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Jazz Foundation of America

Don’t You Know We Care?

Fred Staton (ts), Billy Kaye (dm) © Sánta István Csaba by courtesy


Les musiciens de jazz ont beaucoup donné au monde. Et le monde n’en a pas toujours été très reconnaissant. Bien qu’ils aient travaillé tous les jours de leur vie, dans les clubs, dans les studios d’enregistrement, nombre d’entre eux, qu’ils soient d’illustres leaders ou des sidemen moins connus, peinent à survivre. Certains s’en sortent grâce à de maigres économies ou à l’aide de leur famille, s’ils en ont une, parfois de la solidarité d'autres musiciens ou de bienfaiteurs. La plupart ne touchent aucune retraite et n’ont pas d’assurance-santé. Ces musiciens âgés se retrouvent marginalisés, parfois à la rue, sans que personne ne leur tende la main.
Les raisons qui ont conduit à cette situation sont multiples. Avec le développement de l’industrie du disque, des clubs de jazz, le travail des musiciens, surtout les sidemen, n'a pas toujours trouvé un juste reconnaissance et rétribution. Payés souvent en espèces, les musiciens de jazz se retrouvent sans protection sociale et ne cotisent à aucun fonds de pension. Pourtant, un syndicat des musiciens existe. Il s’agit de l’American Federation of Musicians 1, fondée en 1896, liée à l’American Federation of Musicians and Employers’ Pension Fund
2, créée en 1959. Il aura fallu des années avant que le syndicat ne soit organisé pour défendre les intérêts des musiciens de jazz. Il aura surtout fallu que des musiciens engagés sensibilisent les musiciens afro-américains à leurs droits. Car ce fonds de pension resta longtemps un « secret bien gardé », note Jimmy Owens 3, essentiellement accessibles aux musiciens blancs.

Nous connaissons la vie parfois tragique des génies qui ont marqué la grande histoire du jazz. Nous oublions souvent la vie difficile de la multitude de ceux qui ont fait vivre l'histoire au quotidien dans toute sa diversité ou à une échelle plus locale. Il suffit de feuilleter les numéros de Jazz Hot des années 1935 à 1939, quand nos correspondants se promenaient à Harlem, ou dans d’autres villes américaines, et dressaient des portraits terribles de musiciens survivant à peine. Si la situation a globalement changé pour le mieux en termes de droits, les conditions de vie des musiciens âgés, vieillissant ou – phénomène nouveau – des musiciens plus jeunes souffrant de graves problèmes de santé, sont toujours dramatiques. C’est dans ce contexte que la Jazz Foundation of America (JFA) est née.

En 1989, un groupe de passionnés se sont réunis pour défendre et promouvoir le jazz en tant que patrimoine. Ses membres fondateurs étaient Herb Storfer 4, homme d’affaires et membre du New York Jazz Museum, Phoebe Jacobs, vice-présidente de la Louis Armstrong Educational Foundation, Cy Blank, un entrepreneur, la chanteuse Ann Ruckert et le pianiste Billy Taylor 5. Rapidement, la JFA a pris un tournant décisif par l’inflexion sociale que lui ont donné des musiciens engagés. Jimmy Owens, qui avait cofondé le Collective Black Artists en 1969, Jamil Nasser et Vishnu Wood ont convaincu ces membres fondateurs de venir en aide aux musiciens âgés vivant dans des conditions déplorables. Au fil des années, la JFA s’est développée grâce au soutien de philanthropes, notamment Jarrett Lilien, alors président de E-Trade, aujourd’hui président de JFA, et Agnes Varis, philanthrope qui finança le plan d’action lancé à La Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina en 2005.

Financée par deux soirées de gala annuelles pour récolter des fonds, le « Great Night in Harlem », en mai, et la « Jazz Loft Party », en octobre, la JFA ne perçoit aucune subvention publique et intervient aussi bien au niveau national qu’international. Elle préserve l’anonymat de ses bénéficiaires. Certains décident de devenir ses porte-parole. Ce fut le cas, par exemple, de Clark Terry, Cecil Payne, Odetta, Freddie Hubbard…

