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© Jazz Hot 2018

Paris en clubs
Mai-Juin-Juillet 2018

Le jazz en mai à Paris, d’une rive à l’autre… C’est Rive droite, au Duc des Lombards, que commence ce petit tour, le 26 mai, avec le grand, le beau, le magnifique Randy Weston, qui, à 92 ans, continue d’être une personnification du jazz de la légende, parfait, simple et direct, dans sa moindre note, avec ses petites signatures stylistiques, son attitude à l’ancienne, tournée vers le public (sa grande taille y est peut-être pour quelque chose), son invention et sa sérénité. A ses côtés, le remarquable Alex Blake (b) qui l’accompagna en permanence d’un double jeu pizzicato et en slap pour donner à cette musique la couleur percussive qu’elle a toujours eue, en l’absence d’un percussionniste. Le set fut court, mais parfait: le jazz de culture dans toute sa plénitude, sans aucune démonstration, comme un récit, un rêve imprégné des couleurs de l’Afrique, de l’étendue de ce continent, qui vous emporte sur les ailes de géant de Randy Weston. On ne sait plus si le set fut si court qu’il en donna l’impression, ou si c’est simplement que ce voyage fut si bien raconté qu’on ne vit pas passer le temps. Randy Weston reste l’un des plus originaux pianistes de l’histoire du jazz, et sa personnalité, sa simplicité d’abord, porte certainement l’empreinte de ce continent qui l’a tant inspiré, l’Afrique, sans jamais le priver de son histoire américaine, de sa culture construite en Amérique, de New York, Brooklyn, de ses amis Max Roach ou Sonny Rollins qu’il salua, à sa façon majestueuse, d’un «Don’t Stop the Carnival» aérien. Alex Blake fut le complice parfait de ce moment d’exception, brillant et à l’écoute pour souligner de sa puissance rythmique et de son contrepoint, les arabesques pleine de swing de Randy Weston, un temps suspendu qu’il faut apprécier comme un cadeau très précieux.

Rive Gauche, un peu plus tard dans la soirée, à La Huchette, il y avait une belle assistance internationale sur la piste de danse pour participer à la soirée qu’animait au niveau de la scène un bel orchestre emmené par la sémillante Tina May, une habituée des lieux, et composé en outre de Laurent Epstein (p) auteur d’un bon «Caravan» entre autres bons chorus, de Patricia Lebeugle (b), toujours aussi tonique et swinguante, de Vincent Frade (dm), efficace et percutant sans envahir ses compagnons. L’invité d’honneur n’était autre que l’excellent Patrick Bacqueville, brillant tromboniste et chanteur tout à fait convaincant, qui donna parfois la réplique à la vedette du jour, Tina May, venue d’outre-Manche, avec ses qualités de swing mais aussi poussant parfois le répertoire sur d’autres terrains, dont elle est coutumière, car son art ne se limite pas au jazz mainstream. Cela dit, La Huchette, on y danse, et Tina May ne perd jamais de vue cette dimension qui impose à l’orchestre un registre et un répertoire… dansant. Larry Browne (tp) prit part au second set, visiblement avec plaisir. Une excellente fin de soirée, de drive et de bonne humeur; Patrick Bacqueville et Tina May comme Patricia Lebeugle portent ce plaisir de la scène sur leur visage.

Laurence Masson et Laurent Epstein, Café Laurent, 29 mai 2018 © Yves Sportis


Tina May d’ailleurs, signe de la variété de son talent, se produisait dans une formule plus intimiste, en duo, cinq jours plus tard, le 30 mai, avec Patrick Villanueva (p) au Café Laurent, le beau club de St-Germain-des-Prés. Nous n’avons pu assister à ce qui a dû être une très bonne soirée, mais  y étions la veille, 29 mai, pour voir et écouter un autre beau duo, celui de Laurent Epstein (p) qui accompagnait sa compagne à la ville, l’excellente Laurence Masson (voc) sur un répertoire, essentiellement de beaux standards, («The Song Is You»…) avec des détours par Monk, de deux belles chansons italiennes (en V.O.) et de quelques chansons françaises, où Laurence est particulièrement à son aise (la langue reste importante dans l’expression), sans perdre sa tonalité jazz: on a ainsi eu droit notamment à un bon «Sous le ciel de Paris» et un très original «Le Poinçonneur des Lilas» (Gainsbourg) qui valait à lui seul le déplacement. Laurence invita Edwige Morgen pour des thèmes très célèbres («Body and Soul», «Loverman») une découverte pour nous, très expressive! Enfin, Laurent Epstein saute du Caveau de La Huchette et de ses atmosphères dansantes, au Café Laurent et son cadre comme son ambiance intimistes, avec un réel talent. Il donna, en complément du bel accompagnement qu’il distilla pour mettre en valeur Laurence Masson et Edwige Morgen, de splendides chorus, dans la manière du beau piano jazz, harmonisant de manière originale la plupart des thèmes, sans jamais perdre sa qualité de swing, avec des petits trucs, bien à lui (du genre un temps d’arrêt en suspension au détour d’une improvisation) qui signent sa personnalité, un peu comme ces temps de réflexion de Monk suspendu au-dessus de la note. Au total, une excellente soirée, un beau duo complice de la scène à la ville et une découverte… Le jazz avait son compte.


