Err

pubentetesite

jean-duverdier.com            

Sur la route des festivals en 2018

Dans cette rubrique «festivals»
, tout au long de l'année 2018, vous pouvez accompagner nos correspondants lors de leurs déplacements sur l'ensemble des festivals, où Jazz Hot est présent. Les comptes rendus sont édités dans un ordre chronologique inversé (les plus récents en tête). Certains des comptes rendus sont en version bilingue, quand cela est possible; vous pouvez les repérer par la présence en tête de texte d'un drapeau correspondant à la langue que vous choisissez en cliquant dessus.

Le jazz en live reste une expérience irremplaçable, autant pour vous que pour les artistes et les organisateurs…

Nous remercions l'ensemble des Festivals de jazz pour l'accueil de nos correspondants sachant que c'est la condition pour tous de conserver la mémoire d'une des scènes importantes du jazz. Les budgets étant de nos jours soumis aux contraintes de l'austérité, et parfois aux affres de l'ignorance sur ce qu'est le jazz, il importe que les acteurs du jazz conservent à l'esprit cet enjeu essentiel
qu'est l'information pour la préservation du jazz. Pouvoir faire des photos et des commentaires, librement, pour la presse spécialisée, et en avoir les moyens par un accueil respectueux de la part des festivals et des autres scènes, est une des facettes de la liberté et de la richesse du jazz, et plus largement de la liberté de la presse et donc de la démocratie dont nous sentons le manque dans le quotidien…

Les comptes rendus des années précédentes restent disponibles dans notre boutique (accès libre pour la période de 2013 à nos jours des n°663 au numéro en cours).



Au programme des Comptes Rendus

2018 >
• Pléneuf-Val-André, Côtes d'Armor, Jazz à l'Amirauté Ospedaletti, Italie, Jazz Sotto le Stelle Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône, Festival de Jazz d'Aix-en-Provence Dinant, Belgique, Dinant Jazz Toulon, Var, Jazz à Toulon Nice, Alpes-Maritimes, Nice Jazz Festival Bruxelles, Belgique, Brosella Folk & Jazz


Pour accéder directement au festival
de votre choix, cliquez sur le nom des festivals en bleu. Les recherches restent 
toujours possibles par nom de musicien, de ville, de festival, de région ou de pays en utilisant la fonction «recherche» de votre navigateur (la recherche s'ouvre dans la barre du bas de votre fenêtre).

Comme pour tout le site, nous vous rappelons qu'il vous faut survoler les photos avec le curseur, activé par votre souris ou votre touchpad, pour voir apparaître la légende et le crédit des photos.



Le Parc de l’Amirauté © Yves Sportis


Pléneuf-Val-André, Côtes d'Armor

Jazz à l'Amirauté, 10 juillet au 28 août 2018


Toujours et encore dans le très beau Parc de l’Amirauté, à deux pas de mer, dont on nous a dit qu’il subirait bientôt de profondes transformations, avec en fond de scène la belle bâtisse qui fait le charme d’un ensemble entourée de très beaux arbres centenaires, se déroulait en cet été 2018 la 23e édition du festival de jazz. Toujours gratuit et organisé par une équipe enthousiaste et volontaire, ayant comme souci principal de proposer du jazz sans compromis tous les mardis de juillet et d’août, cette édition a encore réuni cette année une forte assistance (plus de 1000 personnes à chacune des soirées, et encore 700 personnes le 10 juillet malgré une demi-finale de coupe du monde de football).
Ici, le service d’ordre est discret, et tout se déroule dans une harmonie parfaite entre scène et public pour faire de ce festival un moment de simple plaisir musical.


Comme d’ordinaire, Jazz Hot était présent à l’une des soirées, le 14 août, mais des échos nous sont parvenus pour nous dire qu’il y eut avant cette date d’excellents moments comme le Just for Swing (10 juillet) des frères Bertrand, le duo Raphaël Lemonnier et Angie Welles (17 juillet), le 3 for Swing de Jacques Schneck (24 juillet) et les Oracles du Phono, un all stars made in France avec Daniel Huck, Stan Laferrière, Nicolas Montier, Jacques Sallent, Christophe Davot, Benoît de Flamesnil, Nicolas Fourgeux (7 août). Le 14 août, nous avions rendez-vous avec une formation inédite autour du trio de Philippe Duchemin (p), le parrain heureux de ce festival, avec ses complices Patricia Lebeugle (b) et Nicolas Peslier (g). Le pianiste avait invité les Sisters in Swing, «la brune et la blonde» telles qu’elles furent présentées avec humour et sans prétention en référence à la comédie musicale Gentlemen Prefer Blondes (Les Hommes préfèrent les blondes) d’Howard Hawks, la seule qu’il réalisa, avec Tina May dans le rôle de Marilyn Monroe et Pauline Atlan dans celui de Jane Russell, un casting tout à fait réussi où le caractère pétillant de Tina May faisait contrechant au feeling plus retenu de Pauline Atlan. Pour être des amies de longue date, elles n’avaient jamais croisé leur chant sur une scène, et c’était donc la première d’une rencontre inédite. L’esprit fut swing, jazzy par moments  Le répertoire commença par «A Little Girl From Little Rock» et se termina, avant le rappel, par «Bye Bye Baby», deux thèmes de la comédie musicale évoquée plus haut, puis fit de nombreux détours par tous les états d’âme tour à tour explosifs, sentimentaux, intenses, ludiques, avec des évocations de Frank Sinatra («September in the Rain», «Come Fly With Me», «Too Marvelous for Word»), de Cole Porter («True Love»), de Billie Holiday («Good Morning Heartache»).

Philippe Duchemin, Patricia Lebeugle, Tina May, Pauline Atlan, Nicolas Peslier © Yves Sportis

Après un intermède en trio, pour un beau «Daahoud» de Clifford Brown ou chacun des instrumentistes brilla, le club des cinq attaqua un medley des Beatles, dans un traitement jazzy de bon niveau, mais le moment le moins captivant pour votre serviteur malgré l’évocation du «Can’t Buy Me Love» d’Ella Fitzgerald. On passa ensuite à l’inévitable référence à Nat King Cole («Walkin' My Baby Back Home») avant de revenir à un registre plus dynamique et jazz avec un «Take the 'A' Train» bien enlevé où les deux chanteuses firent preuve de leur brio et de leur complicité.

Quand le concert sembla s’achever sur le retour à «Bye Bye Baby» et à Les Hommes préfèrent les blondes, Tina May annonça la «surprise du chef» à savoir la présence dans l’assistance de son phénoménal compatriote Bruce Adams: le trompettiste écossais était venu en voisin (il séjourne en Bretagne), et ne s’est pas fait prier pour participer à un rappel qu’il dynamita avec sa fougue habituelle et son talent d’instrumentiste hyper-expressif qui réunit les qualités de ses maîtres Cat Anderson (pour les aigus), Cootie Williams (pour la wah-wah) et Louis Armstrong dans la puissance et la clarté d’émission. Au programme de ce nouveau concert si l’on peut dire: «Them There Eyes» et «It Don’t Mean a Thing If It Ain’t Got That Swing», le swing dans tout son éclat, de Billie Holiday et Ella Fitzgerald à Duke Ellington, en passant ce jour-là par Bruce Adams et une excellente formation où le trio de Philippe Duchemin entoura avec énergie (Patricia Lebeugle), fluidité à la Barney Kessel (Nicolas Peslier) et fulgurance à la Oscar Peterson (Philippe Duchemin), deux chanteuses talentueuses, complices en swing comme deux sœurs…

Bruce Adams, Patricia Lebeugle, Tina May, Pauline Atlan, Nicolas Peslier © Yves Sportis

C’est la qualité de ce festival de ne pas mentir sur son projet et sur ses affiches, et de proposer du jazz qui swingue. Le public fut soulevé par ce point d’orgue inattendu, et ravi d’une soirée qui avait tenu au-delà de ses promesses. Les cieux le furent sans soute aussi puisque quelques perles de pluie vinrent saluer la dernière note sans refroidir nullement l’enthousiasme du public.