Cabu, "Cabu New York", Les Arènes, 2013
En 1992, la JFA est donc devenue un fonds d’urgence. Au fil des années, ses actions se sont développées en fonction des priorités. Satisfaisant les dernières volontés de Dizzy Gillespie, le Englewood Hospital, dans le New Jersey, a accepté de soigner gratuitement les musiciens qui, pour la plupart, n’ont pas vu de médecins depuis des années.
Après la santé, le logement : dans certains cas, ces musiciens ne parviennent plus à payer leur loyer car, pour des raisons de santé, ils ne sont plus en état de jouer. La JFA intervient alors pour éviter leur expulsion et prend en charge leur loyer temporairement. Elle les place aussi dans ses deux programmes Jazz à l’école et Jazz dans les maisons de retraite médicalisées, aujourd’hui mis en place dans une dizaine d’Etats aux Etats-Unis. La JFA aborde tous les aspects de la vie du musicien : la santé, le logement, le travail et le lien social. Il y a vingt ans, Jimmy Owens lançait les Monday Jam Sessions, un rendez-vous hebdomadaire, tous les lundis soir donc, où les musiciens dans le besoin, d’autres plus âgés, plus jeunes, de passage à New York, ainsi que tous les curieux, amateurs et passionnés de jazz et de blues pouvaient se retrouver et jouer. Chacun de ses musiciens sont des trésors vivants, des acteurs et des témoins de l’histoire du jazz, les acteurs d'un patrimoine musical sans pareil et une mémoire prodigieuse.
Les photos qui servent d’illustration ont été prises lors de quelques-unes de ces sessions
6. Dans cette interview, Wendy Oxenhorn, directrice de la JFA, et Alisa Hafkin, directrice des services sociaux, décrivent les activités, toujours liées à des histoires poignantes, de cette fondation si précieuse.


Propos recueillis par Mathieu Perez
Dessin de Cabu, , extrait de Cabu New York, by courtesy of Les Arènes
Photos de Jon Hammond, Sánta István Csaba, 
Mathieu Perez et de la Jazz Foundation of America, by courtesy 
(en survolant l'image, le crédit et la légende apparaissent)
Nous remercions Gina Reder, coordinatrice de la Monday Jam Session, Cabu, Jon Hammond, Sánta István Csaba


© Jazz Hot n°668, été 2014



Harold Ousley, Jazz in hospitals, New York City © photo X, by courtesy of JFA


Jazz Hot : Comment la Jazz Foundation of America (JFA) a-t-elle commencé ?


Wendy Oxenhorn: Herb Storfer l’a lancée en 1989. Il devait avoir 70 ans à l’époque. Il avait une agence de chasseurs de têtes et aidait les musiciens à promouvoir le jazz depuis son appartement de Manhattan. Billy Taylor, Ann Ruckert, Phoebe Jacobs et Cy Blank en faisaient partie. Avec Vishnu Wood, Jimmy Owens et Jamil Nasser, la JFA est devenue un fonds d’urgence car les musiciens de tout le pays avaient besoin d’aide.

Quel rôle Dizzy Gillespie a-t-il joué dans la JFA ?

W. O. : Dizzy avait demandé aux médecins du Englewood Hospital
7 de soigner les musiciens comme ils l’avaient soigné. Quand il est mort en 1993, Jimmy Owens a organisé un très bel hommage intitulé « Cent trompettes pour Dizzy » à Englewood. Après ça, l’hôpital a accepté de donner des soins gratuitement. Mais auparavant, Herb (Storfer) payait de sa poche. Depuis, le Englewood Hospital a donné l’équivalent de 5 millions de dollars en soins médicaux. La moyenne est de 400 000 dollars par an. Ils ont traité plus de mille musiciens. Dr. Frank Forte n’a jamais refusé de soigner un musicien qui n’avait pas d’assurance-santé.

A quelle vitesse la JFA s’est-elle développée ?

W. O. : Quand je suis arrivée en 2000, la JFA venait d’avoir un petit bureau dans l’immeuble du syndicat des musiciens, le Local 802. J’écrivais les chèques, prenais en charge les musiciens, m’occupais du travail administratif, etc. En deux mois, nous sommes passés de 35 à 70 musiciens aidés. A la fin de ma première année, ils étaient 150. L’information circulait. Quand j’ai vu qui nous aidions à ne pas se faire expulser, je n’arrivais pas à le croire. A cette époque, je connaissais moins le jazz que le blues. J’ai alors loué le film A Great Day in Harlem de Jean Bach. C’est ainsi que la soirée annuelle Great Night in Harlem à l’Apollo est née. L’idée était de sensibiliser le public à notre cause et de recueillir des fonds. Tout s’est fait en huit semaines. Il y avait 100 musiciens. Tous les musiciens sont venus. Tous ceux auxquels vous pouvez penser. Nous avons recueilli 350 000 dollars. C’était incroyable!

