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Au programme des chroniques
A Phil Abraham Joey Alexander Louis Armstrong B Dmitry Baevsky & Jeb Patton Kenny Barron Bega Blues Band François Bernat Eric Bibb C Mario Canonge William Chabbey Stanley Clarke John Coltrane D Miles Davis & John Coltrane E Duke Ellington Teodora Enache Jérôme Etcheberry Tricia Evy F Fred Farell Hubert Fol G Erroll Garner Luigi Grasso H Louis Hayes IThomas Ibanez J Janczarski & McCraven Quintet Jazz From Carnegie Hall  L Dominique Lemerle Florian Moșu Lungu Christine Lutz M Cécile McLorin Salvant George McMullen Michel Mainil-Vincent RomainStéphane Mercier Charles Mingus Mwendo Dawa Trio O Old and New Songs Takaaki Otomo P Fred Pasqua Dino Plasmati Jeb Patton Paolo Profeti R Cecil L. Recchia Kermit Ruffins & Irvin Mayfield SDavid Sauzay Silvan Schmid Matthew Shipp Dr. Lonnie SmithMartial Solal Swing Bones •  T • Julien TassinVincent ThekalGianluigi Trovesi • W • Randy WestonDr Michael White • Z • Michel Zenino

Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2018


Duke Ellington
Live in Paris: OCT-NOV 1958

CD1: Take the 'A' Train, Black and Tan Fantasy-Creole Love Call-The Mooche, Newport Up, Deep Purple, Harlem Airshaft, Such Sweet Thunder-Sonnet to Hank Cinq, Sophisticated Lady, Kinda Dukish-Rockin' in Rhythm, What Else Can You Do With a Drum, Together, Jeep's Blues, All of Me, Things Ain't What They Used to Be, El Gato, Stompy Jones , Hi-Fi Fo Fums
CD2: Medley: Don't Get Around Much Anymore-Do Nothin' Till You Hear From Me-In a Sentimental Mood-Mood Indigo-I'm Beginning to See the Light-Sophisticated Lady-Caravan-I Got It Bad-Just Squeeze Me-It Don't Mean a Thing-Satin Doll-Solitude-I Let a Song Go Out of My Heart/I’m Beginning to See the Light, Diminuendo and Crescendo in Blue, Tenderly, On the Sunny Side of the Street, C-Jam Blues, Duke's Place, Caravan, Take the 'A' Train, MC Blue (Multicoloured Blue), V.I.P. Boogie, Jam With Sam, The Hawk Talks
Duke Ellington & His Orchestra: Duke Ellington (arr, dir, p), Cat Anderson (tp), Harold Shorty Baker (tp), Clark Terry (tp, fl), Ray Nance (tp, vln, voc), Quentin Jackson (tb), John Sanders (tb), Britt Woodman (tb), Russell Procope (as, fl), Johnny Hodgers (as), Paul Gonsalves (ts), Jimmy Hamilton (cl, ts), Harry Carney (bar, as, cl), Jimmy Woode (b), Sam Woodyard (dm), Ozzie Bailey (voc)
Enregistré 29 octobre et 20 novembre 1958, Théâtre de l’Alhambra et Salle Pleyel, Paris
Durée: 1h 15' 33'' + 1h 16' 20''
Frémeaux & Associés 5682 (Socadisc)


Encore une tournée européenne de Norman Granz (Angleterre, Norvège, Suède, Hollande, Allemagne), producteur mentionné par Duke dans l’un des speechs entre les morceaux, même si le texte du livret l’oublie au profit de l’incontournable Frank Ténot, sans doute le détenteur 
avec Daniel Filipacchi des bandes originales de l’Alhambra repris dans ces enregistrements Live in Paris, à l’origine effectués, d’après le livret, par Europe 1 ou plus certainement à l’initiative de Frank Ténot et Daniel Filipacchi, avec ou sans l’accord de Norman Granz, très jaloux des droits d’édition phonographiques de ses concerts, puisqu’ils sortent après son décès. Notons qu’il ne s’agit pas d’inédits puisque ce concert de l’Alhambra a déjà été publié, en tout ou partie selon les concerts, pour les labels Pablo de Norman Granz, Magnetic, Laserlight, Magic, on ne sait dans quelles conditions au regard des droits. Le concert de la salle Pleyel a lui été enregistré par la RTF (né en 1949 et non l’ORTF, comme mentionné ici, qui, né en 1964, n’existe pas encore), et est sorti de manière plus complète pour le label Magic (deux disques).
Le Duke et l’Orchestra, comme d’habitude, sont très attendus à Paris par le public (Duke fait la couverture de Jazz Hot d’octobre). Il y eut deuxjours de concerts en octobre: le 28 au Théâtre national populaire de Chaillot, le 29 à l’Alhambra, celui 
(soirée) qui est restitué assez complètement ici, puis un concert le 20 novembre à la Salle Pleyel, point final de la tournée, restitué partiellement ici. Les concerts d’octobre furent doublés en matinée (18h) et en soirée (21h), et même si la critique, après Hodeir en 1951, fait la fine bouche sur le Duke coupable de jouer du Duke, cette fois par la plume admiratrice mais anormalement blasée de Charles Delaunay, il n’en est pas de même de Claude Bolling qui donne, dans Jazz Hot n°138 (décembre 1958, couverture Louis Armstrong-Good Book), un très précis, excellent et enthousiaste compte rendu (complémentaire de celui de Charles Delaunay pour Chaillot) du concert de l’Alhambra du 29 octobre 1958 en soirée, repéré pour être le meilleur moment de ces deux jours, précisant chacun des thèmes interprétés, leur ordre d’exécution, qui n’est pas tout à fait celui du CD. Il nous permet également de noter que certains thèmes joués ce jour-là ne figurent pas dans le disque, comme «Perdido», et précise que «Les Feuilles mortes» et le «Concerto à l’espagnole», «La Virgen de la Hacadena», furent mal accueillis en matinée (18h) par une partie du public parisien déjà partiellement soumis à la critique blasée ou progressiste des revues spécialisées.
Cela dit, on entend que le public est majoritairement en délire, pour les deux dates, en particulier dans les thèmes enlevés comme le «Diminuendo and Crescendo in Blue» avec l’habituel (depuis Newport) numéro de Paul Gonsalves qui aligne mesure sur mesure à son chorus survolté. Le public est particulièrement ravi de l’intervention de Ray Nance sur «Take the 'A' Train» suivi d’un chorus échevelé du même Paul Gonsalves, avec le soutien spectaculaire, même à l’oreille, de Sam Woodyard. Johnny Hodges y est tout le temps indispensable («MC Blue»). L’orchestre est splendide, inspiré, avec un drive sans équivalant et une liberté d’intervention qui laissent sceptique quant aux doutes de la critique sur la créativité du Duke et de son Orchestra en ce temps («V.I.P. Boogie», «Jam With Sam», «The Hawk Talks»). Avec ses leaders comme Johnny Hodges, Cat Anderson, Ray Nance, Clark Terry, Paul Gonsalves, Harry Carney, Sam Woodyard, Jimmy Hamilton, Russell Procope, et le Duke lui-même, tous porteurs individuellement et collectivement de ce qui fit le son, l’énergie, la fantaisie et la richesse du big band, l’Orchestra reste l’un des plus marquants et des plus novateurs ensembles de toute l’histoire du jazz.
Pour la mémoire, citons Claude Bolling, qui apprécia en connaisseur, et qui remarque que les musiciens (Ray Nance, Johnny Hodges, Russell Procope et d’autres) jouent sans partition, ce qui le laisse songeur en regard de l’étendue du répertoire. Pour le contexte, on sort du Festival de jazz de Cannes, et en cette période, à Paris, Jimmy Rushing passe en première partie de Billie Holiday à l’Olympia, et joue au Caméléon, avec Guy Lafitte pour les deux concerts. Sonny Rollins, Thelonious Monk, Johnny Griffin, Donald Byrd, Sarah Vaughan (couverture de Jazz Hot de septembre), Walter Davis sont à Paris, et on annonce la grande nuit du jazz à la Salle Wagram, avant de débuter 1959 per l’accueil des Messengers d’Art Blakey (couverture de Jazz Hot de janvier 1959). Autant dire que c’est un âge d’or pour le jazz à Paris. Mais, contrechant, de Gaulle vient de prendre le pouvoir en mai 1958, suite à la menace mise en scène d’un coup d’Etat, et cet âge d’or n’en a plus que pour quelques années à vivre sous les coups de la politique étrangère et culturelle du nouveau monarque qui se fera élire au suffrage universal un peu plus tard et qui ouvre la voie à l’industrie de la musique et du commerce de masse sur le modèle américain, tuant la spécificité de la chanson française (il est vrai contestant son pouvoir monarchique: Léo Ferré chantera «Mon Général…» et sera interdit d'ondes, comme Brassens, et d'autres), paradoxalement, si on se réfère à son discours sur l’indépendance affichée comme étant la raison de la rupture avec le modèle américain. De cette politique ne restera finalement que l’effacement progressif du jazz, et de ce patrimoine légué et né dans une période où Paris fut un carrefour culturel (de 1900 à 1960, en sautant la période de guerre); et même la chanson française si inspirée par le jazz, fut effacée progressivement
, triste résultat, par la montée du yé-yé, du rock et des musiques commerciales (promus en particulier par Salut les copains justement lancé par Frank Ténot et Daniel Filipacchi), puis sous l’effet des subventions clientélistes à la musique improvisée française (Jack Lang), qui capte les scènes et les ressources du jazz, affaiblissant le lien entre le jazz et son public en France par une perte de culture pendant trois décennies malgré des résistances venant d’amateurs. Cela dit pour rappel du contexte car le jazz en souffre définitivement.
Une prochaine édition reprendra peut-être avec un livret adhoc l’ensemble des enregistrements de ces passages parisiens, car les deux disques du label Magic, qui reprennent le concert à Pleyel plus largement, sont difficiles à trouver.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Dominique Lemerle Quartet
This Is New

This Is New (take 2), Peau douce, Big Foot/Ease It, Manoir de mes rêves, My Funny Valentine, Gloria’s Step, My Foolish Heart, Sippin’ at Bell, Waltz New, Comrad Conrad, This Is New (take 1)
Dominique Lemerle (b), Michel Pérez (g), Manuel Rocheman (p), Tony Rabeson (dm)

Enregistré en décembre 2016, Le Pré-Saint-Gervais (93)

Durée: 49' 40''

Black & Blue 1010-2 (Socadisc)

Il est de ces accompagnateurs qu’on croise sur toutes les scènes du jazz: discret mais indispensable à la scène du jazz parisienne; cela fait quarante ans que Dominique Lemerle met sa belle sensibilité au service du jazz et des musiciens (François Chassagnite, Bernard Maury, Jimmy puis Sean Gourley, Elios & Boulou Ferré, Johnny Griffin, René Mailhes, Deborah Brown, Katy Roberts et bien d’autres) en véritable pilier des sections rythmiques jazz: bebop, tradition Django, free, swing, Dominique Lemerle est de toutes les aventures. Mais il aura fallu tout ce temps à cet éternel modeste pour enregistrer un premier album sous son nom. Encore que, dans This Is New, si la contrebasse est mise en avant, c’est avant tout un quartet très complice qu’on entend. Dominique Lemerle s’est en effet entouré de partenaires de longue date et d’un tempérament proche, au jeu sobre et profond. En premier lieu, l’excellent Michel Pérez –qu’on entend trop peu– aiguillonne le dialogue à quatre voix avec un Manuel Rocheman aérien. Le tout relevé par le soutien permanent de Tony Rabeson, au drive impeccable. Le répertoire choisi –des ballades– comprend aussi bien des compositions historiques («My Funny Valentine», «Manoir de mes rêves», «Big Foot») que plus récentes («Waltz New» de Jim Hall ou «Peau douce», d’un autre bassiste, Steve Swallow). Il structure le bop intimiste porté par le quartet de bout en bout, ce qui n’empêche pas les musiciens d’enfourcher «My Funny Valentine» sur un tempo un peu plus vif que de tradition (la mélodie n’en a que plus de force) ni d’ouvrir et de clore l’album avec le très aérien «This Is New» (Kurt Weill) dont le groupe propose deux prises pour ouvrir et clore l'album. On retiendra aussi un très joli solo à l’archet sur «Manoir de mes rêves».
Avec ce projet, Dominique Lemerle affirme des qualités de leader à travers une musique d’une grande maîtrise, classique dans sa forme très aboutie. Un beau disque qui en appellera peut-être d'autres, on l’espère pour cet élégant bassiste.

rôme Partage
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueCecil L. Recchia
The Gumbo

Jungle Blues, Second Line, Limehouse Blues, Jambalaya (on the Bayou), Big Butter and Egg Man, Go to Mardi Gras, Egyptian Fantasy, New Orleans Blues, Young in New Orleans, Saint James Infirmary, Lil' Liza Jane, (When It's) Sleepy Time Down South, Bourbon Street Parade, Tootie Ma Is a Big Fine Thing
Cecil L. Recchia (voc), Malo Mazurié (tp), Pablo Campos (p), Raphaël Dever (b), David Grebil (dm, perc)
Enregistré en avril 2018, Le Pré-st-Gervais (93)
Durée: 38' 03''
Autoproduction (InOuïe Distribution)


Pour ce disque très sympathique d’une amatrice sincère de l’esprit néo-orléanais, Cecil L. Recchia a réuni un fort bon combo de musiciens confirmés pour un gumbo, ce plat spécial, plus ou moins une soupe, ou l’on mêle les ingrédients disponibles: pour les pauvres, les restes de la semaine, pour les autres, c’est selon le marché ou une savante et personnalisée élaboration de saveurs. Chaque foyer a son gumbo, jamais semblable à celui des voisins: c’est un plat populaire.
Ici, il s’agit évidemment d’une recette élaborée, car le choix des musiciens est à la fois excellent et que le répertoire a été choisi avec soin, mêlant traditionnels, parades, standards du cru, blues, Louis Armstrong… et Cecil L. Recchia pour certaines paroles. La chanteuse a eu le bon réflexe de faire figurer les textes sur le livret et offre ainsi une belle ballade néo-orléanaise, en compagnie du bon Pablo Campos (lui-même chanteur à belle voix, mais qui s’abstient ici), du solide Raphaël Dever et de David Grebil qui n’oublie pas de privilégier la caisse claire pour restituer la couleur percussive de New Orleans, comme le fait Malo Mazurier de son côté, par des effets variés sur la sonorité, des contrechants ou des chorus néo-orléanais sur l’instrument-roi, la trompette.

Le disque swingue ce qu’il faut, la chanteuse possède une bonne voix, l’accentuation, l’énergie et l’enthousiasme pour porter ce court enregistrement autoproduit. On s’arrête volontiers sur le «Sleepy Time Down South» en duo avec Pablo Campos, excellent, où la voix et l’interprétation prennent un sillon qui mériterait d’être approfondi. L’ensemble est joyeux, comme New Orleans, et même si la fête en disque manque de piment, ce Gumbo laisse deviner une réalité plus épicée en live.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueOld and New Songs
Old and New Songs

Mellan Brenta Strander, File la Laine, Bachianas Brasileiras n°5 Aria (Cantilena), Plaine, ma Plaine, Dura Memoria, La Romanella, Oshima Anko Bushi, Old and New Drums, Une Jeune Fillette, Kristallen Den Fina, La Belle s’en va au Pays des amours, Edo No Komoriuta
Yoann Loustalot (tp, flh), François Chesnel (p), Frédéric Chiffoleau (b), Christophe Marguet (dm)

Enregistré en avril et juillet 2017, Amiens (80)

Durée: 49’

Bruit Chic 0082675 (L'Autre Distribution)

Lorsque l’on s’interroge sur ce qui perdure de l’esprit du jazz, aujourd’hui, une des réponses possibles est apportée par l’alambic du patrimoine musical mondial tel que rapporté à l’idiome créé par les Afro-Américains dans les circonstances dramatiques que l’on sait. Avec Old and New Songs, publié chez Bruit Chic, un groupe de musiciens soudés (qu'on peut retrouver en interview dans ce n°685) tente de réaliser ce rapprochement entre l’héritage culturel mondial et le jazz pur et dur, adaptant des classiques pour la plupart chantés au registre instrumental des musiques ternaires. Ce tour du monde, en autant de titres empruntés au répertoire traditionnel de pays européens et asiatiques, pourrait presque toucher, ça et là, au registre de la world music, n’était l’amour des musiciens pour les éléments constitutifs du voyage que sont dépersonnalisation et dépaysement.
Cet état d’esprit se retrouve dès le premier titre «Mellan Brenta Strander», un traditionnel russe dont la mélodie entre dans la tête immédiatement par la grâce du timbre hanté de Yoann Loustalot, à la manière d’une séquence issue de l’inconscient collectif. Apparue dans le répertoire du pianiste Jan Johansson, cette mélodie entêtante débute de la meilleure des manières ce voyage imaginaire autour du globe. «File la Laine» de Robert Marcy, un souvenir de lycée du trompettiste et du bassiste, voit son caractère choral restitué par une superposition de timbres artistement disposés. «Aria Bachianas Brasileiras n°5» de Villa-Lobos, est une œuvre aux dimensions symphoniques, que le groupe interprète en référence à la chanteuse lyrique Mady Mesplé. «Dura Memoria» est quant à lui une belle incursion dans le domaine du fado, tandis que «La Romanella» nous amène sous des latitudes napolitaines éclaboussées de lumière, un monument de vigueur et de swing où la contrebasse de Frédéric Chiffoleau fait merveille. «Edo No Komoriuta» et «Oshima Ankho Bushi» évoquent un Japon poétique et méditatif, alors que «Kristallen Den Fina» est un magnifique hommage rendu par Yoann Loustalot à Art Farmer et Jim Hall, que le piano en apesanteur de François Chesnel transfigure littéralement. L’esprit de la formation s’affranchit par ailleurs de toute prétention en revisitant aussi des éléments du patrimoine français. Ainsi «Une Jeune Fillette» et «La Belle s’en va au pays des amours» illustrent-ils une conception toute personnelle de la renaissance française, telle que passée au crible du jazz. Le curieux intermède de «Old and New Drums» a pour origine un solo de percussions présent sur «La Romanella», déplacé pour constituer une célébration à part entière de l’art percussif de Christophe Marguet. Un disque placé sous le sceau de l’amitié, et une liberté dont tout porte à croire qu’elle constitue l’essence même du jazz, au même titre que les références aux racines patrimoniales et culturelles. Bien sûr, le choix des titres, de même que l’absence de morceaux tirés des standards américains ont de quoi alimenter les réserves des puristes, constat relayé dans une moindre mesure et par la force des choses par une présence plus discrète des blue notes sur l’album. Mais le jazz cesse probablement d’être jazz lorsqu’il se contente d’une grande dévotion envers le passé, lorsqu’il sert seulement à se dédouaner de tout effort d’invention, de toute créativité. En musique, toute lecture fidèle suppose une entreprise relative de réappropriation. Ce n’est qu’à ce prix que la grâce du tempo redonne vie à des mélodies éternelles, révélant soudainement pourquoi et comment elles ont traversé le cours du temps. Le travail du quartet est à ce point abouti qu’il suscite un vrai sentiment d’évidence, les qualités individuelles, le talent déployé par chaque musicien, assurant la mise en valeur et le brio des arrangements écrits pour le disque. Ce sens du collectif, qui honore le quartet et magnifie l’œuvre enregistrée, confère une patine très classique à la verve impressionniste d’Old and New Songs, servie par une cohésion et une intensité qui balayent toute réticence.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Miles Davis & John Coltrane
The Final Tour:  The Bootleg Series, Vol. 6

CD1: All of You*, So What*, On Green Dolphin Street*, Walkin’*
CD2: Bye Bye Blackbird*, 'Round Midnight*, Oleo*, The Theme*, Introduction°, So What°, On Green Dolphin Street°, All Blues°, The Theme (Incomplete)°
CD3: Introduction By Norman Granz°°, So What°°, Fran Dance°°, Walkin’°°, The Theme°°
CD4: So What (Second Concert)°°, On Green Dolphin Street°°, All Blues°°, The Theme (Second Concert)°°, John Coltrane Interview°°
Miles Davis (tp), John Coltrane (ts), Wynton Kelly (p), Paul Chambers (b), Jimmy Cobb (dm)
Enregistrés les 21 mars 1960, Olympia, Paris*, 24 mars 1960, Tivoli's Koncertsal, Copenhague°, 22 Mars 1960, Conserthuset, Stockholm°°
Durée: 1h 01' 02'' + 1h 11’ 01'' + 36' 21'' + 52' 22''
Columbia/Legacy 88985448392 (Sony Music)