Il restait encore deux soirées pour clôturer Jazz à L’Amirauté en 2018 dans cette belle station balnéaire de la Côte d'Emeraude (le 21 août avec Romane, Enzo Mucci, Claude Tissendier, Gilles Chevaucherie, et le 28 août avec le Harlem Rhythm Band). Gageons qu’elles ont été à la hauteur de l’ensemble de l’édition. On espère que la prochaine édition pourra se dérouler dans un Parc de l’Amirauté préservé dont l’esprit –une autre belle pinède– n’est pas pour rien dans le succès de cette sympathique équipe et de ce bon festival de jazz.

Texte et photos: Yves Sportis

© Jazz Hot n°685, automne 2018
Ospedaletti, Italie

Jazz Sotto le Stelle, 8 au 10 août 2018

C'est toujours un plaisir de retrouver, début août, l'auditorium communale d'Ospedaletti où se tenait la 15eédition du festival Jazz Sotto le Stelle organisé par l'équipe de notre ami et correspondant Umberto Germinale, tant les conditions d'écoute et la proximité avec les artistes y sont parfaites.

Andrea De Martini Sextet © Giulio Cardone, by courtesy of Jazz Sotto le Stelle d'Ospedaletti

C'est le projet Ottimo massimo d'Andrea De Martini (ss, ts, comp, arr) qui ouvre le bal, le 8 août. Dans une veine jazz-fusion et dans l'esprit des Brecker Brothers ou de Pat Metheny, selon les moments. Les très valeureux musiciens de San Remo –Lorenzo Herrnhut (g), Francesco Bertone (b) et Enzo Cioffi (dm)– étaient épaulés pour illustrer leurs répertoire par quelques invités prestigieux, au rayonnement plus médiatisé: Gianpaolo Casati (tp), Luigi Di Nunzio (as) et le fantastique Antonio Faraò (p), donnèrent à cette prestation un lustre post bebop supplémentaire, pour un concert de près de deux heures, très applaudi.

Le lendemain,les Dream Weavers de Gavino Murgia (ss), Nguyên Lê (g, b, synth) et Mino Cinelu (perc) doivent se réfugier dans la petite halle de l'ancienne gare qui contient à grand peine les spectateurs que la pluie n'a pas découragés. Adeptes, voire proches de Miles Davis ou Joe Zawinul (Mino Cinelu a joué dans leurs formations), les trois musiciens s'aident de nombreuses machines dont le maniement semble les accaparer davantage que leurs instruments conventionnels. Ils improvisent une musique de climats, expérimentale, très électronique, étrange, onirique, que certains trouveront envoûtante, quand d'autres regretteront le caractère trop aléatoire du processus créatif...

Rosario Bonaccorso Quartet © Giulio Cardone, by courtesy of Jazz Sotto le Stelle d'Ospedaletti

Retour à l'amphithéâtre le troisième et dernier soir, pour une musique plus aérée, avec le groupe réuni par Rosario Bonaccorso (b, voc) qui comprend Fulvio Sigurt (tp, flh), Dino Rubino (p) et Alessandro Partenesi (dm), et, comme special guest, le distingué Stefano Di Battista (ss). Reprenant, avec les mêmes pianiste et batteur, le répertoire de A Beautiful Story, son dernier album, Rosario Bonaccorso, qui aime doubler de la voix ses lignes de basse, présente ici de très belles compositions, lyriques à souhait. Le trompettiste et le saxophoniste se font un plaisir de les prolonger par des improvisations brillantes, dynamiques, gorgées d'invention et de swing. Les spectateurs sont, cette fois, unanimes: ils ont assisté à un superbe concert. Umberto Germinale, très ému, a même eu droit, en second rappel, à un spécial «happy birthday» à la manière réjouissante du Dirty Dozen Brass Band, enrichi de très longs développements mélodiques, comme si les musiciens voulaient faire durer le plaisir encore et encore.

Daniel Chauvet
Photos: Giulio Cardone, by courtesy of Jazz Sotto le Stelle d'Ospedaletti

© Jazz Hot n°685, automne 2018

Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône

Festival de Jazz d'Aix, 5 août 2018


C’est la première édition du Festival de Jazz à Aix-en-Provence, organisé par l’association «Les Harmonistes», fondée il y a à peine quelques mois, et qui ambitionne d’en faire une manifestation estivale pérenne, accompagnée d’une programmation en saison dans différents lieux à travers le Pays d’Aix, autour de «toutes sortes de jazz». Le but étant aussi de promouvoir de jeunes talents, notamment de la région, laquelle compte de nombreux musiciens peinant à trouver des endroits où s’exprimer. En outre, l’association, présidée par Alain Calas, est en lien avec d’autres organisations locales comme Jazz Folla ou le festival Marseille Jazz des Cinq continents. Elle souhaite fonctionner sur fonds propres, sans contraintes, sans subventions publiques donc, même si la mairie d’Aix-en-Provence a mis le parc de la Torse à sa disposition pour cette soirée inaugurale, qui restera la seule date de cette première édition 2018.

Dee Dee Bridgewater © Christian Palen

Dee Dee Bridgewater est ainsi la première artiste invitée par le festival, accompagnée de l’orchestre Memphis Soulphony (Coris Polyum, tp, Brian Mafat, ts, Dale Smith, kb, org, Clinton Johnson, g, Carlos Sergent, dm, Money Owens, Scarlet Jordan, voc), pour un concert tout entier dédié à la musique qui constitua la bande son de son adolescence, la musique de Memphis, qu’elle écoutait sur «son transistor», nous dit-elle, «avec une petite feuille d’aluminium pour améliorer la réception», sur la station de radio WDIA, qui a commencé à émettre à Memphis à la fin des années 1940 et passait de la musique afro-américaine, et que Dee Dee écoutait en cachette de ses parents. On conviendra qu’il s’agit là de choses profondément ancrées et qui sont constitutives d’une personnalité musicale. Son dernier album, Memphis…Yes, I’m Ready (Okey/Sony), est consacré à ce répertoire.

Elle attaque le concert, très en forme, avec «Soul Finger» des Barkeys et d’emblée le ton est donné. Ce sera soul et elle va, avec la musique et avec ses mots, nous parler de l’endroit d’où elle vient, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle sent. Puis, c’est «Going Down Slow» de St. Louis Jimmy Oden, un blues dans lequel Clinton Johnson (g) prend un chorus sur très peu de notes, avant de laisser la place à Dale Smith (kb, org), le directeur musical, avant la reprise par Dee Dee, puissante, expressive, chaleureuse. Entre chaque morceau, elle plaisante, en anglais puis en français puis de nouveau en anglais, éventuellement avec un accent français outré avant de retraduire en anglais pour les musiciens, distillant un humour de dame indigne, qui se permet des allusions sexuelles appuyées avec ses jeunes musiciens, de les tripoter, de les séduire comme elle séduit le public.