Avant cet événement, comment la JFA recueillait-elle des fonds ?

W. O. : Avant ça, la JFA organisait une petite soirée chez Herb et recueillait quelque chose comme 20 000 dollars. Mais quand je suis arrivée, elle n’avait pas recueilli d’argent depuis trois ans et il lui restait 7000 dollars.

Zeke Mullins (p), Buddy Henry (dm), Alex Layne (b), Billy Kaye (dm) © Sánta István Csaba by courtesy

Etait-il facile de convaincre les donateurs pour aider des musiciens vieillissants ?


W. O. : Quand vous menez une belle action pour vraiment aider les autres et que vous faites ce que vous dites, alors l’argent vient de façon naturelle. Si on s’oublie soi-même pour aider les autres, l’univers vous donne ce dont vous avez besoin pour continuer.

Qui fait le premier pas ?

Alisa Hafkin : La plupart du temps, c’est la personne dans le besoin. Nous sommes très respectueux. Quand ce sont des amis qui appellent, la première question que je pose est : « Cette personne sait-elle que vous appelez ? ». Les musiciens de jazz sont très orgueilleux. Appeler à l’aide est très difficile. C’est important qu’ils sachent que quelqu’un a appelé de leur part pour qu’ils ne se sentent pas humiliés quand je les ai au téléphone. Et si c’est moi qui fais le premier pas, je leur dis toujours très clairement que c’est moi qui appelle, et qu’ils ont le choix.

Comment se déroule le processus d’accompagnement ?

A. H. : Nous avons une procédure d’évaluation. Nous concentrons nos efforts sur les musiciens de jazz et de blues de plus de 50 ans. Dans certains cas, l’âge n’est plus un critère. Dans une situation d’urgence médicale, ou si les musiciens élèvent des enfants de moins de 18 ans, alors la question de l’âge ne se pose pas. Par exemple, si un musicien de 45 ans a deux enfants de 3 et 8 ans, nous l’aiderons. Dès qu’une situation implique des enfants, ils deviennent prioritaires. Nous devons nous assurer qu’ils ont un toit sur la tête. Nous identifions d’abord le problème, puis le parcours des musiciens. Nous leur demandons une biographie, une liste de CDs, d’articles, de lieux où ils ont joué, toutes sortes de source externe. Nous avons affaire à des personnes qui ont été diagnostiquées avec un cancer ou qui ont été mises à la porte de chez elles pour des violences domestiques, à des musiciens dont la tournée a été annulée ou qui se sont cassés un doigt, qui ont découvert que leur musique était sur YouTube ou vendue sur iTunes, à d’autres qui sont très déprimés, etc. Parfois, nous avons besoin de faire intervenir d’autres organismes car la situation demande une aide financière sur une période plus longue. A chaque fois, nous devons déterminer s’il s’agit d’une situation de crise immédiate ou non. Dès que l’hémorragie est arrêtée, il faut voir si la personne peut subvenir à ses besoins. S’il s’agit d’une personne âgée qui ne peut plus jouer ni payer son loyer, nous prendrons en charge son loyer et lui fournirons une aide matérielle. A-t-elle songé à prendre un colocataire ou à déménager, à demander des bons alimentaires, à se rapprocher de sa famille ? Nous faisons beaucoup d’efforts pour impliquer leurs familles, s’il y en a une. Les musiciens de jazz vivent seuls depuis tant d’années. Souvent, quand ils sont âgés, la famille n’est plus là. Nous devenons leur famille, et nous veillons sur eux.

Zeke Mullins (p) © Sánta István Csaba by courtesy

Combien de personnes aidez-vous ?


A. H. : Quand je suis arrivée en 2005, nous aidions deux ou trois personnes par jour. Aujourd'hui, cela tourne entre 12 et 25. Toutes n’appellent pas pour une urgence. Le 23 août 2005, l’ouragan Katrina a frappé. Les appels ont explosé. 70 personnes appelaient chaque jour. Nous avons gardé une relation très forte avec les musiciens de La Nouvelle-Orléans. Beaucoup ont été déplacés dans d’autres états. Une partie de notre travail consiste à les aider à revenir et à redynamiser la scène musicale.