Michel Zenino et Mario Canonge, Le Baiser Salé, 30 mai 2018 © Yves Sportis


Car le 30 mai, à 19h, nous avions franchi la Seine, Rive droite donc, pour retrouver la rue des Lombards et, au Baiser Salé, un autre beau duo composé de Mario Canonge (p) et Michel Zenino (b), autour des standards et des compositeurs du jazz, dans le cadre de la résidence que leur accorde avec fidélité le club historique de Maria Rodriguez depuis des années, cadre sur mesure pour Mario Canonge qui possède dans son jeu toutes les dimensions caraïbes du lieu, et cadre intimiste parfait pour le musical Michel Zenino, tout à fait à son aise en complément du brillant pianiste. Cette résidence est dévolue au jazz, et c’est un plaisir d’écouter leur complicité savante dans ce cadre très décontracté où les musiciens tentent, plaisantent et inventent sur «Con Alma», «Ill Wind», «But Beautiful», Thelonious Monk («Evidence») ou Charles Mingus («Pussy Cat Dues»), Oliver Nelson («Stolen Moments», Blues and Abstract Truth), sans oublier de mettre un peu de calypso dans leur jazz ou de jazz dans le calypso avec virtuosité, conférant une dynamique rythmique particulière. Un moment de jazz, et par définition quand ça en est, et d’un tel niveau, un bon moment… Signalons l'excellent enregistrement Quint’Up du Quintet de Mario Canonge et Michel Zenino, sorti au printemps (chronique dans Jazz Hot n°684).


Quelques mètres plus loin, et quelques minutes plus tard, une partie du «petit monde» du jazz, moins drôle que celui de Don Camillo, s’était donné rendez-vous au Sunset pour la présentation de l’excellent disque de Philippe Milanta (Wash, chroniqué dans Jazz Hot n°683). Le pianiste, dans le redoutable exercice du solo pour deux longs sets, fit étalage de sa science consommée du clavier, confirmant ses récents (Stricktly Strayhorn) ou ses plus lointains enregistrements (Wash) bien que sorti en 2018, pour un répertoire qui mêla les thèmes de ce disque consacré à Debussy et d’autres thèmes qu’il joue actuellement. Dans ce cadre, Philippe Milanta est très perfectionniste, très virtuose, malgré quelques facéties du piano qui passèrent inaperçues, et un brin savant, ce qui donne à ses constructions un tour parfois complexe. Il proposa ainsi sept thèmes de l’album Wash («Wash», «Sensuellectuelle»…) sur les 23 joués, de son répertoire (Kryzoqr», Opoukkibq», Twelve for a Change», «Morning Haze»…) ou des standards («I Want a Little Girl», «Confessin’», «Stella by Starlight», «Have You Met Miss Jones»…), des compositions du jazz: Monk («Hackensack»), Ellington-Strayhorn («Melancholia»/«A Single Petal of a Rose», «Satin Doll»)… Des thèmes parfois assez courts, comme des épures, des interludes, et des extrapolations parfois acrobatiques sur le plan de la conception, mêlant originaux, standards («R2» à partir de «The Song Is You») et compositions du jazz. Un vrai plaisir d’esthètes où le jazz perdit parfois de sa fluidité culturelle, selon ma perception, pour un discours plus intellectuel, très construit, plein d’intérêt et d’originalité, à réécouter sur disque pour en apprécier les subtilités. Cela dit, l’ancrage et les accents de Philippe Milanta restent ceux du jazz, qu’il pousse parfois jusqu’à l’anguleux ou la brisure sur le plan rythmique et très subtil sur le plan harmonique. Ce fut une excellente soirée, exigeante sur le plan de l’attention. Le pianiste continue d’affirmer une belle personnalité dont on attend qu’elle se traduise par une plus grande présence sur les scènes du jazz et dans les studios d’enregistrement. C’est un beau projet de production pour un artiste confirmé, en pleine maturité, qui ne demande qu’à exprimer ses potentialités. Yves Sportis