La tournée européenne du Miles Davis Orchestra, la première et la dernière pour ce groupe, fut organisée par Norman Granz, dans le cadre du Jazz at the Philharmonic (JATP), ici immortalisée par des enregistrements produits par Norman Granz lui-même. Il s’agit de trois concerts, le premier à Paris, le deuxième à Stockholm, le troisième à Copenhague. Une partie des thèmes, sans doute choisis pour la tournée, figurent ainsi en plusieurs versions («So What», «On Green Dolphin Street», «Walkin’», «All Blues»). On comprend a posteriori la rancune envers les médias du grand producteur, en particulier perceptible dans cette interview accordée à Laurent Goddet en 1979 (Jazz Hot n°363 et 366, octobre 1979) qui lui reprochait de ne produire que du jazz classique (sous-entendu périmé et sans risques). Outre que le jazz produit par Norman Granz ne se périme pas (constat) et qu’il prit des risques toute sa vie, il fut en effet l’un des premiers à donner un éclairage de grande envergure à John Coltrane, entre autres, le porteur d’une évolution marquante du jazz au tournant des années 1960, quand le public parisien sifflait encore et jetait des pièces de monnaie (raconté par un témoin) lors des chorus de John Coltrane. Ici, on entend en effet les sifflets à Paris, pourtant toujours à l’avant-garde des modes. C’est un signe que Norman Granz savait aussi prendre des risques calculés. L’accueil fut meilleur pour John Coltrane en Scandinavie, soit meilleure compréhension (peu probable), soit qu’il y ait moins de chapelles dans le jazz (certain) et déjà une forme de modernisme obligé de mode qui avait le mérite de ne pas polluer les enregistrements, à défaut de la profondeur d’une compréhension sincère de la plupart.
Contrairement à ce que dit le titre de cette réédition (le concert de Paris a été déjà édité chez Trema, celui de Stockholm chez Dragon, celui de Copenhague chez Landscape, le tout sous le nom de Miles Davis), c’est sous le seul nom de Miles Davis que se déroule la tournée. Mais si Miles est le chef, il a sensiblement perdu le contrôle sur une partie de la musique: pas sur le choix du répertoire, mais sur l’équipe. Bien sûr, quand Miles introduit les thèmes avec sa sonorité métallique et feutrée, la section rythmique de haut niveau répond comme la plus belle des machines avec un grand Wynton Kelly, un splendide Paul Chambers et un Jimmy Cobb déjà inébranlable dans son soutien. Mais John Coltrane n’a effectivement plus rien d’un sideman ordinaire qui va se plier à un univers qui n’est pas le sien: il est non seulement un instrumentiste virtuose qui en impose, même à Miles, mais également déjà l’auteur de sa musique. Il s’accapare ainsi, sans façons, la musique de Miles sur un terrain où ne le suit pas le trompettiste, étranger à la démarche du saxophoniste. Bien entendu, John Coltrane, en professionnel, conserve les formes, en intervenant toujours après le chef, en assurant les ensembles, ou en restant parfois en retrait, voire absent, mais dès qu’il prend la scène, le groupe et la musique se métamorphosent. La section rythmique s’emballe, le parfait davisien Wynton Kelly prend les accents qui annoncent le jeu si particulier qu’aura plus tard McCoy Tyner au sein du quartet. Pour qui a suivi le parcours de John Coltrane depuis sa rencontre avec Thelonious Monk, depuis Blue Trane, Giant Steps, etc., ça ne peut être une surprise; mais on oublie qu’à l’époque, les nouvelles (et les nouveautés discographiques) vont moins vite qu’aujourd’hui, et dans le public de jazz, même parmi les connaisseurs et les critiques à la mode, beaucoup n’ont pas les références culturelles pour comprendre l’évolution du jazz, perdus dans un académisme, un progressisme formel (hodeireins), un avant-gardisme de mode à la française décalé de la réalité américaine ou dans le mercantilisme (Ténot-Filipacchi-Barclay), quand ce n’est pas, pour les «figues moisies», un rejet qui n’est pas nouveau de tout ce qui dérange le jazz de leur génération tel qu’ils l’imaginaient (ludique, ethnique ou mythique). Charlie Parker, Thelonious Monk, Bud Powell, Charles Mingus et Dizzy les dérangeaient déjà comme ils séduisaient superficiellement les premiers; tout ce beau monde ignorant allègrement, et sans état d’âme, la réalité culturelle, politique et sociale des Etats-Unis, des Afro-Américains en particulier, en pleine effervescence à ce tournant des années 1950-1960, si déterminante pourtant pour l’esthétique du jazz, pour son évolution, et non pas sa révolution comme cela a été écrit. La révolution, c’est le jazz par lui-même, et ça date déjà du début du siècle, si on se limite à son apparition et non à ses racines, et peu en ont pris conscience malgré Charles Delaunay, très isolé dans son point de vue.
Ce disque est donc indispensable, pas seulement pour la musique parfois de haut niveau, mais davantage parce qu’il expose en la personne de Miles Davis et de John Coltrane, deux artistes au centre des mutations qui vont déterminer le futur du jazz, deux voies assez éloignées l’une de l’autre, en dépit de ce qui en est encore dit, pour la fin du XXesiècle.
John Coltrane est, enfin car il n’est plus si jeune, dans le sillon qu’il va approfondir jusqu’à sa disparition en 1967, ressourçant le jazz à la musique religieuse, au blues, à sa réalité d’Afro-Américain dans la société des Etats-Unis aux prises avec le racisme, cherchant l’authenticité absolue de l’expression, un message monkien certainement, inventant sa voix sur ces fondements, sans souci des balises commerciales, dans l’esprit de ce que cherchaient et trouvèrent un Parker, un Gillespie, un Monk ou un Mingus, même s’ils sont différents dans leur expression, et avant eux les grand(e)s musicienn(ne)s qui font le jazz depuis son apparition.
Miles Davis en est à une autre étape de sa vie artistique, à un autre niveau de choix, ceux de la recherche de reconnaissance internationale (une obsession précoce chez Miles), à l’instar des grands du jazz (Duke, Ella, Bessie, Count, Dizzy et Parker…), mais sans doute plus sur le plan médiatique qu’artistique, dans un esprit proche, bien que décalé dans le temps, d’un Nat King Cole, dans une époque où le jazz commence à être relégué à la marge par la société de consommation et l’industrie du show business qui se mondialisent. Cela va déterminer ses orientations, d’abord vers le meilleur, une musique de jazz formellement moderniste plus maîtrisée (le quintet avec Herbie Hancock, Wayne Shorter, Ron Carter et Tony Williams), techniquement parfaite, formellement rigide malgré de belles qualités, une sorte de MJQ mis à jour des années 1960 où le blues est plus formel qu’une expression des racines. Puis, la reconnaissance ne pouvant passer par une forme trop exigeante qui reste essentiellement jazz, il lui faut passer progressivement par les fourches caudines du système marchand et médiatique d’une synthèse avec les musiques de mode du moment, ce qu’il réussira parfaitement, sa biographie l’explique, conservant juste ses accents jazz, dans un univers et dans une apparence étrangers, sur le fond, à l’histoire du jazz.
Bien peu de musiciens, y compris afro-américains, osent le dire ou simplement le penser, pour beaucoup de raisons, et d’abord parce que Miles Davis a aussi et d’abord une grande carrière artistique dans le jazz (ses années 1950 sont un âge d’or), et qu’il est un formidable catalyseur de groupes à toutes les époques, un roi qui choisit avec science ses sidemen, toujours les meilleurs espoirs jusqu'à son quintet avec Herbie Hancock, Wayne Shorter, Ron Carter et Tony Williams. Il est aussi un symbole (comme Nat King Cole, Quincy Jones par exemple et beaucoup d’autres avant lui) de l’affirmation afro-américaine dans la société des Etats-Unis, jusque dans le monde du show business et de la consommation de masse. La recherche d’égalité et d’affirmation des Afro-Américains ne se fait pas que dans l’excellence artistique d’un Duke Ellington ou d’un Charles Mingus, elle se fait parfois dans la reconnaissance par le système marchand du monde blanc, démarche humaine mais moins exigeante, plus complaisante que la seule reconnaissance artistique.

La descendance de John Coltrane, le temps ayant passé, est aujourd’hui identifiable: de McCoy Tyner (qui fixe l’esprit pianistique de ce courant, par exemple) à Billy Harper, Stanley Cowell et beaucoup d’autres, dans un esprit de création en référence permanente aux racines, au blues et au spirituel, dans un message d’affirmation individuelle et collective populaire.
La descendance de Miles Davis est à chercher plutôt dans un futur où le jazz se fond dans un ensemble de musiques adolescentes et de consommation (d’où les termes de fusion, jazz rock), et dans celle aujourd’hui des héritiers de Miles, les Herbie Hancock, Wayne Shorter, Quincy Jones…Bien entendu, tout n’est pas aussi tranché que dans cette analyse qui a pour vocation d’éclairer ce disque quant à la différence d’expression qui commence à devenir manifeste, car les carrières se sont développées dans le jazz, un tronc commun, dans les années 1940-1950, et que leurs héritiers peuvent se référer à plusieurs moments de leurs parcours. Mais l’état d’esprit, au moment de cet enregistrement, de John Coltrane est très éloigné de celui de Miles Davis, sans doute aussi leur biographie, leur extraction sociale, leurs choix artistiques. Non seulement ça détermine des attitudes différentes sur la scène jazz, une expression différente mais aussi ça s’entend dans leur musique et dans ce disque en particulier qui est comme un aiguillage pour le futur du jazz entre deux voies possibles. C’est l’intérêt de ce disque; il faut aussi pour l’entendre beaucoup écouter, se poser des questions et ne pas rester à la surface des notes d’une musique de qualité, n’en doutons pas. «So What» et «All Blues» du CD4, enregistrés à Stockholm, illustrent ces propos, avec une section rythmique (Chambers-Cobb-Wynton Kelly) d’une sensibilité et d’une intelligence artistiques telles qu’elle change de registre en passant de Miles à Coltrane. On pourrait penser à la juxtaposition du quintet de Miles Davis (musique d’atmosphère) et du quartet de John Coltrane (musique spirituelle), tels qu’ils seront les années suivantes.
Une courte interview, sans grand intérêt, de John Coltrane ponctue cet enregistrement, sinon l’occasion d’entendre aussi sa belle voix posée.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueTricia Evy
Usawa

The Thrill Is Gone, You’d Be So Nice to Come Home to, Moin ka senti an love, Blue Prelude*, Mirsy and the Blues*, Jou ouvé°, Golden Earrings°, On the Sunny Side of the Street*, Nataly, The Old Country, Doudou pas gentille°, Take the 'A' Train*, Falando de amor°
Tricia Evy (voc), David Fackeure (p), Pierre Boussaguet (b)*, Michael Tafforeau (cello)°
Date et lieu d’enregistrement non communiqués
Durée: 57' 05''
Autoproduit (www.triciaevy.com)


Tricia Evy est une superbe chanteuse comme son dernier disque, Usawa, vient le souligner. Née à Paris mais ayant grandi en Guadeloupe, elle est de nouveau parisienne depuis 2006 et creuse dès lors son sillon sur la scène jazz, semant deux premiers opus:Beginning (2010, Safety Records, voir notre chronique dans Jazz Hot n°654) et Meet Me (2014, Plus Loin Music). Comme beaucoup de musiciens originaires des Antilles et parlant le jazz avec l’accent créole (Mario Canonge en est un exemple éminent), elle se produit régulièrement au Baiser Salé où l’on a déjà pu l’entendre sur le répertoire de Louis Armstrong ou de Georges Brassens.
Sobrement et fort joliment accompagnée par son complice de longue date, l’excellent David Fackeure (qui signe les arrangements avec la chanteuse), Tricia Evy en duo avec son pianiste sur les premières plages de ce disque, s’ouvre au trio, selon les morceaux, avec Pierre Boussaguet, qu’on ne présente plus, ou Michael Tafforeau, jeune musicien fraîchement diplômé du CNSM. Affichant sa volonté de rendre hommage tant au jazz qu’à la biguine qui a marqué son enfance, elle aborde de front ces deux univers (le titre de l’album, Usawa, signifiant «équilibre» en swahili) traités cependant de façon comparable sur le plan instrumental. C’est toutefois le jazz qui domine avec huit standards pour trois chansons de la tradition antillaise, une mazurka («Nataly») et une bossa nova, «Falando de amor» (Tom Jobim), chantée en portugais. Chaque titre est un véritable bonheur à l’écoute, bénéficiant de l’expression sensible et profonde de Tricia Evy, relevée par l’évidente complicité qui la lie à David Fackeure, lequel possède la particularité de s’être intéressé, depuis ses débuts, à la biguine parallèlement au jazz. Dès le premier titre, «The Thrill Is Gone», nous voilà saisis par la beauté de l’interprétation de Tricia qui est comme en apesanteur sur le refrain, à peine soutenue par les quelques notes de son pianiste qui livre à la suite un solo aussi caressant que swinguant. Le duo passe avec aisance de la ballade à un tempo plus rapide avec un «You’d Be So Nice to Come Home to» tout en énergie et en swing. On prend tout autant de plaisir sur le blues («Blue Prelude», «Mirsy and the Blues») où l’on se réjouit du renfort de Pierre Boussaguet qui introduit malicieusement «On the Sunny Side of the Street». Dernier titre en trio avec «Take the 'A' Train», pris de façon originale, sur un tempo lent. Un délice. Musicien à l’évidence d’expression classique et non jazz, Michael Tafforeau intervient principalement sur les biguines mais également sur «Golden Earrings», superbe mélodie de Victor Young, à laquelle le violoncelliste donne un habillage quelque peu différent des autres standards de ce disque. David Fakeure y est d’ailleurs beaucoup moins jazz dans son approche, mais le talent vocal de Tricia emporte le tout.
En autoproduction, Tricia Evy cultive en toute indépendance son authenticité, loin des impératifs de la consommation de masse.

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© Jazz Hot n°685, automne 2018

David Sauzay Sextet
Playing With

Tigers and Lions, As You Like It*, Annamila, LM Stories, Back to Childhood*, Barbery Bossa*, Barry's Touch, Djouss and Moods, Blues for G*°
David Sauzay (ts, fl2-6), Fabien Mary (tp), Michael Joussein (tb), Alain Jean-Marie (p), Michel Rosciglione (b), Mourad Benhammou (dm) + Gaspard Sauzay (tp)°, Gabriel Sauzay (b)*
Enregistré 29 juin 2017, Villetaneuse (93)
Durée: 49' 05''
Jazztime Records/Black & Blue 1009-2 (Socadisc)


Ce qui est d’abord indispensable dans ce disque, c’est l’état d’esprit de ce groupe et plus particulièrement de son leader, David Sauzay, très bon saxophoniste dans la veine hard bop revendiquée avec fierté (en référence au groupe One for All). David Sauzay, d’une exigence musicale absolue, reste simple, humble, direct autant dans l’approche de son public (toujours disponible et ouvert) que dans sa manière d’associer à un enregistrement de haut niveau ses jeunes fils, musiciens en devenir, son entourage féminin qui le soutient, parfois même professionnellement, dans un parcours guidé par l’amour du jazz.

David Sauzay est indispensable dans sa façon de laisser toujours beaucoup de place à toutes les expressions individuelles de son groupe, voire d’associer les copains absents (Laurent Marode, Hugo Lippi, Fabien Marcoz), dans sa manière de servir le jazz avec un vrai respect (blues, swing et expressivité), c’est-à-dire une connaissance profonde de l’histoire, même s’il fait le choix d’une esthétique précise correspondant à un temps de cette histoire qui dure toujours (les références à Barry Harris, Pat Martino, John Coltrane, Luigi Trussardi, Hank Mobley)… En quelques mots, David Sauzay est un musicien de jazz authentique, entier, de la vie à la scène, un passeur, un vrai Messenger dans la tradition, un pont entre le passé, le présent et le futur du jazz. La scène européenne a besoin de beaucoup de David Sauzay pour se ressourcer en permanence, la condition d’un approfondissement de l’enracinement de cette musique, donc de sa durabilité. L’excellent texte de livret de David Sauzay, expliquant le choix de son répertoire, correspond à cette qualité de passeur, cette fois vers ses auditeurs, les amateurs de jazz, ce désir d’être accessible pour les amateurs, parce qu’il attend le retour nécessaire au musicien de jazz. Enfin, le choix parfait de ses complices de la séance, avec un véritable all stars de musiciens de la scène jazz française, parmi les plus profonds chacun sur leurs instruments, finit de nous convaincre. Ce musicien prolonge avec beaucoup d’ambition artistique l’histoire du jazz, et la référence au groupe One for All et donc aux Trois Mousquetaires, est simplement naturelle et conforme à l’état d’esprit solidaire et d'amitié de David Sauzay, un sacré bonhomme.

On vous laisse découvrir son beau son, ses belles compositions inspirées de l’histoire du jazz, avec chacune une couleur particulière de cette esthétique post bop, avec de beaux arrangements, les chorus coltraniens (le Coltrane lyrique de la période Prestige et Atlantic) comme «Back to Childhood», les interventions de ce all stars classique et parfait, où l’on ne va pas isoler tel ou tel –ils sont tous au service de la musique, dans l’esprit du leader, et originaux dans leurs interventions–, autant dans les ensembles que dans les chorus. Ce disque d’un jazz enraciné est un régal.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEric Bibb
Global Griot

2 CDs: titres et personnels détaillés dans le livret
Enregistré en France, en Suède, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Jamaïque, au Canada et au Ghana, dates non précisées

Durée: 45' 36'' + 44' 26''

Dixiefrog 8810 (www.bluesweb.com)


Revendiquant son éclectisme, Eric Bibb (g, voc) développe une œuvre malheureusement inégale parce qu'éclectique par système. Ce n’est pas faute de posséder les qualités d’un bon musicien, de blues, dont la sensibilité caractérise sa voix et son jeu de guitare. Mais plutôt que de développer cette personnalité originale en l’approfondissant dans l’expression blues, il a fait de choix de s’éparpiller dans une variété complaisante, sombrant parfois dans une certaine mièvrerie pop-world music qui nuit au message humaniste qu’il affirme vouloir délivrer. On s'en étonne et on s'en attriste car il a été très marqué dans son enfance par la lutte pour les Droits civiques (le chanteur, acteur et militant politique Paul Robeson était son parrain) et qu’Eric Bibb entend transmettre les valeurs de fraternité et d’universalisme au nom desquelles  le Dr. Martin Luther King a été assassiné il y a tout juste cinquante ans. 
C’est toute l’entreprise, fort louable, de ce Global Griot, un manifeste porté avec conviction par le musicien «citoyen du monde», laquelle passe par un dialogue avec l’Afrique, la terre des origines; démarche similaire à celle effectuée récemment par un autre bluesman, Mighty Mo Rodgers avec son Griot Blues (voir notre chronique dans Jazz Hot n°683) et qui butte sur le même écueil: la dilution d’une expression artistique authentique, en soi universelle, le blues, dans un maelstrom de word music indifférenciée. C’est d’autant plus dommage que lorsque Eric Bibb retrouve la route du blues, c’est pour le meilleur. Deux titres, deux reprises, sont ainsi à sauver de ce long double CD, essentiellement constitué d’originaux: «Black, Brown & White» de Bib Bill Broonzy, interprété en duo avec Harrison Kennedy (voc), ainsi qu’un célèbre spiritual datant de la Guerre civile, «Michael, Row Da Boat Ashore».

rôme Partage
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Martial Solal
Solo Piano. Unreleased 1966 Los Angeles Sessions. Volume 1 & 2

Volume 1: Groovin' High, Scrapple From the Apple, I Can’t Get Started, Night in Tunisia, Ornithology, Yardbird Suite, Embraceable You, Now's the Time, Lover Man, Blue Monk, Billie's Bounce, 'Round Midnight, Un Poco Loco
Volume 2: Pennies From Heaven, Blues Martial, Fig Leaf Rag, Exactly Like You, Ain't Miss Behavin', Begin the Beguine, Ah Non, But Not For Me, Suite 105, Kansas City Stomp, La Chaloupée, Everything Happens to Me, Un Poco Loco
Martial Solal (p solo)
Enregistré les 18, 19 et 21 juin 1966, Glendale (Californie)
Durée: 1h 06' 49'' + 53' 23''
Fresh Sound Records 943 & 960 (Socadisc)


Pour Ross Russell, le fondateur du label Dial Records, qui organisa de belles séances avec Charlie Parker dans les années 1940, l’auteur de Bird Lives! (son indispensable ouvrage sur le grand saxophoniste), ces deux volumes, parmi d’autres (le premier est dévolu à Joe Albany, en mars 1966), devaient permettre de renouer avec la production de disques. Selon les notes de l’excellent livret de Jordi Pujol, le producteur de Fresh Sound Records, c’est aux studios Whitney de Glendale, en Californie, doté d’un excellent Steinway (on sait l’attachement de Martial Solal à Steinway), que Ross Russell effectua les enregistrements, et en juin, Ross Russell invita Martial Solal pour graver la matière de trois albums, qui ne verront malheureusement pas le jour. Ils sont vendus en 1983 à David Hubert qui lui-même les revend à Jordi Pujol en 1993. C’est donc finalement à Jordi Pujol qu’échoient le mérite et la chance de cette belle publication, car Martial Solal y fait montre non seulement de ses qualités de toujours –humour, ahurissante technique instrumentale, invention harmonique, références classiques…– mais aussi d’une culture jazzique qu’il possède en profondeur par une déjà longue et brillante carrière sur les scènes du jazz. Le choix de Ross Russell d’enregistrer Martial Solal est en soi une reconnaissance, et c’est ce que rappelle le pianiste dans son témoignage sur cet enregistrement. Martial Solal n’est plus un inconnu aux Etats-Unis depuis 1963 où il a déjà convaincu George Wein, Ira Gitler et les musiciens rencontrés (Teddy Kotick et Paul Motian avec qui il joue à Los Angeles, Shelly Manne-Hole), puis les spectateurs du Newport Jazz Festival. Il a d’ailleurs prolongé par un engagement à l’Hickory House jusqu’au 27 août 1963. En 1964, second voyage, à San Francisco cette fois (El Matador). Et donc, en 1966, Ross Russell sait pourquoi il a invité Martial Solal.
Sur ces enregistrements d’un Martial Solal en pleine possession de ses moyens, dans la filiation de Teddy Wilson et Art Tatum, deux de ses références, on peut admirer un pianiste maîtrisant parfaitement son langage, acrobatique, totalement investi dans la culture jazz qu’il revisite, sans doute avec moins de naturel culturel qu’Art Tatum, mais avec une véritable originalité, en particulier celle d’une culture classique, une maîtrise harmonique parfaite et des moyens pianistiques à la hauteur du Dieu du piano, Art Tatum, celui de la plupart des pianistes de jazz, comme Django le fut pour les guitaristes.
Martial Solal, s’autorise, malgré son admiration, une restriction dont on lui laisse la paternité («I think he did not always use his technique and his knowledge appropriately», citée sur le livret), car tout nous fait penser différemment, à commencer par ces beaux enregistrements qui n’auraient pas été possibles, sur aucun plan, sans le Maître Tatum, ni même Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell ou Thelonious Monk, matière principale de ces enregistrements, comme l’ouvrage de Ross Russell sur Bird nous le raconte. Tatum est en effet un inventeur de langage, le véritable et principal trait d’union entre mainstream et bebop, avec d’autres rares comme Roy Eldridge par exemple.
Quoi qu’il en soit, ces séances sont splendides, Martial Solal réalisant une synthèse originale en solo, un registre qui lui va parfaitement et dans lequel il a donné le meilleur, ici en est l’exemple parfait. Martial Solal sait même s’approprier le jazz pour faire découvrir son monde intérieur fait d’humour, de calembours sonores mais aussi de poésie, de rêve et d’invention. La dimension culturelle américaine, celle du blues (non la forme mais l’esprit), celle qu’on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir, étant parfaitement compensée par sa culture sortie d’une biographie qui n’appartient qu’à lui dans son monde. Le résultat est donc ici très personnel, bien que le répertoire soit essentiellement extrait de la tradition du jazz (Parker, Gillespie, Powell, Monk, Morton, Waller, plus Gershwin et les standards…), passionnant et toujours d’une incroyable virtuosité, dans l’ensemble pas démonstrative, gratuite ou ludique, car Martial Solal possédait à cette époque les qualités d’un conteur, dans la tradition de la grande histoire du jazz qui est faite de récits sur la base d’un langage commun et d’une histoire collective, qualités qui se sont amoindries avec le temps car les mélodies semblent aujourd’hui moins l’intéresser que les recherches harmoniques, bien que rien ne soit complaisant ou secondaire chez lui.
A noter une belle relecture de «La Chaloupée» de Jacques Offenbach, et trois compositions personnelles sur le second volume, dont «Studio 105» entre impressionnisme et Art nouveau, pour situer l’époque qui nous semble être la source d’inspiration, dans l’esprit de la musique de Martial Solal qui illustra le film consacré à Robert Delaunay, le père de Charles, avec quelques accents jazz supplémentaires ici. L’univers début de XXesiècle est une très belle couleur de Martial Solal comme en atteste sa version de «Fig Leaf Rag». Les deux disques se terminent, en clin d’œil à Bud Powell, par «Un Poco Loco», deux versions tout aussi folles de virtuosité et de mise en place que les originales du grand pianiste new-yorkais qui devait disparaître un mois et quelques jours après cet enregistrement. Deux volumes inédits du grand Martial Solal au sommet de son art, c’est un cadeau de Fresh Sound à ne pas manquer.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Bega Blues Band
Brassica Soup

Finkeinstein Strut, Soup a la Blues, Pagan Thracian Dance, Song for Sasha, Borangic de Mozambic, Brassica Oleraceaa, State of Soul, Afro Blue
Maria Chioran (voc), Lucian Nagy (ts, fl, caval bulgare), Mircea Burnea (g), Toni Kühn (org, ep, kb), Johnny Bota (b, perc), Licà Dolga (perc) + Lucian (p), Sasha Bota (vln), Paul Gloasr (tp), Câtâlin Trocan (tb)
Date et lieu d’enregistrement non précisés
Durée 1h 02'

EM Records 73151115 (contact.emrecords@gmail.com)


Un des plus anciens groupes de jazz roumain, dont l’adjectif de blues band ne correspond plus au style qu’il défend. Ici, on voyage entre la fusion, dans des formes très variées, des titres sonnant comme du Chick Corea, Jean-Luc Ponty ou encore Herbie Mann, période funky. Si le leader aujourd’hui en est le bassiste Johnny Bota, chacun peut y aller de son solo et laisser libre cours à son imagination. La chanteuse Maria Chioran, qui s’exprime en roumain, domine parfaitement des compositions très lyriques où sa voix survole d’une puissance sonore certaine. Lucian Nagy, qui passe du sax ténor à la flûte traditionnelle, nous en impose et, en droite ligne des jazz-rockers made in America, nous transporte vers des horizons ensorcelés. Le guitariste, Mircea Burnea, ne doit rien aux rockers et ses interventions dégagent elles aussi une force sans faille. Autre pilier central du groupe, Toni Kühn, qui, aux multiples claviers colore, aussi bien à l’orgue Hammond ou au Fender, toutes les compositions qui sont des originaux, à l’exception d’Afro Blue. Les invités, Lucian Ban et Sasha Bota, véritables vedettes locales, jouent tout leur saoul sur «Song of Sasha». Un groupe qui a le mérite d’une cohésion parfaite et qui ravira les amateurs de Michael Brecker, Spyro Gyra, Billy Cobham, Stanley Clarke…ou plus tard Mike Stern, Bill Evans, bref toute une époque ou la fusion décapait les oreilles et attirait un nouveau public. L’album se conclut sur une version en anglais des plus débridées d’«Afro Blue», thème qui est cher au groupe. Une formation à découvrir et qui ne manque pas de fortes personnalités.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Swing Bones
Tribute to François Guin

