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Edito 651

EDITO

75 ans et toutes ses dents

C’est un bel anniversaire pour une belle revue qui tombe on ne peut mieux puisqu’on fête en ce début d’année le centenaire de Django Reinhardt dont la vie a été tant mêlée à celle de Jazz Hot.
Jazz Hot n’est pas une revue normalisée. Elle le doit à son père fondateur et longtemps nourricier, l’essentiel Charles Delaunay. Son ambition pour la revue et le jazz a dominé les traditionnels problèmes d’ego et d’intérêt personnel. C’est rare, mais ça arrive. C’est une revue où la passion a été le moteur essentiel : celle du jazz, une culture musicale spécifique mais aussi celle de l’art en général. Jazz Hot appartient à cette première moitié d’un XXe siècle très décrié aujourd’hui qui vit pourtant se dérouler de grands débats autour de l’art, de la culture, des idéologies, des philosophies, dans une époque d’engagement où, dans quelques rares pays démocratiques, certains ont imaginé un autre avenir pour la culture que de soumission, compromission et consommation. Il en reste toujours quelque chose.


Jazz Hot est né dans cette atmosphère effervescente d’un âge d’or de l’art, du jazz et du cinéma en particulier, les arts d’un Nouveau Monde qui s’exporta de manière fulgurante.
Dans un domaine aussi spécialisé que le jazz, chacun peut constater que les revues portent en elles les conditions de leur date de naissance, la personnalité de leur créateur. Quand on atteint l’âge de Jazz Hot, cette personnalité devient un bien précieux, un modèle alternatif à préserver, d’autant que notre époque n’est pas tendre pour les aventures indépendantes.
Jazz Hot a failli maintes fois disparaître sous les assauts conjugués de la normalisation et des accidents de la vie. Mais Jazz Hot est là, avec sa philosophie issue d’une époque dont le trait principal est la liberté de pensée. Une équipe qui ressemble à une tribu de Gaulois irréductibles, avec ses défauts et ses qualités, réussit depuis 20 ans à maintenir le cap.

En ce moment, le cap est au large avec un projet encore en cours de réalisation qui cherche à répondre aux nécessités du temps en utilisant les outils du temps mais en préservant la personnalité d’une revue d’un autre temps. Nous travaillons sans certitude absolue, mais avec la conviction que si nous voulons continuer à être originaux, il ne faut pas, comme la plupart, œuvrer dans la fausse urgence, le clinquant. Certains s’impatientent, nous pouvons les comprendre, mais Jazz Hot a maintenant la sagesse, l’âge de ne pas céder à l’air d’une époque souvent trop pressée, éphémère et irréfléchie.
Jazz Hot est une alternative à transmettre. On n’en sépare pas la forme du fond, on en respecte l’histoire. Sinon, on produit autre chose, qui ne porte le nom de Jazz Hot que par supercherie, comme certaines musiques portent abusivement le nom de jazz.

Les mots héritage et patrimoine ont plus d’un sens. En matière culturelle, on peut s’attendre à une extension de sens vers la générosité, le respect des créateurs, des archivistes, des passeurs. C’est parfois le cas, et tout à coup, l’histoire du jazz s’en trouve magnifiée comme on le découvre dans ce numéro spécial.
Un 75e anniversaire s’oriente naturellement vers cette dimension car Jazz Hot, au-delà de l’équipe actuelle, est un patrimoine culturel qui appartient à tous, comme Django, centenaire célébré par les journalistes du monde entier, y compris ceux qui depuis 50 ans s’acharnent à vouloir gommer sa mémoire.
La mémoire est devenue en effet un enjeu de pouvoir où l’appât du gain n’est pas absent bien que le jazz n’ait rien d’une culture de masse.
Un ouvrage a été écrit sur Charles Delaunay et son auteur n’a jamais eu la curiosité de s’adresser à Jazz Hot, aux personnes qui s’occupent de la descendance de la revue que Delaunay a tenue à bout de bras comme l’œuvre de sa vie. L’auteur n’a jamais cherché à savoir ce que pourrait apporter à sa réflexion la rencontre de personnes qui poursuivent l’œuvre de Charles Delaunay, qui l’ont connu pour certains. Les raisons d’un tel mépris, non de l’équipe de Jazz Hot seulement, mais de l’objet même de sa recherche et du jazz, sont à trouver dans la négation d’une histoire à laquelle on n’appartient pas. Ça se traite avec le Dr. Freud.

Ce phénomène s’est généralisé aux institutions françaises (musées, etc.) traitant de jazz, et si les expositions utilisent volontiers le matériel de Jazz Hot (Le Siècle du jazz…), si les éditeurs utilisent les textes et les images publiés dans Jazz Hot (Siné, Boris Vian, Frank Ténot, Charles Delaunay…), il est rare que Jazz Hot reçoive un simple mot d’information de ceux qui en France utilisent sa mémoire, voire la détournent. L’époque surprotège les droits d’auteur (une affaire d’argent) et méprise la mémoire (une affaire de principes). Quand les producteurs de télévision font parfois l’effort d’une demande, ils n’ont en général pas 300 euros à investir pour leur documentation. C’est leur évaluation du jazz et du travail de la presse, à la hauteur de leur ignorance. Nous passons sur l’esprit de rivalité des mémoires des collectionneurs, parfois sincères amateurs, victimes de leur ego, d’aigreur… pour ne pas oublier celle d’universitaires qui confisquent les archives de la section locale du Hot Club de France pour éliminer la concurrence d’un musicien qui a entrepris d’écrire une autre histoire du jazz à Marseille.
Tout ça ne se limite pas au jazz bien entendu, mais vous n’en serez informés que dans Jazz Hot, la revue incorrecte par excellence.

<Yves Sportis >