Suit «Giving up» le tube de Gladys Knight & The Pips, qu’elle reprend splendidement, soutenue par les deux choristes de haute-volée, Money Owens et Scarlet Jordan avec Carlos Sergent (dm) qui tient parfaitement l’édifice. Grand moment avec «Why? Am I Treated so Bad» des Staple Singers où elle évoque ce qui s’est passé à Little Rock dans l’Arkansas en 1957, quand neuf élèves afro-américains, avec le soutien de la NWACP, décidèrent d’aller dans un lycée réservé aux Blancs; épisode dans lequel s’illustra le gouverneur Faubus, celui des «Fables» de Charlie Mingus. Elle poursuit avec un hommage à Obama avant une version très concernée du tube de Carla Thomas, «the Queen of Memphis soul»: «B-A-B-Y», puis «Don’t Be Cruel» (d’Otis Blackwell et Elvis Presley, titre qui constitua d’ailleurs la seule collaboration du King avec un artiste afro-américain), dans lequel le duo avec Brian Mafat (ts) est un grand moment du concert. Dee Dee saisit alors l’occasion pour nous parler du son de Memphis, pas du tout arrangé pour plaire à tout le monde, contrairement à celui de Tamla Motown nous dit-elle, mais constitué d’un mélange de soul, rock, gospel, soit «un mélange très spécial pour des gens très spéciaux». Autre grand moment et apprécié comme tel par le public, le long chorus de trompette, très délié, mid-tempo, bluesy à souhait, pris par Coris Polyum sur «The Sweeter He Is», une reprise du groupe The Soul Children, constitué chez Stax par Isaac Hayes. La nuit aixoise en est illuminée. Dee Dee enchaîne avec une intervention sur la situation faite aux femmes aux Etats-Unis et dans le monde avant de saluer B. B. King avec «The Thrill Is Gone».

En rappel, «Try a Little Tenderness» d’Otis Redding, clôt la soirée, titre adressée comme un viatique, par une chanteuse qui vient d’offrir l’image même de l’authenticité.

Texte et photo: Christian Palen

© Jazz Hot n°685, automne 2018
Dinant, Belgique

Dinant Jazz, 27 au 29 juillet 2018

Malgré de multiples vicissitudes, le Dinant Jazz est parvenu à sa 17e édition avec une localisation qu’on espère définitive dans le parc Saint-Norbert de l’Abbaye de Leffe. Jean-Claude Laloux a repris la présidence de l’association et Patrick Bivort (animateur RTBF, ancien collaborateur de Jazz Hot) en assure la programmation avec, comme fil conducteur le parrainage d’une vedette internationale. Cette année, Joshua Redman (ts) avait accepté de se poser trois jours en bord de Meuse pour deux soirées comme soliste invité; l’une, le vendredi 27 juillet, avec le trio de Billy Hart (dm), l’autre, le dimanche 29, avec le quartet de Philip Catherine (g). Le samedi 28, il présentait son propre trio avec Reuben Rogers (b) et Greg Hutchinson (dm).

Le 27, en fin d’après-midi du vendredi 27, un petit millier de jazzfans avait préféré s’asseoir sous le chapiteau plutôt qu’admirer l’éclipse de lune du haut de la Citadelle. Dès 20h, Félix Zurstrassen (eb) avait convié le Néerlandais Ben Van Gelder (as) àrejoindre son trio: Nelson Veras (g), Antoine Pierre (dm). L’écriture du bassiste est belle; son jeu est sûr, comme soliste («Aurora») et comme accompagnateur («Omoyomo»). Leader, il distribue les parties; à Nelson Veras (g) dont le toucher, aux doigts et en arpèges, colorie les œuvres («Nova»); au jeune Hollandais Ben Van Gelder (as) qui, par la tonalité de son instrument et sa détermination, ajoute un peu d’air et de liberté («Catabaucalise»). Antoine Pierre (dm) –très présent dans ce festival pose les points et virgules où et quand il faut («Chi», «Lumen»), sur une ballade, comme sur «April in Paris» qui vient en clôture du set.

77 ans, enjoué comme à 20 ans, Billy Hart entame son concert par «Southhampton», une composition d’Ethan Iverson, son pianiste. Dès son premier solo, Joshua Redman (ts) s’envole, crescendo, à la limite du décrochage; Ethan Everson suit, monkien, avec deux ou trois accords dissonants et l’un ou l’autre clin d’œil à des chansonnettes. Billy Hart présente chaque morceau avec histoire et anecdotes. «Song for Balkis» débute aux mailloches. Sur des rythmes déstructurés, Joshua Redman, majestueux d’aisance, alterne tempête et apaisement. Attentif, Ben Street (b) répond aux appels du saxophoniste. Billy Hart dédie «The Duchess» à toutes les grand-mères, ce qui laisse Ethan Iverson libre de citer «Dodo, l’enfant Do» au cours d’un solo classieux en contraste avec la fougue du saxophoniste. Puis «Yard» en hommage à Charlie Parker… Cinq morceaux pour quatre-vingt-dix minutes! Les chorus sont multiples pour chaque soliste et les surprises du Chef: légèreté, vélocité, précision… C’est encore par un solo de batterie superbe qu’il entamera le dernier thème; un thème qui nous laissera heureux et comblés dans l’attente d’une nouvelle journée chaude!

Songs Between Two Lands © Jean-Luc Goffinet, by courtesy

Le 28, le programme débute à 14 heures avec deux des quatre groupes sélectionnés pour le Tournoi des Jeunes Talents. Au pied du Pont Charles-de-Gaulle sur un petit podium bien sonorisé mais assez mal situé pour l’environnement routier, l’objectif est d’attirer les chalands et les plaisanciers 500 mètres plus loin pour les concerts du soir. Sous le soleil de plomb, les passants s’arrêtent peu devant la scène, alors que les jeunes musiciens s’appliquent de leur mieux pour convaincre les oreilles d’un jury composé de chroniqueurs spécialisés et grillés! Oscar Georges Trio précède le quintet Songs Between Two Lands lequel poursuit, indifférent au concert de carillon au clocher de la Collégiale.

Vers 17 heures, le Jardin des Prémontrés s’ouvre, torride, aux deux mille privilégiés (soirée sold out) qui cherchent l’ombre sous les pommiers. De temps en temps, une pomme s’escamote sur une caboche alors qu’on s’active en régie pour assurer le premier concert. L’ouverture est offerte à un groupe dirigé par Loris Til (eb): un Belge, émule de Marcus Miller et Daniel Romeo. Pour l’accompagner: Alex Tassel (tp et wawa), Igor Gehenot (kb) et Xavier Bouillon (kb, synth), Hervé Letor (ts), Patrick Dorcean (dm) et Michel Seba (perc). C‘est fusion comme de bien entendu mais totalement improvisé. Inattendu, audacieux! Ça groove, ça bouge; batteur et percussionniste s’appellent, se provoquent, se questionnent et se répondent; itou pour les claviéristes. Hervé Letor, saxophoniste polyvalent, profite de l’occasion pour nous offrir ses audaces avec des chorus en tempo doublé; Alex Tassel (tp) joue des pédales avec goût. Le leader jubile, slappe les cordes et distribue les parties de la tête. Les rythmes sont endiablés, les harmonies basiques, les solos improvisés. De belles joutes!

