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Jean-Christophe Averty

4 mars 2017
6 août 1928, Paris - 4 mars 2017, Paris
© Jazz Hot n°680, été 2017
Les Raisins Verts, Jean-Christophe Averty, RTF




Il avait un cheveu sur la langue, un solide sens de l’humour, aimait la provocation, se réclamait d’Alfred Jarry qu’il adorait, était célèbre pour ses colères lors de tournages, a révolutionné la façon de faire de la télé et a montré qu’il est possible de faire des émissions avec fantaisie, culture et irrévérence. C’est aussi un ancien de Jazz Hot. Jean-Christophe Averty est décédé le 4 mars 2017, à l’âge de 88 ans. Son œuvre est colossale et la mémoire du jazz, dont il a documenté, tout au long de sa vie, l’histoire en train de se faire, dans les clubs et dans les festivals, est inestimable.

Jean-Christophe Averty est né le 6 août 1928 à Paris. Son père, Charles Averty, est quincaillier. Sa mère, Rosalie, née Douillard, est institutrice. Il grandit dans le 14e arrondissement. Enfant, il apprend le piano et se prend surtout de passion pour le cinéma de Georges Méliès et pour les dessins animés de Walt Disney.

Adolescent pendant la Seconde Guerre mondiale, il étudie à l’Ecole alsacienne, au Lycée Montaigne puis au Lycée Louis-le-Grand, à Paris. C’est durant ces années qu’il découvre le jazz, notamment «Kansas City Stomp» de Jerry Roll Morton, qui est diffusé sur les ondes de la BBC. En 1945-1946, il rencontre Claude Luter et forme avec lui et Pierre Atlan, son camarade de Louis-le-Grand, un orchestre qui se produit jusqu’en 1954. Ses passions d’alors sont Louis Armstrong et Sidney Bechet. Et elles le resteront. Il leur rendra de nombreux hommages, notamment à Bechet dans Jazz Hot (voir n°250, 1969).

C’est aussi durant ces années d’Occupation allemande qu’il développe son goût pour la collection de disques. Bien qu’issu d’une famille de collectionneurs, de journaux, de coquillages, d’objets en tout genre, son goût pour les vinyles se développe surtout, comme il le confiait dans des entretiens à l’historien Noël Herpe («A voix nue», France Culture, 2015), grâce à Charles Delaunay avec qui il fréquentait les puces, et qu’il accompagnait à Chatou pour récupérer des stocks entiers de disques.

Après le cinéma et le jazz, sa troisième grande passion est le surréalisme. Lautréamont, Isidore Ducasse, Raymond Roussel, Arthur Rimbaud, les premiers surréalistes et, avant tout, Alfred Jarry, dont il adaptera les œuvres: Ubu Roi ou les Polonais (1965), Ubu enchaîné (1971), Le Surmâle (1980). L’univers surréaliste, nous le retrouvons dans toutes ses réalisations, par exemple, dans le «clip» de la chanson «Catch Me» de Gilbert Bécaud, s’inspirant du tableau «La Mariée mise à nu par ses célibataires» de Marcel Duchamp. Cet univers surréaliste a marqué son imagination, tout autant que celui de Méliès. En 1948, il assiste au tournage du film «La Belle et la Bête» de Jean Cocteau. C’est cet univers-là, ce cinéma-là qu’il aime: inventif, personnel, plein de poésie. Il fréquente, dans ces années, les surréalistes qui se retrouvent au Café de la Place Blanche.

Sorti de l’IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques), il fait ses armes aux côtés du réalisateur René Lucot à la RTF (Radiodiffusion-télévision française) où il entré en 1952. Quatre ans plus tard, il est nommé réalisateur et s’essaie à tous les genres, de l’émission pour enfants «Martin et Martine» (1953-1956) aux dramatiques, etc.

En 1958, il fait son premier voyage aux Etats-Unis. A la recherche des racines du jazz et, soucieux de documenter cette histoire, il se rend à New York, à Chicago puis à la Nouvelle-Orléans. Il y retourne, un an plus tard et enregistre des entretiens avec Alphonse Picou, Nick La Roca. Son étude, il la publie en 1961 dans Les Cahiers du jazz (n° 3 et 4). Elle est intitulée «Contribution à l’histoire de l’Original Dixieland Jass Band (1917-1924)». Toujours sur le même thème, il réalise, en 1970, quatre émissions d’une heure sur l’ODJB. A cette occasion, il écrit dans Jazz Hot (n°267, 1970): «Quant à moi, j’aime bien l’ODJB. Quand on aime le jazz, on ne peut mépriser ses origines. Si l’on écoute leurs disques d’une oreille distraite en se disant que cela ne vaudra jamais King Oliver ou les "Hot Five”, je vous l’accorde bien volontiers. Mais si vous prenez la peine non de les entendre mais de les écouter, vous constaterez que c’est formidable. Tout ce qui fera le jazz y est déjà en puissance!» Le réalisateur et passionné de jazz ne cesse d’approfondir ses recherches sur le jazz, en particulier la période XIXe siècle-début du XXe siècle, qui le mènent jusqu’aux Antilles, qu’il considérait comme aussi importante que la Nouvelle-Orléans, et à la biguine.

