dont les neuf têtes repoussent, indestructible même par la bêtise et la peur des temps présents. Son introduction, avec sa belle voix grave pour présenter sa musique, son projet, sa formation, sur fond musical et en quelques secondes, est celle d’un vieux briscard qui a dû commencer ses études jazz à l’année 0 moins neuf mois. Sa version de «Ruffin’ It» vous oblige à taper des mains quelle que soit votre occupation du moment… Du grand piano jazz qui vous soulève de la chaise!

Mais ne rêvons pas trop, attendons de mieux connaître Isaiah J. Thompson, de voir s’il est un autre génie que nous offre cette décidément grande histoire artistique qu’on appelle le jazz. Le jazz nous a habitués dans ces années où les repères sont flous à des parcours chaotiques, alternant le talent le plus extraordinaire et la mièvrerie la plus confondante. Ce qu’on peut dire, c’est que cet album est celui d’un génie en herbe, et que cette musique est déjà dans ce qui restera dans la grande disco-bibliothèque du jazz. On n’en dit pas plus, une découverte indispensable, ça ne se déflore pas, on vous laisse le plaisir de la surprise.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

Ken Peplowski / Diego Figueiredo
Amizade

Caravan, Quiza quizas quizas/Bésame Mucho, A Little Journey, One Note Samba, Black Orpheus, Apelo (guitar solo), Retrato Em Branco e Preto, Por Paco, Stompin' at the Savoy, Amizade, So Danço Samba.
Ken Peplowski (cl, ts), Diego Figueiredo (g)
Enregistré les 12-13 octobre 2018, New York, NY
Durée: 1h 00' 38''
Arbors Records 19468 (arborsrecords.com)


Ken Peplowski dont nous avons déjà plusieurs fois signalé la compétence technique fit par le passé le disque The Bossa Nova Year avec le guitariste Charlie Byrd (Concorde Picante 4468, 1990). C'est Howard Stone, directeur du Vail Jazz Festival, qui a demandé à Ken Peplowski de rejouer ce programme, mais cette fois avec Diego Figueiredo, guitariste brésilien virtuose, né en 1980, qui s'est illustré avec la chanteuse Cyrille Aimée et dont la discographie est déjà considérable. C'est une maladie du
XXIe siècle que d'enregistrer à tour de bras sans doute pour compenser le fait que rien dans tout cela ne sera immortel comme le «West End Blues» de Louis Armstrong (1928), le «Koko» de Duke Ellington qui fait fi de l'improvisation (1940), «Groovin' High» de Gillespie-Parker (1945), Kind of Blue de Miles Davis avec John Coltrane (1959) ou The Majesty of the Blues de Wynton Marsalis (1988). Ken et Diego se sont trouvés, comme on dit, et ont aimé se produire en duo. Il ne restait plus qu'à Rachel Domber à fixer cette complicité (amizade signifie amitié en portugais). L'approche très classique de Diego Figueiredo s'apparente en effet à celles de Charlie Byrd et de son compatriote Baden Powell («Apelo») pour ne pas dire d'Alexandre Lagoya et de Paco de Lucia. Ne cherchez pas trace de l'héritage de Lonnie Johnson, Teddy Bunn, Charlie Christian, Wes Montgomery, ni même de l'autre «école», celle de Django. Mais, c'est tout à fait adapté à «Quizas, Quizas, Quizas/Bésame Mucho» dont Diego Figueiredo donne une belle version dans laquelle Ken Peplowski offre une sensible participation au saxophone, instrument sur lequel nous le trouvons plus expressif que sur la clarinette pour laquelle il a adopté une sonorité aussi musicale que neutre. Sur le ténor, Ken Peplowski a un son léger, esthétique de la lignée Stan Getz qui, hélas pour le jazz, y a imposé la bossa nova antithèse du swing, mais en plus chaud de par l'emploi du vibrato. Pour s'en convaincre, on écoutera ces belles versions de «One Note Samba» et d'«Orfeu Negro» en portugais (1959) rebaptisé «Black Orpheus» par Dizzy Gillespie et, en fait, «Manhã de Carnaval», chanson du compositeur brésilien Luiz Bonfá devenu un standard dans les variétés. Dans «So Danço Samba», Ken Peplowski se lâche au ténor, ce qui fait de ce titre le seul moment proche du jazz de tout l'album, à l'accompagnement et solo de guitare près. Le duo sax ténor-guitare est une formule qui marche comme Harry Allen l'a prouvé avec Dave Blenkhorn (Under the Blanket of Blue, 2020). Ken Peplowski a tendance à être bavard comme tous les spécialistes des instruments à anche ayant acquis une maîtrise de la colonne d'air, un trop plein de dextérité. De toute évidence, pour ces instrumentistes de haut vol, le «jazz» relève du révisionnisme identitaire actuellement admis qui soumet le genre à la richesse harmonique et à l'improvisation. Ces deux pivots sont ici la ligne de conduite. Nous avons même des improvisations libres: le très espagnol «Por Paco» (sommet de maîtrise technique classique de la clarinette et de la guitare), «Amizade» (au sax ténor) et «A Little Journey» qui se termine en queue de poisson. Pas de quoi crier au miracle, à moins d'ignorer la contribution de Perry Robinson (cl) dans le Henry Grimes Trio (1965) et même, bien avant, les expériences free de Lennie Tristano (1949). Les alibis de classification seraient «Caravan» où la clarinette de Ken Peplowski fait preuve de dynamisme et ce «Stompin' at the Savoy», bien mou rythmiquement, en hommage à Benny Goodman, tempérament très hot en comparaison. Mais combien de temps encore faudra-t-il souligner, depuis 1934 que le jazz n'est pas une affaire de morceaux? Le répertoire ne fait pas le jazz, redisons-le donc. Néanmoins, la musicalité qui règne dans ce disque est plus que plaisante, séduisante! C'est un très bon disque de variétés que l'on peut, en tant que tel, recommander aussi chaudement qu'un été brésilien ou andalou.
Michel Laplace
© Jazz Hot 2021