A 20 heures, Joshua Redman (ts), Reuben Rogers et Greg Hutchinson entament le premier morceau: un «Mack The Knife» revisité, revigoré. Le trio explose, cohérent, merveilleusement créatif. «Back From Burma», «Tail Chase», «Saccade Day» et un «Never Let Me Go» à chialer suivent. Joshua est survolté au cours de longs solos qui taquinent les harmoniques avant quelques rugissements dans les graves. Les notes sont écorchées; elles crient, elles appellent et les compères répondent en osmose avec le saxophoniste. C’est grand, c’est beau, ça swingue, c’est excitant! Le public, debout, ovationne, crie sa joie et scande le rappel. On sent Joshua Redman heureux. Nous le sommes tout autant!

Une Leffe d’été, une Leffe Rubis et un pain-saucisse plus tard, le soufflé n’est pas encore retombé quand Marcus Miller (eb, clb) et son band (ts, tp, g, kb, dm) viennent clôturer la seconde soirée. «Trip-Trap», «Sublimity», «Hy Life», «Preacher’s Kid» à la clarinette basse en hommage à son père Dewey. Pour terminer, l’attendu «Tutu» est livré sur un up-tempo d’enfer. La musique est funky mais les solos de saxophone et de trompette sont résolument jazz, ce qui plaît au public qui repart, repu, souriant et content aux alentours de minuit.

Dimanche 29 juillet, jour du Seigneur, la messe est encore loin d’être dite lorsque vers 14 heures les deux derniers groupes du Tournoi des Jeunes viennent s’affronter. NH4 d’abord: un quartet sax-alto, guitare, basse électrique et batterie. Le projet est intéressant mais on note un peu de crispation dans le jeu du guitariste. Le duo qui suit vaut par sa distribution: un claviériste, Simon Groppe, et un batteur autoritaire, Pierre Martin. On sent le jury interpellé. Après délibérations, il choisira finalement le groupe Songs Between Two Lands qui passait la veille pour sa cohésion et la qualité des solistes: Flavio Spampinato, élève de David Linx (chant), Matteo Di Leonardo (g), Pierre-Antoine Savoyal (flh), Fil Caporali (b), Pierre Hurty (dm).

Monty Alexander © Hugo Lefèvre, by courtesy

Le dernier jour attisait la curiosité par divers aspects: la rencontre entre Philip Catherine (g) et Joshua Redman (ts) d’abord, le retour en festival de Monty Alexander (p) ensuite et la prestation de Barbara Wiernik (voc, vocoder, loop) et Nicola Andrioli (p, kb) dans une formule élargie du duo au quartet, avec Nicolas Thys (b) et Antoine Pierre (dm). La fréquentation est un peu moindre que la veille, mais elle rassemble quand même 1500 personnes. Barbara Wiernik est en forme. Musicienne, elle scatte avec beaucoup d’assurance. Le répertoire est constitué d’originaux écrits par la chanteuse et son pianiste pour leur album «Complicity» («Sunbow», «Félé»); de la reprise d’une œuvre de Mario Laguilha, d’un duo vocal Wiernik/Andrioli sur «Les Petits Riens» de Gainsbourg»… «Running to Wings» clôture ce premier concert très réussi.

On apprécie sans doute mieux le trio de Monty Alexander (Hassan Shakur, b, Jason Brown, dm), dans des salles plus intimistes. Néanmoins, au fil des standards et des citations («The Pink Panther») il ravit les amateurs d’un âge certain. «Down by the Riverside», «Sweet Georgia Brown», «Take the 'A' Train». Swing retenu, envolées, breaks, syncopes… Quelle élégance! Au micro, il rend hommage à la Belgique, à ses musiciens et ses organisateurs et de citer feu Juul Anthonissen. Jamaïcain, le pianiste de 74 ans ne manque pas de jouer ses origines avec «No Woman, no Cry» de Bob Marley, «Stand up Get up» de Peter Tosh. Avec «Banana Boat Song» d’Harry Belafonte, il prend un solo au melodica. Pour une ballade de sa plume («The River»), il dit apprécier la rivière qui traverse Dinant, mais, précise-t-il, la plus belle des rivières est celle qui traverse notre cœur. Le public -de tout âge- est conquis et il termine sur l’«Eté 42» de Michel Legrand.

On s’interrogeait sur le répertoire qui pouvait réunir Joshua Redman (ts) et Philip Catherine (g) qui n’avaient jamais croisé les notes. Allait-on écouter des standards? Nenni! Humble, Joshua avait décidé de se fondre dans la musique du guitariste belge après deux petites heures de répétition dans l’après-midi. Bien entendu, ils avaient échangé quelques partitions au préalable, mais le grand métier de l’un et la fougue de l’autre allaient sublimer ces 90 minutes pour un public sifflant et criant, incapable de retenir son bonheur avant la fin des solos. «I’ll Never Be Another You»; Joshua Redman change d’anche par deux fois puis s’envole dans un solo fulgurant. Philip Catherine entame les morceaux par de longues impros, puis Joshua Redman fait de même sur le morceau suivant. Valse changement de tempo, call and answerentre le saxophoniste et le guitariste… Bossa Nova, solo de Catherine en accords puis passage de témoin à Redman qui se défonce. Solo de Nicola Andrioli (p), solo de Philippe Aerts (b), 4/4, solo d’Antoine Pierre (dm)… En bis, sur «Guitar Groove», Philippe Aerts ouvre par un solo de contrebasse. On arrive à la fin. Il n’y eut aucune présentation des morceaux tant la concentration est intense. Etonné, Joshua Redman confiera à des confrères: «Philip Catherine est un grand musicien; le groupe est formidable!». Et nous sommes bien d’accord!

Philip Catherine, Philippe Aerts, Joshua Redman, Antoine Pierre © Jacky Lepage

Un site magique, une programmation de qualité et un accueil chaleureux: les conditions sont réunies pour réussir un festival mémorable. Il y a bien longtemps que je n’avais plus vécu cela. Trois concerts par soirée: c’est suffisant. Faisons confiance à Jean-Claude Laloux et à Patrick Bivort pour illuminer 2019!

Jean-Marie Hacquier
Photos: Jacky Lepage, Jean-Luc Goffinet by courtesy, Hugo Lefèvre by courtesy

© Jazz Hot n°685, automne 2018
Toulon, Var

Jazz à Toulon, 20 au 29 juillet 2018


Jazz à Toulon, édition 2018, fut égal à lui-même avec une acmé: la prestation de haute tenue de Youn Sun Nah; et les concerts d’après-midi qui ont présenté quelques-unes des meilleures facettes du jazz qui se joue aujourd’hui, en particulier dans le sud-est de la France. Les choix étaient bien dans la philosophie du festival qui consiste à animer différents quartiers de la ville avec des concerts gratuits. Concerts qui sont concoctés avec courage, abnégation et persévérance par Bernadette Guelfucci, présidente du Comité officiel des fêtes et des sports de la Ville de Toulon (Cofs), aidée encore et heureusement par quelques subventions, épaulée par une solide équipe dévouée, travailleuse et efficace. Ajoutons à cela deux bons points pour le son et la présentation des concerts. L’an prochain le festival fêtera sa 30e édition: gageons qu’il y aura de belles surprises.


