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Tutu Puoane

Quand vient le temps de changer l’heure et de ramasser les feuilles mortes, les organisateurs de concerts semblent vouloir conjurer le départ de l’été indien et la venue de ciels grisâtres par des rencontres inédites et des spectacles rares qui viennent caresser l’âme des amateurs d’arts et des mélomanes. C’est vrai pour les expositions et les comédies au théâtre comme au cinéma. C’est aussi vrai pour les récitals classiques et les concerts de jazz.
Octobre et novembre devraient être pour nous l’occasion de suivre un festival qui n’en a que le nom et qui en change au gré des nouveaux sponsorings : le Skoda Jazz Festival - anciennement « Audi Jazz » et plus anciennement encore : « Belga », au temps où la pub pour la fumette qui tue était tolérée. Les organisateurs ayant superbement ignoré notre media, nous n’avons toutefois pas gâché nos loisirs. Ainsi donc, après le Music Village et la Jazz Station, nous nous sommes rendus au Studio 4 de Flagey et puis à Bozar.


Tout Tutu
The Music Village / 3 novembre
La chanteuse Sud-Africaine Tutu Puoane (1979) vit en Belgique depuis une dizaine d’années. Elle y a fondé deux nouvelles familles ; l’une, avec son mari : le pianiste Ewout Pierreux et l’autre : avec le public belge qui lui témoigne admiration et attachement. Remarquée pour sa voix ample, medium et chaude, avec un sens profond des roots du jazz (blues et swing), elle a rapidement gravi les échelons de l’excellence. En témoignent trois albums pour le label Saphrane: « Song » (S 62602 en 2007), « Quiet Now » (S 62607 en 2009) et « Mama Africa » en soliste du Brussels Jazz Orchestra  (S 62612 en 2010). En clubs et en festivals, au Benelux ou à Johannesburg, avec son quartet ou en big band, elle mêle dans ses tours de chants : des native songs, des compositions et des jazz standards ; des hommages à Myriam Makeba, Ella

Fitzgerald ou Sarah Vaughan. Paul Huygens a eu la bonne idée de lui offrir la scène du Music Village un jeudi par mois. Au fil de la saison Tutu Puoane fera le tour du Broadway Song Book avec son « TAN Trio » - Nicolas Thys (b) et Antoine Pierre (dm-1992)- et quelques invités. Bart Defoort (ts) fut le premier guest soloist en octobre. Mimi Verderame (g) suivra en décembre.
Le 3 novembre, nous n’avons pu résister à l’envie d’aller découvrir ses échanges avec le maître-trompettiste Bert Joris. Disons d’emblée que ce fut un régal. « All of You » à la trompette bouchée, puis « Easy Living » avec un timbre pur, clair. « April in Paris » qui débute par un duo sensible trompette-voix puis un excellent solo de contrebasse. « But Not for Me » : sur un tempo bien soutenu et des échanges jubilatoires entre batterie et basse. Tutu chante les thèmes délicatement arrangés ;  elle scatte ensuite tous ses solos, emmenant son petit monde à son gré. A trente et un an, elle s’affirme déjà comme une grande professionnelle, sûre d’elle-même, de sa voix, de son chant, de son jazz. Joviale et proche, elle séduit. Cela continue au fil du second set : « Almost Like to Be in Love », « Exactly Like You » en hommage à Diane Reeves et un solo imitant le trombone bouché. « More Than You Know » : en clin d’oeil à Stacey Rowles. « Come Rain or Come Shine » et encore un beau solo de basse du grand (par la taille et le talent) Nicolas Thys. Et, pour conclure en apothéose: un « Lady Be Good » que ne renierait pas Ella Fitzgerald.
S’il fallait inscrire un bémol à cette magnifique soirée, ce serait pour l’éclairage de scène. Lamentable !  Faut dire que ce jour-là, le patron n’était pas là, parti prendre sa lumière ailleurs, quelque part en Egypte !
Ne manquez pas de faire un tour sur les différents sites de Tutu Puoane, et réservez ses prochains concerts.
www.tutupuoane?info/home.html
www.myspace.com/tutupuoanemusic


Alexandra GrimalAlexandra Grimal entre en gare
Jazz Station / 9 novembre
L’agenda des concerts hebdomadaires des Lundis d’Hortense à la Jazz Station interpelle souvent par des rencontres inédites autour de l’un ou l’autre musicien. Ainsi, le mercredi 9 novembre, nous étions curieux de découvrir autour du Sarde Manolo Cabras (b) un quartet international emmené par un petit bout de Française : Alexandra Grimal (ss, ts). Plutôt que le concert d’un quartet, il nous semble bien avoir assisté à l’évolution d’un trio parfait accompagnant une soliste fort en-dessous du niveau de ses accompagnateurs. Apparemment la demoiselle tenait un gros rhume ; son discours manquait de corps. Alexandra Grimal passe du soprano au ténor et vice versa. Ses motivations n’apparaissent pas évidentes ; la fluidité du doigté et le travail sur le son sont bien meilleurs au soprano alors qu’au ténor, elle semble se reposer - moins de notes, moins d’expressivité. Alexandra – enrhumée – n’a pas trouvé la force de nous persuader ; elle nous a laissé la désagréable impression de ne pas vivre sa musique. Et pourtant, c’est avec grand intérêt que nous avons suivi les constructions évolutives, les longues introductions, les parties flottantes, les suites rythmées et la succession des parties qui aboutissent au thème. Les accompagnateurs, soudés, sont en osmose. Giovanni Di Domenico (p, IT) surprend par son exploration des harmonies ; Manolo Cabras (b) tire le rythme et chante les réponses ; Joã Lobo (dm, P), très attentif, entre de plein pieds dans les circonvolutions de Manolo et Domenico, dialoguant bien plus qu’il ne ponctue. En définitive : un magnifique trio, bien soudé qui mérite sans doute un leader un peu plus costaud.