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Ran Blake / Christine Correa
When Soft Rain Falls

I'm a Fool to Want You, For Heaven's Sake, The Day Lady Died, You've Changed, You Don't Know What Love Is, The End of a Love Affair, For All We Know, Big Stuff, I Get Along Without You Very Well, Violets For Your Furs, Lady Sings the Blues, But Beautiful, Glad to Be Unhappy, I'll Be Around, It's Easy to Remember
Ran Blake (p), Christine Correa (voc)

Enregistré les 2-3 juillet 2018, Boston, MA

Durée: 50’ 23”

Red Piano Records 14599-4443 (www.redpianorecords.com)


Christine Correa et Ran Blake poursuivent leur fructueuse et originale collaboration, entre une voix très expressive et un jeu de piano contemporain empruntant au jazz son répertoire et une partie de sa manière pour ce qui est un grand classique du jazz: le pianiste et la chanteuse. On sent évidemment la présence de Billie Holiday tout au long de cet album, mais bien entendu pas pour en faire une copie, juste pour un état d’esprit, pour l’atmosphère, pour l’inspiration. Contrairement à Christine Correa qui en garde le phrasé à cause de la puissance expressive et sans doute du répertoire, Ran Blake est un pianiste qui a renoncé au blues et au swing (une légère couleur parfois) dans le jazz, respiration à laquelle il ne s’identifie pas (il l’avait évoqué dans Jazz Hot n°667), mais pas au jazz dans son ensemble. Il utilise même ce contraste entre son phrasé et celui de Christine Correa, et il faut bien dire que sa manière a cet immense mérite d’honorer cette art form de manière originale sans en trahir la profondeur, l’esprit, sans l’affadir ou la détourner. Son jeu de piano, à nul autre pareil, même si on retrouve quelque chose de l’intensité minimaliste et anguleuse d’un Mal Waldron, peut-être à cause de Billie Holiday, repense harmoniquement ces thèmes, totalement, sans aucunement les appauvrir. L’expression, les accents, les mélodies, tout est là, c’est simplement un autre monde rythmique et harmonique qui joue avec le classicisme certain et la chaleur de la voix de Christine Correa.
C’est un monde mystérieux harmoniquement dans lequel on peut tout aussi bien se noyer avec délectation que dans celui de l’inspiratrice, Billie, et c’est un mérite de ce disque. La voix, profonde, riche sur le plan expressif, de Christine Correa, plus proche dans l’esprit et la manière de celle d’Abbey Lincoln, n’est pas pour rien dans cette réussite. Le contraste obtenu entre la voix et le contre-chant plein d’éclats cristallins, et qui ne craint pas de laisser parfois cette voix nue, comme a cappella, ou en discordance avec la poésie harmonieuse de Ran Blake, est une des plus belles associations durables entre pianiste et chanteuse de ce dernier quart de siècle… dans le jazz. Nous avions chroniqué en 2019 le précédent album Streaming, et il sera utile de s’y référer, et ainsi de remonter le temps de cette collaboration jusqu’à 1994.