© Jazz Hot n°684, été 2018


Floris Kappeyne © Roger Vantilt

Spring in Brussels
Avril 2018

Le 21, la Jazz Station accueillait le trio de Floris Kappeyne: Floris Kappeyne (p, kb), Tijs Klaasen (b), Wouter Kühne (dm). Ces jeunes musiciens hollandais jouent un jazz classieux, de belle facture, au swing léger. Quelques parties libres sur des segments répétitifs émaillent le discours. En première partie, les compositions du leader se nomment bizarrement «Number 6», «Number 3», «Number 10», «Number 4»... Les arrangements sont bien structurés mais sans vraiment créer de surprises («Interchange»). Bassiste et batteur, excellents, servent l’écriture d’un leader qui cadenasse leur créativité. On note quelques jolis solos (trop) courts, comme pour Wouter Kühne (dm) dans «Less». «Open Door»: une belle ballade jouée en fin de deuxième set signe définitivement le caractère introverti de Floris Kappeyne.

Le mercredi 24, dans le cadre de leurs concerts «Gare au Jazz», les Lundis d’Hortense avaient invité Gratitude: un trio pianoless comptant le fougueux sax coltranien Jeroen Van Herzeele (ts, kb) et les Français Louis Favre (dm, voc) et Alfred Vilayleck (eb). La batterie est au centre de la scène; son servant lance les thèmes et les accompagne d’onomatopées en voix de tête. Stoïque, le bassiste charpente la musique puissamment, inventif mais sans excès. Entre ses envolées lyriques au ténor, Jeroen Van Herzeele bidouille quelques phrases sur l’EWI, les enregistrant et les relançant par le loop ou les altérants aux synthés. Avant-hier et avant-garde se mêlent au fil des morceaux; les constructions varient avec, en constante: le chant du batteur et les magouillages sonores de Van Herzeele. «Djini», «La danse des souris»; un two beat, une image du «Cri», un hip-hop-rap et puis: «Sur une autre planète» qui définit bien ce qu’ils veulent transmettre et qui clôture le premier set. En seconde partie, on apprécia un long solo de drums sur un continuum de basse, à comparer à ce qui se pratique chez Aka Moon depuis vingt-cinq ans. Vint ensuite: «The Two Breakness of Spirit» qui assied les couleurs que Gratitude veut donner pour figurer son troisième opus en construction. Surprenante, cette musique cherche d’autres prolongements au message coltranien. Il y a de l’idée et des passages intéressants mais, malheureusement, l’usage fait de l’EWI casse la dynamique du groupe!

Retour à la Jazz Station, au jazz et au trio le samedi 28 avril avec la pianiste Nathalie Loriers qui nous offre un nouveau projet qu’elle a baptisé Groove Trio: un vocable qui, d’emblée, à l’heur de nous plaire. «Summertime» débute le concert avec un solo de basse électrique du toujours vert Benoît Vanderstraeten (eb). Comme à son habitude, le Verviétois n’attaque pas les cordes aux doigts de la main droite, mais il use d’un médiator qui lui assure une surprenante virtuosité; à la main gauche: une attelle (fruit d’une infirmité) enferme l’index. On pense à Django en version jazz-rock ! Comme deuxième morceau, Nathalie Loriers joue une composition d’Enrico Pieranunzi: «Canzocina»; le bassiste ose quelques passages libertaires qui semblent décontenancer Thierry Gutmann (dm) lorsqu’il faut doubler le tempo. Les choses ne s’arrangent pas pour le batteur qui percute en retard du temps avec une œuvre de Dimitri Stello. Suit «And Then Comes Love»: une ballade originale avec de jolis chases entre la pianiste et le bassiste. Thierry Gutman a rejoint le train pour la fin du set qui se conclut par un solo de drums. En deuxième partie, tout est bien en place grâce aux accords appuyés, à deux mains, de Nathalie Loriers. Extrait de «Portrait in Black And White» d’Antonio Carlos Jobim, «Zingaro» assoit la créativité d’une pianiste qu’on retrouve en elle-même: enjouée et surprenante. Pour terminer, le trio nous offre un très bel arrangement de «Caravan» et des 4/4 qui viennent nous convaincre que ce nouveau groupe mérite des avenirs meilleurs. Hormis quelques pupitres en big bands, je n’avais plus vu Thierry Gutman depuis la retraite de Sadi; son retour en petite formation devrait s’affiner au cours des prochains mois.

