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Les Origines du spectacle Américain

6 octobre 2013
Les Minstrel Shows
© Jazz Hot n°665, automne 2013






Nous revenons sur la première forme de spectacle d'Amérique du Nord, origine principale du ragtime, une manière de rappeler aussi l'intéressante série d'articles de Jean-Christophe Averty dans Jazz Hot n°77, 78, 79, 80 et 83 qui jalonnèrent l'année 1953 de mai à décembre, c'est-à-dire il y a quelque 60 ans déjà…


par Michel Laplace


La première période (1767 à 1845)

Le Minstrel Show prend lui-même son origine dans l'Ethiopian Minstrelsy, support des Negro Songs (ou Ethiopian Songs) (1) qui caricaturent la vie des esclaves dans les plantations. Les premières traces en Amérique du Nord remontent à 1769, mais dès 1767 on fait référence à un Mr Tea, un blackface, dans une Negro Dance. En 1799, à Boston, Ms. Graupner chante en blackface, «The Negro Boy». Des Negro Songs furent éditées en partitions et vendues en Angleterre. Pendant les années 1800, Sy Gilliat, violoneux de Richmond se produit à Londres avec 'London' Briggs, clarinettiste et flutiste. A New Orleans, le Noir Cornmeal (ou Cornmeali), décédé en 1842, chantait des Negro Songs dans les rues. Il a directement inspiré le blackface George Nichols.
Depuis les années 1830, on parle de Minstrel Shows. Thomas 'Daddy' Rice présente à partir de 1832 son personnage, Jim Crow, caricature directement issue de l'observation des spectacles de danse et chants avec banjo et percussions donnés dans les plantations par les Noirs. Ce spectacle fut donné pour la première fois à New York, au Bowery Theatre. Ce genre de divertissement a été amélioré par les Edwin Christy's Minstrels. Ils chantent des morceaux de Stephen Foster («My Old Kentucky Home», «Old Black Joe», «Suzanna»). Stephen Foster (1826-1864), un Blanc de Pittsburgh, surnommé l'America's Troubadour, commence à écrire des Ethiopian Songs vers 1845. Ce sont d'emblée des succès. Son principe était de transposer les «mélodies éthiopiennes» au goût de la bourgeoisie blanche de l'époque. Tom Briggs (1824-1854) a joué du banjo dans les Christy's Minstrels. On a édité à titre posthume un Briggs'Banjo Instructor  (1855), méthode de banjo seulement précédée par celle d'un Elias Howe (1848).
 

L'âge d'or du Minstrel Show (1845 à 1875)

C'est aussi la grande époque du banjo. Joel Walker Sweeney (1810-1860), un Blanc de Virginie, élevé dans une plantation au contact des esclaves, a fait carrière comme blackface de Minstrel Shows. On cite aussi le virtuose Frank Converse (1837-1903). Parmi les artistes noirs, on connait John "Picayune" Butler, décédé en 1864, qui jouait du banjo dans les rues de New Orleans et qui fut lui aussi observé par George Nichols. William Henry Lane (v1825-1852), danseur, banjoïste et joueur de tambourin a été immortalisé par Charles Dickens sous le nom de Juba. Le black face Eddie Ross grave aussi tardivement qu'en juin 1922 un «Ross' Juba», belle prouesse au banjo à 4 cordes avec l'accompagnement d'une harmonie. Juba a été le premier Noir intégré à des tournées de Minstrel Shows. En 1849, il s'est produit en Angleterre avec les Richard Pell's Ethiopian Serenaders. Dès 1853, l'artiste noir Thomas Dilworth, alias Japanese Tommy, chanteur, violoniste et danseur, tourne à partir de 1853 dans des Minstrel Shows. L'émancipation (1865) accélère le flux des Noirs dans l'industrie du spectacle. En avril 1865, le Blanc W.H. Lee regroupe quinze anciens esclaves à Macon en Georgie pour monter un spectacle appelé les Georgia Minstrels. Cette troupe est reprise en main par le Blanc Sam Hague. Rebaptisée Slave Troupe of Georgia Minstrels, elle se produit en Angleterre. Toujours en 1865, le Noir Charles Hicks monte une troupe également appelée Georgia Minstrels. En 1868, elle comprend plus de quinze personnes et un brass band de treize musiciens. En 1870, elle fait une tournée en Allemagne et Angleterre. La fusion avec la troupe de Sam Hague est alors faite. En 1872, Charles Hicks cède les droits de son spectacle à Charles Callender. D'autres "managers" se font de l'argent avec les Minstrel Shows. On connaît la troupe des frères Mahara, Frank, Jack et William, ainsi que des troupes qui portent le nom de la vedette : Billy Kersands, Ernest Hogan.
William (Billy) Kersands (1842-1915), acteur, chanteur et danseur noir, a d'abord appartenu aux Georgia Minstrels de Charles Hicks, avant de fonder sa propre troupe. Horace Weston (v1825-1890), banjoïste des Georgia Minstrels, a fait des tournées avec le Barnum & Bailey Show. Sa composition, «Minor Jig», a longtemps été jouée et il a été très admiré des banjoïstes blancs.
Les (faux) frères Bohee, James et George, se sont fixés à Londres en 1882 et y ont enseigné le banjo. Les Minstrel Shows sont à la fois le lieu du mélange des genres et un moyen de diffusion.
Leur orchestre donnait des parades, et la musique offerte était aussi bien des airs d'opéra, des morceaux spécifiques signés Stephen Foster ou James Bland, et, à partir de 1884, des spirituals, récupérant ainsi le succès rencontré par les Jubilee Singers. Deux personnalités sortent du lot : Samuel Lucas et James Bland. Samuel Lucas, né Milady (1840-1916), chanteur de ballades et guitariste autodidacte, a travaillé pour les Lew Johnson's Plantation Minstrels, les Callender's Georgia Minstrels (en 1873). En 1873, il est le premier Noir à jouer le rôle de l'Oncle Tom dans La Case de l'Oncle Tom  (Uncle Tom's Cabin). Il a participé à la version filmée de cette célèbre histoire, car dès 1912, il joue dans des films muets. Il constitue aussi un lien avec les spectacles de Broadway puisqu'il y a travaillé pour Cole et Johnson.

