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Sophie ALOUR

15 juin 2018
Time for Love

Sophie Alour, New Morning, mars 2018 @ Patrick Martineau


Sophie Alour est née à Quimper (Finistère), le 24 décembre 1974. Si elle étudie la clarinette classique au conservatoire, elle se passionne pour le jazz à partir de l’adolescence, et c’est seulement à 19 ans qu’elle adopte le saxophone ténor. Elle intègre alors plusieurs écoles de jazz où elle rencontre quelques-uns de ses futurs partenaires: Lionel Belmondo, Dominique Mandin... A partir de 2000, elle multiplie les engagements, non sans un certain éclectisme: le Vintage Orchestra, le groupe féminin Rumbanana, le big band de Christophe Dal Sasso ainsi que son propre sextet avec Stéphane Belmondo. Un peu plus tard, elle intègre le tout premier Lady Quartet de Rhoda Scott et sort un premier album sous son nom, InsulaireAujourd'hui encore, elle poursuit ses collaborations avec Christophe Dal Sasso et Rhoda Scott. On la retrouve aux côtés d'Alexandre Saada. Elle poursuit enfin ses propres projetsSon sixième disque en leader, Time for Love,(voir notre chronique) est constitué, contrairement aux précédents, principalement de standards. On y retrouve la tonalité méditative de la saxophoniste. 

Propos recueillis par Jérôme Partage
Photos Patrick Martineau


© Jazz Hot n°684, été 2018



Sophie Alour © Patrick Martineau


Jazz Hot: Comment avez-vous appris la musique?

Sophie Alour: Ce n’était pas un apprentissage conventionnel. J’ai étudié la clarinette au conservatoire, mais j’ai ensuite découvert le jazz grâce à un ami de mes parents, Philippe Briand, batteur et vibraphoniste, amateur mais de bon niveau, qui accompagnait les jazzmen de passage dans la région, si bien qu’il a joué avec les plus grands (Dexter Gordon, Johnny Griffin, etc.) C’était quelqu’un de passionné et sans doute un passionné de pédagogie. Il est venu chaque dimanche pendant des années pour transmettre sa passion pour le jazz, d’abord à ma sœur aînée qui jouait du piano puis à moi. Et ensuite mon frère, Julien (tp), a suivi. Si bien qu’à 12 ans j’écoutais du jazz quand mes copines écoutaient Balavoine! Et j’essayais de reproduire des solos que je relevais sur des vinyles. Je faisais tout d’oreille. Je faisais semblant de comprendre la partie théorique que cet ami m’expliquait mais ça m’échappait complètement. Vers 15-16 ans, j’essayais même d’imiter le son de Coltrane à la clarinette! Je ne suis passée au saxophone qu’à 19 ans; directement au ténor. Le son était déjà construit dans ma tête. Et c’est heureux que je n’aie pas appris le saxophone classique au conservatoire car cela m’aurait probablement dégoutée de l’instrument. Parallèlement à cet enseignement informel, cet ami m’emmenait jouer dans les bars. J’y jouais dès l’âge de 14 ans! J’étais la mascotte du groupe! (rires) J’ai donc appris le jazz en écoutant et en jouant.

Vous avez quand même terminé votre cursus dans des écoles de jazz...

J’avais un saxophone depuis six mois quand je suis entrée au CIM. Je ne savais pas où étaient les doigtés! Mais c’est très vite venu, je travaillais beaucoup, et j’ai eu des engagements. Après deux ans de ce traitement, j’avais beaucoup progressé. J’ai voulu me perfectionner, et j’ai fréquenté l’ARPEJ et l’IACP. Mais je savais déjà improviser contrairement aux autres élèves, et Christophe Dal Sasso m’a recrutée dans son big band aux côtés des frères Belmondo à l’époque. Je joue toujours avec lui après toutes ces années, et nous nous apprêtons à enregistrer de nouveau. J’ai eu un quintet avec Stéphane Belmondo au cor, avec lequel nous reprenions la musique de Walt Weiskopf. Je me souviens d’un concert au Duc des Lombards qui représentait pour moi une forme d’aboutissement. À la même époque, je participais au Vintage Orchestra et à Rumbanana avec Julie Saury et Airelle Besson.

C’est justement avec elles que vous avez formé le premier Lady Quartet de Rhoda Scott...