W. O. : Nous aidons un peu moins de mille individus, peut-être un peu plus. Ça dépend des années. Nous traitons 5000 cas par an, c’est-à-dire que nous venons en aide 5000 fois dans une année. Nous pouvons aider une même personne deux fois. Par exemple, quelqu’un nous appelle pour des douleurs au dos. Nous l’envoyons au Englewood Hospital. Il s’avère qu’il a un cancer au 4e degré. Il doit donc immédiatement annuler ses concerts. Nous prenons en charge son loyer pendant plusieurs mois. Maintenant, nous gérons des problèmes de logement et des frais médicaux. Cela fait deux cas pour cette personne. Un autre exemple, nous entendons parler d’un grand musicien, âgé, qui devient aveugle et vit seul. Il n’a jamais demandé de l’aide à qui que ce soit. Il a besoin de quelqu’un pour la lessive et les courses car il n’est plus autonome. A ce stade, il se nourrit de M&M’s et de régimes liquides riches en protéines. Cecil Payne vivait ainsi ! Nous avons commencé par lui faire livrer de la nourriture. Puis, un aide est venu pour les tâches quotidiennes. Nous l’avons mis dans notre programme Jazz à l’école et il s’est remis à jouer. Sa vie a changé. Ici, nous avons trois cas.

Etait-il facile de convaincre les musiciens de se faire aider ?

W. O. : Nous avons affaire à des personnes qui ont travaillé dur toute leur vie et qui ont toujours pu subvenir à leurs besoins. Certains étaient des parents seuls qui n’auraient jamais imaginé demander de l’aide. Les musiciens ont toujours vécu avec peu, que ce soit durant la dépression ou la récession. Ils ont leur propre mode de vie. Appeler à l’aide est très difficile. En général, quelqu’un d’autre vient me voir. Nous avons développé une relation si forte avec la communauté qu’aujourd’hui les musiciens nous connaissent et s’adressent à nous directement. Au départ, c’était très difficile de les convaincre. Tant de musiciens, même parmi les plus connus, sont touchés. Même si certains gagnent encore beaucoup d’argent, si leur femme meurt, plus personne ne gère leurs affaires, s’ils commencent à souffrir de démence, personne ne veut leur en parler… parce qu’ils sont si vénérés. C’est arrivé à un musicien très connu. Tous les deux jours, j’allais chez lui vérifier qu’il avait bien nourri son chien et que les cigarettes étaient éteintes. C’est une situation très complexe. Comment dire à quelqu’un qu’il ne devrait plus vivre seul ? Une fois, j’ai convaincu un musicien de prendre un colocataire. Nous lui avons trouvé quelqu’un qu’il connaissait. Mais quand il a été admis à l’hôpital, les médecins ne voulaient plus le laisser rentrer chez lui. On ne l’a pas laissé tomber et nous sommes tous allés le voir. Il y a tant de belles choses qu’on peut faire quand on visite un proche à l’hôpital. Jouer de la musique en est une.

Monday Jam Session : Roy Meriwether, Bernard Purdie © Jon Hammond by courtesyJack Williams et Bob Cunningham © Jon Hammond by courtesy


Parmi les musiciens que vous aidez, certains deviennent des porte-paroles de la JFA. C’est le cas de Clark Terry.


W. O. : C’est si difficile à croire. Quelqu’un comme Clark Terry faisait partie du Johnny Carson Show
8 ! On pourrait croire qu’il touche des royalties. Il traverse tant de difficultés médicales. Quand vous êtes âgé et infirme, vous ne pouvez plus assurer les mêmes concerts qu’auparavant. Nous aidons des musiciens de 90 ans qui partent encore en tournée. Mais en fonction de votre état de santé, vous ne pouvez pas toujours vous le permettre. Sa seconde jambe a été amputée. Nous avons pu aider Clark Terry en envoyant un aide soignant chez lui trois fois par semaine. Nous nous chargeons aussi de l’oxygène dont il a besoin.

Comment l’idée de jouer dans les maisons de retraite médicalisées est-elle venue ?