Herritage
Flagey / 10 novembre
Le 10, Ivan Paduart (p) avait réuni à Flagey : Philippe Aerts (b), Hans van Oosterhout (dm), Toon Roos (ts, ss), Bert Joris (tp) et Philip Catherine (g) pour honorer celui qui fut son professeur, il y a vingt-cinq ans : Michel Herr. Dès l’entrée, Ivan tenait à préciser que, s’il faut parler d’hommage à Michel Herr, il ne faut y voir aucun accent posthume, d’autant que Michel est présent dans la salle. Ce concert live venait à propos pour illustrer la sortie d’un nouvel album pour September Records : « Ivan Paduart – Herritage » (SEPT 5163 - www.hanskustersmusic.com). Hans Kusters, le producteur, est l’initiateur de ce projet auquel ont répondu avec enthousiasme le pianiste brabançon et tous ces grands musiciens qui eurent le plaisir d’ accompagner Michel Herr lorsqu’il tenait encore la scène. L’album compte neuf titres écrits par Michel dont on ne soulignera jamais assez les qualités de compositeur et d’arrangeur. Ce sont ces neuf perles et quelques autres : « Distant Echoes », « Notes of Life », « This Does It » que les musiciens prirent grand plaisir à relire, soulignant, s’il est encore nécessaire : la densité des arrangements, le choix des harmonies et l’organisation séquentielle de Michel Herr (« Ups and Downs »). Au fil de quelques quarante années de créations, Michel nous a légué quelques perles qui sonnent déjà comme des standards : « No Maybe », le romantique « Voyage Oublié » et, surtout : « Thinking of You » sur lequel se surpassèrent ce soir-là, en calls & answers : Bert Joris (tp) et Toon Roos, au soprano. Accompagné par le drumming délicat d’Hans van Oosterhout (souvent aux balais), la précision et la justesse de Philippe Aerts (b) sur « H and C’s Dance » et « Ups and Downs »), Ivan Paduart mettait son talent et son inspiration au service des oeuvres ; créatif il fait aussi sonner les accents voulus par l’auteur (duo sur « Notes of Life » avec Philip Catherine). La ballade « Song for Lucy » débuta par une longue et jolie intro piano-soprano. On retiendra le crescendo trompette+ tenor sur « Distant Echoes » ; « Song for Your Father » : pour le solo velouté de Bert Joris et « Beauty Where It Is » qui convient si bien à Philip Catherine (g), présent sur quatre morceaux. Le concert s’acheva en bis et applaudissements nourris sur « Third Chance » - applaudissements pour les musiciens mais aussi pour Michel Herr qui nous a promis d’écrire encore quelques nouvelles oeuvres... magistrales.



Hersch’s Rebirth
Bozar / 14 novembre
Le 14 novembre le trio de Fred Hersch (p) est venu illuminer l’auditorium du Palais des Beaux-Arts. Je n’avais pas eu le privilège de l’écouter en été lors du Gent Jazz Festival et j’étais fort curieux de redécouvrir cet immense pianiste ressuscité après deux mois d’un coma HIV. Je n’avais pas eu, non plus, le plaisir d’écouter « Whirl » (Palmetto PM 2143) pas plus que son album solo au « Alone at the Village Vanguard » (Palmetto PM 2147).  Dès le premier morceau dédié à Antonio Carlos Jobim, on avait compris que cet ancien accompagnateur de Toots n’avait en rien perdu de sa superbe, ni de sa dextérité. Concentré sur son clavier, Fred Hersch s’ensevelit dans sa musique ; les thèmes ne sont que prétextes à longues dissertations ininterrompues. Le pianiste est libre dans sa tête (mais ne joue pas du piano debout). Au cours des trois premiers thèmes, le discours est très dense. John Hébert (b) rentre dans le texte et s’approprie l’expressivité ; le nombre de notes jouées est terrifiant. On est saouls ! Puis vient une composition d’Ornette Coleman (« Toilet » ???) avec  des comas, des changements de tempos et des breaks qui mettent en valeur le discret Eric Mc Pherson (dm) . On reprend souffle avec un original : « Mandilla » qui oscille entre tango et passo doble. Ensuite, Hersch fait amende à Bill Evans (« I’ll Be There ») puis il batifole sur « Jacolo » : un original qui se veut la course d’un gros lapin à travers champs. Sur une valse lente il multiplie les variations sur le grand livre de Broadway et puis, en bis et en piano solo, il termine par sa « Valentine ». Il nous gratifiera encore d’un second bis en trio sur un standard de Sonny Rollins (« Oleo »), en tempo retenu. Fred Hersch est de retour pour notre grand plaisir, plus profond et plus libre sans doute ; authentique avec lui-même.
Jean-Marie Hacquier