Ça s’est monté très vite. Il s’agissait de remplacer une chanteuse au festival de Vienne, qui avait eu peur de prendre l’avion. Je me souviens d’une seule répétition à l’IACP avec Rhoda Scott au piano. On avait toutes apporté des arrangements. Et le lendemain nous jouions devant huit mille personnes! C’était très impressionnant. Nous étions en 2004, et ça dure toujours!

La même année, vous avez joué avec Wynton Marsalis...

Oui c’était à Marciac, dans un big band avec des jeunes musiciens français comme Olivier Temime ou Pierrick Pédron. Ce qui m’a le plus marquée c’est le son de Wynton. D’une grande maîtrise et d’une grande beauté. Mais je n’ai pas aimé sa direction. J’avais le souvenir des big bands d’élèves à l’IACP qu’arrivait à faire sonner Lionel Belmondo, et j’ai trouvé que Wynton n’avait pas su tirer le meilleur de nous, alors que nous n’étions plus des débutants.

En dehors de ces deux expériences, quelles rencontres vous ont marquée parmi vos aînés?

Il y a eu Aldo Romano, Rhoda Scott bien sûr, Alain Jean-Marie aussi qui a participé à mon dernier album. C’est une personnalité qui laisse une empreinte. On n’a fait que deux jours de studio, et les invités se succédaient, chacun avec une énergie différente. J’ai beaucoup aimé cette forme de concentration que permettait la présence d’Alain, une forme de recueillement. Il est d’une grande élégance, tout comme Rhoda Scott. J’ai aussi été marquée dernièrement par Leon Parker qui m’a invitée à jouer dans son groupe à New York. On envisage de monter un groupe ensemble. Mais il faut pouvoir trouver sa place à côté d’un caractère aussi fort.


Le Lady Quartet avec Géraldine Laurent (as), Sophie Alour (ts), Anne Pacéo (dm), Rhoda Scott (org) et, en invité, à gauche, Julien Alour (flh), New Morning (mars 2017) © Patrick Martineau
Le Lady Quartet avec Géraldine Laurent (as), Sophie Alour (ts), Anne Pacéo (dm), Rhoda Scott (org) et, en invité, Julien Alour (flh),
New Morning, mars 2017 © Patrick Martineau

Justement, lors de ce séjour à New York, avez-vous eu l’occasion d’écouter d’autres musiciens?

Je n’ai pas vu beaucoup de concerts mais celui que j’ai préféré était avec Leon Parker, Aaron Golberg et Matt Penman. C’est vrai qu’il y a une énergie incroyable dans cette ville et plus de combativité aussi. Mais si je suis fascinée par ce jazz new-yorkais je veux aussi souligner qu’on a de bons musiciens en France.

Avez-vous la sensation de vous inscrire dans une forme de jazz européen?

J’ai bien conscience que le jazz est une musique d’importation en Europe. Ayant commencé par écouter cette musique, je pense bien la connaître et l’aimer. Donc je ne pense pas faire partie d’une forme de jazz européen, pas si il s’agit du style que cette appellation suggère. En même temps, je suis contre toute forme de cloisonnement, et ça me plairait beaucoup d’essayer de mélanger les genres.

Les différentes familles de jazzmen parisiens ne se mélangent guère...

J’ai toujours trouvé ça exaspérant. C’est pourquoi j’essaie, dans chacun de mes disques, de varier les approches pour ne pas m’enfermer. Je ne recherche pas l’éclectisme, je veux juste repousser mes propres limites. Avec le temps, on développe un langage, on devient meilleur dans ce qu’on fait, on rechigne  peut être à se mettre en danger.

Justement, en 2016, vous avez fait une date au Petit Journal Saint-Michel avec Jean- Loup Longnon. L’affiche pouvait surprendre!

Je dois cette invitation à l’amitié que nous nous portons mutuellement. C’est un musicien brillant. J’adore son travail dans le jazz comme dans le classique. C’est quelqu’un qui n’a pas de limite. Je me suis régalée durant ce concert, et je pense que le public a apprécié. Mais je ne connais pas assez bien le bop. C’est un langage très précis que je n’ai pas suffisamment travaillé. Pour le coup, j’ai senti ce soir-là mes propres limites.

Vous pourriez jouer au Caveau de La Huchette?

Je l’ai déjà fait! Avec François Biensan, il y a quatre ou cinq ans. J’adore faire danser les gens. C’est une satisfaction énorme de jouer pour la danse et ça transforme le jeu: il faut que ce soit rythmique, que ça rebondisse tout le temps.