Groovy Swing Bones, Hellza, Blue Revival, Affection or Love, Et Maintenant, Chloë, Natsu, Lost in Iferouane, Adriano, Unlucky Train, Song of Medicis, Beijing Express, Joue et Nuit
Jérôme Capdepont, Baptiste Techer, Jérôme Laborde (tb), Olivier Lachurie (btb), Thierry Gonzalez (p, ep), Julien Duthu (b), Guillaume Nouaux (dm) + Nicolas Gardel (tp), Robinson Khoury, Rémi Vidal, François Guin (tb)

Enregistré du 27 au 29 décembre 2017, Laboulbène
(81)
Durée: 53' 09''
Autoproduction (contact@swingbones.fr)


Voici une entreprise qui mérite qu'on s'y arrête. D'une part, les ensembles de trombones (ici quatuor) avec rythmique, dans le style swing, sont rares en France et ailleurs. D'autre part, ce groupe, qui a déjà signé l'album Live au Limoux Brass Festival, s'est mis ici au service de la mémoire des Four Bones, ce groupe français dirigé par François Guin et lancé en 1967.
Les Four Bones ont réalisé un page importante de l'histoire du jazz et du trombone en France. En fait, rappelons-le, François Guin s'inscrivait dans le prolongement du travail de pionnier de Raymond Fonsèque qui, dès mars 1953, a lancé un quatuor de trombones. De 1961 à 1967, Fonsèque reprit cette formule sous le nom des «Trombone Incorporated».
Les arrangements de François Guin réunis sur ce CD sont remarquables et propices au swing. Il est responsable de tous les titres (sauf le bonus, signé Thierry Gonzalez), des compositions personnelles (deux co-signées soit avec Gérard Badini,
«Blue Revival», soit avec Claude Gousset, «Natsu») en plus de deux arrangements («Et maintenant» de Bécaud, «Chloe» alias «Song of the Swamp» de Neil Moret). La rencontre entre François Guin et Swing Bones s'est faite en juin 2016 lors du festival «Trombone en Chalosse». Je pense qu'il ne pouvait pas mieux tomber pour défendre sa musique. La mise en place des ensembles est superlative, il y a aussi une belle maîtrise des nuances. François Guin a assuré lui-même la direction artistique de l'album et il apparaît même au trombone (il en avait arrêté la pratique) comme invité en tant que premier soliste du blues, sur un parfait tempo médium jouissif, «Blue Revival»; les deux autres trombone solos dans ce titre sont Baptiste Techer (qui enchaîne après François) puis Jérôme Laborde (avec plunger sur les roulements de Guillaume Nouaux!). Un pur moment de swing et l'un des meilleurs titres du CD. Le «Groovy Swing Bones» sonne comme du Basie avec les remarquables breaks de Guillaume Nouaux; le soliste, Baptiste Techer est un virtuose dans la lignée Urbie Green-Bill Watrous. Jérôme Capdepont a une sonorité «vocale» remarquable qui fait la valeur d'«Hellza». On retrouve cet Urbie Green français au début d' «Affection or Love» où chacun des quatre trombonistes alterne. Capdepont expose «Et Maintenant» après l'introduction de Duthu/Nouaux, et c'est Jérôme Laborde l'excellent soliste. On retrouve Laborde en solo (bien mené) dans «Natsu», thème très années 1960 typique des Four Bones; dans ce titre plein de swing, Thierry Gonzalez délivre un excellent solo. «Lost in Iferouane» est une ballade, admirablement exposée avec un lead d'une grande qualité de son et justesse (superbe!). Gonzalez y prend un bon solo de piano. C'est Baptiste Techer qui joue en solo avec une solide technique. François Guin a écrit là une bien belle musique! On retrouve Techer (sourdine) en soliste dans «Adriano», morceau pris sur tempo médium. Le drumming de Guillaume Nouaux est varié et précis. Encore une excellente composition de François Guin, bien orchestrée. On peut en dire autant de «Song of Medicis», sur tempo médium. Gonzalez délivre un solo sobre et efficace (belles lignes de basse de Duthu). Puis Techer et Duthu interviennent en solo. Deux invités de marque dont la technique d'exception n'est plus à vanter, bénéficient chacun d'un titre dont ils sont les uniques solistes, chacun dans une ballade: Nicolas Gardel dans «Chloe» (très bon arrangement!) et Robinson Khoury dans «Unlucky Train». Gardel et Khoury jouent dans le bien nommé «Beijing Express» pris sur tempo vif. Gardel (punch!) et Khoury (incroyable son) assurent une impeccable alternative bop (Guillaume Nouaux s'exprime aussi). Les riffs sont parfaits! Le CD se termine par un bonus, «Jour et Nuit» dans le style parade qu'il ne fallait pas louper quand on a Guillaume Nouaux dans le coup (solos: Vidal, Gardel, Khoury).
Les amoureux des cuivres ne devraient pas passer à côté de ce CD!
Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Takaaki Otomo
New Kid in Town

Evening Glow, New Kid in Town, Django, LullWater, Repetition, People, Mars, Grandma’s Song, In Your Own Sweet Way, To You, Rush Hour, Venus
Takaaki Otomo (p), Noriko Ueda (b), Jared Schonig (dm)

Enregistré le 23 août et le 1er décembre 2016, Teanek (New Jersey)

Durée: 1h 04' 15''

Albany Records/US Troy 1689 (www.albanyrecords.com)

Cet album d’un jeune pianiste japonais de formation classique tente de combiner les deux champs d’exploration fertile que sont le jazz et la musique contemporaine. Avec pas moins de cinq compositions originales, on peut dire que nous n’avons pas affaire ici à une entreprise nostalgique, même si la grande tradition du trio piano-basse-batterie n’est fondamentalement pas trop malmenée sur le plan esthétique. Cet héritage est notamment évoqué au travers de quatre standards et d’un classique de Broadway. Le débat portera plutôt sur les deux emprunts aux Planetsdu britannique Gustav Holst, dont la relecture jazz fait écho au déménagement du pianiste de son pays natal vers New York au début des années 2010. Il est certainement permis de penser que l’imprégnation du jazz dans la musique de George Gershwin, Jerome Kern ou Irving Berlin s’est avérée plus naturelle qu’à l’extérieur des Etats Unis. Quoi qu’il en soit, nul doute qu’on soit en droit de préférer l’interprétation très intimiste et fondamentalement respectueuse du «Django» de John Lewis, très Modern Jazz Quartet dans l’esprit, aux versions somme toute très personnelles de «Mars» et «Venus» de Gustav Holst. Au registre des relectures, «In Your Own Sweet Way» de Dave Brubeck voit son tempo sensiblement modifié, tandis que le «People», de Bob Merrill et Jule Styne, fait très bon effet dans un feeling très live, dénué de toute dimension lyrique. Le meilleur moment du disque est sans conteste l’instant de recueillement et d’introspection constitué par le «To You» de Thad Jones, dont la richesse harmonique développe paradoxalement toute sa magnificence, amputé de la dimension orchestrale qui s’y attache originellement. On songe alors au legs de Bill Evans, au genre de performance qui s’inscrit sur les brisées de trios comme ceux de Keith Jarrett, Brad Mehldau ou Fred Hersch, dont l’ambivalence assumée constitue une source d’inspiration renouvelée pour les jeunes générations de musiciens. L’auditeur acquiert tout de même rapidement la conviction qu’il a affaire à un authentique collectif de musiciens qui savent ce qu’ils font là et pourquoi ils sont ensemble. Les soubassements à la fois solides et dénués de tout excès de la contrebasse de Noriko Ueda proposent une piste de décollage propice aux explorations labyrinthiques du batteur Jared Schonig, tandis que l’espace sonore ainsi dégagé permet à Takaaki Otomo de rechercher la note juste, délaissant même parfois complètement la partie gauche de son clavier. Dans ces moments de communion, on comprend la passion du compositeur Bernard Hoffer qui a découvert le pianiste dans un restaurant avant que de lui fournir matière à deux compositions pour son album. Pour ceux qui en douteraient encore, la superbe version du «Repetition» de Neal Hefti témoigne de la maîtrise technique du combo, avec une mise en place irréprochable, même aux tempos les plus retors. Hasard ou pas, c’est le seul moment du disque où l’accent est véritablement mis sur la virtuosité pure, une aisance heureuse rappelant les concerts énergisants d’Oscar Peterson.
Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Dr. Lonnie Smith
All in My Mind

JuJu, Devika, 50 Ways to Leave Your Lover*, On a Misty Night, Alhambra, All in My Mind°, Up Jumped Spring
Dr. Lonnie Smith (clav, org, voc), Jonathan Kreisberg (g), Johnathan Blake (dm), Joe Dyson (dm)*, Alicia Olatuja (voc)°
Enregistré à New York, date non précisée
Durée: 56' 32''
Blue Note 00602567218722 (Universal)

Dr. Lonnie Smith fait partie de la grande tradition des organistes de jazz dont les racines sont si teintées de blues qu’elle a contribué, plus que la plupart des instruments, a rendre le blues indissociable de la grande histoire du jazz, malgré la séparation artificielle tentée par nombre de labels. Dr. Lonnie Smith, l’homme au turban, est non seulement un grand organiste, mais un spectacle en live, une dimension que ne va jamais rendre un disque, même enregistré en club comme ici. Ses concerts avec l’autre légende, Lou Donaldson, font partie de ces moments exceptionnels pour tout amateur de jazz, où l’expression corporelle de l’organiste, qui danse littéralement sur son pédalier des basses, n’est pas pour rien dans la magie et l’énergie de la musique. C’est le label Blue Note qui a le mieux illustré cette histoire, que l’organiste soit leader ou accompagnateur, au point d’en prendre la couleur sonore, mais la grande histoire des organistes de jazz a investi l’ensemble des labels.
Ici, il s’agit d’un enregistrement au Jazz Standard de New York, dans une formation avec guitariste comme le veut la formule, ici Jonathan Kreisberg, et bien sûr sans bassiste, l’organiste remplissant le rôle. Tous les thèmes sont arrangés par Dr. Lonnie Smith, et s’il y a deux originaux de l’organiste, on trouve un thème de Wayne Shorter, un de Freddie Hubbard, un de Tadd Dameron et même un de Paul Simon, qui prend bien sûr la couleur du jazz. Sans être le meilleur de ce qu’on a entendu du Dr. Lonnie Smith, c’est un bon concert en live plutôt dans un registre d’ambiance que groove, avec l’excellent Johnathan Blake, l’orgue prenant parfois le son d’une trompette à la Miles pour installer un cadre très cinématographique («Alhambra»), ou tissant des nappes de cordes synthétiques pour l’intervention de la chanteuse, Alicia Olatuja, une belle voix à laquelle répond Dr. Lonnie Smith lui-même sur le thème «All in My Mind» qui donne son titre à l’album.

La petite gâterie en conclusion de ce disque est le très beau thème de Freddie Hubbard «Up Jumped Spring», un valse qui met bien en valeur l’ensemble de la formation, et donne la meilleure idée du swing que dégage la manière de Dr. Lonnie Smith.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Florian Moșu Lungu
Sono-Portret

Titres et musiciens détaillés dans le livret
Enregistré entre 1964 et 2016, Roumanie

Durée: 1h 18'

Soft Records 049-2 (www.softrecords.ro)


Hommage à l’incontournable Florian Moșu Lungu (voir le compte-rendu du Bucharest Jazz Festival dans Jazz Hot n°678), homme omniprésent dans l’histoire du jazz en Roumanie, présentateur de télévision, écrivain, homme de radio, journaliste, producteur, ami des musiciens et ici même compositeur (sans oublier pince-sans-rire ave ses blagues dites en français. L’album comprend seize titres dont les dix premiers signés de sa plume et six qui lui sont dédiés par les musiciens qui les interprètent. L’ensemble hétéroclite, ne manque pas d’un certain charme désuet et peut intéresser les collectionneurs et historiens: une sorte de mini-anthologie d’une certaine époque. Certaines de ces compositions sont très bien orchestrées, avec big band, d’autres sonnent très variétés, lorgnent vers le Brésil et une cite «Take Five». Plusieurs des titres en hommage portent son surnom Moșu (Père Noël) et sont sans aucun doute écrits avec un profond respect et une amitié certaine; on pourrait citer notamment son grand ami le pianiste-bassiste Johnny Rāducanu dont il a accompagné toute la carrière. Ces morceaux sont musicalement plus intéressants et nous permettent la découverte d’excellent solistes, le saxophoniste Dan Mîndrillā et le pianiste Mircean Tiberian sur «Pantofil de Lac ai Lui Moșu », Johnny Rāducanu en solo sur «Moșu Blues», la belle voix de Teodora Enache, très classique, sur «Epu Blues» avec un solo de contrebasse à l’archet de Pedro Negrescu. Sur «Blue Bloody Moșu Blues», les frères Cosma, Romeo au piano et Robert au trombone, assurent une sobre prestation très cool jazz, digne des meilleurs clubs new-yorkais. A citer l’excellent duo, en live, des pianistes Ion Baciu Jr. et Daniela Nicolae, enregistré en direct de la Radiodifuziunea Românā (2015), «Moșu (Guben)», et un final gravé lors du Festival International de Jazz de Sibiu (1991), «Uite Moșu, nu e Moșu», où le quartet du saxophoniste Garbis Dedian assure une belle prestation. Garbis Dédian, à l’alto, dialogue avec Mircean Tiberian, les deux swinguant en diable (à signaler l’excellence d’un guitariste dont on ne cite pas le nom).

Un album témoignage qui fait découvrir différents enregistrements gravés, a priori, entre 1964 et 2016.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueStéphane Mercier
Trip

Route 166, Antichoke Facial, Noah’s Ark, Samsara, Noé, Je me suis fait tout petit, For Emilie, Eternally Yours, Trois, Remember
Stéphane Mercier (as), Peter Hertmans (g), Nicola Andrioli (p, kb), Cédric Raymond (b), Matthias De Waele (dm)

Enregistré du 8 au 10 septembre 2017, Bruxelles (Belgique)

Durée: 52' 50''

Igloo Records 292 (Socadisc)

Après trois ans d’études à Boston, deux années en résidence à Paris et 270 représentations itinérantes avec la «Boîte de Jazz», Stéphane Mercier est venu fixer sa nouvelle vie à Bruxelles, avec sa famille recomposée en amour et en jazz. Fort de son parcours et de ses échanges, il se présente aujourd’hui à la tête d’un quintet intergénérationnel allant du jeune Nicola Andrioli au guitariste chevronné «Pater» Hertmans. Compositeur et soliste, il est aussi le nouveau directeur du Jazz Station Big Band. La musique de ce quintet est d’un classicisme sage mais ouvert, sans excès ni distorsions. La plupart des morceaux sont joués détendus, qu’ils soient de la plume de l’altiste, du guitariste ou de… Brassens. Les mélodies sont simplement belles («Noé», la ballade «Samsara», la valse «For Emilie»); les rythmes chaloupés évoquent les belles années d’Horace Silver ou d’Herbie Hancock («Route 166»). «Eternally Yours» de Peter Hertmans est à rapprocher de Brubeck pour le tempo et la sonorité d’un altiste qui ne cache pas son admiration pour Paul Desmond. On retiendra les solos de Nicola Andrioli sur «Noé», «For Emilie» et «Eternally Yours», l’arrangement déhanché et réussi de Stéphane Mercier sur «Je me suis fait tout petit» (collage en re-recording en sus). Stéphane Mercier et Peter Hertmans affichent une belle unité à l’attelage de l’ensemble; bassiste et batteur se placent respectueusement à leur service (solos de basse sur «Atichoke Facial» et «Remember»). Un disque excellent.
Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePhil Abraham
For 4 Brothers +1

Never Regret the Things That Made You Smile*, Dab-Die-Dabedodab-Die**, Mister Jones°, Lush Life°°, For Four Brothers*, Dancing on a Cloud 4, Igor 3, Oui Mais Bon !**
Phil Abraham (tb), Luc Vanden Bosch (perc), Bas Bulteel (p)*, Johan Clement** (p), Ivan Paduart (p)°, Christoph Mudrich (p)°°
Enregistré les 1er-2 juin 2017, Beersel (Belgique)
Durée: 47' 06''
Hypnote Records 005 (www.hypnoterecords.com)


Elégant projet que cette rencontre entre un bel instrumentiste en pleine maturité artistique, le tromboniste belge Phil Abraham (1962) et quatre pianistes faisant partie de ses proches, d’où le titre (en référence, on peut le supposer, aux Four Brothers de la section de sax de Woody Herman, comprenant Stan Getz, Serge Chaloff, Zoot Sims, Al Cohn), pour des échanges en toute liberté sur des compositions originales des participants à l’exception de «Lush Life» de Billy Strayhorn, de «Mister Jones » d’Olivier Collette, un autre pianiste belge (1973), et même si «Dab-Die-Dabedodab-Die» est fortement inspiré par Monk.
Le projet ressemble bien entendu à son auteur, Phil Abraham, en ce sens qu’il allie la légèreté, la richesse expressive, un sens de la mélodie et du lyrisme qui sont les marques de ses enregistrements. Sa manière de vocaliser ses chorus de trombone, est en rapport avec le fait qu’il chante, très bien (mais pas sur ce disque), et se permet même parfois de faire sonner son jeu comme de vraies paroles avec une richesse d’effets et une poésie qui lui valent le surnom, pas usurpé, de «Chet Baker du trombone». Chet Baker fait partie du Panthéon belge du jazz, d’où le compliment. Avec ses four brothers, tous beaux pianistes, dans l’esprit de cet enregistrement, à la belle musicalité, Christoph Mudrich (1960, Sarrebruck), Ivan Paduart (1966, Bruxelles), Johan Clement (1955, Anvers), Bas Bulteel (1971, la Haye) qui apportent le complément harmonique et le contrepoint lyrique, on comprend que ce disque soit une belle réussite, intimiste comme des rencontres à deux, du très beau jazz sans l’ombre d’une hésitation, car Phil Abraham possède ce swing chantant qui fait la beauté de la tradition en Belgique. Chez Phil Abraham, la virtuosité, réelle, reste invisible, car il est tout entier au service de la musique de jazz, comme le troisième mousquetaire de ces duos, l’excellent et discret Luc Vanden Bosch qui est le «+1» du titre, qui accompagne de ses baguettes, ses balais, ses mains et ses doigts parfois, ce bel enregistrement, très court, toujours trop court comme le sont les beaux disques.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Paolo Profeti European Collective
Waiting for Bucarest

Sguardo Sospe, The Red Kiss and the Bitter Fruit, Waiting for Bucharest, Danza nel Mondo, Sisli Camii, To Inc, Lost Eyes in Wonderland, Milano-Bucaresti Doar Dus, Peaceful*, Sguardo Sospe
Paolo Profeti (as), Florian Radu (tb), Sorin Romanescu (g), Davide Incorvia (p), Cristiano Da Ros (b), Alessandro Rossi (dm) +
Cristian Soleanu (ts), Bucharest Jazz Orchestra*
Enregistré les 23, 24 et 25 mars 2015, Bucarest (Roumanie)

Durée: 51'

Fiver House Records 008 (www.fiverhouse.com)


Comme son nom ne l’indique pas, l’European Collective est un groupe italo-roumain autour du saxophoniste italien Paolo Profeti. Ce musicien diplômé du conservatoire de Milan a fait ses classes auprès de Rosario Giuliani et Billy Harper… Il a joué dans de nombreux orchestres italiens (Civica Jazz Band, Time Percussion, Alberto Tacchini, Archipel Orchestra) avant de diriger son propre groupe. Pour ce projet, il est rejoint par le tromboniste Florian Radu (soliste de l’Orchestre de la Radio Nationale Roumaine) musicien très recherché sur la scène roumaine et par le guitariste Sorin Romanescu lui aussi très présent à Bucarest. Les autres musiciens réguliers viennent d’Italie, Davide Incorvio pianiste de Mauro Ottolini, Enrico Rava ou encore Randy Brecker, le bassiste Cristiano Da Ros, et le batteur Alessandro Rossi (Paolo Fresu, Paolo Damiani). Les échanges entre les deux pays sont fréquents et les artistes italiens sont souvent invités dans les festivals roumains.
Le groupe nous interprète un répertoire varié, largement inspiré de groupes du jazz moderne des années 1960 et 1970, et totalement écrit par Paolo Profeti (excepté un de Cristiano da Ros), avec des arrangements soignés et brillants. Une petite perle magnifiquement ciselée termine l’album marqué par l’amitié.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Hubert Fol
And His Be-Bop Minstrels

2 CDs: 47 titres détaillés dans le livret
Musiciens détaillés dans le texte ci-dessous et dans le livret
Enregistré à Paris de 1947 à 1956
Durée: 1h 01' + 1h 11''
Fresh Sound Records 955 (Socadisc)


Ce double CD, un événement discographique que nous devons au label Fresh Sound de l’excellent Jordi Pujol, reprend les enregistrements d’Hubert Fol (as) de 1947 à 1956, pour l’essentiel les éditions du label Swing (CD1 et une partie du CD2), 2 titres radiodiffusés, plus un disque Philips, un Barclay, un Pathé, parfois enregistré sous le nom de Raymond Fol où son frère Hubert joue, ou ceux de l’orchestre de Moustache, avec Hubert et Raymond.
La rapidité avec laquelle les musiciens européens et français en particulier ont adopté le bebop, à son arrivée sous forme de disques d’abord, à la fin de la Seconde Guerre ne s’explique que par une atmosphère particulière liée à la présence américaine, mais aussi par la soif de curiosité sincère et enthousiaste que les musiciens ont encore en ce temps, de la compréhension du jazz des racines made in USA et de sa transformation rapide. Les premières plages de ce double disque avec «Night in Tunisia» et un Alan Jeffreys gillespien dès 1947 atteste cette curiosité savante qui s’effacera à partir des années 1960-1970 sous la pression de la musique commerciale, rock, yéyé, pop ou autres et qui fera partiellement et progressivement perdre ce background et cet attachement. La trace de cette curiosité et de cette ouverture s’en trouve dans ce disque: le jazz est parfois dans l’esprit bebop mais aussi néo-orléanais et entre les deux, dans l’esprit du jazz mainstream de cette époque à base de standards, d’ensemble dans l’esprit des big bands, un jazz qui avait toutes ces facettes en même temps, et auquel se frottaient les musiciens curieux de jazz sans encore de chapelles stylistiques aussi tranchées et parfois de façon caricaturale que par la suite.
Bien entendu, Hubert Fol (né en 1925) y témoigne de sa compréhension des particularités apportées par le bebop, mais sa connaissance des racines, de la matière commune à l’ensemble du jazz, le blues comme le swing, facilite le passage de l’un à l’autre sans que le fond du langage en subisse une discordance, comme pour Charlie Parker, contrairement à ce qu’en dit la critique hodeirienne. Hubert Fol évoque tout aussi aisément le nouveau monde de Charlie Parker et Dizzy Gillespie, par sa thématique et son expression («Half Nelson», «I’ll Remember April», «Yardbird Suite»), que «l’ancien», celui de
Coleman Hawkins, Rex Stewart et Lester Young, sur certains autres thèmes («These Foolish Things», «They Can’t Take That Away From Me»), avec un magnifique lyrisme («You Go to My Head»), sans aucun hiatus. On peut imaginer que le jazz d’Hubert Fol (et de Raymond) englobait Louis, Duke, Billie Holiday, Lester Young, Coleman Hawkins, Art Tatum, Charlie Parker, Dizzy, sans que ça lui pose problème. Le patron de Swing, Charles Delaunay, était d’ailleurs sur la même longueur d’onde, malgré son isolement entre les panassiéistes, bloqués sur la vison ethnomusicale de leur chef de file, les hodeiriens bloqués sur la vision systémique, progressiste et académique de l’autre gourou (à l’origine de la musique créative improvisée), sans oublier le troisième courant, marchand, plus soucieux de consommation, donc de mode (Ténot-Filipacchi-Barclay). En ce sens, cet enregistrement nous restitue le son d’une époque où une partie des musiciens portent encore l’histoire du jazz dans son ensemble, avec cohérence, un continuum historique en évolution rapide, avec le respect de la source américaine, indispensable à la compréhension du jazz.
Quoi qu’il en soit, la réunion de ces enregistrements sur deux disques est une belle initiative, un bel hommage à ce beau saxophoniste, très lyrique, qui arrêta sa carrière prématurément au début des années 1960 (il décède en 1995). C’est également l’occasion de retrouver, selon les plages, outre Hubert (as) et Raymond Fol (p), beaucoup des musiciens qui ont enrichi l’histoire du jazz en France dans l’après-guerre: les trompettistes Alan Jeffreys, Dick Collins, Aimé Barelli, Christian Bellest, Guy Longnon; les trombonistes Jack Carmen, Nat Peck, Benny Vasseur, Bernard Zacharias; les saxophonistes Dave Van Kriedt, Jean-Claude Fohrenbach, Michel de Villers, Jay Cameron; le clarinettiste Hubert Rostaing; les pianistes André Persiany, Bernard Peiffer, Léo Chauliac, René Urtreger; les bassistes Emmanuel Soudieux, Georges Hadjo, Alf Totole Masselier, Jean Bouchety, Pierre Michelot, Roger Dagnères, Benoît Quersin, Jean-Marie Ingrand, Roland Bianchini; les batteurs Benny Bennett, Kenny Clarke, Richie Frost, Roger Paraboschi, Pierre Lemarchand, Baptiste Mac Kac Reilles, Jean-Louis Viale, Moustache et Geo Daly (vib), Jo Bartel (voc) et Sacha Distel (g) qui était encore dans le jazz avant de choisir la voix commerciale. Ce disque rappellera de bons souvenirs à tous les connaisseurs de cette excitante époque du jazz en France et dans le monde, où si tout n’est pas parfait, on perçoit une énergie et une envie de jazz qui font plaisir à entendre. Une belle réédition, d’autant que Jordi Pujol a fait un beau travail de recherche dont rend compte un excellent livret, précis et plein de détails qui nous ont permis de retrouver les traces d’une des activités de Jazz Hot à l’époque, sous la férule de Charles Delaunay, les concerts hebdomadaires de la Jazz Parade qui se déroulaient au Théâtre Edouard VII, parfois radiodiffusés en direct ou différé, de 1948 à 1949. Ces concerts réunissaient une belle assistance autour de cette musique de jazz, autre témoignage qu’on vivait alors dans une autre dynamique. Il y a dans ces deux disques de très belles versions de célèbres thèmes du jazz comme «Lover Man» de 1948, «Robbin’s Nest» de 1949, «Everything Happens to Me», «These Foolish Things» de 1950, «Half Nelson» de 1954, etc. Ce qui est perceptible, c’est l’implication des musiciens dans leur musique, leur vitalité spontanée loin de tout esprit scolaire ou académique, loin de toute prétention, et ça change tout en matière d’intensité et d’authenticité pour le jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueCharles Mingus
Jazz in Detroit / Strata Concert Gallery / 46 Selde