Les concerts du soir

Le 20, le festival s’ouvrait sur la grande place de La Liberté, au centre de Toulon, avec le jeune chanteur britannique Myles Sankoet et son show Just Being Me. D’emblée, il se présente comme un chanteur de «soul jazz music». Sa voix est effectivement proche de celle de Gregory Porter, en un peu plus chaude, plus crooner. Mais la comparaison s’arrête là: il force chaque note, du début à la fin, sans aucune nuance, si bien que tous les morceaux se ressemblent. Quant au groupe qui l’accompagne –Gareth Lumbers (s), Sam Ewens (tp), Tom O’Grady (kb), Philip Stevenson (g), Jon Mapp (b), Rick Hudson (dm)–, il n’améliore en rien la prestation: solos basiques avec effets répétitifs et plans identiques, arrangements grossiers basés sur des riffs et des tenues. On oublie…

Lucky Peterson, Kelyn Crapp, Nicolas Folmer et Ahmad Compaoré © Serge Baudot

Le 21, place Martin Bidouré, au Pont du Las, le blues était au rendez-vous avec Lucky Peterson (org, voc, g), entouré de Kelyn Crapp (g), Nicolas Folmer (tp), et Ahmad Compaoré (dm). Ce fut un concert de trois heures, surréaliste en diable. Lucky Peterson vient se caler derrière son orgue, face au public. Seule sa tête dépasse, illuminée par son large sourire. La soirée s’est découpée en plusieurs temps. Tout d’abord, des grondements de l’orgue, des phrases jetées aux étoiles: l’organiste se cherche. De magnifiques fulgurances, et puis souvent du n’importe quoi, rattrapé, sauvé, par Nicolas Folmer qui lance de magnifiques solos tant à la trompette wah-wah électrique, qu’en trompette ouverte. Le guitariste est du même tonneau, et le batteur, excellent, assoit le groupe avec un drumming jazz aux baguettes sur martèlement blues à la grosse caisse. Tous trois recadrent les dérives avec à propos. Puis, les musiciens quittent la scène, Lucky sort de derrière son orgue et prend sa guitare rouge. Il lance à la nuit des rugissements de cœur blessé. Par sauts de puces, tout en jouant, il vient s’asseoir sur le bord de la scène, et là, c’est l’extase. Le blues, le grand, le dramatique, l’enfer et le paradis, la souffrance et la joie, oui, le blues est là! Lucky chante toute la douleur du monde, les drames de l’amour («6 O’Clock Blues»), la joie de vivre, de sa voix brisée. Lucky est ailleurs, il est le blues. Des invités entrent ensuite en scène: Samantha Peterson (voc), pour quelques morceaux avec l’orchestre et Lucky –qui a repris sa place derrière l’orgue–, et Philippe Petrucciani (g), qui se frotte au blues avec un plaisir évident. Puis le quartet reprend sa place pour un délire final qui s’achève vers minuit devant une foule en liesse. C’était «Lucky Happy Peterson»!

Le 23, à la périphérie de Toulon, aux 4-Chemins-des-Routes, Michelle Hendricks (voc) était en quintet avec Olivier Temime (ts), Arnaud Mattei (p), Bruno Rousselet (b) et Philippe Soirat (dm). Depuis l’adolescence, Michelle voue un culte à Ella Fitzgerald qui la marqua à jamais, et dont l’influence saute aux oreilles; d’où cet hommage. Elle chante essentiellement en scat, ayant d’ailleurs repris le phrasé et les onomatopées de son inspiratrice. Dotée d’une grande aisance, elle possède une voix grave, mais qui peut monter dans l’aigu, puissante, chaude avec du grain, le tout avec une belle maîtrise des registres. Elle se donne à fond, avec une conviction qui emporte l’adhésion. Beaucoup d’émotion quand elle interprète une chanson de son père, Jon, décédé l’an dernier, «I’ll Die Happy» (Je mourrai heureux). Elle déclare sa foi au swing avec «It Don’t Mean a Thing…». Et nous époustoufle, à la fin du concert, quand elle imite la contrebasse, battantBruno Rousselet sur son propre terrain; du grand art! A remarquer, Olivier Temime, qui fut révélé à Jazz à Toulon il y a quelques années, dont le jeu de ténor a gagné en profondeur et en chaleur, et qui, manifestement, se régalait de dialoguer avec la chanteuse.

Youn Sun Nah © Serge Baudot

Le 24, place Victor-Hugo,
un ange est descendu vers nous, Youn Sun Nah, petite femme d’apparence si fragile sous sa robe bleue qui flotte dans l’air du soir, et qui, pourtant, possède une voix d’une puissance exceptionnelle, capable des graves les plus profonds jusqu’aux aigus les plus fracassants. Elle chante avec une facilité déconcertante, toujours souriante; aucun effort n’apparaît, même le souffle continu ne se remarque pas. Au fil des ans, elle s’est forgée une technique qui n’appartient qu’à elle, amenant une autre façon de chanter le jazz, dans un choix de répertoire des plus éclectiques; mais quel que soit le morceau, il devient du Youn Sun Nah. Jamais le public n’a retenu son souffle aussi unanimement à Jazz à Toulon, c’est dire la qualité d’écoute! Elle était accompagnée à minima par Frank Woeste (kb), Brad Christopher Jones (b), Tomek Miernowski (g) et Dan Rieser (dm). De l'avis général, ce concert restera comme l’un des plus brillants et des plus émouvants de ce festival.

Le 25, à Saint-Jean-du-Var, un concert-hommage, «Remember Petrucciani» réunissait la fine fleur des musiciens de jazz habitant la région, dont Yvan Belmondo (bar), figure patriarcale et grand formateur de musiciens –dont ses propres fils, Lionel (ts, présent ce soir) et Stéphane (tp)–, ainsi que la famille Petrucciani et des proches, soit le sympathique Philippe Petrucciani (g, lead), frère de Michel, Nathalie Blanc (voc), mais également Nicolas Folmer (tp), Francesco Castellani (tb) Dominique Di Piazza (eb) et Manhu Roche (dm). Nathalie Blanc explique que les morceaux joués sont des thèmes que le regretté pianiste aurait aimé mettre en chanson. C’est à présent chose faite, Philippe Petrucciani ayant signé les arrangements et Nathalie Blanc les paroles en français. Ainsi, «I Wrote Your Song» devient-il «Soir de mai». Mais ces paroles n’étant pas transcendantes et la façon de chanter trop linéaire, malgré le scat, on ressent un certain ennui. C’est dans le morceau en rappel que Nathalie Blanc va «se lâcher», et faire exploser ses qualités vocales, en galvanisant l’orchestre, avec les habituels et roboratifs délires de Lionel Belmondo. Dommage que tout le concert n’ait pas été de cette trempe.

Le 26, la place de l’Equerre a accueilli une véritable fête cubaine avec Carlos Maza & Familia Septeto: cinq femmes, deux hommes; la parité s’effondre! Affaire de famille: le père, Carlos Maza (p), la mère, Mirza Maza (eb) et leurs deux filles, Hilda Camila Maza (vln) et Ana Carla Maza (cello). Le noyau familial est renforcé par l’excellent Nino de Luca (acc), Rita Payes (tb) et Naile Sosa (dm, perc). Ana Carla Maza mène les réjouissances, aussi belle que déchaînée; elle maltraite son violoncelle, mais sait en jouer, chante, hurle et danse, ne tenant pas en place, occupant toute la scène, elle provoque le délire, au détriment de la musique souvent. Mais quel emportement, et quel charme sensuel! Le spectacle fut abracadabrantesque, avec quand même de beaux moments jazz, surtout grâce au pianiste et à l’accordéoniste.

