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Monte Carlo Jazz Festival

18 déc. 2012
21 au 24 décembre 2012
Pour cette 7°édition, l’Opéra Garnier, ruisselant d’or, affichait complet chaque soir. Les occasions d’écouter du jazz en cette saison sur la Côte d’Azur n’étant pas si fréquentes hormis à la salle Grappelli de Nice. Comme à son habitude, Jean-René Palacio (qui programme aussi le festival d’été de Juan-les-Pins), avait choisi quelques-uns de ses artistes favoris, tout en veillant à séduire aussi un public plus large que celui des jazz-fans exclusifs.
Mercredi 21, la chanteuse China Moses proposait une version élargie de son hommage habituel à Dinah Washington, reprenant aussi des perles de Bessie Smith, Peggy Lee, Ester Phillips, Mamie Smith et Billie Holiday. Dialoguant avec complicité et humour avec le public, elle décrit chacun des thèmes en émaillant son discours d’anecdotes savoureuses, et laisse à ses musiciens Raphael Lemonnier (p), Fabien Marcoz (b), Jean-Pierre Drouard (dm) et tout particulièrement à Daniel Huck (as et scat) toute latitude pour des improvisations fort réjouissantes, qu’elle écoute avec recueillement. Très belle entrée en matière.
Puis, quelque peu éloigné du jazz, le très populaire chanteur italien Pino Daniele présentait «La Grande Mare» (son dernier CD), remportant un triomphe auprès des nombreux spectateurs venus spécialement d’Italie pour l’occasion.
Jeudi 22, Manu Katché ouvrait le bal avec le groupe avec lequel il vient d’enregistrer pour ECM: Nils Petter Molvaer (tp), Tore Brunborg (ts) Jim Watson (org). L’utilisation de synthétiseurs transformant trop souvent le son des instruments et la présence véhémente du batteur (c’est sa marque de fabrique, on le sait) gâchent un peu un « climat nordique» très personnel qui s’écoute, quel paradoxe, avec plus de plaisir sur le disque.
Puis vinrent Chick Corea (p), Christian Mc Bride (b), et Brian Blade (dm). Concert de rêve. Finesse unique de toucher du pianiste, virtuosité jamais gratuite du contrebassiste, subtilité ahurissante du batteur, interaction, dialogues, questions-réponses, sur des morceaux raffinés tels Eiderdown (de Steve Swallow) , Pledge For Peace et All Blues... Modèle de trio absolument parfait pour une heure dix de bonheur, le public ne s’y trompe pas: longue ovation debout.
Vendredi 23, concert unique: la chanteuse Diana Krall monopolisant la scène pour donner «Glad Rag Doll» son dernier CD. Mise en scène rétro-kitsh: gramophone, piano bastringue, lampes art-déco et projection en boucles de films muets (danses des années trente, extraits de films de Buster Keaton et de Fritz Lang...). La diva se montre moins distante que d’habitude, dialoguant volontiers avec le public, elle présente ses chansons et, très souvent ses musiciens: Patrick Warren (claviers et accordéon), Aram Bakajian et Sturt Duncan (g, violon à trompe, ukulele et autres bizarreries), Dennis Crouch (b), Jay Bellerose (dm). Ajoutant aux morceaux du CD quelques pièces de Nat King Cole, Bob Dylan ou Robbie Robertson, elle n’hésite pas à se produire tout un moment en solo, accepte plusieurs rappels de bonne grâce, et remporte un succès mérité.

Samedi 24, Ibrahim Maalouf choisit des extraits de ses deux derniers albums:«Wind» et «Diagnostic» (dont le très émouvant «Beirut» qui évoque sa déambulation douloureuse dans la ville dévastée). D’une prodigieuse technique à la trompette 1/4 de ton, et accompagné par Franck Woeste (keyboards), François Delporte (g), Laurent David (elec b), Xavier Rogé (dm) et soutenu par Youenn Le Cam (tp1/4 de ton et... cornemuse), il se joue des modes orientaux et des rythmes impairs pour susciter une fascination proche de la transe auprès d’une partie de l’auditoire (et la reconnaissance de Marcus Miller qui l’invitera au rappel de son propre set), dans ce style «jazz-rock oriental» dont il semble être sinon l’inventeur, du moins l’un des maîtres les plus reconnus.
En habitué des lieux, Marcus Miller conclut le Festival avec «Renaissance», son dernier projet. Une batterie de cinq basses électriques Fender alignées sur scène (la clarinette basse remisée en coulisses ne surgira que plus tard) et la projection de son portrait géant contrastent avec l’attitude on ne peut plus simple et naturelle du «roi du slap» Il dialogue amicalement (en français) avec les spectateurs pour décrire sa musique et partager ses sentiments (allusion cordiale à Barack Obama, souvenirs émus de sa visite de Gorée). Alex Han (as), Lee Hogans (tp), Adam Agati (g), Kris Bowers (p), et Louis Cato (dm), tous jeunes et très brillants instrumentistes sont tour à tour invités à s’exprimer longuement en solo par le bassiste qui ne reste jamais longtemps à sa place de leader au centre de la scène, mais tel son célèbre mentor, s’approche d’eux pour les encourager. Selon les morceaux, on passe du funk au jazz-rock voire au jazz d’avant garde, sur des thèmes d’écriture assez simple, mais avec des arrangements toujours très soignés et une énergie constante tout au long de plus de deux heures de concert, pour un répertoire inédit si ce n’est, en rappel, le très attendu «Tutu» écrit pour Miles Davis qu’Ibrahim Maalouf, invité au boeuf, transformera en «nouba orientale» à laquelle tous se joignirent ... Cela valait bien un triomphe! Très ému de présenter la dernière soirée du festival, Jean-René Palacio avait dit: «le jazz est une musique d’amitiés et de rencontres...» Quelques heures plus tard, la preuve était faite, et de bien belle manière.
Daniel Chauvet