Quel est votre ressenti à votre pupitre du big band de Chistophe Dal Sasso? Est-ce reposant de ne pas être leader?

Oui, et pour autant on n’est pas sur son propre terrain. On se met donc un peu en danger quand on se met au service de la musique d’un autre. Par ailleurs, ce qui compte également c’est le lien d’amitié que j’ai avec beaucoup de membres de l’orchestre, comme Dominique Mandin que j’ai rencontré à l’IACP il y a fort longtemps, et avec qui nous avions monté le Vintage Orchestra.

On retrouve deux types d’atmosphère dans vos disques: plutôt intimiste sur Insulaire, Opus 3 et La Géographie des rêves, plutôt électrique sur Uncaged et Shaker...

Chaque album est une expérience qui correspond à un moment de ma vie et à un besoin particulier. Partie d’Insulaire, mon premier disque, assez sage, j’ai voulu secouer tout ça et j’ai fait Uncaged. La Géographie des rêves a été un moment intéressant aussi. Je faisais beaucoup de sessions à l’époque, et nous étions arrivés à une grande connaissance les uns des autres. J’ai essayé de préserver ça dans l’écriture du disque.... C’était une vraie aventure de groupe. Et, comme je vous le disais, j’aime bien aller là où on ne m’attend pas, et surtout où je ne m’attends pas moi-même.

Outre l’influence première de Coltrane, quels saxophonistes vous ont inspirée?

J’ai beaucoup écouté Stan Getz qui est l’un de mes saxophonistes favoris. Egalement Joe Henderson, Steve Lacy... même si on ne retrouve pas nécessairement leur influence dans mon jeu. Avec mon dernier album, j’ai peut-être essayé de dire à quel point je n’aimais pas la virtuosité et la performance. Et de ce point de vue, le saxophone peut vraiment être un instrument horripilant. Parfois, il m’arrive de le haïr, de le trouver réducteur.

L'équipe de "Time for Love": Alain Jean-Marie, David El Malek, Sophie Alour, Stéphane Belmondo, Glenn Ferris, Sylvain Romano, André Ceccarelli, New Morning (mars 2018) © Patrick Martineau
Alain Jean-Marie, David El Malek, Sophie Alour, Stéphane Belmondo, Glenn Ferris, Sylvain Romano, André Ceccarelli, 
New Morning, mars 2018 © Patrick Martineau

Justement, ce Time for Love, est –à la différence des précédents– majoritairement constitué de standards. Pourquoi?

Le désenchantement qu’ont provoqué les évènements de ces dernières années a agi sur moi comme une perte de repères, et cela a suscité un besoin de reprendre pied avec ce que je connaissais bien. C’est une forme de retour aux sources, à mes racines, pour repartir de plus belle et aussi pour affirmer cet héritage dont je suis fière. J’avais aussi besoin de cette respiration, de cette parenthèse, de ne pas forcément écrire de la musique. Quant au titre, Time for Love, j’aime beaucoup le décalage entre ce titre glamour et la pochette avec ce collage de Julien de Casabianca d’une peinture classique sur un mur détruit par la guerre. L’effet produit est très différent de ce que suggère le côté glamour du titre. Et par là même prend toute la dimension que je cherchais à lui donner. C’est un titre en décalage avec notre époque aussi. Il n’est pas si facile de parler d’amour dans une époque où l’ironie est souvent de mise. Mais je ne cherche pas à être «tendance» donc ça tombe bien comme le dit le titre «I’m Old Fashioned».

Qu’est-ce qui définit le jazz pour vous?

Deux choses. Tout d’abord, le son. Quel que soit le style de jazz joué, il y a toujours le goût de l’acoustique. Ce qui est d’ailleurs un point commun avec la musique classique. L’autre caractéristique, encore plus spécifique, c’est l’improvisation, le fait que chaque instant est unique et ne se reproduira plus jamais. C’est ce qui fait la beauté et la fragilité du jazz. Il ne vit que dans l’instant.

L’improvisation existe aussi dans la musique classique…

Quand je parle d’improvisation, c’est dans sa dimension collective. Il n’y a pas cette prise de risque dans l’improvisation classique. C’est cette communication et cette écoute entre musiciens qui est inestimable. En fait, je crois que c’est ça que j’ai cherché avec ce disque: une forme de communion.