W. O. : Il y avait un grand musicien qui vivait dans une maison de retraite médicalisée. Sa famille ne l’autorisait pas à recevoir de visites. Cette situation nous inquiétait tous. Il s’avère que ce musicien allait très mal et souffrait d’une sorte de démence. Il aurait été très cruel de le laisser avoir de la visite. Alors, j’ai organisé avec ses vieux copains un concert pour les résidents de cette maison en sachant qu’il était là. Quand il a vu ses amis, il s’est mis à pleurer. Il y a tant de miracles que vous pouvez faire pour les autres. Et ça ne coûte rien.

Monday Jam Session : George-Braith © Jon Hammond by courtesy

Quelle est la situation des musiciens qui n’ont pas d’assurance-santé ?


W. O. : La plupart de ces musiciens n’ont pas vu de médecin depuis vingt ans, si ce n’est quarante. Quand vous n’avez pas d’assurance-santé, vous ne pouvez pas faire d’examens médicaux poussés. Beaucoup de musiciens, qui auraient pu vivre dix ou quinze ans de plus, ont découvert trop tard qu’ils étaient malades, quand ils avaient un cancer au 4e degré. Chaque année, nous organisons à Jazz at Lincoln Center une soirée au profit du Englewood Hospital, qui recueille 15 000 dollars. Avec ça, l’hôpital peut donner des examens gratuits de dépistage du cancer. Le Englewood Hospital n’a jamais refusé de soigner un musicien.

Comment le fonds de logement d’urgence a-t-il débuté ?

W. O. : Le besoin a créé la solution. Nous accompagnons au tribunal des musiciens qui vont être expulsés de l’appartement qu’ils occupent depuis 30 ans. Les propriétaires veulent les expulser pour augmenter les loyers et les faire passer des 700 dollars qu’ils perçoivent à 2500 ou 3000 dollars. Une fois, on m’a adressé un musicien qui allait se faire expulser. Il s’appelait Jimmy Norman. Il faisait partie des Coasters. C’était aussi le premier producteur de Bob Marley. Il a écrit des chansons avec lui et n’a jamais rien touché. Sa chanson la plus connue est « Time Is on My Side » qui a rendu les Rolling Stones célèbres aux Etats-Unis. Je l’ai accompagné au tribunal. Le propriétaire était présent et voulait l'expulser. Jimmy lui devait 2500 dollars. Je suis allé voir l’avocat de la partie adverse et lui ai demandé s’il avait la moindre idée de qui était Jimmy Norman. Il s’avère qu’il adorait Bob Marley et les Rolling Stones ! Cela se passe à mes débuts à la JFA. Je ne connaissais rien à la loi, donc j’ai demandé conseil à cet avocat. Non seulement cet avocat est devenu l’un des conseillers de la JFA, mais il a obtenu l’annulation de la dette de 2500 dollars. Nous avons ensuite nettoyé l’appartement de Jimmy parce qu’il n’avait pas fait le ménage depuis des années. Suite à un pontage, il ne pouvait rien soulever. En nettoyant, un de nos bénévoles a trouvé une cassette dans laquelle Jimmy jouait avec Bob Marley. Personne n’avait jamais entendu ce qu’il y avait dessus. Un autre bénévole l’a mise en vente chez Christie’s. Jimmy a touché 18 000 dollars. Il a payé son loyer pour un an. Il a acheté un ordinateur, un logiciel de mixage audio et a créé sa propre version de « Time Is on My Side » et d’autres chansons. Judy Collins a sorti son album, Little Pieces, sur son label Wildflower. C’était une renaissance. Il jouait régulièrement au Roth’s Steakhouse. Il ne vivait que pour ça. Quand le restaurant a fermé, il est mort en quelques mois. Il est mort pour la première fois en novembre 2011. Je dis pour la première fois car chaque fois que nous allions à l’hôpital, les médecins me disaient que la fin était proche et qu’il lui restait six mois à vivre. Il a vécu onze ans ! Il a vécu seize vies, plus qu’un chat !
 
Est-ce que JFA possède des logements ?

W. O. : Non, c’est un de nos grands souhaits. Disposer d’un lieu où les musiciens pourraient prendre leur retraite, et vivre pas cher. Ce pourrait être à New York ou à l’étranger, comme à Montreux dans un hôtel que plus personne n’utiliserait.