Pithecanthropus Erectus-Pt1 & Pt2, The Man Who Never Sleeps, Peggy’s Blue Skylight, Celia-Pt1 & Pt2, C Jam Blues-Pt1 & Pt2, Orange Was the Color of Her Dress Then Blue Silk, Dizzy Profile
Charles Mingus (b), Joe Gardner (tp), John Stubblefield (ts), Don Pullen (p), Roy Brooks (dm)
Enregistré les 13-18 février 1973, Detroit (Michigan)
Durée: 2h 24' 35''
BBE 453/Strata Records/180 Proof Records/WDET-FM/Differ-Ant (www.bbemusic.com)


Préambule: cet enregistrement, annoncé en 5 LPs et 5 CDs, nous est parvenu avec plus de 2 heures de musique, dans la version que nous avons reçue sur clé USB. Support insuffisant pour faire un commentaire exhaustif –type de support à ne pas renouveler, merci– et notamment pour savoir si l’intégralité de la musique des disques/CDs y figurent (la durée ne semble pas justifier de 5 CDS, il doit en manquer un bout) ou si le livret contient des informations intéressantes, des images inédites, etc. Cela dit l’importance artistique et sociologique de cet enregistrement inédit, la beauté de cette musique (les compositions de Mingus), comme l’excellence, la puissance de la conviction de ce concert et des musiciens qui s’y produisent, en rapport avec une assistance et une période surchauffées, font de cet enregistrement un événement majeur discographique et rendent indispensable ce coffret; donc le fait de vous en parler même partiellement.
Enregistré en live à la Strata Concert Gallery, 46, Selden Street, Detroit, MI, en février 1973, voici un splendide concert du quintet du légendaire Charles Mingus ressurgir grâce à Hermine Brooks, la veuve du batteur de ce concert, le grand Roy Brooks qui participa à tant de grands disques de jazz et au fameux M’Boom, cette formation de percussionnistes sous l’égide de Max Roach, qui est évoquée par Warren Smith –qui en fut un autre élément– dans le Jazz Hot de ce mois (685). Roy Brooks, comme Max Roach et Charles Mingus, a été lui-même très concerné par la dimension sociale et politique du jazz, comme l’atteste le titre de son album Free Slave (Muse) et par la ville de Detroit (Duet in Detroit, avec Geri Allen, Randy Weston, Don Pullen, Woody Shaw). Comme souvent avec les grands batteurs, comme Louis Hayes en couverture du numéro en cours de Jazz Hot (685), Roy Brooks a une petite discographie en leader, mais une discographie impressionnante en sideman: Max Roach/M’Boom, Horace Silver, Charles Mingus, Dexter Gordon, Junior Cook, Yusef Lateef, Pharoah Sanders, Wes Montgomery, Dollar Brand-Abdullah Ibrahim, Buddy Tate, Sonny Stitt, Shirley Scott, Blue Mitchell, et la liste est encore longue…
Présenté par l’Allied Artists Association of America, Inc., et le soutien du Michigan Council for the Arts, c’est également au DJ et collectionneur Amir Abdullah, fondateur du label Wax Poetics Records, qu’on doit la sortie de cette perle rare, jusque-là ignorée des amateurs de jazz. Amir s’est donné entre autres missions, la réédition, à travers son label 180 Proof Records, des enregistrements du label Strata de Detroit, depuis sa découverte d’un des enregistrements, le premier volume, de The Lyman Woodard Organization, Saturday Night Special, dont la couverture n’est pas équivoque, sur l’engagement politique du label en son temps.
Charles Mingus fut invité pour une semaine de résidence dans la maison de Kenny Cox. Pianiste et fondateur du label Strata Records, il enregistra deux disques pour Blue Note en 1966-69, accompagna Etta Jones et plus près de nous James Carter, Regina Carter, et beaucoup d’autres musiciens de jazz entre temps. Kenny Cox est décédé en 2008. Barbara Cox qui anima avec lui la Galerie, dans le cadre d’un collectif d’artistes de Detroit, à vocation sociale et pédagogique également, lui survit.
Il ne faut pas confondre Strata Records avec Strata-East Records, le label new-yorkais de Stanley Cowell et Charles Tolliver, fondé en 1971, un autre collectif d’artistes, même si tous ces collectifs, à la recherche d’une indépendance pour leurs créations, participent d’une même recherche affichée d’émancipation politique au sens large. La semaine Mingus se termina en apothéose avec ce splendide concert d’une musique d’une intensité qu’on a du mal à imaginer de nos jours, sans doute l’époque et le substrat politique qui fondaient ces collectifs et qui expliquent cette puissance de l’expression. Pour resituer le contexte, rappelons que Kenny Cox dirigeait dans les années 1980 un groupe, le Guerilla Jam Band, basé à Detroit. Citons également DJ Amir sur les raisons de son intérêt pour Strata: «Strata est sorti des insurrections que la plupart des habitants de Detroit appellent les émeutes de 1967 et 1968. Cela a conduit à une révolution dans l'art, la culture et la politique. Je pense vraiment que c’est mon héritage et mon devoir de raconter l’histoire de Strata!»
Charles Mingus n’est plus à présenter et Jazz Hot vous sera utile: il y a de nombreux articles, dont les Jazz Hot n°557-558-559 (1999), pour une discographie détaillée qui resitue cet enregistrement huit mois avant le bon Mingus Moves, avec George Adams, Don Pullen et Dannie Richmond.
Ici, on retrouve Joseph Gardner (tp) qui accompagna Charles Mingus tout au long de l’année 1972, John Stubblefield (1945-2005) au ténor qui fait une apparition au sein de l’orchestre pendant quelques mois après le regretté Hamiet Bluiett (bar) qui vient de disparaître en octobre 2018, et avant George Adams (ts). La séparation entre Stubblefield et Mingus fut houleuse et rapide, mais on sait que le saxophoniste fut l’un des piliers du Mingus Big Band qui survit à la disparition du bassiste sous l’impulsion de Sue Mingus. Roy Brooks (Detroit, 1938-2005) est depuis 1972 le batteur régulier de Charles Mingus et remplace brillamment le fidèle Dannie Richmond qui retrouvera Mingus après cet enregistrement. Roy Brooks, auteur sur cet enregistrement de magnifiques chorus et interventions, est pour ce concert at home particulièrement en verve. Enfin apparaît ici, pour la première fois dans un enregistrement avec Mingus, le très original pianiste, Don Pullen, dont la couleur musicale, comme celle de George Adams, fut pour beaucoup dans le son de l’orchestre de Charles Mingus pendant trois années, entre blues et cascades de notes et de clusters. Il perpétua également la mémoire de Charles Mingus après son décès dans le groupe Mingus Dynasty avec George Adams, Dannie Richmond et Cameron Brown.
Dans cet enregistrement, on trouve les compositions du grand contrebassiste, une composition de Duke Ellington («C Jam Blues»), comme souvent chez Mingus, et un «Dizzy Profile» pour rappeler que ce révolutionnaire de Mingus savait d’où il venait. Un splendide enregistrement qui restitue ces atmosphères tendues comme l’étaient la société des Etats-Unis à la sortie de la guerre du Vietnam et d’une longue lutte pour les droits civiques tragiquement conclue en 1968 par l’assassinat de Martin Luther King, également évoqué par DJ Amir comme origine de la création de ce label Strata: «La première émeute de 1967 a été provoquée par le harcèlement constant et le meurtre de Noirs par la police de Detroit. Cela a entraîné une répression sévère de la part de la Garde nationale au cours de laquelle plusieurs personnes ont été tuées. Puis en 1968, le Dr Martin Luther King a été assassiné et, comme beaucoup de communautés noires du centre-ville, Detroit a éclaté. L’assassinat du Dr King a également donné naissance à la création des Black Panthers ainsi qu’à d’autres mouvements politiques et sociaux tels que Strata.»
Un bon disque et une mise en situation de cet enregistrement pour comprendre que le jazz n’est pas qu’un ensemble de notes et de sons plus ou moins bien arrangés et exécutés.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMichel Mainil-Vincent Romain Quintet
Soul Voyage

Summer Is Coming Soon, First Light, Lime and Chili, From Self to Self, Povo, Sunshine Alley, Loran’s Dance, No Blues no More, Sweet Jail
Michel Mainil (ts, ss), Olivier Poumay (hca), Vincent Romain (g), Maxime Moyaerts (org), Antoine Cirri (dm)

Enregistré 17-20 juillet 2017, lieu non précisé

Durée: 58' 37''

Igloo Records 298 (Socadisc)

Salto-arrière dans le temps du jazz avec cet album qui nous ramène aux années groovies (fin sixties) que les plus jeunes d’entre-nous ne peuvent plus connaître; ces années Comblain ou Juan-les-Pins qui virent cohabiter les Bill Evans et John Coltrane avec les Jimmy Smith et Jimmy McGriff; les Stanley Turrentine, Adderley Brothers et Messengers. C’est ce climat que Michel, Antoine et Maxime ont pratiqué et qu’ils retrouvent. Les associations instrumentales sont traditionnelles, comme celle de la guitare et de l’orgue («Sutch Alley»), ou rares comme celle de l’harmonica et du saxophone («Loran’s Dance»). Par une sonorité de ténor claire, pincée à l’aigu («Summer Is Coming Soon»), Michel Mainil se rapproche plus des boppers mais sans dénoter dans le mood-retrode l’ensemble. Au soprano, il assure une jolie incursion dans un domaine plus proche de Wayne Shorter que de Sidney Bechet («First Light»). Vincent Romain, sobre naturellement («Lime and Chili»), est sans doute plus imprégné de rhythm and blues que ses compagnons («Povo»); Antoine Cirri privilégie le drive bien en place («No Blues No More» en mode groovy-shuffle). On redécouvre les beaux étouffés-vibrés d’un Olivier Poumay qui s’impose à nos oreilles comme un digne successeur de Toots Thielemans («Summer Is Coming Soon», la valse «From Self to Self», «Povo»,). Oyez aussi, braves gens: le gospel «Sweet Jail» qui clôture l’album! Mais c’est avec Maxime Moyaerts que je terminerai cette chronique parce qu’il est pour moi «le plus» de l’album, en accompagnement, en solo («From Self to Self», «Sunshine Alley») et surtout grâce à la justesse et l’aisance de ses pieds sur le pédalier («Povo»). «Lime and Chili» est, pour moi, le morceau le plus accompli car tous les solos sont inventifs. J’aime tout l’album!
Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disque

Cécile McLorin Salvant
The Window

Visions, One Step Ahead, By Myself, The Sweetest Sounds, Ever Since The One I Love’s Been Gone, A Clef, Obsession, Wild Is Love, J’ai l’cafard, Somewhere, The Gentleman Is a Dope, Trouble Is a Man, Were Thine That Special Face, I’ve Got Your Number, Tell Me Why, Everything I’ve Got Belongs to You, The Peacocks*
Cécile McLorin Salvant (voc), Sullivan Fortner (p), Melissa Aldana (ts)*

Enregistré les 10-11 mai 2017 et 26 septembre-1eroctobre 2017, New York

Durée: 1h 10' 14''

Mack Avenue 1132 (www.mackavenue.com)


Pour un duo, car c’en est un, enregistré en studio et en live par deux artistes en pleine possession de leur art, Cécile McLorin Salvant et Sullivan Fortner, on s’attend simplement à écouter et à laisser courir la plume. Mais cet opus, s’il flatte d’emblée l’oreille pour justifier un indispensable, titille aussi notre curiosité autant que notre réflexion sur une partie du projet.
Cécile McLorin Salvant est la porteuse du projet artistique de ce disque dans lequel Sullivan Fortner se glisse avec naturel et, selon les moments, la maestria d’un concertiste, le génie d’un maître du piano jazz ou l’imagination et l’a-propos d’un grand accompagnateur de music-hall comme Paul Castanier qui accompagna Léo Ferré… Ce qu’apporte Sullivan Fortner est exceptionnel, rappelant la maîtrise pianistique des plus grands de ses aînés par sa faculté à synthétiser l’histoire du piano jazz en particulier, des origines à nos jours, à l’instar de Jaki Byard ou de Roland Hanna. Il ajoute des couleurs par l’utilisation d’une multiplicité de climats, en liaison avec le projet de la chanteuse, de l’orgue sur certains thèmes, allant jusqu’à l’orgue de barbarie («J’ai l’cafard») pour la chanson réaliste.
Car la chanteuse à partir de son amour du jazz, de la musique classique, de la chanson réaliste ou populaire, fait parfois sur ce disque du jazz mais aussi, avec des moyens hors normes (son cas et celui de Sullivan Fortner), ce que font beaucoup d’autres en beaucoup moins bien: de la variété, avec ou sans l’accent du jazz parfois pour Cécile. C’est respectable, surtout à ce niveau d’excellence et avec ce traitement original, même si ça ne doit pas devenir une recette car l’histoire du jazz porte en elle des richesses, collectives et individuelles, que n’ont pas les autres musiques, plus en rapport avec les moyens et le langage naturel de ces deux musiciens; Sullivan Fortner pour le piano en donne un bel exemple, car son expression conserve son accent naturel jazz en toutes circonstances, même quand la couleur change. Mais il est difficile, même pour Cécile McLorin Salvant, l’éclectisme et le haut niveau de ses moyens, d’être authentique dans tous les registres en voulant changer la nature de sa voix; la voix est particulière, le plus humain des instruments. C’est dans le jazz qui l’a imprégnée au-delà de toute analyse rationnelle –la transmission culturelle relève d’une alchimie complexe– que se révèlent son naturel et son excellence, selon moi.
Certaines qualités n’existent que dans le jazz, à un niveau supérieur, comme la profondeur du naturel et la conviction de l’expression associées à la sophistication. C’est le «hasard et la nécessité» de l’histoire qui veut ça. La recherche d’une perfection ou d’une originalité forcée est donc sans objet, voire un égarement, pour des artistes de la trempe de Cécile et Sullivan qui sont déjà si parfaits, si originaux à l’état naturel: «À Clef», «J’ai l’cafard», avec une expression sans relief ou avec une expression forcée de la voix voulue (parce qu’en français, parce que populaire…) ou «Were Thine That Special Face», «Tell Me Why», (vibrato forcé-classique de voix contestable), manquent du naturel et de l’épaisseur culturelle si particulière au jazz, et si présente dans la voix de Cécile par ailleurs dans ce disque ou dans d’autres, parfois moins parfaits, mais qui génèrent une émotion durable… Même si ces thèmes sont interprétés ici avec une exigence formelle et un résultat de haut niveau…
Ce qui est dit n’est que mon avis sur une partie de ce projet, et ne doit pas cacher le travail et le talent mis dans cet enregistrement de belle facture, pleinement réussi sur le plan de ce que cherchait Cécile McLorin Salvant. La chanteuse aussi bien que Sullivan Fortner y sont exceptionnels, et d’abord de complicité, et «quand le jazz est là»… comme dit la chanson, on touche à l’indispensable.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
Nightconcert

Where or When, Easy to Love, On Green Dolphin Street, Theme from «A New Kind of Love» (All Yours), Night and Day, Cheek to Cheek, My Funny Valentine, Gypsy in My Soul, That Amsterdam Swing, Over the Rainbow, What is This Thing Called Love, Laura, When Your Lover Has Gone, No More Shadows, 'S Wonderful, Thanks for the Memory
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré le 7 novembre 1964, Amsterdam (Pays-Bas)
Durée: 1h 18' 38''
Octave Music/Mack Avenue 1142 (www.mackavenue.com)


Cet enregistrement est le troisième d’Octave Music, dans le cadre d’une exploitation des archives personnelles d’Erroll Garner, léguées à l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh, la ville de naissance du grand pianiste. Il est dédié à la regrettée Geri Allen, décédée en 2017, qui dirigeait cet institut, et qui fut avec Steve Rosenthal, Peter Lockhart et Susan Rosenberg, à l’origine de cet Erroll Garner Jazz Project. Le Complete Concert by the Sea en 2015 fut nommé aux Grammy Awards et en 2016, la même équipe a produit Ready Take One to Life.
Sur ce troisième enregistrement, tout n’est pas inédit, car une partie des titres fut éditée, avec un moins bon son d’après le livret et sans les introductions parfois, dans une édition européenne, non distribuée apparemment aux Etats-Unis, produite par Philips aux Pays-Bas et en Autriche, sous le titre Erroll Garner: Amsterdam Concert (Fontana 856 106). Il y a ici seize titres; dans l’édition européenne, il n’y avait que huit titres, mais le pointage des titres ne fait ressortir que 7 titres de l’édition européenne, en admettant que «More» de l’édition européenne soit le même titre que «No More Shadows» de la présente édition. Il semble donc manquer «Moon River» de l’édition européenne, sauf si ce titre n’appartient pas à ce concert, ce que nous ne pouvons dire car nous n’avons pas le LP original paru en Europe. Il y a aussi peut-être une question de place, car le CD est à sa contenance maximale de 120 minutes et ne pouvait accepter un titre de plus.
Quoi qu’il en soit, il reste dix inédits ce qui fait de cet enregistrement un événement discographique majeur, une splendide nouveauté car des inédits du grand Erroll Garner au sommet de son art, c’est simplement magnifique. Erroll Garner, ce pianiste du temps suspendu sur le décalage rythmique de ses mains, le pianiste de jazz le plus rhapsodiant, est un monument du piano jazz. Sa virtuosité rythmique fait bien sûr sa signature, mais au-delà, il avait l’habitude d’aborder tout le song book, jamais deux fois de la même façon, avec des inventions qui relèvent d’une imagination sans limite.
Ce concert avec l’un de ses beaux trios, ici restauré à la perfection par une équipe d’une exceptionnelle conscience musicale, nous offre ainsi de splendides versions, dans l’intégralité des bandes que conservait chez lui le grand et méticuleux Erroll Garner. Merci doublement à lui. A propos de ses introductions, si particulières, c’est un grand plaisir de les voir ainsi restituées, car Erroll Garner construisait avec un soin particulier ses œuvres, et elles sont particulièrement curieuses: il n’avait nullement besoin d’un piano préparé pour lui faire rendre des sons très étranges, au point que le conseiller artistique de ce disque et coproducteur, l’excellent Christian Sands, le compare à Cecil Taylor, et on peut comprendre son analogie sans exagération («That Amsterdam Swing», «Over the Rainbow»…), car ces introductions témoignent de cette qualité d’invention («Cheek to Cheek», «My Funny Valentine», «Gypsy in My Soul», etc.); et quand Erroll lâche les chevaux, ses deux magnifiques mains délivrent un swing qui pourrait définir, sans mot et pour l’éternité, ce que le swing signifie et pourquoi tant de peuples furent sensibles à cette respiration, cette danse qui remue si profondément et si universellement. Du grand art! Félicitations pour cette édition particulièrement bien produite et réalisée de ce volume de l’Erroll Garner Jazz Project, elle est digne du grand artiste.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJanczarski & McCraven Quintet
Liberator

The Torn Veil, The Spark (For Jasia), Sweet Love of Mine, Daddy’s Bounce, Hambone Intertwinning Spirits, I Want to Talk About You, Love Is
Borys Janczarski (ts), Stephen McCraven (dm), Rasul Siddik (tp, fl, perc, voc), Joanna Gajda (p), Adam Kowalewski (b)

Enregistré le 15 novembre 2016, Varsovie

Durée: 1h10' 17''

Fortune Production 0132 085 (www.for-tune.pl)

Cet album peut apparaître comme le pendant live de Traveling East West sur lequel les deux leaders proposaient une musique confrontant des aspects propres au jazz américain à la tradition musicale toute de rigueur des pays d’Europe centrale. Toujours conduit par le saxophone ténor de Janczarski et le drumming prolixe du batteur d’Archie Shepp, cet enregistrement en public confère aux motifs rythmiques incantatoires des compositions originales une chaleur bienvenue, s’agissant d’une démarche expérimentale visant avant tout à abolir les frontières entre jazz traditionnel et mouvances musicales plus composites. Ainsi, «Daddy’s Bounce» et «Love Is» de Joanna Gajda prennent-ils ici un relief saisissant, en recouvrant leur vigueur initiale, avec des arrangements qui vont tout droit à l’essentiel. C’est aussi le cas de «Intertwinning Spirits» de Stephen McCraven, couplé à l’inédit «Hambone»; mais ce ne sont pas les seules bonnes surprises du disque puisqu’on retrouve en position stratégique le «I Want to Talk With You» de Billy Eckstine (chanté superbement par Rasul Siddick, en totale maîtrise de ses talents polyinstrumentaux) et le «Sweet Love of Mine» de Woody Shaw, qui constituent réellement des moments forts de ce set, sans doute aussi dans la mesure où ils permettent au piano de Joanna Gajda de développer toute sa verve classique, au sens le plus jazz du terme (elle semble d’ailleurs avoir beaucoup écouté Count Basie). Le caractère plus free jazz des orchestrations des deux leaders s’en trouve comme galvanisé, ce qui confère une vie propre aux titres interprétés en faisant ressortir le blues à l’origine de leur inspiration. Les cuivres ronflent (superbe chorus de Borys Janczarski sur «The Torn Veil»), le tempo est à la fois rigoureux et ondoyant, tandis que le jazz développe un esprit empreint d’universalité serti des pierres précieuses que sont sincérité et authenticité des musiciens, un sens du collectif mettant bien en valeur les performances individuelles des membres du quintet.
Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Teodora Enache
A Child Is Born