La deuxième ère de la Minstrelsy (1875 à 1895)

Elle correspond au sommet du genre en popularité, mais aussi au déclin de son niveau artistique.
James Bland (1854-1911), autodidacte du banjo, fut appelé «The World's Greatest Minstrel Man» et «l'Idol of the Music-Hall», ce qui traduit qu'il fut un personnage de transition entre deux époques du monde du spectacle. En 1875, il est un «minstrel» professionnel. Il travaille pour les Bohee (cf. supra) dans les Georgia Minstrels. Arrivé en 1881 en Europe, il s'y fixe et fait la tournée des Music-Halls. Il ne se pliait pas à la tradition blackface, mais apparaissait avec élégance comme chanteur s'accompagnant au banjo. En 1898, il est de retour aux Etats-Unis et il travaille pour les Black Patti's  Troubadours. Décédé à Philadelphie, capitale musicale, il nous laisse la célèbre composition «Carry Me Back to Old Virginny» (1878). Il se serait directement inspiré des chants folkloriques des ex-esclaves de Washington.
A partir de 1876, les troupes itinérantes se multiplient. On connait les sœurs Hyers qui ont développé l'art lyrique dans les spectacles noirs américains. Dans cette lignée la plus célèbre fut Sissieretta Jones, dite Black Patti. Notons que la grand-mère de Wanda Rouzan, chanteuse néo-orléanaise de rhythm and blues, née en 1947, fut membre des Black Patti Troubadours.

L'héritage de la Minstrelsy dans le Vaudeville et à Broadway (1895-1921)