Le 27, place Louis Blanc, Trilok Gurtu jouait avec un trio eurasiatique: Jonathan Ihlenfeld Cuniado (eb), espagnol, Tulug Tirpan (p), turc, et Frederik Köster (tp), allemand. Trois bons instrumentistes, fougueux et brillants. Certes, l’essentiel du concert est dévolu au percussionniste qui fait la preuve de son immense savoir-faire en la matière. Mais le jazz n’est pour autant pas oublié, et les musiciens sont là, avec notamment un vibrant hommage à Paolo Fresu, intitulé «Berchidda», village de Sardaigne qui a vu naître Paolo; ou encore «Pop Corn» dédié à Miles Davis.

Stanley Clarke et Cameron Graves © Serge Baudot

Le 28, le concert de clôture eut lieu sur les plages du Mourillon, avec le groupe de Stanley Clarke. Les musiciens étaient manifestement ravis du chaleureux accueil qu’ils ont reçu. Stanley Clarke se place derrière sa grande contrebasse, et c’est parti pour le show avec Cameron Graves (kb), Beka Gochiashvili (p) et Shariq Tucker (dm). Trois musiciens emblématiques de la nouvelle génération qu’on ramasse à la pelle aux Etats-Unis ou à Cuba, qui jouent vite et fort à peu près n’importe quoi. C’est ainsi que le batteur, matraquant ses tambours, a explosé sa grosse caisse... Comme au cirque! Stanley Clarke, physique de colosse américain avec casquette de base-ball vissée sur le crâne, montre d’emblée ce qu’il sait faire. Je me souviens de lui au célèbre Festival de Jazz de Châteauvallon au début des années 70 avec Jean-Luc Ponty et Tony Williams pour un trio mémorable; il avait 19 ans, il était la révélation, et n’allait pas tarder à inventer ce fameux slap du pouce sur la basse électrique, et d’autres techniques, qui allaient essaimer et révolutionner la façon de jouer de cet instrument. Au cours du concert, il en use et en abuse jusqu’à la caricature. Il tente parfois de retrouver le feeling de School Days; ce furent-là les meilleurs moments. Ainsi qu’avec son hommage à John Coltrane «Song for John». On retient aussi ces moments où il se met à jouer vraiment de la contrebasse, démontrant qu’il reste un maître de l’instrument, comme sur «No Mystery». Dommage qu’il n’ait pas su résister aux sirènes du showbiz… La foule en délire lui fit une ovation à faire décrocher la lune qui se tenait à l’écoute derrière la scène. Il en fut ainsi à tous les concerts, même sans la lune!


Les concerts d’après-midi

Le 23, place Dame-Sibille: le groupe ALF and Half (Marc Abel, g, voc, Stéphane Leroy, eb, Frank Farrugia, dm) qui tourne avec succès dans la région depuis de nombreuses années, présentaient son nouveau disque intitulé Wacky. Le trio pratique à sa manière un jazz plutôt fusion, qui ne s’interdit pas d’autres influences. Il avait invité pour l’occasion Cyril Goinguené, excellent sax ténor. Grand succès public pour ce groupe qui le mérite amplement.

Jean Dionisi et Christian Lefèvre © Serge Baudot



Le 24, place Puget, Jean Dionisi, 81 ans, joue toujours de la trompette et du cornet avec la même fougue, le même plaisir, la même joie et la même force qu’à ses débuts. Voilà plus de soixante ans qu’il fait vivre le jazz traditionnel dans la région et au-delà, ayant toujours été à la tête des meilleurs groupes new orleans. Et celui d’aujourd’hui ne nous démentira pas, avec Jean-François Bonnet (cl, ss), Raphaël Porcuna (tb) Christian Lefèvre (soubassophone), Jean-Claude Proserpine (dm) et Eric Méridiano qui remplaçait au pied levé, et avec brio, le pianiste en titre. On comptait également un invité de poids, l’excellent banjoïste Henri Lemaire. La foule était venue nombreuse écouter celui dont le dieu est Louis Armstrong, qu’il imite à merveille.

Le 25, place Puget toujours, le Jean-Philippe Sempéré (g) Quartet, avec Gérard Murphy (as), Pierre Fenichel (b) et Cédrick Bec (dm), s’exprimait sur le répertoire de Grant Green, auquel le leader voue une grande admiration. Ces quatre musiciens sont des piliers du jazz dans la région et leurs qualités ne sont plus à démontrer. Le très subtil batteur est pour beaucoup dans la réussite du quartet, excellent tant aux baguettes qu’aux balais. On retiendra «Talking About» pour l’élan des solos et «I Remember You» en trio pour les développements du guitariste.

Le 26, place Puget encore, Jean-Marie Carniel (b) se produisait avec Denis Césaro (p) et Cédrick Bec (dm) sur notamment quelques titres de son disque This I Dig for You. Un grand moment de communion avec «Witch Hunt» de Wayne Shorter, et ce ne fut pas le seul. Jean-Marie Carniel a travaillé avec nombre de grands jazzmen; c’est un contrebassiste raffiné qui sait ne jouer que les notes essentielles, donnant ainsi beaucoup de profondeur, de relief et de swing au trio. Denis Césaro est du même acabit; Il peut être prolifique en s’emparant de tout le clavier, s’envolant en blockchords ou distillant des notes qui touchent au cœur: un grand lyrique, un improvisateur riche et infatigable. Quant à Cédrick Bec, il est la «Rolls» des batteurs, swing et finesse, des roulements à la Art Blakey qui relance en beauté le soliste, et un jeu polyrythmique foisonnant; le tout avec une décontraction et une facilité déconcertantes. Une surprise avec l’invitation sur scène d’Olivier Chaussade (ts), qui possède ce qu’on appelle un son texan, c’est à dire un vrai son de ténor, puissant et chaud, enjôleur, avec un phrasé qui vient des grands maîtres.

Le trio de Jean-Marie Carniel (b) avec Olivier Chaussade (ts) © Serge Baudot

Le 27, place Puget enfin, était programmé Sub Jazz Project, le groupe de l’excellent batteur Rudy Piccinelli, lequel chante aussi d’une façon très personnelle, et qui n’est plus à présenter dans la région. Cette formation a déjà pas mal de prestations à son actif avec Olivier Debourrez (tb), Benoît Eyraud (kb) Julian Broudin (s), Mathieu Maurel (tp), Antoine Borgniet (b) et Fortuné Muzzupapa (perc). Rudy Piccinelli a eu l’idée de puiser dans le fonds d’excellentes chansons célèbres comme base de son jazz. Louis Armstrong disait: «Le jazz n’est pas dans ce que l’on joue mais dans la façon de le jouer». On entendra ainsi, pour n’en citer que quelques-unes: «Les Sucettes à l’anis», «Una lacrima sul viso», «Ame câline», «Celle que j’aime», «Tango jalousie»... Un seul morceau dérogea à l’affaire «Out of a Dream» composé par le batteur lui-même, avec un échange congas-batterie de grande envolée. La mise en place est impeccable grâce au drumming du batteur solide, imperturbable; il colle le groupe sur le temps, et chacun peut jouer en toute décontraction. Le percussionniste est remarquable aux congas. «Une lacrima sul viso» devint une splendide et chaude interprétation salsa-jazz. «Tango Jalousie», avec une longue introduction aux congas, emmena le public ravi vers les pays Latins.