Blame It on My Youth, Better Than Anything, Stormy Monday, Bye Bye Blackbird, A Child is Born, Over the Rainbow, Misty, Sometimes, I’m Happy, Walk With Me, Everytime We Say Goodbye
Teodora Anache (voc), Itsván Gyárfas (g), Balázs Berkes (b)
Enregistré les 7,8, 9 septembre 2010, Cluj Napoca (Roumanie)
Durée: 49’
e-Media Records (https://teodoraenache.com)


Pour son dixième album en 2010, Teodora Enache avait opté pour une sobriété voire une pureté extrême avec un retour à des standards chantés en anglais. L’accompagnement guitare et contrebasse sans aucun artifice habille d’une grande légèreté la voix cristalline de Teodora et lui permet de belles envolés et des scats mesurés. Sans rythmique habituelle, le groupe se comporte comme un véritable trio, laissant aux deux musiciens une large plage d’expression. Itsván Gyárfas en digne héritier des guitaristes hongrois (Gábor Szabo, Attila Zoler) nous révèle un fin guitariste aussi à l’aise dans l’accompagnement que dans ses improvisations. Balázs Berkes, lui aussi natif de Hongrie, apporte son assurance et un son d’une contrebasse fabriquée dans la grande tradition de la lutherie très recherchée de son pays. Trois partenaires pour un répertoire connu, mais dont on apprécie l’interprétation, en particulier de très belles versions de «A Child Is Born», «Over the Rainbow», «Misty», «Everytime We Say Goodbye».
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Teodora Enache
Transfiguration

About Death, Doina. Part One, Doina. Part Two, Gypsy Memories, Cântec de Sânziene, Saphardic Poem, Miriam Ha’Nevia
Teodora Enache (voc), Allen Won (as, fl), Ren Martin-Doike (vln, fl), Fred Scheuders (g), Manu Koch (kb), Benny Rietveld (b, eb), Pepe Limenez (dm), Ramon Yslas (perc)
Enregistré en février 2015, Las Vegas (Nevada)
Durée: 44'
Mad Man Junk Yard (https://teodoraenache.com)


Teodora Enache, étonnante chanteuse (et directrice du festival de Jazz de Bucharest) nous enthousiasme par son aptitude a varier les genres et défier les styles. Dès ses débuts, très ancrés dans un jazz moderne, puis très improvisé, elle n’hésite pas à dialoguer avec Burton Greene, Bela Bartók ou Kenny Werner, et maintenant, en compagnie de Benny Rietveld, elle déboule avec un album électrique, décapant de fond en comble la tradition roumaine ouverte sur le monde oriental. Sa magnifique voix chantée en roumain et en anglais, nous envoûte dans une incantation libératrice soutenue par de sérieux protagonistes. L’album est produit Benny Rietveld, qui a notamment travaillé avec The Crusaders, Richie Cole, Barney Kessell, Makoto Ozone, Huey Lewis ainsi qu’avec Miles Davis, pour sa tournée mondiale en 1988, ou Michel Legrand à Holywood.
Survolant les clichés stylistiques, l’album se présente comme une suite endiablée où les combinaisons de la voix se marient avec les différents solistes. A noter les interventions d’Allen Won au sax alto, de Ren Martin-Doike au violon alto, du guitariste Fred Scheuders et bien sûr, du producteur, bassiste et contrebassiste Benny Rietveld. La prise de son est soignée, le mixage aussi et la restitution de la puissante et fragile voix à la fois de Teodora Enache est parfaite. Les compositions sont extraites de thèmes traditionnels. Il faut plonger dans cet univers et plutôt qu’isoler un des titres les prendre dans leur ensemble pour les apprécier dans leur continuité. Indispensable pour s’imprégner d’une des voix féminines les plus fortes de la scène jazz actuelle, bien loin des stéréotypes imposés.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDmitry Baevsky & Jeb Patton
We Two

Swingin' the Samba, Something for Sonny, Inception, Le Sucrier Velours, All Through the Night, Don't Let the Sun Catch You Cryin', Fools Rush In, The Serpent's Tooth, You'd Be So Easy to Love, Quasimodo
Dmitry Baevsky (as), Jeb Patton (p)
Enregistré le 27 mars 2018, Amiens (80)
Durée: 51' 01''
Jazz & People 818006 (www.jazzandpeople.com)


On évoquait récemment les qualités exceptionnelles de Jeb Patton pour son enregistrement réalisé au Mezzrow, New York (cf. Jazz Hot n°685) et tout ce que fait dans cet enregistrement Jeb Patton est à l’aune de cette excellence acquise auprès d’un Maître de l’écoute en jazz et en musique, et par là du piano jazz, Roland Hanna. Jeb, dans cet exercice du duo, est un splendide complice, doué de toutes les qualités de ses aînés dans ce registre, les accents en particulier, le swing et le blues, mais il est également un remarquable accompagnateur, attentif, solidaire, toujours présent pour souligner, mettre en valeur, aérer le discours du saxophoniste. Jeb est la véritable colonne vertébrale de ce beau disque.
Dmitry Baevsky, le complice de Jeb depuis plusieurs années, est lui un bon saxophoniste, possédant une belle sonorité et tous les arguments de virtuosité pour se promener, voler sur la belle toile dressée par Jeb. Et il lui faut effectivement bien posséder son instrument pour suivre la brillante verve de Jeb («The Serpent's Tooth»). Si son discours manque parfois de profondeur, il n’est pas dépourvu de très belles qualités lyriques (l’âme russe?) et contraste joliment avec le pianiste, une sorte de contrepoint stylistique dans une évidente complicité («Quasimodo»). A noter un beau et blues «Don't Let the Sun Catch You Cryin'», ou Dmitry, plus grave, semble jouer du ténor, et où Jeb témoigne qu’il ne se réfère pas à ses maîtres en jazz gratuitement (cf. Jazz Hot n°680).
Un beau résultat à n’en pas douter: une petite heure de belle musique de jazz qui évoque («You'd Be So Easy to Love») les enregistrements d’un grand devancier dans ce registre des duos avec saxophone alto: Phil Woods.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristine Lutz Quartet
Une Mélodie pour toi

Vers l’horizon, Une Mélodie pour toi, Wizen Swing, The Dolphin, Cherokee, Nous deux, Concerto d’Aranjuez/Spain, Tendre rêve, Virevolte, Czardas
Christine Lutz (harp), Loïs Courdeuil (g), Olivier Lalauze (b), Thierry Lutz (dm)

Enregistré en juillet 2018, Pernes les Fontaines (84)

Durée: 56' 07''

Autoproduit CL4TET021/1 (www.christinelutz.fr)

La harpe en soliste et leader est d’un emploi rare et difficile dans le jazz. Peu y ont réussi. Certains choisissent un phrasé style guitare, d’autres le phrasé piano; la réussite de Christine Lutz tient à ce qu’elle mêle les deux styles, utilisant l’un ou l’autre selon les morceaux ou le tempo, sans oublier le jeu propre à la harpe. Comme dans son disque La Danse des écureuils (2006), elle s’exprime avec un quartet d’essence swing manouche, ce qui convient parfaitement à sa conception de la harpe jazz. Compositrice également, elle affiche un goût prononcé pour la belle mélodie teintée de nostalgie, ce qui confère un grand charme à ses morceaux (quatre sont de son cru dans ce disque); écouter par exemple «Nous deux» sur un rythme bossa avec une longue et belle intro de la harpe sur contrechant à l’archet de la contrebasse; ou encore «Virevolte», une valse-swing de belle envolée, où Christine Lutz phrase à la façon de l’accordéon musette; à signaler un bon solo de batterie, par un batteur qui fait sonner les peaux. Celui-ci assure le tempo, les ponctuations, la relance, sans jamais se mettre en avant. «Wizen Swing» de Raphaël Faÿs, pris sur tempo rapide permet au groupe de développer toutes ses qualités, ça tourne et ça swingue, avec un guitariste qui se lance dans de belles envolées lyriques, et un contrebassiste mélodique, et solide à la pompe. On trouve deux morceaux d’autre inspiration, le «Concerto d’Aranjuez/Spain» de Rodrigo revu par Chick Corea dans lequel le guitariste se taille la part du lion; et «Czardas» de Monti, morceau virtuose pour le violon, où harpe et guitare se partagent les parties «casse-gueule» sur un tempo endiablé, La harpiste allant jusqu’à jouer les harmoniques du violon. Et sur «Cherokee», le quartet montre qu’il n’oublie pas le passé.
Quatre musiciens pour un disque original, qui réactualise l’expression du quartet manouche, et donne la preuve que la harpe y a sa place. Du jazz qui chante et qui danse.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueStanley Clarke Band
The Message

And Ya Know We're Missing You, After the Cosmic Rain/Dance of the Planetary Prince, The Rugged Truth, Combat Continuum*, The Message, Lost in a World**, Alternative Facts, Bach Cello Suite 1 (Prelude), The Legend of the Abbas and the Sacred Talisman, Enzo's Theme, to Be Alive
Stanley Clarke (b, eb, piccolo b), Mark Isham (tp), Ron Stout (tp), Doug Webb (s, fl), Dwayne Benjamin (tb), Chuck Findley (tp, flh), Cameron Graves, Dominique Taplin (synth), Beka Gochiashvili (p), Michael Thompson (g), Mike Mitchell (dm), Steve Blum*, Skyeler Kole, Trevor Wesley (voc)**, Salar Nadar (tabla), Pat Leonard (synth sound design), Sophia Sarah Clarke (spoken words), Chris Clarke (bck voc)

Date et lieu d’enregistrement non précisés

Durée: 44' 41''

Mack Avenue 1116 (www.mackavenue.com)


C’est par un hommage aux musiciens récemment disparus (Al Jarreau, Leon Ngudu Chancler, Tom Petty, Chuck Berry, Larry Coryell et Darryl Brown), que «Mister School Days» débute The Message. Un opus riche et varié, avec des thématiques couvrant un large spectre, au-delà de la seule musique de jazz. Concernant le jazz, Stanley Clarke remet en avant ses acquis de la période de la fin des années 70. Cette sensation transparaît avec «After the Cosmic Rain» et se poursuit sur «The Rugged Truth».Son jeu en slap et en accéléré sur le manche font oublier que les années sont passées et avec elles les grandes heures du style fusion. Beka Goshiashvili (p) met le feu à cette composition. La période fast and furious se poursuit avec «Alternative Facts» où le rythme endiablé et bien emmené par Mike Mitchell (dm) et le leader permettent au pianiste de dérouler sous ses doigts une foultitude de notes. Stanley Clarke n’a pas oublié qu’il a aussi œuvré avec George Duke pour donner plus de groove à sa production avec des relents du RH Factor de Roy Hargrove («To Be Alive») et la présence de Doug E. Fresh (voc) et une section de cuivres. Le bassiste sait aussi se faire soyeux en délivrant «Lost in a World» avec le soutien de Skyeler Kole et Trevor Wesley (voc): une façon d’apaiser le contenu de son CD. «The Legend of the Abbas…» se positionne dans la même teneur, les voix en moins, le piano jouant ce rôle et permettant à la contrebasse de se faire entendre délicatement. Enfin, il nous offre une suite de Bach pour violoncelle («Prelude») qui démontre l’étendue du registre de Stanley Clarke bien que ses racines restent indéniablement jazz.
Michel Maestracci
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Dino Plasmati & LJP Big Band
Matera Encounters: Guest Bobby Watson

Doin' Basie's Thing, Big Mama Cass, Groovin' Hard, Basically Blues, Over the Rainbow, Broadway, Admiral's Horn, Donna Soul Kitchen
Dino Plasmati (g, dir), Bobby Watson (as), Emanuele Lamacchia (tp), Luciano Palmitessa (tp), Marco Sinno (tp), Nicola Di Marzio (tp), Franco Angiulo (tb), Raffaele Amato (tb), Vincenzo Pace (tb), Nino Bisceglie (btb), Claudio Chiarelli (as), Michele Munno (as), Angelo Manicone (ts), Tommaso Capitolo (ts), Vincenzo Appella (bar), Nico Marziliano (p), Francesco Fossanova (b), Vito Plasmati (dm)
Enregistré le 15 janvier 2018, Matera (Italie)
Durée: 47' 38''
Alfa Music 207 (www.alfamusic.com)


Très bon disque in the tradition, celle des big bands de jazz, avec de beaux arrangements pétris dans le swing, le blues et l’expressivité, servi par l’excellent guitariste Dino Plasmati, originaire de Matera, belle localité de l’extrémité de la botte italienne, dont il est l’agitateur infatigable de culture et de jazz. Entouré d’un excellent groupe de bons musiciens, possédant tout ce qu’il est nécessaire dans les ensembles ou dans les chorus, à la belle musicalité transalpine parfaitement au service de cette musique, sans autre ambition que de swinguer et de faire valoir la musique, Dino Plasmati a invité pour l’occasion le grand Bobby Watson, lui-même bel arrangeur et compositeur, qui s’est fondu avec modestie dans cet ensemble, apportant sa voix de soliste parmi les solistes sur quelques bons arrangements, dans l’esprit Basie, Kansas City oblige, car Bobby Watson est de cette origine («Doin' Basie's Thing», «Basically Blues»), Oliver Nelson («Big Mama Cass»), Hefti («Groovin' Hard»), Nestico («Broadway»), Shorty Rogers («Donna Soul Kitchen»), Benny Carter («Over the Rainbow», arrangement en fait de Duccio Bertini), ou plus contemporain («Admiral's Horn», «Donna» à l’accent italien prononcé).
Avec un bon livret, très précis quant aux solistes, voici l’excellent travail de Dino Plasmati, lui-même soliste de qualité, bien récompensé et mis en valeur. Un bon disque de jazz bien produit et bien enregistré.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueVincent Thekal Trio
Origami

Origami, Saint-Josse, After the Storm, Misterioso, Today’s Opinion, Juju, For all We Know, Windows
Vincent Thekal (ts, ss), Alex Gilson (b), Franck Agulhon (dm)

Enregistré les 27-28 Novembre 2017, Grandrieu (Belgique)

Durée: 34' 16''

Hypnote Records 006 (http://hypnoterecords.com)

A Bruxelles, on n’héberge pas que des Français fortunés, mais aussi quelques jeunes musiciens du Grand Est. Vincent Thékal est de Thionville, Alex Gilsonde Saint-Dizier. Notons encore que Franck Agulhon, natif de Marseille, étudia au Centre Musical et Créatif de Nancy. Ceci expliquant cela, on y ajoute les rencontres au Sounds, le patronage de Lydia Reichenberg (Jazz4you), quelques Orval à la Jazz Station («Saint Josse») et l’on comprendra que ces trois-là devaient se rencontrer en studio. Les choses étant dites, on doit s’étonner de la durée courte de cette production. Mais pourquoi pas quand il n’y a rien à jeter! L’assurance du ténor post-bop est intéressante («Origami»); avec «For All We Know», vibré et moins enlevé: on note la beauté du son. «Today’s Opinion» est intéressant par l’écriture, le dialogue ténor/batterie et l’excellent backing de basse; le choix d’arranger «Misterioso» de Thelonious Monk est réussi. Alex Gilson est d’une grande solidité (solo sur «After the Storm»). Quant à Franck Agulhon, c’est une des valeurs sûres de l’Hexagone; son jeu colle parfaitement au discours du saxophoniste et ses arrangements portent le soliste («Juju» de Wayne Shorter). On peut conclure sur ces mots: un trio soudé, agréable, classique dans sa modernité.
Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMario Canonge
Zouk Out

Yekri, Sweet Kon Lakay, Karnaval Blues, Murmures Rebelles, Man Ja Saz, Shaft Zouk, Se Mwen (interlude), Se ou Mwen Le, Mennen Vini, Les Trois fleuves, Yekri Elwa
Mario Canonge (p, voc, perc), Michel Alibo (b, perc, voc), Adriano Tenorio (perc) + selon les thèmes: Ralph Tamar (voc), Annick Tangora (voc), Eric Pedurand (voc), Winston Berkeley (voc), Ralph Lavital (g), Orlando Maraca Valle (fl), Josiah Woodson (tp, flh), Michael Joussein (tb), Laurent Maur (harm), Ricardo Izquierdo (ts), Cynthia Abraham (voc), Nirina Rakotomavo (voc), Michael Mossman (arr)
Date et lieu d’enregistrement non précisés sur le livret (prob. 2017-2018)
Durée: 59' 10''
Aztec Musique 2557 (www.mariocanonge.net)


Mario Canonge écrit lui-même sur le livret: «Zouk Out est un album de jazz qui traduit le besoin pressant d’abolir les conventions…»; il précise: «Ce 14e opus est ma conception personnelle d’un jazz aux influences caribéennes.» Pour qui a écouté Mario Canonge dans la multiplicité des formules où il se produit (cf. l’excellent enregistrement en quintet Quint’ Up, en coleader avec Michel Zenino –Jazz Hot n°684–, ou en duo, en live ou sur disque), il ne fait aucun doute que Mario Canonge est un formidable pianiste de jazz (technique éblouissante), doté d’une belle expression et, par ses racines, d’une aisance rythmique tout à fait «afro-américaine»: c’est une partie du bel héritage africain transporté clandestinement par les hommes et les femmes déportés d’Afrique aux Amériques. On comprend aussi l’attachement de Mario Canonge au patrimoine musical des Antilles, si riche, et qui n’a pas bénéficié à Paris, centre culturel de première importance à cette époque (début du XXe siècle), de la même curiosité que le jazz naissant sur le sol américain. Sans doute parce que la dynamique du jazz était beaucoup plus puissante, parce que portée par une revendication de reconnaissance plus urgente dans les Etats-Unis ségrégués qu’en France, malgré le fait colonial. On comprend donc le souhait de Mario Canonge de proposer une synthèse jazz sous influence caribéenne; possible: d’autres y sont parvenus. Pour être complet, des musiciens américains, nés aux Etats-Unis, le font également, des Cubains, également.
Mais le jazz, qu’il soit joué n’importe où, s’appelle «le jazz», du nom donné à cette musique afro-américaine née aux Etats-Unis; et donc il est déjà une synthèse collective, répondant à des codes non écrits mais pour autant très précis, et se référant à ses bibliothèques (les artistes du jazz), comme au fonds commun: le blues, l’accentuation particulière, le swing, et l’authenticité de l’expression, l’expressivité; cette conjonction des éléments de base indispensables ne dispensant pas d’autres qualités, comme l'individualité de la voix de l'artiste.
Si on écoute Mario Canonge dans les configurations évoquées plus haut ou dans «Les Trois fleuves», pour cet enregistrement, on peut être persuadé que Mario Canonge a bien saisi tous ces paramètres et qu’il les met en œuvre avec talent. Mais si on écoute ce disque dans son ensemble, et qu’on lit ses quelques phrases déjà citées, on ne peut que se dire qu’il fait une erreur en pensant que toute musique rythmiquement aussi riche que celle des Caraïbes est du jazz inspiré par les racines antillaises, cubaines, haïtiennes ou d’autres origines. Il s’agit, selon nous plutôt, d’une musique populaire qui peut s’inspirer du jazz, et d’abord parce que son initiateur, Mario Canonge, est un formidable pianiste de jazz. Et comme cette musique populaire est nouvelle et non pas une relecture des musiques traditionnelles du siècle passé –ce qu'il faudrait faire pour la musique antillaise mal mise en valeur, même en France– pas plus qu’une élaboration à partir du fonds du jazz. Il s’agit d’une musique de variété, sans aucune connotation négative: comme pour toutes les musiques, il y en a de la bonne et de la moins bonne.
Sur ce registre musical –la variété actuelle des Caraïbes–, je dois confesser que je n’ai pas choisi d’en maîtriser l’histoire, l’esthétique et les codes, malgré quelques fulgurances jazz, du grand Mario Canonge, au milieu de ce foisonnement rythmique et de chœurs. Cet enregistrement n’a de commun avec le jazz que le fait que Mario Canonge a deux amours: «son pays et le jazz», comme d’autres, qui ne viennent pas forcément des Caraïbes, et voudraient parfois que leurs racines occitanes, parisiennes, suédoises ou sardes soient du jazz. Mais non, ça ne suffit pas. Si le jazz est universel par son message et son écho (comme Shakespeare l’est), cela ne signifie pas que tout est du jazz et que le jazz est dépourvu d’un langage commun en propre, codé culturellement, en référence à un patrimoine, oral pour l'essentiel même si le disque en a fixé une belle partie, les artistes eux-mêmes complétant cette mémoire, bien plus que les partitions. Mario Canonge doit bien savoir que Quint' Up appartient à un autre monde que Zouk Out, même si lui a un pied dans les deux… Cela fait partie de sa richesse, et l'amalgame forcé n'est jamais une richesse. Il peut en faire bénéficier le jazz ou la musique de variété, il ne sera pas le premier ni le dernier, mais il lui faut clarifier ses choix.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFrançois Bernat
Hommage à la musique de Miles Davis

Milestones, Tadd’s Delight, Miles Ahead, But Not for Me, Iris, Boplicity, Little Melonae, Deception, Madness, Blue in Green
François Bernat (b), Yoann Loustalot (tp), Frédéric Borey (ts), Antonino Pino (g), Olivier Robin (dm)
Enregistré en mars 2018, lieu non précisé
Durée: 50' 10''
Autoproduit (www.francoisbernat.com)


Pas facile de choisir le répertoire de Miles Davis et de se l’approprier. Les thèmes retenus par le contrebassiste François Bernat font partie de ses «classiques», («Milestone», «Miles Ahead», «Blue in Green») que ce soit des morceaux écrits par lui ou ses sidemen comme Herbie Hancock («Madness»), Tadd Dameron («Tadd’s Delight») et Wayne Shorter («Iris»). Le contrebassiste reconnaît avoir puisé essentiellement dans la période acoustique du trompettiste. Et, surprise, à l’écoute du premier morceau, ça n’est pas la trompette qui prédomine, mais le saxophone et la guitare, lesquelles se partagent les improvisations. S’ensuit un bel échange entre ces deux instruments avec des interventions précieuses de la batterie et toujours pas la moindre sonorité ouatée de la trompette mutequ’affectionnait Miles. «Iris» de Wayne Shorter constitue une belle réussite. L’exposition du thème est tout autant soyeuse que la création originelle. Le morceau s’étire langoureusement comme un volute de fumée qui se serait évadée de l’instrument. «Déception», mais qui n’en est pas une, permet d’entendre enfin l’instrument popularisé par le divin Miles C’est Yoann Loustatlot qui donne plus de prégnance à l’œuvre de Davis. L’album se termine avec un morceau incontournable du répertoire: «Blue in Green». Une nouvelle fois, la délicatesse sied à ce thème où la guitare berce de ses notes l’expression du saxophone de Frédéric Borey. En optant pour «le prince des ténèbres», François Bernat démontre que les grands du jazz restent encore incontournables pour continuer de réinventer cet art.
Michel Maestracci
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMichel Zenino
Movin' On

San Francisco, Malcom La Danse, Better Come Too, The Mouse, Danse D'Hannahb, Danse D'Hannahbababouchka, Lament For Mireille, Movin’ On, Silver Blue Siggy, Un Pour Tous
Michel Zenino (b), Christophe Monniot (as), Emil Spanyi (p), Jeff Boudreaux (dm)

Enregistré les 2-3 juillet 2015, Le Pré-St-Gervais (93)

Durée: 55' 48''

Heron Records AMZ 186002-1 (www.michelzenino.net)