La première collaboration de Jean-Christophe Averty dans Jazz Hot remonte à 1953. Il publie alors un gros dossier sur les Minstrels, dans cinq numéros (n°77, 78, 79, 80, 83). Après cela, il faut attendre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970 pour lire d’autres articles de sa plume, le plus souvent dans des formats plus courts. Averty et Delaunay se connaissaient bien. Le réalisateur ne manqua pas d’interviewer le fondateur de la revue à plusieurs reprises. Par exemple, dans un numéro «Hommage à Django Reinhardt» de «Jazz Memories», réalisé en 1960. Delaunay se souvient de son ami guitariste, puis interviewe Stéphane Grappelli. On peut aussi entendre Matelo Ferret, Maurice Ferret, Mac Kac, Emmanuel Soudieux, Eugène Vees.

Les années 1960 sont, pour Jean-Christophe Averty, celles de la gloire. Il s’intéresse à tous les sujets, marque les esprits par son inventivité. Décennie qui voit naître «Les Raisins verts» (1963-1964), cette émission de divertissement qui fait scandale pour sa fameuse séquence de bébé en celluloïd passé au hachoir. Mais le style Averty, avec ses trucages, son humour, ses jeux de contrastes, ses fonds animés, son éternel refus du naturalisme, c’est avant tout une équipe de fidèles: Max Debrenne (effets spéciaux), Dirk Sanders, Jean Guélis (chorégraphie), Roger Dauvillier (graphisme), Claude Veillot (scénario), Josette Verrier (costumes), Jean-Jacques Faury, Pierre Moratille, Gilbert Drolet, Raymond Nègre (décors), Jean-Claude Pelletier (musique)...

Parmi ses émissions célèbres, il y a «Douches écossaises» (1964), «Au risque de vous déplaire» (1966), «Show effroi» (1969). Averty réalise «Cinq colonnes à la une» (1961-1964) et «Dim-Dam-Dom» (1965-1966), des films sur l’art (Vasarely), adapte des romans (Julien Gracq), revient à l’histoire de la chanson française (Fragson), met en scène des chansons d’Yves Montand, Zizi Jeanmaire, Serge Gainsbourg, Georges Brassens, Tino Rossi, etc. Il n’arrête pas…

Revenons au jazz. Sa première émission sur le jazz date de 1956. Il réalise un numéro de «A la recherche du jazz» de Maurice Blettery. Puis, en 1957, «Au clair de la lune» de Jacques Floran, avec notamment Miles Davis, Kenny Clarke, René Urtreger. Cette même année, il filme un concert du Modern Jazz Quartet, réalise «A la recherche du jazz», «Jazz». En 1958, il produit «Jazz Memories», présenté par Sim Copans, dont le premier numéro est réalisé en direct du Caveau de La Huchette, avec Maxim Saury et son orchestre. Il réalise aussi «Jazz Land» avec Lucien Malson, de 1970 à 1974.

L’histoire du jazz, Jean-Christophe Averty ne cesse de la documenter. Sa grande passion, c’est l’histoire du jazz traditionnel. Et un type de films qu’il affectionne, c’est la biographie à base de fantaisie mais reposant sur une documentation très solide. Il expliquait, dans Jazz Hot (n°267, 1970), son approche pour sa série de films sur l’Original Dixieland Jass Band: «J’ai conçu cette série comme une série de bandes dessinées surréaliste, c’est-à-dire super-réaliste: des personnages en chair et en os évoluent dans un décor stylisé à outrance. C’est à la fois une bande dessinée et le film plus vrai que nature qu’aurait pu tourner une caméra automatique d’une machine à remonter dans le temps. (…) Les faits racontés sont vrais mais leur illustration naïve les auréole de merveilleux légendaire.» Ce style, nous le retrouvons dans les biographies d’Al Jolson ou de Bix Beiderbecke («To Bix or not to be?», 1976).