Finalement, force est de constater chaque année que les concerts de jazz pur se déroulent sur ces petites places du vieux Toulon. On y entend de très bons musiciens qui jouent du jazz avec conviction et passion, body and soul, loin des modes, de l’agitation gratuite et de la démagogie scénique. Le traditionnel concert «Coup de cœur» qui clôt tout à fait le festival le dimanche après-midi sur la place Mgr-Deydier, au Mourillon, faisait appel à Lo Triò (Bastien Ribot, vln, l’excellent Emile Mélenchon, g, et Rémi Bouyssière, b).

Texte et photos: Serge Baudot

© Jazz Hot n°685, automne 2018
Gregory Porter © Alain Karsenty, by courtesy


Nice, Alpes-Maritimes

Nice Jazz Festival, 16 au 21 juillet 2018

Nice fêtait cette année le 70e anniversaire de son festival de jazz, dont la première édition de 1948 en fait le plus ancien festival d’Europe. Parallèlement au festival, s’ouvrait une exposition, à la Villa Massena, « Jazzin' Nice», retraçant cette longue histoire. Elle reste d’ailleurs visible jusqu’au 15 octobre. Cet anniversaire est également célébré par la sortie d’un livre, Nice Jazz, Histoire d'un festival (éditions Gilletta), dont votre serviteur est l’un des auteurs. Les organisateurs ont pu se féliciter de l’affluence record enregistrée pour cette édition 2018, laquelle confirme le succès du festival. Succès dû en partie à «l’ouverture» sur d’autres musiques, proposées sur la scène Masséna. Tandis que les amateurs de jazz pouvaient se retrouver au Théâtre de Verdure, auquel nous avons donc limité notre compte-rendu.


Tout était prêt pour l'ouverture du festival le 16 juillet, mais, vers 18h, une pluie diluvienne a contraint les organisateurs à annuler la soirée d'ouverture pour des raisons de sécurité évidentes. Dommage pour l'altiste, arrangeur et chef d'orchestre niçois Pierre Bertrand qui avait prévu une «Grande Parade du 70e anniversaire» mettant en scène plus d'une trentaine de jazzmen niçois dont André Ceccarelli (dm) et Bunny Brunel (eb). Par miracle, le «Tribute to Nat King Cole» du chanteur Gregory Porter, avec Chip Crawford (p), Jahmal Nichols (b), Emanuel Harrold (dm), l'orchestre philharmonique de l'opéra de Nice et Vince Mendoza (arr, lead), trouvera un créneau le lendemain au Théâtre de Verdure devant un public plus nombreux encore que d'habitude, se pressant assis à même le sol (la soirée, gratuite, étant initialement prévue pour le jeune public). Très beau concert. Les arrangements de Vince Mendoza sont somptueux et dénués d'accents sirupeux hollywoodiens. Une chanson sur deux est accompagnée seulement par la rythmique habituelle. Gregory Porter évoque ses sentiments en racontant sa visite de l'exposition. Il s'est dit très ému de constater à quel point la mémoire du jazz est conservée précieusement en France, et à Nice en particulier.

Le 18 juillet, les chaises sont heureusement revenues pour deux concerts très attendus. Le New Monk Trio de Laurent de Wilde (p), avec Jérôme Regard (b) et André Ceccarelli (dm), qui reprend superbement en version liveles thèmes de Thelonious du disque éponyme, agrémentés de commentaires savoureux du pianiste qui, réussira même à faire chanter au public le thème de «Friday the 13th». Un véritable prodige! C'est le quartet de Billy Hart (dm), invitant Joshua Redman (ts), qui conclue la soirée. Complété d’Etahan Iverson (p) et de Ben Street (b), il entame et termine sa prestation par des thèmes construits sur la structure du blues, mais l'essentiel du concert présente une musique assez difficile d'accès, austère, voire abstraite. Pour autant, le public du Théâtre de Verdure, constitué d’initiés, ne s’effraie pas pour quelques envolées free.

Le 19 juillet, les Ancestral Memories ne sombrent pas non plus dans la facilité. Baptiste Trotignon (p), Yosvany Terry (as, ss, perc), Samuel F'hima (b), et Ernesto Simpson (dm) font, en effet, un large usage des rythmes des tambours Gwo Ka antillais et d'harmonies complexes des Caraïbes, ce qui donne une musique étrange, mais qui se marie parfaitement avec les canons du jazz. Suite au récent décès d'Henry Butler, le quintet de Florian Pélissier (p) se voit programmé pour un demi set et lui dédie le concert (le «Cotonette» du chanteur brésilien Di Melo, sans grand intérêt, lui succédant trop vite). Avec Yoann Loustalot (tp, flh), Samy Thiébault (ts), Yoni Zelnick (b), et David Georgelet (dm), Florian Pélissier opère un retour au terrain balisé d'un jazz inventif, aux mélodies dynamiques et swinguantes flirtant avec le jazz-modal. Un matériau que les soufflants de première catégorie, bien soutenus par une section rythmique à la hauteur, se font un plaisir de faire briller haut et fort. L'esprit des combos de McCoy Tyner plane sur le festival pendant ces trop courtes 45 minutes…

Rhoda Scott © Jacques Lerognon, by courtesy

Le 20 juillet, le guitariste niçois Jef Roques, vainqueur du «Tremplin» 2017 ne se voit offrir, lui aussi, qu'une petite demi-heure de concert devant la fine fleur des guitaristes de la région qui voient en lui le digne héritier des guitar heroes de la grande époque: Grant Green, Kenny Burrell et Wes Montgomery dont il fait une synthèse très réussie, soutenu admirablement par Olivier Slama (p), Sébastien Lamine (b) et Thierry Larosa (dm). En milieu de soirée, c'est au tour des ladies qui entourent Rhoda Scott (org), en pleine tournée pour son 80e anniversaire. Sophie Alour (ts), Lisa Cat Berro (as) et Julie Saury (dm), qui pourraient être ses petites-filles, semblent prendre un grand plaisir à être sur scène à ses côtés et bien des spectateurs leur envient une telle grand-mère...

Randy Weston © Alain Karsenty, by courtesy

Le 21 juillet, le «Tribute to Les McCann» ouvre cette dernière soirée qui s'annonce très prometteuse. Dès 19h30, les amateurs, occupent tous les sièges et se pressent même sur les marches. Eric Legnini (p), Jon Boutellier (ts), Malo Mazurié (tp), Géraud Portal (b), Ali Jackson (dm) font revivre la musique du pianiste, grand amateur de «socca» (le plat national du pays niçois), pionnier d'un «jazz-funk» incorporant les influences de la soul, du gospel et du blues, qu'il avait rendu populaire dès les années soixante (et dont Eric Legnini, quel chanceux, fut un des rares élèves). L'enceinte ne désemplit pas pour le Trio Rosenberg. Ce sont des habitués du NJF, ils font quasiment partie de la famille... Stochelo Rosenberg et Nou'che Rosenberg (g), Nonnie Rosenberg (b) n’offrent pas de surprises: on connaît et aime leur musique, héritière de celle de Django Reinhardt, mais leurs invités, Mathias Levy (vln), et Evan Christopher (cl) font forte impression. Le set est très justement acclamé.