On vous parlait, il y a peu, de Michel Zenino à propos de son association en duo avec Mario Canonge (au Baiser salé) mais aussi pour ce très bon disque enregistré en quintet (Quint’ Up, cf. Jazz Hot n°684) avec ce même Mario Canonge. Le voici donc avec une autre de ses formations, en quartet cette fois, pour un jazz toujours aussi ancré dans ce post hard bop, et un enregistrement aussi riche en recherches de qualité. Outre son activité multiforme (enseignant, arrangeur, fédérateur de projets et alter ego de Mario Canonge) et son talent d’instrumentiste, Michel est un bon compositeur, et ce disque est pour lui l’occasion d’exposer cette autre facette: il est ici l’auteur de toutes les compositions, à l’exception du premier thème, une célèbre chanson de Maxime Le Forestier, a priori en discordance, mais l’arrangement et les interventions de Christophe Monniot nous ramènent à la maison blues, celle du jazz. Dans ce disque, il a choisi des musiciens qui lui ressemblent, c’est-à-dire solides, savants en jazz et autres musiques et bons instrumentistes; tout est réuni pour une belle musique, du jazz, explosif («The Mouse»), brillant et dansant sans complaisance («Danse D'Hannahbababouchka», «Silver Blue Siggy»), pétri dans de belles atmosphères («Malcom La Danse», «Better Come Too», «Lament For Mireille», «Movin’ On») qui ne sont pas sans rappeler les moods à la Wayne Shorter. Il y a encore une très belle et courte composition pour ponctuer un bon enregistrement, et ça n’étonnera personne, car l’excellent contrebassiste, virtuose sans excès d’exposition («Danse D'Hannahb»), a choisi avant tout de servir sa belle musique de jazz aux côtés du très musical Jeff Boudreaux (Baton Rouge, LA, 1959) qui a joué avec tant de grands noms (Rick Margitza, Wynton Marsalis, Bobby McFerrin…), le virtuose et très intéressant Emil Spanyi (1968, Budapest) et Christophe Monniot (1970, Caen), le touche-à-tout en musique, pas si jazz et pas si sage, mais qui, ici, se coule avec talent dans un bon quartet très jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJérôme Etcheberry
Let Me Dream

Pennies From Heaven, Let Me Dream, Love Me Tender, Our Love Is Here To Stay, What Can I Say Dear After I Say I'm Sorry, September In The Rain, Just a Gigolo, Exactly Like You, Baby Won't You Please Come Home, When You're Smiling, Sometimes I'm Happy
Jérôme Etcheberry (tp, voc), Hugo Lippi, David Blenkhorn (g), Raphaël Dever (b)

Enregistré le 22 novembre 2017, Paris

Durée: 45' 09''

Etchemusic Productions (etchemusic@gmail.com)

Les trois quarts de ce groupe (Etcheberry, Lippi, Dever) se sont produits avec succès dans une partie de ce répertoire («Let Me Dream», «Just a Gigolo», etc.) au Festival bis de Jazz in Marciac les 12-13 juillet 2017 (Mourad Benhamou, dm). Nous avions alors découvert que Jérôme Etcheberry était un chanteur crédible et mieux que bien dans le genre crooner. Ici notre trompettiste s'en tient à une formule avec cordes que Ruby Braff puis Alain Bouchet ont autrefois explorée avec le même swing... mais sans chant. Le trompette-chanteur qui fit dans ce genre feutré, une guitare en moins, c'est Chet Baker. Mais Jérôme Etcheberry laisse à d'autres le soin de suivre Chet, ce qui est devenu un cliché très convenu qui se développe même en mode féminin (Andrea Motis, Lucienne Renaudin-Vary). Jérôme Etcheberry reste fidèle à la trompette mainstream dans la lignée Roy Eldridge (avec sourdine, dans le solo legato sur «Baby Won't You Please Come Home»), ou du grand Louis Armstrong (pavillon ouvert, avec le même genre d'attaques: «When You're Smiling»).
Pour autant, le Singtet (ainsi nommé pour le lancement de ce disque le 8 novembre prochain au Jazz Café Montparnasse), ne sonne absolument pas «réchauffé». C'est de la musique vivante, détendue, dans des arrangements originaux qui comme dans «Sometimes I'm Happy» sonnent très actuels (là, avec la sourdine harmon, dans l'introduction et la coda, on peut rêver à la touche de Miles Davis, mais le solo est plus dans la lignée du disque de Louis Metcalf de 1966... de façon fortuite car il est très douteux que Jérôme Etcheberry s'en soit inspiré). Les deux guitaristes ont un style très voisin et s'entremêlent avec délice. Hugo Lippi est sur le canal de gauche et David Blenkhorn sur celui de droite si vous n'avez pas inversé les branchements. Ils s'alternent en solo dans «Let Me Dream» (où Jérôme n'est «que» chanteur) et dans «Exactly Like You» (bonne introduction trompette-guitare, excellents solos de trompette et de contrebasse). Raphaël Dever prend aussi un bon solo dans «Our Love Is Here to Stay». Comme Jonah Jones, Jérôme Etcheberry joue différentes sourdines ou bien ouvert ce qui varie les «couleurs» de son. Jérôme Etcheberry confirme ici qu'il est un très bon crooner plein de feeling, qui ne doit rien à Frank Sinatra ni à Elvis Presley («Love Me Tender» qui d'ailleurs offre un excellent solo de trompette). Certains titres ont marqué la carrière de trompettistes, mais le Singtet les fait sien. «What Can I Say Dear After I Say I'm Sorry» fut à Doc Cheatham (ici étonnantes introduction et coda genre guitare hawaïenne) ce que «September in the Rain» est aujourd'hui à Roy Hargrove (Jérôme Etcheberry évoque plutôt l'autre Roy, Eldridge, avec un jeu legato et en retenue). Pris sur tempo médium, leur «Just a Gigolo» évite la caricature excitée (sinon excitante) de Louis Prima dont d'autres abusent volontiers. Là, Jérôme Etcheberry joue une introduction et une coda à la Louis Armstrong, influence qui ressort aussi dans son solo dans la façon d'émettre les notes et le type de vibrato (qui reste discret). Tout est bon musicalement, la prise de son n'est pas moins bonne et les photos de couverture superbes (Patrick Martineau). Une gourmandise recommandée aux connaisseurs.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJoey Alexander
My Favorite Things

Giant Steps*°, Lush Life*°, My Favorite Things*, It Might as Well Be Spring*°, Ma Blues**, 'Round Midnight, I Mean You**, Tour de Force**°°, Over the Rainbow
Joey Alexander (p), Larry Grenadier (b)*, Ulysses Owens Jr (dm)° + Russell Hall (eb)**, Sammy Miller (dm)**, Alphonso Horne (tp)°°
Enregistré octobre 2015, New York
Durée: 58’

Motéma Music 233998 (www.motema.com)


Nous revenons, avec un peu de recul, sur le premier album du jeune prodige indonésien Joey Alexander, aujourd’hui âgé de… 15 ans et qui a déjà sorti cette année son quatrième disque (Eclipse, Motéma). On pouvait évidemment aborder ce premier album avec la méfiance naturelle qui survient quand les machines promotionnelles vantent la venue d’un petit génie. Force est pourtant de constater que la réputation de Joey Alexander n’est pas surfaite. Techniquement, il peut rivaliser avec un bon nombre de pianistes de jazz réputés. Il développe une virtuosité sans excès et une réelle sensibilité. On est surpris du résultat sur «Giant Steps». Dominer Coltrane n’est pas donné à tout le monde. Mais il est brillant aussi sur d’autres standards: «My Favorites Things», «'Round Midnight». Aller mettre à son répertoire «Tour de Force»… en constitue vraiment un. On a l’impression en l’écoutant que ce jeune garçon a assimilé comme s’il l’avait vécue l’histoire du peuple afro-américain et de sa musique, chose qui souvent manque aux jazzmen non américains et qui s’entend. Il est aidé en cela d’une rythmique de premier ordre (Larry Grenadier et Ulysses Owens Jr).
Né à Denpasar, sur l’île de Bali, Joey Alexander vient d’une famille comptant quelques artistes et des parents amateurs de jazz (il existe une tradition du jazz en Indonésie depuis Bubi Chen) qui, depuis 2014, se sont installés à New York pour permettre à leur fils de développer sa carrière précoce de musicien. Wynton Marsalis ayant entendu parler de lui (et découvert sur YouTube) l’invite alors au Lincoln Center. Difficile de rêver d’un début dans un meilleur endroit et sous un meilleur parrainage. Depuis, plusieurs autres grands noms du jazz l’ont adoubé: Joshua Redman, Eric Harland… Si vous ne connaissez pas encore le travail de ce garçon, penchez-vous sur ce prometteur premier opus.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFred Pasqua
Moon River

Soupir, The Peacocks, Gentle Piece, Circle, Riot, Something Sweet Something…, Black Narcissus, Nascente, Moon River, Timeless, Yellow Violet, Central Park West, Louisiana Fairytale
Frédéric Pasqua (dm), Yoann Loustalot (tp, flh), Nelson Veras (g), Yoni Zelnik (b) + Adrien Sanchez, Robin Nicaise (ts), Laurent Coq (p), Jean-Luc Di Fraya (voc)
Enregistré les 30 et 31 octobre 2017, Pernes-les-Fontaines (84)
Durée: 59' 25''
Bruit Chic 0132675 (L’Autre Distribution)


La rencontre avec Nelson Veras a été un élément déterminent dans l’élaboration du premier album en leader de Fred Pasqua, comme il nous l’a confié dans l’interview qui paraît dans ce Jazz Hot n°685. Venu de la scène fusion marseillaise, cela fait déjà une dizaine d’années qu’il a intégré la vie du jazz parisien quand il commence à jouer avec le guitariste brésilien. Sa sensibilité correspond bien à celle du batteur, accompagnateur attentif, au jeu coloré mais jamais démonstratif. Naturellement, il agrège au projet ses complices de longue date: Yoann Loustalot –dont le son lunaire est aussi en adéquation avec ce jazz introspectif– et Yoni Zelnik, l’indispensable compère de la section rythmique.
Treize reprises constituent cet album à la tonalité intimiste. Il débute avec une composition de Ravel («Soupir»), une courte introduction relevant de fait de la musique contemporaine, où Fred Pasqua, simplement en duo avec Laurent Coq, installe un onirisme troublant. Le jazz intervient avec le deuxième titre, «The Peacocks», où s’exprime toute la saveur mélancolique de l’association Loustalot/Veras. On aurait aimé découvrir pour ce premier opus davantage de facettes tout au long de ce disque, qui a plutôt choisi de privilégier un mood, tout en reconnaissant la finesse du leader et la cohérence de son univers. On apprécie particulièrement les morceaux avec du relief, comme «Riot» (Herbie Hancock) et «
Louisiana Fairytale» (Parish/Gillespie/Coots) qui offre un final aux accents new orleans assez inattendus. Un disque d’atmosphères.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJulien Tassin Trio
Sweet Tension

Working Class, Escape, Chost Town, Housewives, Le Blues, Last Call From the Factory, Green Lady, Dance, George Harrison, Sweet Tension
Julien Tassin (g), Nicolas Thys (b) Dré Pallemaerts (dm)

Enregistré en janvier 2018, Bruxelles (Belgique)

Durée: 49' 14''

Igloo Records 291 (Socadisc)
 

On voulait découvrir Julien Tassin en ayant en mémoire l’image et la musique de son professeur, Paolo Radoni (g). Malgré un «Housewives» léger, une «Green Lady» langoureusement mélodieuse et une très belle valse-hommage («George Harrisson»), le guitariste carolo est à cent lieues des richesses harmoniques de feu notre ami transalpin. Rock et blues chicagoan («Ghost Town», «Le Blues») sont les deux mamelles qui nourrissent le compositeur et nous sommes bien tristes de voir les talentueux Nicolas Thys et Dré Pallemaerts se compromettre. Peu ou prou de développements pour enrichir la pauvreté des mélodies du leader qui abuse des effets. Trop d’écho, quelques délires («Last Call From the Factory») et d’autres distorsions («Dance») ne parviennent pas à masquer l’inaccomplissement du discours. Dré Pallemaerts joue à l’économie. Fort heureusement, Nicolas Thys ajoute deux très beaux solos: «Le Blues» et «George Harrisson».
Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Kermit Ruffins & Irvin Mayfield
A Beautiful Wolrd

Well, Alright, Kermit, Turn It Down Interlude, Drop Me Off in New Orleans, Don't Worry Be Happy, Irvin, Turn It Up Interlude; Good Life; Good Morning New Orleans; You Don't Look Good Interlude, Mystic, Dad, Turn It Up Interlude, Move On Ahead, Practicing Interlude, Just Playin', Soul Sister Interlude, Sister Soul, Allen Toussaint, King Lear Interlude, Beautiful World (For Imani), Do Watcha Wanna Interlude, Be My Lady, Footwork, Trumpet Bounce, Lexine, Li'l Liza Jane Interlude, Just a Closer Walk With Thee, When The Saints Go Marching In
Kermit Ruffins (voc, tp), Irvin Mayfield (tp, voc, p, perc), Leon Brown (tp, voc), Wendell Brunious, Leroy Jones, Gregg Stafford, Bernard Floyd, Eric Lucero, Ashlin Parker, Andrew Braham (tp), TJ Norris, Emily Fredrickson, Jon Ramm-Gramenz (tb), Michael White (cl), Khari Allen Lee, Jeronne Amari Ansar (as), Ricardo Pascal, Ed Petersen (ts), John Diaz-Cortes (s, bcl), Trevarri Huff-Boone (bs), Ronald Markham (p, org, Fender, synth., programming), Grayson Brockamp, George Porter (b), Philip Frazier, Steve Glenn (tu), Shannon Powell, Jamal Batiste, Adonis Rose (dm), Jason Marsalis (marimba), Bill Summers (perc), John Boutté, Haley Reinhart, Glen David Andrews, Topsy Chapman, Wendell Pierce, Denisia, Cyril Neville, Jolynda Chapman (voc), cordes, ReBirth Brass Band et autres

Enregistré en 2017, New Orleans

Durée: 1h 13' 54''

Basin Street Records 0717-2 (www.basinstreetrecords.com)


Ce disque célèbre les 20 ans du label et les 300 ans de la ville New Orleans (un anniversaire oublié ou mal célébré dans nos festivals). L'association entre Kermit Ruffins et Irvin Mayfield ne date pas d'aujourd'hui. A New Orleans, ils ont relancé le «cutting contest». Quand l'un jouait dans un club ou un bar, l'autre venait le provoquer sans être annoncé; et inversement. En 1996, au Donna's Bar, à New Orleans, nous avons vécu l'une de ces joutes amicales alors même qu'Irvin Mayfield n'était pas encore bien connu hors de la Cité. Les temps ont bien changé. Ils prêtent ici leur nom à un ambitieux projet avec une débauche de participants, connus (Michael White, Leroy Jones, Wendell Brunious, Shannon Powell, Jason Marsalis, etc.) ou moins (chez nous). Kermit Ruffins est ici plus chanteur que trompettiste. Les titres sont «reliés» par des interludes (souvent parlés, par l'acteur Wendell Pierce ou d'autres), très courts (10-30'') à deux exceptions. Autant le label fait dans la culture (locale) avec le récent CD de Michael White, autant ici il sombre dans le «jazz-business» mondial actuel sous prétexte de «gumbo» local (quel «beautiful world»!). Il y a donc des chanteuses de variétés qu'on dit pop pour le standing (Haley Reinhart,…) et des genres divers dont l'inévitable rap dit «urban music» (par Kermit Ruffins!: «Lexine»). On entend Jason Marsalis au marimba dans une sorte de reggae, «Don't Worry Be Happy».
Sur vingt-six titres (interludes inclus), huit sont jazz ou proche. En étant très souple, on peut en ajouter quatre par lesquels nous commencerons: «Mystic» sur un rythme disco binaire (Jamal Batiste, dm, George Porter, b), Irvin Mayfield joue avec la sourdine harmon un motif répétitif et planant (Truffaz en ferait autant); «Allen Toussaint», clin d'œil à la tradition Longhair-Booker-Toussaint par Cyril Neville et Kermit Ruffins (voc) (Adenis Rose, dm); «Be My Lady» par Cyril Neville pour les contre-chants et le solo d'Irvin Mayfield (de la soul binaire avec Jamal Batiste et George Porter) et surtout «Move On Ahead» pour la dimension expressive de Jolynda Chapman (voc) (bon solo de Mayfield). Le CD commençait bien avec «Well, Alright», riff tiré de «It Don't Mean a Thing», par Adenis Rose (dm) et le big band de Mayfield (Bernard Floyd, lead tp). Après un solo de sax ténor, nos deux trompettistes, Mayfield et Ruffins, y vont du leur. «Drop Me Off in New Orleans» est chanté par Kermit Ruffins, et Michael White y prend un bon solo. Malgré les cordes (discrètes), «Good Morning New Orleans» est  à l'actif (Adenis Rose, dm, Mayfield, tp, Ruffins, voc). Topsy Chapman (voix soliste) est magnifique dans «Just a Closer Walk» dans lequel Jolynda Chapman et Yolanda Robinson font le chœur avec elle, pour ne rien dire de Shannon Powell (dm)! Il y a deux contributions du ReBirth Brass Band avec Kermit Ruffins (voc): la reprise de «Do Watcha Wanna» en interlude (2’21”) avec la participation de Gregg Stafford, Leroy Jones, Leon Brown (tp, pas de solo) et une démonstration de caisse claire (Ajay Mallery) et grosse caisse (Darren Towns) dans «Footwork», le tout avec Philip Frazier (tu). Enfin, et c'est si rare, des ensembles de trompettes avec rythmique: le «When the Saints» final par Ruffins et Mayfield avec Ronald Markham (p), Grayson Brockamp (b) et me semble-t-il Shannon Powell (le «Trumpet Bounce» sonne par contre comme du bidouillage d'ordinateur avec sampling) et enfin, et surtout, un «Just Playin’» très jazz (Markham, p, Brockamp, b, Shannon Powell!) qui réunit Wendell Brunious, Leon Brown, Andrew Baham, Leroy Jones (le thème est réussi, parfaitement mis en place, et les solos swinguent). A vous de voir si cela suffit pour acheter le disque.
Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Silvan Schmid Quintet
At Gamut

Motten, Spartitur II, Ins Leere, Turn Into, Spartitur II, In Bocca ol Lupo
Silvan Schmid (tp), Tapiwa Svosve (as), Silvan Jeger (cello), Lucas Wirz (tu), Vincent Glanzmann (dm)
Enregistré en avril 2016, Zurich (Suisse)
Durée: 42' 38''
Hatology 751 (Outhere)


Hatology semble s’être fait une spécialité de ces musiques que nous pourrions qualifier de «contemporaines», interprétées par des musiciens jouant de leur instrument «façon jazz»: son, articulation, etc. Voici un quintet de jeunes musiciens, à l’instrumentation inhabituelle, de quoi titiller la curiosité. Certes on a vu ces instruments ensemble chez Miles Davis, Gil Evans, Charlie Parker. Ici il s’agit d’une harmonisation et d’une exécution très particulière. Le groupe progresse par accords d’ensemble joués par tenues ou par petits groupes, voire en ostinatos. Et là-dessus viennent se promener soit la trompette, l’alto ou le tuba. Pas d’exploits, on reste la plupart du temps dans le médium des instruments, il y a une belle cohésion. Les morceaux écrits par le leader, Silvan Schmid, sont à prendre comme une œuvre globale, assez réussie dans cette vision de la musique, que le leader qualifie d’avant-garde.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Dr Michael White
Tricentennial Rag

Frenchmen Street Strut, Blues on the Bayou, Tricentennial Rag, On Mardi Gras Day, I Saw Jesus Standing in the Water, Loneliness, What I Wouldn't Do to Be With You, Instigator's Lament, Sassy Creole Woman, Mandeville Stomp, When the Saints Go Marching In
Gregg Stafford, Leon Brown (tp, voc), Shaye Cohn (cnt), David Harris, Richard Anderson (tb), Michael White (cl), Dimitri Smith (tu), Alexandre Belhaj (g), Seva Venet, Detroit Brooks (bjo), Steve Pistorius (p), Mark Brooks (b), Kerry Lewis (b, tu), Herman Lebeaux (dm)

Enregistré les 21 et 23 mars 2018, New Orleans

Durée: 53' 06''

Basin Street Records 0507-2 (www.basinstreetrecords.com)


Michael White n'est plus un débutant (Jazz Hot n°505, 1993; n°Spécial 1996). Il s'est imposé comme une sorte de gardien des fondements de la formulation néo-orléanaise du jazz, reconnu et respecté (au moins chez lui). Son influence n'est pas mince car c'est lui qui a poussé Wynton Marsalis à découvrir ce que les écoles ne lui ont pas donné, c'est à dire le respect pour le passé et ses racines (Armstrong certes, mais aussi King Oliver, Bunk Johnson). Michael White et le label offrent ici leur célébration du tricentenaire de New Orleans. A notre époque du «jazz-business» qui nous impose des récitals de oud, ce disque est à contre-courant, et ça fait du bien aux jazzophiles résistants et résiduels. Ici Michael White démontre que l'évolution (ou supposée telle) est allée trop vite et que beaucoup pouvait encore être inventé dans le plus profond des bases. Tous les morceaux (musique et parole) sont de Michael White sauf une révision de «When the Saints». Le personnel varie d'un titre à l'autre mais le pianiste et le batteur (très idiomatique) restent les mêmes garantissant avec l'omniprésence de Michael White une homogénéité. Les tempos sont typiquement louisianais, jamais crispés. Enfin, comme pour nous faire croire que ça va durer toujours, Michel White emploie quelques jeunes (David Harris, Shaye Cohn…) aux côtés des «nouveaux vieux» (Gregg Stafford, Detroit Brooks,…). Le «Frenchmen Street Strut» est un blues sur tempo médium qui sent le Morton. Shaye (petite-fille d'Al Cohn vivant à New Orleans) assure un lead ferme et un solo dans la lignée de George Mitchell (bons solos de David Harris, de Michael et Pistorius respectivement dans le sillage de Dodds et Morton). «Blues on the Bayou» est un blues sur tempo médium joué en quartet (White, Pistorius, Kerry Lewis, Herman Lebeaux). On passe au ragtime avec «Tricentennial Rag», une belle composition assez complexe (comme beaucoup de rags). Heureusement Shaye est une superbe meneuse! David Harris maîtrise le jeu tailgate en collective. Shaye et Michael offrent de parfaits solos tandis que Kerry Lewis est au tuba. Herman Lebeaux lance «On Mardi Gras Day» qui sonne Dixieland (parfum du label Southland). Bonne front-line (Gregg Stafford, Richard Anderson, Michael White). Michael White n'a pas oublié d'écrire un hymne religieux, «I Saw Jesus Standing in the Water». Gregg Stafford y intervient comme chanteur (excellent). Richard Anderson prend un bon solo dans le style de Louis Nelson. On notera la variété du drumming (différent derrière la clarinette ou le piano). «Loneliness» est joué en trio par Michael White, parfait dans une sombre complainte, avec Alexandre Belhaj (g, solo en accords genre Danny Barker) et Mark Brooks (b). Changement de climat avec «What I Wouldn't Do to Be With You», une chanson d'amour comme le titre l'indique. Leon Brown en est la vedette (chant et trompette). On retrouve Shaye pleine de drive dans «Instigator's Lament» (tempo lent). Michael White qui est un disciple de Johnny Dodds fait merveille dans l'expression plaintive de «Sassy Creole Woman» où David Harris avec le plunger démontre qu'il connaît parfaitement la contribution de Frog Joseph. L'enregistrement de «Mandeville Stomp» est hélas saturé. C'est un rag au parfum mortonien difficile à jouer que Michael White et Steve Pistorius assurent bien en compagnie de Mark Brooks et Herman Lebeaux. Le disque se termine par un «When the Saint» exposé très lentement par White et Pistorius. Puis dans un tempo médium où Gregg Stafford intervient comme chanteur, Michael White fait un clin d'œil à Benny Goodman dans une séquence clarinette-batterie très «Sing Sing Sing» sans rien perdre de son expressivité venue de Dodds. On donne un «indispensable» pour le culot (provocation?) que représente le fait de jazzer dans la pure tradition au XXIe siècle.
Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Mwendo Dawa Trio
Silent Voice

Silent Voice, Bass Nagging, Small Cry, New Stream Three, Sound Search, Crisps, Outside 13, New Stream 6, Hesitation, Inside, Impatient Road, Deep Sigh
Susanna Lindeborg (p, eletronics), Jimmi Roger Pedersen (b, electronics), David Sunby (dm)

Enregistré le 4 septembre 2017, Gothenburg (Suède)

Durée: 1h 09’

LJ Records 5260 (www.lj-records.se)


Le trio déclare d’emblée que ce disque est la continuation de l’exploration musicale du groupe et un hommage à l’un des leaders de Mwendo Dawa, le sax ténor Ove Johansson, décédé en décembre 2015 (voir Tears dans Jazz Hot n°674). En fait, on n’a pas affaire réellement à un trio puisque tous les morceaux reposent sur un très large emploi des sons électroniques joués par deux musiciens; le trio sonnant ainsi parfois comme un quintet. La pianiste et le batteur jouent tout à fait dans la manière Cecil Taylor-Sunny Murray; c’est dire que l’expression est free mais les morceaux sont structurés; d’ailleurs, ils reposent sur des compositions des trois musiciens, plus quatre œuvres de Ove Johansson (4-7-8-10). Les sons électroniques divers sont des tenues ou des modulations; ils font un tapis aux trois instruments. Ils peuvent même devenir descriptifs comme dans «Small Cry» où l’on pourrait entendre un vent qui balaie la lande, puis soudain le calme revient avec quelques notes de piano, qui va occuper l’espace sur des basses profondes de la contrebasse. On a parfois quelques réminiscences de Weather Report comme dans «New Stream Three».