Jazz à l'école : Sullivan Dabney, Jazz in the Schools, New Orleans © photo X by courtesy of JFAJackie Williams, New York City, 2013 © by courtesy of JFA


En quoi consiste le programme Agnes Varis-Jazz à l’école
9 ?

W. O. : La meilleure chose que nous ayons jamais faite est notre programme Jazz à l’école. Nous l’avons lancé après le 11-Septembre quand les musiciens voyaient leurs concerts et leurs tournées annulés. Nous avons payé les musiciens pour qu’ils aillent jouer dans les écoles. Ce programme existe maintenant dans 19 états. Les musiciens qui ont été déplacés dans d’autres Etats après Katrina et 200 musiciens de La Nouvelle-Orléans tirent toujours des petits revenus grâce ce programme. Ils préservent la musique. A New York, un peu plus de 100 musiciens participent au programme. Pour nous, l’avenir c’est ce programme. Les gens n’ont plus d’argent pour aller écouter des concerts. La musique live se meurt. Avec les iPhone, iPod, iPad, vous écoutez la musique dans votre coin et passez à côté de l’essentiel. La musique est salvatrice. Un concert est un moment magnifique de partage. Allez à des concerts ! Les petits clubs paient peu et les musiciens ne peuvent plus vivre comme ils le faisaient autrefois. Maintenant tout le monde a un travail alimentaire. Un vrai musicien s’exerce six heures par jour, puis il joue jusqu’à 3h du matin et se rend dans des after pour des jams. Avant, on vivait dans la musique. Aujourd’hui, c’est très difficile. On ne vit plus de cette façon. Les loyers sont élevés. Tout le monde lutte pour survivre et tout le monde souffre. Le monde pâtit de l’absence de créateurs. Notre petite contribution est de garder la musique et les musiciens en vie.

Plus que n’importe quel autre organisme, la JFA noue des liens très forts avec les musiciens et veille sur eux…

W. O. : Les musiciens ont tant donné au monde. Ce n’est pas comme s’ils ne faisaient rien et attendaient qu’on les assiste. Ils ont travaillé six, sept jours par semaine toute leur vie. Ils ont toujours été là pour nous. Quand nous nous sommes mariés, nous dansions sur leur musique. Quand nous étions tristes, ils nous ont aidé à surmonter le chagrin. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de fois où Abbey Lincoln et Chet Baker m’ont sauvé ma vie ! Qu’est-ce qui donne de l’espoir, sinon cette musique ? Comment pourrions-nous laisser sombrer ces musiciens dans le grand âge ?

Monday Jam session : Fred Staton, Art Baron © Mathieu PerezA. H. : On appelle pour dire bonjour. S’il fait 40°, j’appelle et je demande si la climatisation fonctionne. Si non, j’irai acheter un climatiseur. Ou s’il fait très froid, je demande s’ils ont assez chaud et si non, j’apporterai un radiateur. Je ne connais personne d’autre qui fasse ça. Il y a un vrai rapport affectif. L’année dernière, un musicien avait fait beaucoup de croisières. Ça paie bien si vous en faites beaucoup. Vous êtes couvert pour l’année. Il a eu des troubles du pancréas qui nécessitaient une intervention chirurgicale le soir de son départ pour une croisière. Puis, il a développé une infection durant deux mois. Il ne pouvait pas travailler et avait quatre mois de loyer impayés. Nous avons payé un mois. Un autre organisme a payé un mois. Nous l’avons adressé à un organisme municipal pour un one-shot deal. Si quelqu’un a des difficultés, la ville l’aide à condition qu’il soit soutenu par des organismes, et qu’il prouve avoir les moyens de payer les loyers suivants. Tout au long de cette procédure, nous l’appelons pour savoir comment s’est passé le one-shot deal, s’il a bien reçu le chèque de l’autre organisme, si la date d’audience a été fixée, s’il a besoin que nous l’y accompagnions, etc. Nous cherchons à éviter des situations d’urgence. Cet homme est âgé et ne connaît pas les rouages du système. Alors nous n’allons pas le laisser traverser ça
tout seul.

Quelles ont été les conséquences du 11-Septembre et de l’ouragan Katrina sur les scènes de New York et de La Nouvelle-Orléans ?