Dire que Jean-Christophe Averty détestait le jazz moderne, c’est peu dire! Il s’amusait lui-même, avec son goût de la provocation, à décrire cette musique comme «inaudible», comme une «horreur». Et ce n’est pas en cinglé du bebop qu’il prit soin de documenter la vie des festivals de jazz entre 1960 et 2008. Le souci esthétique prime tout autant que pour ses autres réalisations. Comment filmer un concert en direct?  Avec de bons cameramen, expérimentés, et qu’il connaît bien. Il opère à la façon d’un chef d’orchestre. Le premier festival qu’il réalise est le Festival de Jazz de Cannes en 1958. Deux ans plus tard, c’est la première édition du Festival de Jazz d’Antibes avec Charles Mingus, Wilbur de Paris, Bud Powell, Stéphane Grappelli, Martial Solal, etc. Puis il filme la Grande Parade de Nice à partir de 1975.

Le jazz chez Averty, ce sont les émissions dans les clubs, les festivals, les biographies semi rêvées, et aussi la collaboration régulière de musiciens fameux. En 1963, il réalise La case de l’Oncle Tom, incluant des séquences de negro-spirituals chantées par Memphis Slim. Un an plus tard, son film Les Verts Pâturages, cette histoire de paradis peuplé de chanteurs afro-américains, est audacieusement diffusé le soir de Noël 1964. Il a aussi confié la musique du film à Memphis Slim. L’autre musicien qui a joué un grand rôle dans sa vie est Claude Bolling. En 1961, le pianiste compose la musique de la comédie musicale Pont du Nord, puis celle d’Ubu cocu ou l’Archeopteryx d’Alfred Jarry, en 1981, Les Mamelles de Tirésias d’Apollinaire, en 1982, Panurge de Rabelais en 1982. Claude Luter compose, quant à lui, la musique de Chanteclerc d’Edmond Rostand, en 1976, et celle de Le Surmâle d’Alfred Jarry, en 1980.

Le travail d’Averty à la radio est important. Citons notamment «Les Cinglés du music-hall», diffusée de 1978 à 2006 sur France Inter, puis France Musique, et enfin sur France Culture. Ses émissions ont été éditées dans un coffret en quinze volumes chez Frémeaux et couvrent la période de 1929 à 1943. Pour ce qui est du jazz, en particulier, Jean-Christophe Averty ayant confié la conservation de ses œuvres télévisuelles et audiovisuelles à l’INA, plus de 400 vidéos de concerts sont disponibles en ligne.

Mathieu Perez




Source: Anne-Marie Duguet, Jean-Christophe Averty, Dis Voir, 1991.
«A Voix nue», entretiens avec Noël Herpe, France Culture, 2015


Jean-Christophe Averty et Jazz Hot :
- «Les Minstrels» : n° 77, 78, 79, 80, 83 (1953)
- «Sidney Bechet 1919-1922», n° 250 (1969)
- «A propos de l’ODJB», n° 270 (1970)
- «Quelques incunables drolatiques du jazz…», n° 285 (1972)
- «To Bix or not to be?», n°314 (1975)


VIDEOS

Jazz Club 58, 1958
http://www.ina.fr/video/CPF86658903/jazz-club-58-video.html


Coleman Hawkins et Roy Eldridge, «Stompin' at the Savoy», Festival de Jazz de Cannes, 1958
http://www.ina.fr/video/I09212886/coleman-hawkins-et-roy-eldridge-stompin-at-the-savoy-video.html


Donald Byrd et Bobby Jaspar, «Flute Bop», Festival de Jazz de Cannes, 1958
http://www.ina.fr/video/I09212900/donald-byrd-et-bobby-jaspar-flute-bop-video.html


Stan Getz et le trio de Martial Solal, «Ghost of a Chance», Festival de Jazz de Cannes, 1958
http://www.ina.fr/video/I09225101/stan-getz-et-le-trio-de-martial-solal-ghost-of-a-chance-video.html


Art Blakey et les Jazz Messengers, théâtre des Champs Elysées, 1959
www.ina.fr/video/CPF86658601/art-blakey-s-jazz-messengers-au-theatre-des-champs-elysees-deuxieme-partie-video.html


Wilbur de Paris, première édition du Festival de jazz d'Antibes Juan-les-Pins, 1960
http://www.ina.fr/video/CPF89000928/wilbur-de-paris-video.html


Ray Charles, deuxième édition du Festival de jazz d'Antibes Juan-les-Pins, 1961
www.ina.fr/video/VDD13004250/ray-charles-live-in-france-1961-video.html


Hommage à Django Reinhardt, 1960
http://www.ina.fr/video/CPF86644580/hommage-a-django-reinhardt-video.html


Ella Fitzgerald et Oscar Peterson à l'Olympia, 1963
www.ina.fr/video/CPF86644463/ella-fitzgerald-et-oscar-peterson-a-l-olympia-video.html


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