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Nous sommes désolés, et d'abord pour les victimes, que l'actualité –désormais banalisée malgré son caractère insupportable– des derniers jours à Berlin ait déjà contredit l’idée d'une trêve contenue dans  les premières lignes de cet éditorial qui n'avait que quelques jours. En l'absence d'une prise de conscience de la réalité du problème planétaire par les responsables politiques de la plupart des pays que pose l'intolérance religieuse, encore évidente dans les réactions, à ce qui vient de se dérouler à Berlin, il sera simplement impossible à l'avenir de souhaiter de bonnes fêtes de fin d'année.
Etre solidaire de la peine des victimes dans un discours compassionnel réitéré sans fin est une hypocrisie quand on ne veut pas désigner –et agir contre– l’origine de ces crimes répétés. A défaut des pouvoirs politiques et religieux, trop mêlés pour ne pas être pervertis, c'est alors aux populations, y compris celles nées dans des croyances religieuses, de savoir les contester, les réformer ou les dénoncer et y renoncer, quand elles assistent à de tels massacres planétaires: un simple réflexe d'humanité. Reste-t-il des réflexes et de l’humanité? On peut en douter…



Jazz Hot n° 678


No regrets


2017 est là, et on retient son souffle pour que les fêtes se passent dans une sorte de bulle de tranquillité, la trêve des confiseurs, en vous souhaitant le meilleur pour l’année prochaine, du meilleur cœur, même si c’est sans illusion sur l’avenir.
Pour Jazz Hot, cette année 2016 a été consacrée en grande partie à des trompettistes, et ce trimestre nous achevons ce cycle avec un rappel du parcours du grand Harry Sweets Edison au cours du XXe siècle, article accompagné d’interviews d’autres trompettistes de toutes les origines, à commencer par l’excellent Eddie Henderson, qui fait la couverture.
Dans ce numéro également, nous avons une intéressante interview de Connie Crothers, pianiste très récemment disparue, disciple de Lennie Tristano, qui rapporte quelques propos de son maître fort utiles à la compréhension de ce qu’est le jazz. Cela confirme la personnalité originale du pianiste aveugle de Chicago, véritablement sympathique par sa modestie et savant au sens premier, curieux, très conscient comme le rapporte son élève de formation classique sur l’apport original du monde afro-américain à la culture américaine: «Très tôt, il m’a dit que si je voulais vraiment jouer du jazz, je devais l’apprendre comme une langue étrangère. Je n’ai pas aimé qu’il me dise ça. J’étais venue à New York pour exprimer la musique qui est en moi.»
Connie Crothers rapporte beaucoup d’autres souvenirs de Lennie Tristano, comme son habitude de s’immerger dans le Chicago afro-américain et sa compréhension du caractère original et culturel, au sens de civilisation, du jazz. Ce qu’on comprend de cette relation de Connie Crothers, très fidèle et précieuse, est qu’il n’a jamais eu la prétention, malgré un talent pianistique certain qui le rapproche parfois d’Art Tatum, de réinventer la langue des Afro-Américains qu’il n’a fait qu’apprendre et pratiquer, avec brio, comme une langue étrangère. Il a aussi fait par ailleurs sa musique, parfois inspirée du jazz ou il s'est parfois coulé dans cette langue étrangère selon le contexte, mais avec toujours le respect de ceux qui l’inventaient, la vivaient, des fondamentaux d’une culture à part entière.
Ce questionnement –et ce respect– de Lennie Tristano aurait dû intéresser davantage la critique de jazz, en particulier celle, progressiste par système, qui a toujours peur de rater le train de «la modernité». Ça aurait évité d’avoir à revenir périodiquement sur ce qu’est le jazz et ce qu’il n’est pas, et cela aurait laissé aux artistes du jazz, de chacune des époques et sensibilités du jazz, la liberté de créer selon leur libre-arbitre. Cela leur aurait donné la place première qu’ils doivent avoir dans cette histoire, en particulier sur les scènes et dans les studios d’enregistrement qui se réclament du jazz, plutôt que de les inféoder parfois aux pressions d’une mode, pas toujours soucieuse des artistes du jazz, une mode sans rapport avec l’histoire de l’art.
Cela dit, «no regrets» comme dit la chanson, on apprend de tout, y compris des contresens, à condition de réfléchir.

Yves Sportis

© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017
Couverture: Eddie Henderspn © photo David Sinclair