*



CONTACT: www.sophiealour.com


EN CONCERT: avec son septet les 8 et 9/6 au Sunside (Paris)
et à Jazz en Baie le 4/8, avec Shaker à Albertville le 28/7; avec le Lady Quartet de Rhoda Scott (Vienne le 3/7, Nice le 20/7, Le Touquet le 8/8), avec Leon Parker (Bruxelles le 8/7), avec Julie Saury (Villes sur Auzon le 31/7), avec Alain Jean-Marie (Marciac 10/8).

DISCOGRAPHIE

Leader
CD 2005. Insulaire, Nocturne 381
CD 2006. Uncaged, Nocturne 414
CD 2009. Opus 3, Plus Loin Music 4524
CD 2011. La Géographie des rêves, Naïve 622211
CD 2013. Shaker, Naïve 623511
CD 2017. Time for Love, Music From Source 29755838


2005. Sophie Alour, Insulaire, Nocturne2006. Sophie Alour, Uncaged, Nocturne 2009. Sophie Alour, Opus 3, Plus Loin Music
2011. Sophie Alour, La Géographie des rêves, Naïve













2013. Sophie Alour, Shaker, Naïve 2017. Sophie Aour, Time for Love, Music From Source






    








Sidewoman

CD 19
98. Rumbanana, Ça, ça m’fait peur, DAM 2501

CD 2002. Dal Sasso – Belmondo Big Band, John Coltrane. A Love Supreme, Jazz & People 814001
CD 2004. Vintage Orchestra, Thad, Nocturne 350

CD 2004. Christophe Dal Sasso Big Band, Ouverture, Nocturne 351

CD 2005. Alexandre Saada Quintet, Be Where You Are, Autoproduit

CD 2005. Stan Laferrière & The Vintage Orchestra, Weatherman, Jazz aux Remparts 64017

CD 2008. Rhoda Scott, Lady Quartet, Must Records 6204-2

CD 2008. Alexandre Saada, Panic Circus, Autoproduit

CD 2011. Christophe Dal Sasso Big Band, Prétextes, Discograph ‎6149472

CD 2016. Alexandre Saada, We Free, Promise Land

CD 2016. Rhoda Scott Lady Quartet, We Free Queens, Sunset Records
 


2002. Dal Sasso–Belmondo Big Band, John Coltrane. A Love Supreme, Jazz & People  2004. Vintage Orchestra, Thad, Nocturne  2005. Stan Laferrière & The Vintage Orchestra, Weatherman, Jazz aux Remparts  2008. Rhoda Scott, Lady Quartet, Must Records












2008. Alexandre Saada, Panic Circus  Christophe Dal Sasso Big Band, Prétextes, Discograph  2016. Alexandre Saada, We Free, Promise Land  2016. Rhoda Scott Lady Quartet, We Free Queens, Sunset Records

   













VIDEOS


2011. Rhoda Scott Lady Quartet, «Nova», émission «Des Mots de Minuit», France 2 (juin 2011)

Rhoda Scott (org), Sophie Alour (ts), Lisa Cat-Berro (as), Julie Saury (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=AudWzuKsI0Q

2011. Christophe Dal Sasso Big Band, Duc des Lombards, Paris (21 juin 2011)
https://www.youtube.com/watch?v=33kiLSr6pFw

2012. Sophie Alour Quintet, Duc des Lombards, Paris (28 septembre 2012)
Sophie Alour (ts, cl), Yoann Loustalot (tp), Stephan Caracci (vib), Nicolas Moreaux (b), Fred Pasqua (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=mJCODaFjnZA

2017. Sophie Alour Quintet, «My Favorite Things», Andernos Jazz Festival, Gironde (28 juillet 2017)
Sophie Alour (ts), Julien Alour (tp), Gustave Reichert (eg), Fred Nardin (org), Manuel Franchi (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=8FShEvFS1eo

2018. Sophie Alour Septet, «The Hippest Cat in Hollywood», La Coursive, La Rochelle (25 janvier 2018)
Sophie Alour (ts), David El Malek(ts), Stéphane Belmondo(tp), Glenn Ferris(tb), Alain Jean-Marie (p), Sylvain Romano(b), Donald Kantomanou(dm)
https://www.youtube.com/watch?time_continue=4&v=gKP7DGXXQVw


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