Ran Blake a l’âge de Jazz Hot, il est né en avril 1935, et il porte dans sa manière de pianiste, cette poésie des harmonies du piano moderne de cette époque, revu par un homme qui a accompagné avec respect, délicatesse et sensibilité toutes les évolutions du jazz, sans faire semblant, sans copier, en étant lui-même, un fondement du jazz mais aussi de l'art. Malgré son renoncement au swing et au blues, il n’en est pas moins authentique, et il enrichit le jazz par l'originalité de ses lectures de cette histoire.

Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Joe Chambers
Samba de Maracatu

You and the Night and the Music, Circles, Samba de Maracatu, Visions, Never Let Me Go*, Sabah el Nur, Ecaroh, New York State of Mind Rain**, Rio
Joe Chambers (dm, vib, perc), Brad Merritt (p, kb), Steve Haines (b), Stephanie Jordan (voc)*, MC Parrain (voc)
** 
Enregistré à Rocky Point, NC, et Wilmington, NC, prob. 2020, date non communiquée

Durée: 45’ 11’’

Blue Note 006022435371160 (Universal)


Vous retrouvez dans ce début d’année 2021 l'interview (avec disco et vidéographie) de Joe Chambers dans notre JazzLife, à propos de cet enregistrement et plus largement de son grand parcours depuis une soixantaine d’années dans ce que le jazz a de meilleur, notamment chez Blue Note qui lui permit des rencontres artistiques d'un niveau exceptionnel.
Joe Chambers est un batteur lumineux, un des inventeurs de ce swing qui se répand en nappes sonores, qui tisse une toile de fond, dont Elvin Jones est l’un des initiateurs, mais aussi Max Roach avant lui, Billy Higgins et quelques autres. Une partie du parcours de Joe Chambers se fait d’ailleurs aux côtés de Max Roach et d’autres batteurs et percussionnistes de talent, vous le lirez dans son interview comme dans celle de Warren Smith, au sein de l’ensemble M’Boom, initié par Max Roach, légendaire aujourd’hui. Le récit qu’en fait Joe Chambers est d’ailleurs d’une modestie étonnante, racontant que cet ensemble fut d’abord un workshop, un atelier, où tous se perfectionnèrent dans une multitude de dimensions dont les rythmes latino-sud-américains.
Ce qui nous amène naturellement à ce disque, dont parle longuement Joe Chambers, dont le titre évoque le Brésil et dont le contenu se rattache par bien des points (instrumentation: piano, vibraphone, batterie, basse, percussions) à la postérité de M’Boom, même si le format en est plus réduit. Le titre «Samba de Maracatu» est vraiment dans cet esprit (et aurait mérité une version plus longue non shuntée). Nombre de batteurs de jazz ont enrichi leur langage en intégrant dans leur expression cette couleur, on pense encore à Billy Higgins et à sa légèreté légendaire, et c’est aujourd’hui un argument rythmique et d’inspiration très répandu dans le jazz chez beaucoup de musiciens, les batteurs et pianistes en particulier (Kenny Barron…).