W. O. : Le 11-Septembre a complètement changé les choses. Durant des mois, personne ne sortait. Les propriétaires de club et de restaurant ne travaillaient pas et ne pouvaient pas payer les musiciens qui ont accepté de jouer gratuitement jusqu’à ce que les affaires reprennent. Ils passeraient le chapeau à la fin du concert. Les propriétaires de club et de restaurant se sont habitués à ne pas payer les musiciens, même quand les affaires ont repris. Tout à coup, on a vu jouer des étudiants des écoles de jazz, dont les parents payaient les études et le logement, ou des personnes qui avaient un travail alimentaire. Ceux-là pouvaient se permettre de faire passer le chapeau. Ça a changé la scène. On est passé des vieux pros aux musiciens sans expérience, qui peuvent s’en tirer mais ne sont pas encore passés maîtres. Ça a changé la qualité de ce qu’on entendait.
Monday Jam session : Rudy Sheriff Lawless, Art Baron © Mathieu PerezAprès Katrina, un organisme s’est mis à donner de l’argent aux clubs de La Nouvelle-Orléans pour qu’ils paient les musiciens. C’était une erreur. Là encore, les musiciens ont accepté de jouer gratuitement et de passer le chapeau à la fin. Les propriétaires de club et de restaurant s’habituent vite à ne pas payer les musiciens, qu’ils paient très peu de toute façon. Ce sujet me brise le cœur. Mais il faut regarder devant. La crise économique de 2008 a été une catastrophe pour le pouvoir d’achat. Aujourd’hui, on n’a plus les moyens de sortir ou on sort moins qu’avant. On reste à la maison. Les clubs ont plus de difficulté à survivre. Le 11-Septembre a été le commencement de cette situation et la crise de 2008 la fin.

Combien de temps après Katrina la JFA a-t-elle lancé son programme Jazz à l’école à La Nouvelle-Orléans ?

A. H. : Dans les deux semaines ; Wendy (
Oxenhorn) a eu l’idée d’aider les musiciens qui avaient tout perdu. Certains ont été déplacés dans le Mississippi, d’autres dans le Kansas, en Alabama, à Las Vegas, Houston, partout, et se sont retrouvés sans rien. Nous avons trouvé le financement pour payer les musiciens pour aller jouer dans les écoles et les maisons de retraite médicalisées. Ce programme existe aujourd’hui dans 19 états. C’était une façon d’aider les musiciens à se reconcentrer sur la musique. Ça a aussi fait beaucoup de bien aux patients des hôpitaux et aux résidents des maisons de retraite. On nous a racontés tant d’histoires sur ces enfants catatoniques, coupés du monde. Les musiciens les voyaient taper du pied ou une personne âgée essayer de se lever de son fauteuil tant elle était émue. Ça n’a pas de prix. Il faut continuer d’étendre ce programme. L’expérience se montre si positive.

La JFA a été très active durant l’ouragan Sandy qui a frappé en 2012. Pourriez-vous nous décrire votre action ?

A. H. : L’ouragan Sandy a frappé le 22 octobre 2012 et a paralysé la moitié sud de New York ainsi que Brooklyn, le New Jersey et Long Island. Avec notre base de données, nous avons établi une liste de musiciens qui vivaient dans le sud de Manhattan. Nous ne pouvions intervenir que dans le sud de Manhattan car nous ne pouvions pas joindre les musiciens de Brooklyn et du New Jersey. A un pâté de maisons de notre bureau, il y a un magasin où nous avons acheté tous les aliments non périssables que nous pouvions trouver. De l’eau, des sous-vêtements longs, des lampes de poche, des gants, des piles et des demi-poulets. Joe Petrucelli, notre directeur adjoint, est venu de Brooklyn en voiture car il n’y avait aucun métro. On s’est échiné durant des jours avec nos provisions. Les téléphones et les interphones ne fonctionnaient pas. En-dessous de 42nd Street, c’était mort. On appelait devant les fenêtres en espérant que quelqu’un nous ouvre. Quand les musiciens nous voyaient sur le pas de leur porte, ils se mettaient à pleurer. Ils n’y croyaient pas. Un homme a marché jusqu’à Uptown pour manger un repas chaud. Il avait envie d’un poulet rôti et, comme il n’avait rien trouvé, il s’était acheté un sandwich. Puis il est rentré à pied. C’était une longue route pour lui. Il vivait vers East 3rd Street. Quand il est arrivé chez lui, nous étions là. Il était sidéré. Nous lui avons donné des provisions. Il n’était pas dans notre base de données car nous ne l’avions jamais aidé auparavant. Quelqu’un d’autre nous en avait parlé.