Les morceaux sont joués rubato, ad libitum, il n’y a pas de tempo marqué, ils sont assez lents dans l’ensemble. Si l’échange entre les trois musiciens est parfait, on regrette qu’il n’y ait pas plus de variété dans l’interprétation des différents morceaux, assez stéréotypés
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Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Louis Armstrong
Intégrale n°15. 1948-1949. The King of the Zulus

Titres détaillés dans le livret
Louis Armstrong (tp, voc), Jack Teagarden (tb, voc), Barney Bigard, Peanuts Hucko (cl), Earl Hines, Dick Cary, Buddy Cole (p), Joe Venuti (vln), Eddie Condon, Perry Botkin (g), Arvell Shaw, James Moore (b), Sidney Catlett, Nick Fatool (dm), Velma Middleton (voc)

Enregistré entre le 4 avril 1948 au 27 avril 1949, Chicago, Philadelphie, New York, San Francisco, Los Angeles, Cincinnati

Durée: 3h 48' 17''

Frémeaux & Associés 1365 (Socadisc)


Frémeaux & Associés poursuivent donc cette intégrale faite de coffrets de 3 CDs. Alors que tant de projets du même ordre se sont interrompus, nous ne pouvons que nous en réjouir. Aujourd'hui, Satchmo s'est installé dans les incontournables, au moins comme un nom. Beaucoup le citent encore, mais très peu l'écoutent vraiment. Bien sûr et on n'a cessé de l'écrire, à cette époque, Louis Armstrong n'est plus l'innovateur de «West End Blues» ou de «I Can't Give You Anything But Love», incontournables leçons de trompette et de chant jazz. Mais il n'a alors que 47 ans et à cet âge un trompettiste est à maturité artistique et en pleine possession de ses moyens physiques. En outre, ce premier All-Stars qui s'illustre dans la majorité de ces titres peut être considéré comme le meilleur avec Earl Hines et Sid Catlett, mais aussi Barney Bigard et Jack Teagarden, de grands marqueurs de l'histoire de leur instrument respectif. Ce coffret n'est constitué que d'enregistrements radiophoniques ou pour la TV. En effet, il y eut une deuxième grève pendant l'année 1948 décidée par le syndicat des musiciens qui interdit à ses membres d'enregistrer des disques. Pour cela la maison Capitol est venue à Paris enregistrer ses disques de musiques dites «classiques» (les absents des étiquettes pouvaient être illustres, comme Raymond Sabarich, tp). Mais surtout, cette grève modifie définitivement le cours du marché. Les chanteurs américains des deux sexes n'appartenant pas au syndicat des musiciens furent pendant un an les seuls à enregistrer les succès du moment avec des accompagnements de fortune. Jusque-là, le/la chanteur/se était le plus souvent une attraction au sein des grands orchestres qui étaient le principal attrait (ce fut d'ailleurs le lieu de «formation» pour ces futures stars en solo). C'est au cours de cette grève que le statut de chanteur a changé. Il est la vedette! Lorsque les compagnies de disques recommencent à enregistrer les orchestres, elles ont immédiatement constaté qu'ils se vendaient moins que les chanteurs.

Louis Armstrong aurait sans doute pu faire des disques de chanteur, mais la période est aussi celle d'un rebond de sa carrière d'artiste et il est sollicité de toute part. C'est depuis Chicago que nous viennent les deux premiers titres. Dès «Muskrat Ramble», on est frappé par la suprématie d'Earl Hines et de Louis Armstrong (une ampleur de son à la trompette restée inégalée!). Earl Hines est également transcendant dans «Do You Know What It Means» (introduction, accompagnement, bref solo). Deux mois plus tard, le All-Stars est à Philadelphie, et il passe à la radio tous les jours du 2 au 5 juin. Armstrong expose avec autorité «I Cried for You» bien sûr chanté par Velma Middleton. Il est dans une forme éblouissante à la trompette dans «Confessin'», comme il l'est un mois plus tard à Los Angeles (CD3); le morceau est géré de la même façon. Drumming superlatif de Sid Catlett dans «Milenberg Joys», «Struttin' With SBQ» (belle basse d'Arvell Shaw derrière Teagarden)! Arvell Shaw est en vedette dans «Whispering», une routine reprise telle quelle à chaque concert (CD3, 13). Tout ce All-Stars est bon et d'une belle cohésion dans ce «St. Louis Blues» (fin tronquée) du 4 juin, titre repris de façon différente le 12 (plus court, où Satch est seul soliste avec Hines). En dehors d'un bref passage d'orchestre, Earl Hines gère en trio une bonne version de «The One I Love Belongs to Somebody Else» depuis le Ciro's, le 5 juin. Cette émission donne aussi une interprétation du «Jack-Armstrong Blues» qui n'est pas la plus spectaculaire de Louis, mais il est toujours magistral dans le blues. Diffusé sept jours plus tard, la prestation en trio d'Earl Hines dans «East of the Sun» vaut aussi pour le jeu de balais de Sid Catlett.
Le CD2 débute en septembre 1948. On entend des «I Gotta Right to Sing the Blues» non notés qui est un générique de fin (titres 2 et 6). La version de «Black and Blue» est instrumentale alors que celle de décembre contient la partie chantée par Louis; dans les deux cas, la trompette du maître est sublime. A l'inverse, ce même jour de septembre, Louis n'est que chanteur dans «Shadrack». Nouveau à leur répertoire, ce «Maybe You'll Be There» est exposé par Teagarden, mais Louis Armstrong joue admirablement le pont (qualité de la sonorité). La TV du 23 novembre nous laisse, à défaut des images, la prise de son d'un «King Porter Stomp» à la mise en place limite dans la première collective. Dick Cary y prend un solo dans le style d'Earl Hines. Le solo de trompette est plein de drive, poussé par Sid Catlett. Le CD2 se termine sur un bijou: une version de «Rosetta» en quartet! Introduction de Hines, exposé du thème par Louis, excellent solo de piano, échange entre Armstrong et Hines puis coda virtuose du pianiste (pour nos oreilles, le bassiste est Arvell Shaw).

Le CD3 commence le 21 février 1949. L'émission propose deux duos chantés, «Lazy Bones» par Bing Crosby et Louis Armstrong, «Rockin' Chair» par Teagarden et Satchmo. Il y a aussi un «Panama» dont la concision est une leçon pour les instrumentistes actuels (2’ 30”); il aligne une courte intervention de Joe Venuti (qui remplace la clarinette), Louis et Tea. Pas plus long est ce bon «Lazy River» où les seules vedettes sont Louis (scat puis coda à la trompette) et son complice Mr Tea. L'émission suivante depuis Los Angeles commence par un bref «Sleepy Time Down South», générique du All-Stars. On écoutera Earl Hines qui joue derrière chaque annonce. Il faut aussi prêter attention à son accompagnement derrière Teagarden (solo de trombone de «Back O'Town Blues», partie chantée de «A Hundred Years From Today»). Louis ne joue que le point d'orgue de «Pale Moon» interprété en trio par Earl Hines (jeu de balais de Sid Catlett!). Barney Bigard offre un beau «Body and Soul», une de ses «spécialités». Jack Teagarden joue «Goin' Home» de Dvorak en introduction de «A Song Was Born». Le «Mahogany Hall Stomp» bénéficie d'une meilleure qualité d'enregistrement; Louis y est brillant et y reprend son solo historique. Le solo d'Earl Hines dans «Sheik of Araby» dévolu à Teagarden sonne «moderne» dans ce contexte. Le coffret se termine par un «Ain't Misbehavin'» pris sur le vif par un amateur, lors d'un concert à Cincinnati: belle ambiance des concerts de Louis Armstrong qui ne pouvait que déclencher l'enthousiasme. Louis Armstrong fut et reste indispensable
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Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Louis Hayes
Serenade for Horace

Ecaroh, Señor Blues, Song for My Father*, Hastings Street, Strollin', Juicy Lucy, Silver's Serenade, Lonely Woman, Summer in Central Park, St. Vitus Dance, Room 608
Louis Hayes (dm), Josh Evans (tp), Abraham Burton (ts), Dave Bryant (p), Dezron Douglas (b), Steve Nelson (vib)+ Gregory Porter (voc)*

Enregistré à New York, date non précisée sur le livret, prob. 2017

Durée: 59' 12''

Blue Note 0255761782 (Universal)


Un hommage à Horace Silver, voulu et dirigé par le splendide Louis Hayes qui vécut, comme il le raconte dans son interview du n°685 de Jazz Hot, un des temps forts, la période fondatrice de la formation du grand compositeur-arrangeur et leader, ne peut être anodin. Rien n’est venu du hasard, et les multiples fils invisibles qui concourrent à faire un beau disque tiennent autant à cette mémoire qu’à ces liens pour la préparation de ce disque, à l’enregistrement lui-même et au talent des musiciens: la connexion avec Maxine Gordon, pour la production, qui accompagna en tant que manager le groupe de Louis Hayes avec Woody Shaw et Junior Cook dans les années 1970, et qui permet à cet enregistrement d’être chez Blue Note, comme ceux de la légende; la bonne connexion avec le label en la personne de Don Plas; la réunion d’une équipe de (relativement) jeunes talants autour du fils spirituel Dezron Douglas (coproducteur), la présence du fidèle Abraham Burton, la participation de Steve Nelson, sûr de son art: tous ces ingrédients font de cet enregistrement un moment spécial dans l’itinéraire d’une des bibliothèques du jazz, Mr. Louis Hayes.
Si on ajoute que Louis Hayes a perpétué depuis près de soixante ans dans ces groupes l’héritage d’Horace Silver, enrichi de toutes ses autres rencontres (cf. son incroyable discographie), on peut aisément comprendre que chacun des thèmes est fidèle à l’intensité et à la profondeur de cette musique.
Il y a bien sûr la splendeur des compositions d’Horace Silver, une des composantes de la magie de cette musique, la tonalité des arrangements auxquels sont restés fidèles les musiciens sans exception, avec une vraie liberté, celle, savante, qui consiste à posséder la conscience que pénétrer dans une œuvre comme celle d’Horace Silver nécessite de la connaître et de mettre en valeur ses subtilités plus que des ego. On peut être sûr que Louis Hayes, sans avoir besoin de parler, par son jeu également d’une belle subtilité, par sa présence, est pour beaucoup dans la qualité de l’hommage.Pour cet enregistrement, le grand batteur a composé un thème, «Hastings Street», dans l’esprit, dont il raconte la genèse dans le livret avec l’enthousiasme du jeune homme. Grégory Porter fait une apparition sur un thème, à distance semble-t-il, ce qui est dommage, surtout pour lui, car le thème, «Song for My Father», est l’un des plus émouvants d’Horace Silver.Dave Bryant, à la délicate place du regretté Horace, est très subtil dans ses renvois au Maître, et Steve Nelson apporte une belle couleur d’originalité au son d’ensemble. Abraham Burton, Dezron Douglas, Josh Evans apportent leur complicité active à un Louis Hayes qui, fidèle à sa légende, rayonne dans cette musique qu’il a contribué à créer voici 60 ans: un bel ouvrage d’Art! 
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Gianluigi Trovesi
Mediterraneamente

Yesterdays, Gargantella, Carpinese, Cadenze Orfiche, Tu ca nun chiagne,Tammurriata Nera, La Suave Melodia, Le Mille Bolle Blu, Siparietto, Rina e Vigilio, In Your Own Sweet Way, Materiali
Gianluigi Trovesi (as, cl), Paolo Manzolini (g), Marco Esposito (b), Vittorio Marinoni (dm), Fulvio Maras (perc)

Enregistré du 1er au 22 août 2016 et le 24 avril 2017, Cavalicco (Italie)

Durée: 44'

Dodicilune ED 379 (www.dodicilune.it)

Depuis son premier album, Baghèt, il y a tout juste quarante ans, le saxophoniste italien Gianluigi Trovesi enchante la scène jazz. Dans ce disque avec son Quintetto Orobicoil, il a réuni ce qu’il appelle des «Sérénades au parfum Méditerranée»; ce sont des mélodies qui sentent bon l’Italie, le soleil et la mer bleue. Pour lui, la Méditerranée va de Gibraltar aux Dardanelles et du Caire à Marseille; ce qui nous vaudra des rythmes des différentes contrées. Gianluigi est lyrique à souhait, avec retenue, et un beau son d’alto, gras et suave, épaulé par une guitare enchanteresse, qui fait danser la mélodie, et qui tour à tour évoque, suggère, le luth, le oud, la mandoline, le bouzouki, mais sait aussi jouer guitare saturée. Il se révèle un guitariste de jazz plus qu’intéressant sur «Rina e vigilio», soutenu par la basse chantante. Dans les «Cadenze orfiche» la contrebasse se pose en lyre orphique, sur des cadences méditerranéennes. On a parfois des contrastes funk-tarentelle comme sur «Tammurriata nera» ou encore «Siparietto». Si vous voulez fondre de tendresse par un beau soir sous la lune de Naples, il faut écouter «La suava melodia», ô combien suave! Trovesi est aussi cajoleur, et même encore plus, à la clarinette, «Le mille bolle blu» vous convaincront sur un rythme de tarentelle adapté jazz, avec une contrebasse charmeuse. Ce Quintetto est aussi capable de s’énerver comme sur «Materiali». A noter que batterie et percussions sont assez discrètes, mais sont toujours là quand il le faut. Les morceaux sont de Gianluigi Trovesi et de différents compositeurs italiens, sauf deux standards «Yesterdays» de Jerôme Kern (très court) et «In Your Own Sweet Way» de Dave Brubeck.
Un disque joyeux, dansant, plein de charme et de rêve.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Kenny Barron Quintet
Concentric Circles

DPW, Concentric Circles, Blue Waters, A Short Journey, Aquele Frevo Axé, Von Hangman, In the Dark, Baile, L's Bop, I'm Just Sayin', Reflections (p solo)
Kenny Barron (p), Kiyoshi Kitagawa (b), Johnathan Blake (dm), Mike Rodriguez (tp, flh), Dayna Stephens (ss, ts)
Enregistré les 19-20 mars 2017, New York
Durée: 1h 06' 17''
Decca/Blue Note 6747897 (Universal) 

Le langage du jazz est porté par les artistes du jazz et par ceux dans l’audience qui en comprennent la langue, qu’ils soient artistes, critiques, producteurs ou simplement amateurs de jazz. Une langue, celle du jazz en particulier, répond à des codes maîtrisés, parfois écrits ou repérés (le blues-l’esprit, le swing-le phrasé, le récit-la mélodie, l’expression-l’humanité), mais également à un état d’esprit, un vécu, une histoire collective et sa mémoire, à la personnalité de l’artiste et à sa biographie, en quelques mots à l’âme (soul) et à l’esprit du jazz qui rassemblent les racines et l’histoire du jazz et des hommes. Les millions de fils invisibles qu’il faut à Kenny Barron pour réussir encore et toujours à tisser de si belles créations et nous faire voyager par son imagination, relèvent de la magie de la création dans le cadre d’un art populaire, difficile à comprendre pour les amateurs ou à décrire pour les critiques, écrivains qui ne s’investissent pas dans une connaissance profonde du jazz, qui ne prennent pas de risques non plus, difficile à s’approprier par les musicien(ne)s, même parfois célèbres, qui n’en ont pas compris le caractère indispensable pour leur expression.
Kenny Barron est un modèle d’artiste. Son intelligence profonde est intimement mêlée à cette conscience culturelle, et ce qu’il offre, en concert ou en disque, est d’une profonde intégrité artistique, sans fard. Sa musique puise aux racines pour enrichir le patrimoine du jazz (la plupart des compositions sont de lui) avec ce qui fait sa personnalité: une passion pour Thelonious Monk (qu’il honore dans un dernier thème en solo, «Reflections»), une amour des belles mélodies et des rythmes latins si présents dans le jazz à New York («Aquele Frevo Axé» de Caetano Veloso, «Baile», etc.), et une parfaite possession du jazz en petite formation qu’il illustre depuis soixante ans, offrant, à partir d’une section rythmique splendide –une école en livepour les nombreux musiciens qu’ils entourent de son savoir (Kiyoshi Kitagawa et Johnathan Blake sont impressionnants de complicité)– le cadre idéal à de beaux arrangements ici pour quintet. Mike Rodriguez, le Latin du groupe, venu de Miami, est né en 1979 et malgré son jeune âge possède un cursus déjà riche en big bands en particulier. Le New-Yorkais Dayna Stephens (né en 1978), son complice parfois, possède aussi un impressionnant CV qui lui a permis de côtoyer la scène du jazz avec une vraie reconnaissance de ses pairs. Tous les deux s’élèvent au contact de la formidable section rythmique, comme en transe, car cette dimension du jazz, de cette culture plus largement ne peut être ignorée dans des œuvres de ce niveau.
Kenny Barron reste lui-même, ce pianiste volubile qui remplit l’espace, le structure par ses accords plaqués avec une virtuosité infinie, qu’il enrichit de ses chorus foisonnants qui possèdent une dimension de rêve, une intensité qui dénotent l’Artiste de jazz. Les Concentric Circles de Kenny Barron ne sont pas un titre au hasard; il suffit d’écouter le thème ainsi nommé ou «L’l Bop» ou «I'm Just Sayin’», pour comprendre comment cette figure répond si bien à l’inspiration de Kenny Barron, à sa façon de creuser la matière, de tourner autour,sur le plan mélodique et rythmique, finalement dans l’esprit de Thelonious Monk même si la manière est autre. Les rythmes portent cette trace géométrique, avec une façon de faire tourner le temps très latine (Kenny Barron a retenu beaucoup de Dizzy Gillespie qu’il a côtoyé).
Ecouter Kenny Barron, où qu’il soit, en live ou en disque, est un privilège de notre temps. Il offre, avec quelques autres depuis les origines de cette culture, l’une des plus belles synthèses artistiques de l’histoire du jazz, avec respect et intégrité, avec un génie égal à celui de ses inspirateurs qui ont fait la légende du jazz, avec la même capacité de transmission envers ses pairs et ses enfants spirituels, qu’ils soient directement dans son orchestre, comme ici, ou parmi les jeunes artistes de jazz qui ont la chance et la curiosité de l’écouter, mais aussi vers ce public, une partie du moins, celle qui a la sensibilité et la culture pour comprendre qu’un «Reflections» de Kenny Barron, celui de ce disque, est comme un Rodin, un Chagall, un Renoir: du grand Art populaire, le seul art qui fasse sens car il est pétri d’humanité, de mémoire et de liberté.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueGeorge McMullen Trio
Boomerang

Boomerang, Follow the Bouncing Ball, Improv I: Earth Mystery, I Loved her Laugh, The Open Gate, Improv II: Air Currents, Geonomic Preview, Waiting, Improv III: Prairie Wind, Dirty Stinking Lowdown Cryin’ Shame, Improv IV: Fire Dancing
George McMullen (tb), Nick Rosen (b), Alex Cline (dm, perc)

Enregistré le 16 août 2015, Los Angeles (Californie)

Durée: 54'

pfMentum 120 (www.pfmentum.com)

Geoge McMullen est un tromboniste éclectique puisqu’il joue du rock, de la pop, du latin jazz et du jazz inspiré par le bebop, comme dans ce disque en trio. C’est le type même du musicien polyvalent qu’on retrouve à la télé, sur les bandes son de films, dans les studios, etc. C’est un excellent technicien, avec un son cuivré et qui manie parfaitement la coulisse. On entend qu’il a écouté, et sûrement travaillé, les grands contemporains de l’instrument. Il utilise volontiers les growls, les explosions, les glissandos, le wa-wa, les souffles, les bruits dans l’embouchure, et autres trucs, sans parler de quelques incursions free. Bref toute la panoplie. Il a trouvé un bon batteur, Alex Cline, frère du guitariste Nels Cline, et qui a participé à quelques quatre-vingt disques, joué avec pas mal de pointures(Tim Berne, Arthur Blythe, Charlie Haden, Frank Morgan). C’est un batteur coloriste de la descendance Paul Motian. Le contrebassiste est un multi-instrumentiste, compositeur et directeur de club. Il a tourné avec Arthur Blythe et d’autres groupes. Un gros son, il joue volontiers dans le grave, et ponctue les phrases du trombone, en partage avec la batterie. Il est capable de faire la pompe, et bien, comme dans «Geonomic Preview» dans le lequel le trombone joue avec un phrasé bop; le morceau le plus intéressant du disque. A noter «Waiting» sur tempo très lent duquel naît un certain lyrisme. Pour le reste, c’est une musique assez raide, technique –on sent que le tromboniste veut montrer toutes ses facettes–, un jazz de chambre froide, entièrement composé par le leader.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

John Coltrane
Both Directions at Once: The Lost Album

Untitled Original 11383 (Take 1), Nature Boy, Untitled Original 11386 (Take 1), Vilia (Take 3), Impressions (Take 3), Slow Blues, One Up-One Down (Take 1)
John Coltrane (ss, ts), McCoy Tyner (p), Jimmy Garrison (b), Elvin Jones (dm)
Enregistré le 6 mars 1963, Englewood Cliffs (New Jersey)
Durée: 47' 07''
Impulse! 00602567639251 (Universal)


Miracle de la mémoire et de l’enregistrement, si consubstantielles du jazz, en la matière les archives de Naïma Coltrane et de sa famille, ces pistes notées comme perdues (cf. Jazz Hot n°492, p.33), voici un album inédit de John Coltrane, une nouveauté donc de l’année 1963, une excellente année en termes artistiques pour le jazz et pour John Coltrane en particulier. John Coltrane, qui vient d’enregistrer fin 1962 un album avec Duke Ellington (Impulse! AS30), enregistre le lendemain 7 mars avec Johnny Hartman (Impulse! AS40) l’un de ses plus célèbres disques, et va produire en 1963 Impressions (Impulse! AS42), un Live at Newport (Impulse! AS9161/AS9346-2), un Live at Birdland (Impulse! AS50), faire une tournée européenne immortalisée par un concert à Berlin (Pablo) mais également Copenhague, Stuttgart, Stockholm, Paris (alors enregistrements privés aujourd’hui partiellement publiés par Pablo). Puis il enregistre en fin d’année pour la télévision, et toujours chez Rudy Van Gelder pour Impulse!, une série d’immortels dont le splendide «Alabama» en liaison directe avec les événements tragiques que vit l’Amérique.
Car 1963 est une année charnière en matière de lutte pour les Droits civiques des Afro-Américains, pour un artiste qui colle, par sa personnalité très intense, à l’atmosphère du temps aux Etats-Unis, où le jazz, comme toujours même si peu le disent au sein de la critique dite «de jazz», épouse, précède et suit, participe à, est imprégnée de, l’histoire de la communauté afro-américaine, de sa réalité culturelle et de ses luttes. C’est un élément qui s’interpénètre avec la biographie de John Coltrane, avec ses recherches spirituelles et plus largement d’homme, d’artiste, d’Afro-Américain dans ce pays qui a toujours (en 2018) du mal avec le concept d’égalité, tare qu’ils ont réussi à transmettre même à la France, le pays qui l’inventa.
Cela dit, ce disque est un réel grand moment à ranger aux côtés des autres œuvres coltraniennes. Si «Impressions», «Vilia» ont été enregistrés et publiés la même année et de nombreuses fois pour le premier dans l’ensemble de l’œuvre, «Nature Boy» est plus rare (quatre versions en 1965), et les autres thèmes sont parfois une première, ceux sans titres (à base de blues) en particulier. La musique du saxophoniste est toujours aussi intense, puissante, convaincue, avec ce côté preachvenu de l’histoire individuelle et collective, d’autant que, dans ces pièces, ses partenaires du légendaire quartet donnent encore le meilleur d’eux-mêmes comme ce beau chorus à l’archet de Jimmy Garrison («Untitled Original 11383»); McCoy Tyner et Elvin Jones sont essentiels en permanence car le groupe n’aurait pas et n’a pas eu d’ailleurs le même son, la même intensité sans eux.
Ashley Kahn, le spécialiste biographique de John Coltrane actuellement en poste, nous gratifie d’un reportage en livede cette session, comme si on y était, où il note avec raison l’intensité du travail quotidien de Rudy Van Gelder pour le jazz, et apporte un commentaire attentif aux prises enregistrées. On devine dans la rédaction des informations qu’il y aura bientôt une suite des albums perdus (ce disque est noté [disc 1] dans les informations internes au CDs lisibles par ordinateur). On ne va pas s’en plaindre car la discographie de John Coltrane (déjà à compléter depuis 1992 et 1998 pour Jazz Hot) mentionnait un assez grand nombre d’enregistrements privés et de sessions perdues. A suivre donc, et avec impatience car les amateurs de jazz ne sont pas immortels contrairement aux œuvres.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueThomas Ibanez Quartet
If Ever I Would Leave You