Sur ce disque, Joe Chambers joue de la batterie, son premier instrument, mais aussi du vibraphone où il excelle également malgré sa modestie (quand il se compare à Bobby Hutcherson…). Il ne joue pas du piano ici, bien qu’il ait aussi une originalité certaine au clavier (son bel album en solo, Punjab), mais qui tient pour beaucoup à ses qualités de compositeur, d’arrangeur et par son habileté à créer des atmosphères. Le répertoire propose d’ailleurs trois thèmes de Joe Chambers (dont «Circles» à la beauté d’un autre temps) et un de chacun de ses compositeurs préférés (Horace Silver, Wayne Shorter, Bobby Hutcherson), des standards et des compositions du jazz.
Joe Chambers explique dans son interview ses préférences et les circonstances particulières de l’enregistrement en période de covid et son choix des musiciens. Il est bien entouré. C’est un disque réussi, même si la qualité du son n’est pas optimale, sans doute les circonstances actuelles. Cela dit, c’est correct et de peu d’importance pour un amateur de jazz, car on a plaisir à retrouver un tel musicien et sa formation augmentée sur un thème, «Never Let Me Go», d’une chanteuse, avec un climat très années 1970 (esprit cinématographique pas loin du Dernier Tango à Paris).
Le style de vibraphone de Joe Chambers, qui utilise beaucoup les effets de réverb’ et de vibrato de la Leslie, confère une belle patine à cet enregistrement. On ne demande pas à Joe Chambers de jouer comme un musicien né en 2021. Son temps, sa manière et sa voix suffisent à notre bonheur en 2021. Son «New York State of Mind Rain» n’a rien à voir avec celui de Woody Allen, avec l’intervention de MC Parrain pour un rap tendu et jazz jusqu’aux bouts des maillets, intense, et qui correspond là encore aux atmosphères que pouvaient déjà développer dans les années 1970 Joe Chambers et les musiciens de sa génération. La tension de cette époque y est encore palpable, bien loin de l’endormissement de 2020-21. Le dernier titre intitulé «Rio», la composition de Wayne Shorter, n’a que peu à voir dans un premier temps avec la ville du Brésil dans ses première mesures, à moins que ce ne soit une évocation de la modernité architecturale. C’est un jazz expérimental comme il s’en faisait dans les années 1970, pas gratuit ni de système, mais qui débouche sur une conclusion en samba comme pour évoquer les mânes de la ville et ce qui fait son caractère populaire, d’où le titre.
La lecture de l’interview apporte à l’écoute, on vous recommande donc les deux en lecture «overdubbée» comme le vibraphone de Joe Chambers sur l’ensemble de cet enregistrement
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Yves Sportis
© Jazz Hot 2021

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Rossano Sportiello
That's It!

Smoke Gets in Your Eyes, She Is There, Stars Fell on Alabama, Song for Emily, Guilty, Fine and Dandy, I Couldn't Sleep a Wink Last Night, That's It!, Take, O Take Those Lips Away, Someone to Watch Over Me, Nonno Bob's Delight, How Do You Keep the Music Playing, Thou Swell, Medley: A. Bewitched, Bothered and Bewildered/B. Prelude N. 1 In C Major, BWV 846, Ain't Cha Glad?, The Sheik of Araby, Tomorrow, It Will Be Bright With You
Rossano Sportiello (p solo)

Enregistré les 23-24 juillet 2020, New York, NY

Durée: 1h 09’ 10”

Arbors Records 19479 (https://arborsrecords.com)