Beaucoup de musiciens ont tout perdu…

Les histoires sont terribles. Un groupe de musiciens qui avait un lieu de répétition à Westbeth, dans West Village, a été complètement inondé. Ils y avaient laissé tous leurs instruments. Un musicien avait laissé des partitions qui dataient du XVIIe siècle. Tout a été détruit. Ce qu’ils ont perdu ne pourra jamais être remplacé. Nous leur avons fourni des instruments neufs pour qu’ils puissent retravailler. Beaucoup ont perdu leur maison aussi. Une autre personne a passé vingt ans de sa vie à chroniquer le jazz. Il préparait un livre. Il gardait son travail chez un ami dans East Village. Comme il n’avait pas entendu parler de lui, il pensait que tout allait bien. Six semaines après l’ouragan, il a découvert que tous ses négatifs avaient été noyés et moisissaient. Aujourd’hui, il essaie de séparer les négatifs et de sauver ce qu’il peut.


Fred Staton © Sánta István Csaba by courtesy

Contact Jazz Foundation of America :
jazzfoundation.org

1.
American Federation of Musicians, www.afm.org

2.
American Federation of Musicians and Employers’ Pension Fund : www.afm-epf.org

3. En 1996, Jimmy Owens, Bob Cranshaw, Benny Powell, Jamil Nasser ont créé le Jazz Advisory Committee pour sensibiliser les musiciens sur leurs droits et les inciter à contribuer au fonds de pension des musiciens de jazz.

4.
Herbert Storfer (1924-2007) était un homme d'affaires, un passionné de jazz et un philanthrope. Parallèlement à ses activités d'entrepreneur, il cofonda avec sa femme Muriel l'association Doing Art Together et fut membre du Conseil d'administration du New York Jazz Museum. Il cofonda la Jazz Foundation of America en 1989.

5. Billy Taylor (1921-2010)

6. A propos de quelques musiciens en photos ou présents lors de la jam session ce jour-là : Zeke Mullins (p) a été sideman de Lionel Hampton durant 20 ans ; Bob Cunningham (b), cousin de Bobby Few, a joué notamment avec Ahmad Jamal dans les années 1950, Dizzy, Freddie Hubbard, etc. ; Billy Kaye (dm) a joué avec Thelonious Monk, Stanley Turrentine, Frank Strozier, Illinois Jacquet, etc. ; Art Baron a joué avec Duke Ellington, Sam Rivers, John Tchicai, Joey DeFrancesco, Bobby Watson, Elliott Sharp, Frank Wess, Louie Bellson, etc. ; Fred Staton, 99 ans, frère de Dakota Staton (1930-2007) et copain d'école de Billy Strayhorn, est un saxophoniste « non professionnel » (il a travaillé dans l'industrie alimentaire), il est membre du Harlem Blues & Jazz Band.

7.
Englewood Hospital

8. De 1962 à 1994, Johnny Carson anima le Tonight Show, l'un des talk-shows les plus populaires de la télévision américaine. A son arrivée, il augmenta le budget du Tonight Show Band dont il confia la direction à Skitch Henderson. Le pianiste, chef d'orchestre en fit un big band d’exception. En 1966, Henderson fut remplacé par Milton DeLugg (1966-1967), puis par Doc Severinsen (1967-1992). Au fil des années, le Tonight Show Band compta parmi ses membre des musiciens comme Snooky Young (tp), Ernie Watts (sax, fl), Branford Marsalis (ts), Lew Tabackin (ts, fl), Bucky Pizzarelli (g), Shelly Manne (dm), Ed Shaughnessy (dm), Louie Bellson (dm), pour en citer quelques-uns. Clark Terry resta dans le Band de 1962 à 1972, date à laquelle Johnny Carson quitta New York pour installer l'émission à Los Angeles.

9. Agnes Varis (1930-2011) fut la fondatrice et la présidente de AgVar Chemicals Inc. et Aegis Pharmaceuticals. Philanthrope, elle s'engagea aux côtés de la JFA en 2004. En 2005, elle fit un don d'un million de dollars pour étendre le programme Jazz à l'école à La Nouvelle-Orléans et aider les musiciens déplacés par l'ouragan Katrina.


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