Enfin, c'est l'African Rhythms Quartet de Randy Weston (p) qui conclue en beauté le festival 2018. Avec TK Blue (as, fl), Billy Harper (ts), Alex Blake (b) et Neil Clarke (perc), il offre alors un concert magnifique, où, au-delà des influences africaines, le jazz triomphe, par son enthousiasmante énergie, son swing irrésistible, son sens des mélodies envoûtantes et des alliages sonores directement issus du gospel et des chants de travail. Randy Weston est né en 1926. Géant du piano jazz, il a été l'un des premiers à s'intéresser aux racines purement africaines de la musique de jazz. Il a parcouru l'Afrique, et même vécu à Tanger quelques années, côtoyant les communautés des musiciens sorciers et guérisseurs. Le très jeune Tahar Ben Jelloun, futur prix Goncourt, fan de jazz en général et de John Coltrane en particulier qui, encore étudiant, y organisait des séances d'écoute de disques, s'en souvient encore. L'altiste, par sa fougue évoque Ornette Coleman, et le ténor, Pharoah Sanders. Le percussionniste impose la touche africaine, en ponctuant ses interventions de chants yorubas. Quant au contrebassiste, assis sur une simple chaise, ce qui l'oblige, pour émettre les notes les plus graves à tendre le bras gauche au delà du raisonnable, il produit dans le registre médium des lignes évoquant tour à tour les gimmicks des joueurs de «hajoujs» ce guimbri basse des Gnawas de la place Jamaa El Fna de Marakech, ou bien le jeu percussif et en «tout en accords» des guitaristes de flamenco. Le pianiste veille sur tout cela avec bienveillance et amusement, relançant au besoin cette «machine infernale» vers de nouvelles pistes. Il jubile de voir les derniers spectateurs passionnés, qui, trempés par une ultime et violente averse dix minutes avant la fin du concert se pressent devant la scène, comme si cette proximité avec les musiciens, sorciers et guérisseurs, eux-aussi, les protégeait du déluge...

Daniel Chauvet
Photos: Alain Karsenty by courtesy, Jacques Lerognon by courtesy

© Jazz Hot n°685, automne 2018
Le Théâtre de Verdure © Jean-Luc Goffinet, by courtesy of Brosella


Bruxelles, Belgique

Brosella Folk & Jazz , 7-8 juillet 2018

Comme chaque année depuis quarante-deux ans, l’a.s.b.l. «Brosella», en collaboration avec la ville de Bruxelles, convie autochtones, allochtones et touristes à participer à deux journées festives: folk le samedi et jazz le dimanche, dans et autour du Théâtre de Verdure, près de l’Atomium (50 ans cette année). Sept groupes étaient invités le dimanche dès 15 heures sur deux podiums: le premier, dans l’amphithéâtre de verdure et le second, non loin, dans le magnifique parc d’Osseghem. Entre les deux, à l’ombre des arbres, un grand bar, des tables, un disquaire et une demi-douzaine de food-trucks (frites, pizza, thaï, beignets…). Ambiance chaleureuse, assurée et appréciée.


Pile-poil à l’heure, le Jazz Station Big Band dirigé par Stéphane Mercier (as) entame les festivités avec «Summertime» et quelques originaux parfaitement arrangés par le leader et ses sidemen. Au piano, invité, Jason Rebello. Le Britannique, spécialiste du hot-piano, colle parfaitement à la musique de l’orchestre qui privilégie le swing, l’harmonisation de la section des saxes, les backings de trombones et lespèches vigoureuses des trompettes. Outre le leader, Stéphane Mercier (as), on remarque la présence de Nicolas Kummert (ts), Daniel Stokart (as), Jean-Paul Estiévenart (tp), Thomas Maiade (tp), Edouard Wallyn (tp), David De Vrieze (tb), François Decamps (g) et Piet Verbist (b). Sur «The Jazz Studio», une composition de Stéphane Mercier en hommage à l’école anversoise, on retiendra le magnifique solo de Jason Rebello.

Jason Rebello © Jean-Luc Goffinet, by courtesy of Brosella

Pour le deuxième concert, il faut déménager sa chaise (si l’on veut s’assoir) à quelques cent mètres de là pour découvrir la carte blanche offerte à l’accordéoniste diatonique Anne Niepold. La jeune femme a sans aucun doute beaucoup écouté Richard Galliano et son new-musette. Elle virevolte sur des valses entre jazz et java, osant même quelques libertés atonales («Déluge»). La musique est dense et l’organisation parfaite. Pour l’accompagner dans ses promenades festives, on reconnaît Hendrik Vanattenhoven (b) et le splendide Stefan Bracaval (sans doute notre meilleur flûtiste).

Retour dans l’arène pour le Ghex Trio du guitariste israélien Gilad Hekselman. Rick Rosato (b) et Jonathan Pinson (dm) complètent ce petit groupe pianoless. La musique est sensible, sans heurts dans un endroit surdimensionné pour une écoute attentive. Néanmoins, c’est très beau et on se prend à penser à Pat Metheny (ancienne version). La sonorité de guitare est claire, reverb’ sans excès, avec de temps en temps des passages sur les loops («Clap-clap»). Redéménagement sur le pré pour le duo formé par Yun Sun Nah (voc) et Ulf Wakenius (g). La gentille Coréenne enchante toujours à tout crin; son guitariste colle derrière elle des accords puissants, des solos véloces et, une fois encore des passages par les loops. On ne manque pas les minauderies habituelles, les scats en solo, le gospel «Hallelujah», l’un ou l’autre growls et la finale avec Léo Ferré («Avec le Temps»). De la belle ouvrage, comme d’hab’!

Une frite-mayo plus tard, on s’installe bien cambré devant Romane (g) et Stochelo Rosenberg (g) accompagnés par Marc-Michel Le Bévillon (b). Pas de surprise avec ces papes du gypsy swing: la gaieté et la légèreté de leur duo confine à la perfection. Stochelo développe une sonorité claire, métallique; Romane, plus mate, sans être moins puissante. La mise en place est parfaite; aux chasessuccèdent des séquences à l’unisson pour notre plaisir! «Pour parler», «Double Jeu», «Blues For Barney», «Anoumane» écrit (sic) par Django en 1952 et, pour conclure, le surprenant «Rythmes Futurs»: vision futuriste (éthérée?) de Monsieur Reinhardt.

Stochello Rosenberg et Romane © Jean-Luc Goffinet, by courtesy of Brosella

Léon Parker (dm) avait réuni quelques cadors et minors pour un concert qui pouvait apparaître comme un assemblage de dernière minute: la voix nasillarde de la jeune chanteuse africaine nous a déplu. Celle-ci pourrait émerger dans dix ans après quelques cours sérieux de maîtrise vocale puisqu’en scat elle montre d’intéressantes dispositions. En revanche, les solos de Frédéric Nardin (p) nous ont révélé un musicien doué et hyper-créatif. Quant à Sophie Alour (ts, ss, voc) on s’interroge toujours sur sa motivation à joindre le groupe. Elle mérite bien mieux que cette sous-exposition dans un reunion-band où le leader privilégie le show (percussions manuelles sur la cymbale, percussions thoraciques…).

Pour conclure, les organisateurs avaient invité The Bad Plus, un trio originaire de Mineapolis: Reid Anderson (b), Dave King (dm) et Aaron Evans (p). Puissants, rigoureux, les musiciens visitent les chansons rock et pop… en jazz (?). C’est bien fait, mais n’en déplaise à beaucoup, la pauvreté des phrases, les two-beatset l’absence d’improvisations créatives ont tôt fait de me convaincre que le marchand de sable m’attendait au terminus du tram 7. Neuf heures, sept groupes et six promenades de bas en haut ou de haut en bas du parc: c’est beaucoup pour un chroniqueur qui compte la moitié d’une vie avec Jazz Hot! A l’année prochaine!

Jean-Marie Hacquier
Photos: Jean-Luc Goffinet, by courtesy of Brosella

© Jazz Hot n°685, automne 2018