Rossano Sportiello est au piano ce qu’un grand artiste peut faire de mieux dans le jazz quand il n’est pas issu de la culture native. Un respect sans limite technique, esthétique, de sensibilité, de génération, de la grande histoire du jazz, celle du piano en particulier, des origines pré-jazz jusqu’à Kenny Barron et Mulgrew Miller. Il est doué de cette âme italienne faite pour la musique, si attentive aux mélodies, au texte et à l’esprit, et si expressive dans sa manière de s’approprier le meilleur, de le réharmoniser jusqu’à faire ressortir le suc de la mélodie pour apporter à la relecture cette dose d’originalité qui fait toute l’humanité de cette magnifique musique, l’humanité de Rossano Sportiello.
Le site de ce grand pianiste (https://rossanosportiello.com), particulièrement animé en cette période d’enfermement, est révélateur d’une personnalité généreuse, toute entière tournée vers ce jazz qu’il aime tant, d’une passion non jalouse car il la partage, dans sa vie d’enseignant et d’artiste avec une ribambelle de jeunes musiciens ou de musiciens confirmés ou de légende: les duos avec Kenny Washington ou Houston Person valent le détour comme ses échanges avec les très jeunes Felix Moseholm (b) et TJ Reddick (dm). Car Rossano Sportiello possède aussi l’esprit du jazz, cette volonté de partage et de transmission qui est l’un des fondements essentiels de cette musique. Il est l’un des rares musiciens de jazz qui a traversé cet enfermement, y compris sur soi, sans porter le masque au propre et au figuré, arborant son large sourire avec sa voix qui même en anglais chante avec ce petit arrière plan d’accent, avec la rationalité d’un homme qui a compris les impératifs d’un artiste, et donc entre autres celui de ne pas porter un masque imposé stupidement dans le cadre de son art. Sa musique s’en ressent, y compris par rapport à ce qu’on peut entendre de ses bons confrères qui eux vivent et s’expriment sous masque. Rossano traverse ainsi cet épisode avec une ouverture d’esprit qui est à l’aune de sa générosité. Ce qu’il fait est splendide et tellement intelligent!

C’est justement en juillet 2020 qu’il a abordé cet enregistrement avec ses amis du label Arbors avec lequel il entretient une relation régulière produisant de belles œuvres. Dans cet album de 17 titres dont un medley, il y a cinq originaux sortis de l’imagination de Rossano et qui ne dénotent pas de sa belle poésie lyrique. Evoquer les influences pianistiques de Rossano, c’est bien sûr faire appel à l’histoire du piano jazz, le plus classique comme Fats Waller, Teddy Wilson, Earl Hines, James P. Johnson, et autres Art Tatum, Dick Hyman, Willie the Lion Smith dans sa manière de colorer son expression puisant également dans le début du XXe siècle qu’il s’agisse de la tradition française (Claude Debussy, Erik Satie…) ou américaine (Scott Joplin, Jelly Roll Morton…) comme dans «I Couldn't Sleep a Wink Last Night», «Ain’t Cha Glad», «The Sheik of Araby»… Rossano Sportiello a aussi une connaissance étendue du song book américain qu’il s’attache à explorer avec un respect de la lettre (la qualité des mélodies) et de l’esprit (la mise en valeur par le jazz), rencontre miraculeuse sur le sol américain permise dans cette recherche parallèle et conjuguée de reconnaissance, d’existence artistique de la culture populaire. L’autre réussite de ce disque est que les originaux se fondent si parfaitement dans cet univers, car en grand artiste, le pianiste a su s’approprier un monde, comme l’ont fait justement les musiciens de jazz avec la musique du song book des Gershwin, Kahn, Rodgers, Hart, Parish, Kern et quelques autres…
On pourrait discourir des heures sur chacun des morceaux, mais ce n’est pas la première ni la dernière fois que nous évoquons Rossano Sportiello, il était présent dans le numéro 671 pour l’anniversaire des 80 ans de Jazz Hot et beaucoup de ses disques ont déjà été abordés, et ils sont d’une qualité remarquable.
Signalons pour information que c’est Rachel Domber, l’épouse de Mat Domber, le fondateur du label Arbors en 1989 décédé en 2012, qui a produit ce disque. L’atmosphère de ce disque répond par son classicisme à la vocation de ce label de «préservation du jazz classique».
Ce disque marque les trente ans d’une carrière commencée en 1990 à 16 ans, et le livret propose une galerie de photos de Rossano avec tous ses amis, maîtres et soutiens, Rachel Domber, Barry Harris, Ralph Sutton, Eddie Locke, Dick Hyman, Dan Barrett, Joe Wilder, Dave McKenna, et même du professeur de Rossano, Mr. Carlo Villa. Le sourire de Rossano comme sa musique sont le seul vaccin contre le covid et ses conséquences psychologiques désastreuses que nous sommes en mesure de vous recommander sans crainte et, contrairement à ceux de big pharma, il est garanti avec des effets secondaires, salutaires ceux-là body and soul.