Wailin', Trane's Mood, Embraceable You, On the Road*, Happy Feeling*, Spring Is Coming*, A Day With You*, Theme For Ernie, If Ever I Would Leave You, Park Avenue*
Thomas Ibanez (ts), Patrick Cabon (p), Thomas Posner (b), Philippe Maniez (dm) + Fabien Mary (tp)*, David Sauzay (ts)*
Enregistré les 18-19 décembre 2017, Meudon (78)
Durée: 59' 46''
Jazz Family 044 (Socadisc)


Voici un excellent disque de jazz par un bon quartet, dans une tradition non dissimulée («Trane’s Mood», «Theme for Ernie»), celle du post bop autour des beaux sons de ténor qu’ils se nomment John Coltrane, Sonny Rollins, Johnny Griffin et même en remontant le temps Dexter Gordon et quelques autres. Thomas Ibanez, le leader, possède en effet un beau son et une belle attaque pour faire honneur à ses grands devanciers. La présence en invités de David Sauzay et Fabien Mary sur certains thèmes («On the Road») ajoute une référence à ces échanges aussi agiles que musclés qui font le bonheur des amateurs de jazz.
Le quartet est à la hauteur avec une excellente rythmique, dans l’esprit et qui possède les moyens d’une relecture ou d’une réinvention (il y a une majorité d’originaux) d’un âge d’or musical. De l’excellent jazz, avec tout ce qui importe aux artisans et partisans de cette musique, une belle expressivité, les accents blues, la pulsation swing et l’énergie, le drive. Ce n’est que le second enregistrement de Thomas Ibanez, il a donc un bel avenir devant lui.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

William Chabbey Trio
Three Ways to a Soul

Cruise Control, Three Ways to a Soul, 11 rue Lepic, La Valse des frangins, B.B. the King, Zanzibar, Idle moment, JS, Lawns, Into the Wild, Dr Smith’s Prescription*, In My Life*
William Chabbey (g), Guillaume Naud (org), Mourad Benhammou (dm) + Jonathan Chabbey (g)*
Enregistré en 2017, Maisons-Alfort (94)
Durée: 1h 04' 19''
Disques DOM 1263 (www.domdisques.com)


Guitariste à la corde sensible, William Chabbey s’exprime avec naturel et poésie. Son parcours, comme son état d’esprit, résonnent dans son abord de la musique, délicat et sans artifice. Simplement authentique. Et il a su, par ailleurs, trouver des partenaires en osmose avec sa démarche. Mourad Benhammou, compagnon de longue date, est connu pour sa finesse et sa musicalité. Pas étonnant donc que la relation guitare-batterie fonctionne ici à plein. D’autant que William Chabbey –comme il l’explique dans l’interview qui paraît dans ce n°685–, possède un jeu «posé sur la batterie». Guillaume Naud, qui est venu constituer la troisième pièce de ce trio, formé en 2016, apporte du relief et de la saveur à l’ensemble qui fait directement référence à la formation Wes Montgomery-Mel Rhyne-George Brown (album Portrait of Wes, Riverside, 1963).
Ce Three Ways to a Soul est essentiellement constitué de compositions, majoritairement de la main du leader. Elles sont notamment l’occasion d’hommages à deux grandes figures de la guitare: B.B. King, avec un jolie ballade blues bénéficiant des enluminures «churchy» de Guillaume Naud: «B.B the King» (un des meilleurs titres du disques); et John Scofield sur un morceau plus nerveux, «JS», bien dans l’esprit de Sco, et où Mourad Benhammou a l’occasion se sortir son drive au swing réjouissant. Un autre original de William Chabbey évoque le regretté club Atour de Midi… et Minuit: «11 rue Lepic», soit l’adresse de ce lieu prisé des beboppers parisiens. Et c’est justement un bop rapide et incisif qui vient nous remémorer cette cave où le guitariste a tenu une jam-session pendant de longues années. Les changements d’esthétique, au long de l’album, bop ou blues, voire funky («Dr Smith’s Prescription») attestent d’un registre jazz étendu, sachant embrasser cette musique dans ses différentes composantes. A noter, enfin, la présence, en invité, du fils de William, Jonathan Chabbey (auteur de deux compositions) et qui interprète, simplement en duo avec son père, «In My Life», du tandem Lennon-LcCartney. Une conclusion tout en douceur avec un titre pop ramené à ses influences blues.
rôme Partage
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueJeb Patton
Tenthish, Live in New York

Zec, Tenthish, Third Movement, This Can't Be Love, Reflections in D, Sophisticated Lady, Johnny Come Lately, I'll Never Stop Loving You, Royal Garden Blues/Kelly Blue, Overtime
Jeb Patton (p), David Wong (b), Rodney Green (dm)
Enregistré le 20 mars 2018, New York
Durée: 57' 31''
Cellar Live Records 40818 (www.cellarlive.com)


Jeb Patton n’est pas tombé dans la marmite du jazz à proprement parler, mais il a eu la grande chance dans son itinéraire, au départ classique sur le plan musical, de croiser la route de musiciens de jazz de premier plan: celle d’abord de Paul Jeffrey, saxophoniste ténor qui appartint à la formation de Thelonious Monk et arrangea pour Charles Mingus. Puis sur sa lancée, Jeb Patton bénéficia de l’enseignement du grand Roland Hanna, pianiste émérite et pédagogue inspirant. Enfin, c’est sans doute sur les conseils de Roland Hanna que le jeune Jeb Patton embarqua dans le vaisseau des Heath Brothers, sous la bienveillance attentive de Jimmy. C’est ce qu’il raconte, avec d’autres choses, dans une interview publiée dans Jazz Hot n°680. Aujourd’hui, il a pris son envol, et s’il est peu connu encore en Europe, sa renommée n’est plus à faire à New York où est enregistré ce disque exceptionnel d’intensité, sans doute aussi en raison des conditions du live, car l’enregistrement a eu lieu au Mezzrow, le club de Spike Wilner, un autre pianiste (cf. Jazz Hot n°678).
Secondé par les excellents David Wong (Heath Brothers, Roy Haynes, Kenny Barron…) et Rodney Green (Joe Henderson, Eric Reed, Mulgrew Miller, Benny green, Tom Harrell, Christian McBride…, cf. Jazz Hot n°669), Jeb Patton donne un album magnifique où l’on admire l’étendue de sa culture pianistique, un véritable hommage au piano jazz, de Willie the Lion Smith à Wynton Kelly («Kelly Blues»), Tommy Flanagan («Zec») et McCoy Tyner, une de ses premières inspirations, en passant par Art Tatum («Royal Garden Blues»), Duke Ellington, Billy Strayhorn, Phineas Newborn, tant sur le plan stylistique que sur celui du répertoire. En fait, c’est aussi un hommage à son Maître, Roland Hanna, un virtuose de la synthèse en matière de piano jazz, expert culturel du piano, pas seulement dans le jazz. Par les références choisies, on constate que Jeb Patton a bien intégré le message en matière de culture jazz, même si chaque thème est personnalisé. Evidemment, dans cette soirée en club, il y a le retour de la salle, l’énergie du live et aussi la couleur de Jeb Patton lui-même, dans l’esprit du beau piano jazz actuel si pourvu de beaux talents. David Wong et Rodney Green sont parfaits.Un disque de jazz passionnant, dans la grande tradition. «Tenthish», qui donne son nom au disque, est une belle composition de Jeb Patton. «Overtime» de Phineas Newborn, qui ponctue ce disque, est un morceau de bravoure. Ne se frotte pas à Phineas Newborn qui veut, et ici, c’est une belle version sans faiblesse par rapport à l’original.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Matthew Shipp
Symbol Systems

Matthew Shipp (p)
Clocks, Harmonic Oscillator, Temperate Zone, Symbol Systems, The Highway, Self-Regulated Motion, Frame, Flow of Meaning, Dance of the Bue Atoms, Bop Abyss, Nerve Signals, Algebraic Boogie, The Invention Part 1 and Part 2

Enregistré le 22 novembre 1995, New York

Durée: 1h 00' 55''

Hatology 749 (Outhere)

Matthew Shipp est un pianiste qui a traversé plus ou moins le free; il en a la liberté, mais ses morceaux et ses improvisations sont très structurés, ce qui le met un peu à part du mouvement. C’est un pianiste du genre percussif, qui joue le plus souvent à pleines mains, en utilisant volontiers des martèlements répétitifs dans le grave, avec une grande utilisation des blockchords, ainsi dans «Harmonic Oscillator». Il aime aussi laisser résonner la note, donner sa place au silence («Cloks») ou bien saturer l’espace («The Highway»). Parfois les deux mains se courent l’une après l’autre en cascadant, écouter («Flow of Meaning» au titre approprié). Il utilise les cordes pincées mêlées au silence «Temperate Zone». Ou bien se bat avec le piano («Dance of the Blue Atoms»). Les tempos sont rapides, (sauf le début de «Frame») avec un petit parfum de ballade jazz. On a même des éclats de bebop sur «Bop Abyss». Je remarque que les titres des compositions de Matthew Shipp, aussi bizarres soient-ils, mais compréhensibles à l’inverse de ceux d’Anthony Braxton, collent à la musique.
En somme, un pianiste brillant, qui maîtrise parfaitement sa musique tout en se gardant une grande liberté d’expression; une musique qui relève plus de la musique contemporaine que du jazz, même si le swing est parfois légèrement induit.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Jazz From Carnegie Hall
Live in Paris: 1er octobre 1958

Dahoud, Afternoon in Paris, Blue Lou, Star Eyes, Laverne Walk, Stardust, This Can't Be Love, Bag's Groove, It's Alright With Me, Mad About the Boy, Bernie's Tune
J.J. Johnson (tb), Kai Winding (tb), Lee Konitz (as), Phineas Newborn Jr. (p), Red Garland (p), Oscar Pettiford (b), Kenny Clarke (dm)
Enregistré le 1er octobre 1958, Paris
Durée: 1h 08' 24''
Frémeaux & Associés 5721 (Socadisc)


Dans le cadre des tournées du producteur britannique Harold Davison qui, à l’instar de Norman Granz, voulait proposer des all stars du jazz sur les grandes scènes européennes –une volonté éphémère, on retrouve ces enregistrements effectués à Paris à l’automne 1958, et renseignés comme dûs à Europe 1 et à l’équipe Ténot-Filipacchi. Il se déroule à l’Olympia où l’équipe Ténot-Filipacchi avait ses habitudes. Le all stars réunit des musiciens d’horizons différents, bien que de génération commune dans l’ensemble, et tous les musiciens connaissent déjà le lieu pour y être venus, notamment par l’intermédiaire de Norman Granz. De fait, ils alternent selon les thèmes, comme c’était l’habitude dans ces formules. Le duo J. J. Johnson-Kai Winding, Lee Konitz,étant accompagné par la rythmique de luxe. La tournée parcourt les places fortes du jazz européen (La Grande-Bretagne, la Scandinavie, les Pays-Bas, l’Allemagne et la France. Deux des trois bandes de ce concert ont disparu selon le livret bien détaillé sur les circonstances de cet enregistrement. Il reste donc un document historique avec notamment les fabuleux Oscar Pettiford («Laverne Walk»), Phineas Newborn («Daahoud», «Afternoon in Paris»), Red Garland (les autres thèmes), un Kenny Clarke magnifique de nuance et de précision en toutes circonstances. Ce disque complète ainsi l’œuvre enregistrée non connue jusque là de géants du jazz, et c’est toujours une bonne nouvelle. Sachant qu’il y a deux autres bandes de ce concert, on peut espérer…
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueFred Farell
Distant Song

Broken Wing, Lonnie’s Song, Forgotten Fantasies, Leaving, Tomorrow’s Expectations, Sunday Song, Mitsuku, Zal, Places, Distant Song
Fred Farell (voc), Dave Liebman (as, ts, fl), Richie Beirach (p)

Enregistré les 10 et 11 juin 2015, Saylorsburg (Pennsylvanie)

Durée: 59' 44''

Whaling City Sound 103 (www.whalingcitysound.com)

Le chanteur Fred Farell n’est pas très connu en France. Il a fait ses débuts à fin des années 70 à New York. Il n’a pas une grande carrière derrière lui, mais il a chanté avec Dexter Gordon, Barry Harris, Kenny Barron, Rufus Reid. Il fait partie de différents groupes vocaux. Il chante façon Mel Tormé, en plus puissant, avec une technique proche de celle de David Linx, dans un registre de baryton-ténor, avec une voix très chaude; un crooner sans mièvrerie. Il chante les mots, joue des silences; pas d’esbroufe, d’exploits techniques, rien que de la musique. Il est magnifiquement encadré par deux jazzmen de poids, deux grands lyriques; ce qui donne un trio parfait tant les voix se fondent en un tout et chacun s’enrichissant des deux autres.
Tous trois sont délicieux de délicatesse, de tendresse, et de force expressive. C’est une musique suspendue dans des nuages de beauté. Le son du soprano est une gâterie, moelleux, juteux, juste ce qu’il faut de velours, et tout cela sans vibrato. Il s’enroule autour du chant, cisèle la mélodie, et s’envole dans des solos à frémir de bonheur. Quant au pianiste, lui aussi adepte du beau son, de la retenue, des silences plein de musique, un charme nocturne à la Chopin. Ce qui n’empêche pas la force, le choc de l’expression, et harmonies troublantes. A noter que Dave Liebman ne prend le ténor que sur «Tomorrow’s Expectations» et «Distant Song», chaud, puissant, avec des graves amples, veloutés, qui s’enroulent et se déroulent autour de la voix. Aussi qu’il intervient à la flûte en bois sur «Leaving» avec les mêmes qualités qu’au soprano auxquelles s’ajoutent le son boisé et le souffle qui transparaît. Deux morceaux instrumentaux: «Zal» dans lequel le soprano se promène allègrement et avec chaleur dans les aigus, tandis que le pianiste devient romantique, très beau; et «Forgotten Fantasies», une exquise ballade. Ces deux thèmes nous donnent l’occasion d’apprécier l’art du duo exprimé par deux maîtres en la matière. Les paroles des chansons sont de Fred Farell et les musiques de Richie Beirach et Dave Liebman. C’est donc bien un travail complet à trois voix, de A à Z. Un disque qui retient son souffle pour toucher au cœur.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Luigi Grasso - The Greenwich Sessions
Invitation au voyage

SiebenTVSenderJazZappen, Lonely Paris, Taksim Olaganustu Hal, Fears disappear, Mariposas Mambo, Invitation au voyage, Donde Vamos Luego, ?, Crepuskle Van A Svart Nacht, Champagne Is to Blame, Turbo Shot, Mille Arrivederci
Luigi Grasso (dir, arr, as, bar), Pasquale Grasso (g), Ari Roland (b), Keith Balla (dm), Balthazar Naturel (ehrn, ts), artmand Dubois (frh), Thomas Savy (bcl), Thomas Gomez (as), Fabien Mary (tp), Bogdan Sydorenko (bhrn), Joan Mar Sauque Vila (tp), China Moses (voc), Paola Mazzoli (voc)
Enregistré du 3 au 5 mars 2017, Paris
Durée: 52' 06''
Camille Productions MS 042018 (Socadisc)
 

Ce disque de jazz sort de l’ordinaire, même si dans le jazz l’ordinaire est souvent fait d’extraordinaire, car Luigi Grasso (cf. interview dans Jazz Hot n°675) a composé et arrangé tous les thèmes de cet enregistrement, à l’exception de «Turbo Shot» de la plume de son frère guitariste, Pasquale, présent sur l’enregistrement. Mais il a également choisi une moyenne formation originale: du nonet au onztet, avec une présence massive, autour d’une section rythmique sans piano (guitare-contrebasse-batterie), d’instruments à vent (saxophones, clarinettes, hautbois, trompettes) avec des arrangements jazz très élaborés. Tout cela donne une dimension très cinématographique à l’ensemble de ce disque. Un univers original sort de cette Invitation au voyage, et si le talentueux saxophoniste persiste dans cette veine, il pourra se targuer de ce qu’on appelle une originalité créatrice et d’une œuvre.
Pour situer, avant votre écoute, cet enregistrement, on pourrait évoquer d’autres grands compositeurs qui ont su par le choix de leurs voix-instruments et par des arrangements particuliers, inventer un univers: Charles Mingus ou Oliver Nelson par exemple et au niveau des compositions: Billy Strayhorn ou Tadd Dameron. Mais ici, il s’agit de Luigi Grasso, et s’il n’y a pas la puissance culturelle et le blues de Charles Mingus, la solennité et le blues d’Oliver Nelson, il y a une belle écriture très illustratrice des voyages que raconte Luigi Grasso avec ses qualités de virtuosité et de lyrisme inspirées par Charlie Parker et Don Byas, de musicalité et de conteur d’histoires inspirées par sa culture italienne et sa rencontre avec le jazz. Pour être complet, signalons l’intervention de Paola Mazzoli, une voix classique qui se marie parfaitement aux arrangements pour un résultat qu’on pourrait rapprocher au niveau de l’atmosphère de ces univers du tournant du XIXe et XXe siècle, malgré leur couleur jazz anachronique, tout à fait dans l’esprit pour cette «Invitation au voyage» dont le texte (Baudelaire) fut illustré musicalement aussi bien par Emmanuel Chabrier que par Léo Ferré. China Moses fait aussi partie du voyage, et elle apporte la couleur blues, le blues des racines, dans laquelle les musiciens se glissent avec délectation. Les deux dernières pistes offrent à Pasquale Grasso la place de soliste aménagée par Luigi avec ses bons arrangements. Dans la famille Grasso, le guitariste est digne en tous points du saxophoniste qui lui répond sur le dernier thème, pour une belle musique de jazz dont l’originalité et le dynamisme n’échapperont à personne.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Randy Weston
Sound-Solo Piano

CD1: The Call, Softness, Kucheza Blues, Childrens Icicle Song, African Lady, Pretty Strange, Willies Tune, Nite In Medina, Sister Gladys, Yesterdays, Beef Blues Stew, Blues Blues, Tanjah, Solemn Meditation, Love the Mystery of
CD2: Ancient Blues, Old Blues, Portrait of Vivian, Portrait of Billie Holliday, Calypso, Little Susan, Marrekach Blues/Royal Lady, Loose Wig, In Memory of, How High Is the Moon/Get Happy, Sound Colors & Rythms, Chessman Delight, Portrait of the Hawk, Tea For Two, Tangier Bay, Royal Duke, All the Things You Are, Darn That Dream, Perdido, Nobody Knows The Trouble I Have Seen, The Black Church, Conversation, Chromatic Love Affair, Fire Down There
Randy Weston (p)
Enregistré les 17-18 juillet 2001, Montreux (Suisse)
Durée : 59' 19'' + 1h 06' 54''
African Rhythms/Randy Weston (www.randyweston.info)


«Le jeu de piano de Weston a sa propre individualité. Quand Randy joue, une combinaison de force et de douceur, de virilité et de velours émerge des touches dans un flux et reflux du son apparemment aussi naturel que les vagues de la mer.» Langston Hugues.
D’hier ou d’aujourd’hui, Randy Weston est un merveilleux conteur d’histoires extraordinaires, porteur d’une culture ancestrale que lui a transmise son père mais aussi dont il a recueilli, lui-même, les multiples fils, depuis son Brooklyn jusqu’à son Maroc d’adoption et dans son Afrique retrouvée et réinventée, ou dans cette Europe tant visitée, tissant avec ces milliers de fils choisis de toutes les origines une toile d’une invraisemblable richesse, luxuriante comme une jungle, infinie comme le désert et l’océan.
On trouve dans ce monde merveilleux de Randy Weston les traces des impacts de tous ces astres qui l’ont visité et percuté: Louis Armstrong, Duke Ellington, Billie Holiday, Sonny Rollins, Thelonious Monk, Max Roach et beaucoup d’autres dans le jazz, mais aussi de Debussy, Ravel ou de ses fameux grands ancêtres africains qui ont imprégné sa musique d’une telle richesse rythmique, d’une telle puissance d’imagination, d’un horizon sans limite.
Cet enregistrement de 2001 à Montreux, constitué d’une suite ininterrompue de thèmes, de portraits, qu’édite et produit Randy Weston lui-même, est un véritable chef-d’œuvre de lyrisme dans lequel on se laisse emporter par les traditionnels accents du grand artiste: le blues, la puissance expressive, la pulsation rythmique des tambours accordés de ces dix doigts, la beauté du son, la solennité, les écarts entre graves et aigus, les reliefs, les angles, les éclats de cette matière sonore sculptée sans perdre la respiration du swing de sa musique native, sans reprendre son souffle, sans perdre le fil d’un récit teinté de toutes les couleurs, occidentales et orientales, ce nouveau monde tel que Randy Weston l’a inventé, sans frontières…
Pour rentrer dans l’univers de Randy Weston, il faut accepter le dépaysement, de confier son corps et son esprit (body and soul) à un artiste d’une exceptionnelle invention capable de tout transfigurer, de tout magnifier. Si dans cet enregistrement l’essentiel des compositions sont de lui, il y a également quelques compositions du jazz (« Perdido », Ellington) ou des standards (« Yesterdays », Kern), et la réinvention que Randy Weston fait de l’ensemble de ces belles pierres du jazz est une splendide parure de deux disques de l’orfèvre Randy Weston.
Pour les personnes qui ne comprennent pas en profondeur la liberté et son exigence de mémoire, de dynamisme et d’imagination (la vraie culture), d’authenticité, et leur caractère indispensable dans la création, l’audition de Randy Weston pourrait être une véritable révélation. Dans un tel enregistrement, il y a tous les arguments pour comprendre ce que sont le jazz-blues, l’art, l’expression, la culture… Il faut simplement écouter et être doté de sensibilité, de sincérité.
Etre rationnel n’empêche pas de penser qu’il existe une magie certaine dans l’alchimie culturelle mûrie par des siècles de richesses humaines, quand elle est concentrée, condensée, avec une telle intensité, dans l’histoire et l’expression d’un seul artiste. Ça peut paraître injuste et hors d’atteinte pour les autres artistes, ça nous paraît simplement merveilleux de pouvoir côtoyer, écouter un tel géant de l’Art, un Michel-Ange du jazz.


PS: Cette chronique écrite en juillet 2018 sur ce double disque envoyé par Fatoumata et Randy Weston, rencontrés à Paris en mai 2018, prend aujourd’hui 1er septembre 2018, jour du décès du magnifique Randy Weston, cette teinte de nostalgie, de peine et de regret pour un musicien dont chacune des apparitions, chacun des enregistrements étaient un moment sublime d’art, de culture et d'humanité...

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018