Le 30 avril, l’International Jazz Day a été célébré par les Lundis d’Hortense. Dès 8h30 et jusqu’à 19h, onze pianistes se sont produits en solos un peu partout, depuis l’aéroport de Zaventem jusqu’à l’Archiduc, en passant par la Maison des Musiques, l’hôtel Wiltchers, les Halles Saint-Géry, Flagey ou, encore: la librairie Filigranes. Place de la Vieille Halle aux Blés et place du Sablon, ce sont les différents combos des Conservatoires bruxellois (flamand et francophone) qui réjouirent les chalands. Un Summit de trombones, l’Amicale de la Nouvelle-Orléans et Banda Bruselas se chargeaient entretemps d’égayer la place Saint-Job d’Uccle (organisation «Jazz4you»). On peut aussi signaler des célébrations au Roskamavec LG Jazz Collectif; au Beursschouwburg avec: Schntzl, De Beren Gieren et Sons of Kemet. Des tours guidés en trois langues à travers la ville étaient consacrés à la mémoire de Toots Thielemans et à l’histoire du jazz à Bruxelles.

Mais c’est en soirée qu’il fallait se presser à la Jazz Station pour assister à un double concert. Salle comble, bien sûr; présence de trois générations de musiciens dans la salle et en interviewsà la radio; concert en deux parties: une première avec le groupe Delta d’Igor Gehenot (p) et une seconde avec un trio confirmé: Diederik Wissels (p, kb), Steve Houben (as), Jan de Haas (dm). Avec Delta, le pianiste liégeois s’est vu décerner l’Octave 2018. C’est grandement mérité pour un quartet qui compte en ses rangs: Jelle Van Giel (dm), le Suédois Viktor Nyberg (b) et le Breton Alex Tassel (flh). Le groupe est solide et la musique réjouissante. On voit très peu Jelle Van Giel (dm) du côté francophone du jazz national et c’est bien dommage tant son jeu est subtil, léger et parfaitement en place. Viktor Nyberg jouit d’une attaque vigoureuse de la main droite; l’assise harmonique et le tempo qu’il imprime sont rigoureux. Depuis dix ans, Igor Gehenot (27 ans) amasse les prix. C’est justice pour son talent de pianiste mais aussi pour ses compositions qu’il arrange subtilement en tensions/détentes, ménageant des surprises et des changements de structures. La musique de Delta est d’une grande fraîcheur; respect, enrichissements et prolongement des racines, swing, poésies en mode majeur. «Abysses», «Starter Pack», «Sleepless Night», «Choose Dream» et, pour finir: «My Funny Valentine» qui donne au bugliste breton l’occasion d’enfin exprimer ce qui le retenait jusque-là.
Diederik Wissels, Jan de Haas et Steve Houben
se produisaient en seconde partie. Ce dernier gratifia avec humour le trio du sobriquet «les ancêtres», qualificatif pourtant démenti par la vivacité créatrice de Diederik Wissels. La première pièce, «Indécent» est un tryptique de sa plume. Comme pour «Pasarela», son dernier album chez Igloo, le pianiste molenbeekois colorie son jeu aux claviers (piano, synthés) avec la présence constante des belles harmonies. Personnage introverti à la ville, Diederik Wissels se lâche en jouant, tour à tour swing ou romantique («Sunday Song», «Occulte», «Lagrimas») mais toujours délicat. Jan de Haas, toujours très attentif, suit les arrangements sur la partition, assurant le tempo, les accentuations et les breaks avec sa maîtrise légendaire. Steve Houben revient à la scène après de longues années au cours desquelles il se consacra principalement à l’enseignement. Qu’il me soit permis d’écrire que son jeu a perdu de la puissance en s’attachant prioritairement aux nuances de son discours. Nonobstant, la musique du trio est complice et le public ovationne et en redemande («Trois», «Simplicity»).
We will remember April 2018! Cinquante ans après l’Expo 58, l’Atomium est toujours vivant!

Texte: Jean-Marie hacquier
Photo: Roger Vantilt

© Jazz Hot n°684, été 2018