Le descendant direct du Minstrel Show est le Vaudeville (1893). Le Vaudeville est le lieu de développement du Cake-Walk et l'origine de la Show Music, ou comédie musicale (1895-1921). Les Minstrel Shows ont servi de modèles aux premières troupes : notamment le Creole Show et le spectacle The South Before The War. En 1890-1, le Creole Show de Sam Jack est un des premiers spectacles entièrement noirs. La chanteuse néo-orléanaise Belle Davis, née1874, en a fait partie.
En 1892, à San Francisco, George Walker (1873-1911) s'associe à (Egbert) Bert Williams (1874-1922) pour monter un numéro de duettiste, le Bert & Walker. Ce sont eux qui vont rompre avec le stéréotype de l'Oncle Tom. En 1896, ils participent à un spectacle d'artistes blancs à Broadway, The Gold Bug. Les duettistes enregistrent en 1901 pour le label Victor. En 1902-5, ils apparaissent dans le spectacle de Will Marion Cook, In Dahomey, œuvre satirique sur le thème du retour en Afrique. Ce spectacle a été donné à Londres (1903) avec le célèbre chanteur-acteur Henry Troy. En 1908, George Walker quitte la scène. Bert Williams se produit pour le public blanc et il a été associé aux Ziegfeld Follies (1910-19). Bert Williams a fait une tournée avec Jim Europe.
En 1893, le spectacle The South Before The War de Whallen et Martell, avec une troupe intégrée (déjà !), est donné à New York. Il est conçu en plusieurs tableaux : une scène de plantation avec chant de spirituals, une scène de camp-meeting, et un cake-walk final géant (c'est le Grand Walk ou Walk Around). Dora Dean Babbidge (v1870-1949) est l'une des premières à danser le Cake-Walk (en 1894). Parmi de nombreuses autres danses, il y a le Stop-Time, une tradition du Minstrel Show et du Vaudeville. L'accompagnement ne marque que le premier temps, tandis que les danseurs font des figures rythmiques avec les pieds qui comblent le reste de la mesure. C'est l'ancêtre du Tap Dance (claquettes).
Le spectacle Black America de Billy McClain est donné pendant l'été de 1895 à Brooklyn et à Boston. Il offre une recréation de danses « d'Afrique », des chants et danses de tradition américaine auxquels ont participé le Golden Gate Quartet de Baltimore (fondé en 1892) et enfin, un Concours de Cake-Walk.
En 1898, le spectacle A Trip To Coon Town  de Bob Cole (1868-1911) est la première revue organisée, produite et managée par des Noirs. Elle fut présentée à Broadway. Bob Cole a fait un numéro de duettiste avec J.Rosemond Johnson (1873-1954), pianiste et chanteur. Ils ont introduit le ragtime dans le Vaudeville et à Broadway. Ils ont aussi eu une influence sur Tin Pan Alley.
En 1898, Will Marion Cook (1869-1944) compose pour le comédien vedette Ernest Hogan, sur des textes de Paul Lawrence Dunbar, la musique d'un spectacle de Broadway, Clorindy, or The Origin of the Cakewalk.
En 1900, Patrick Chappelle (1869-1911), ex-Minstrel, organise les tournées du spectacle A Rabbit's Foot. Le succès fut tel que la troupe fut appelée «Chappelle's Rabbit Foot Company». En 1911, Fred S. Walcott a repris la direction de ce qui devient les Rabbit Foot Minstrels. Ils font des tournées jusqu'aux années 1950.
En 1910, Eph Williams, décédé en 1921, qui fut le seul Noir propriétaire d'un cirque, a produit le spectacle itinérant Silas Green from New Orleans. Là encore, le nom du spectacle a donné celui de la compagnie qui a survécu jusqu'aux années 1950.
En 1920, la Theatre Owners Booking Association (TOBA), dirigée par des Blancs, était à cette époque le principal réseau de salles de spectacles, à l'intention du public noir. TOBA était traduit par certains artistes comme Tough On Black Artists (dur pour les artistes noirs),  et même par Gertrude Ma Rainey par «Tough on Black Asses» (dur pour les culs noirs), c'est-à-dire une autre forme de surexploitation et de racisme. La TOBA a révélé Butterbeans & Susie, Ma Rainey, Bessie Smith et Ethel Waters. Count Basie, dans le livre Good Morning Blues, rappelle que les tournées TOBA passaient notamment au Lyric Theatre (New Orleans), au Booker T. Washington (St. Louis), Lincoln (Harlem). En 1924, quatre-vingt-cinq théâtres constituaient cette chaîne. A cette époque, Count Basie faisait partie du spectacle Hippity Hop pour les tournées Columbia, au sein des Kiddies de Katie Krippen (vedette du label Black Swan), seul numéro d'«artistes sepia» dans ce spectacle Vaudeville : «Il y avait aussi une prima donna, la vedette indispensable dans tous les spectacles de burlesque. Elle était l'attraction principale. Quand on allait au burlesque, c'était pour voir une forme bien spéciale de spectacle. On voulait beaucoup de chansons, de danses et de numéros comiques, et certaines chansons, certaines blagues devaient être osées, salaces et suggestives. Il y avait aussi beaucoup de décors et de costumes, mais je dirai que la principale différence entre le burlesque et les autres spectacles de Vaudeville et de variétés tenait à ce que le burlesque présentait des strip-teaseuses. La prima donna du burlesque était la strip-teaseuse vedette.» (Good Morning Blues, p. 85). Count Basie précise encore : «A l'époque, je ne me considérais pas comme un musicien de jazz. J'étais un pianiste de ragtime ou de 'stride', assurément, mais cela voulait dire pour moi que j'étais un artiste de variété.» (p. 84). Le milieu du Vaudeville avait un journal, The Star, édité par E. F. Albec (de Brooklyn). Albec s'est associé avec l'organisateur de tournées B. F. Keith qui avait pignon sur rue à Broadway. Du côté des circuits pour le public blanc, le B. F. Keith's High Class Vaudeville proposait lui aussi un artiste lyrique comme Torcom Bezazian, baryton franco-arménien, qu'accompagnait son épouse Edna White au piano et à la trompette.

Jim Jackson's Affinity-Negro Vaudeville Sketch

Jim Jackson est l'un des plus importants songsters du début du XXe siècle. On a retrouvé un enregistrement de lui, «Jim Jackson's Affinity» que Chris Smith a daté de 1908 environ. Il illustre très bien cette tradition du Vaudeville qui a influencé jazz et Music-Hall, mais qui n'est ni du jazz, ni du blues, ni du music hall. Après une courte sonnerie de cornet, on entend jouer une harmonie (proche de Sousa, Pryor, Europe), puis c'est un dialogue parlé entre un homme et une femme. Une voix d'homme lance «Partners, for the rag!», et l'orchestre intervient à nouveau (très «classique»), puis le dialogue avant que la femme accompagnée par l'harmonie ne chante un peu (Mistinguett n'est pas loin!). C'est la musique véhiculée dans tout le pays, qui a la faveur du peuple noir alors que Louis Armstrong n'a que 7 ans, mais il chantera dans ce genre et dans les rues seulement deux ans plus tard. Buddy Bolden a déjà cessé sa carrière, et il n'y a toujours aucune trace enregistrée objective de l'existence du swing (alors que les enregistrements d'artistes noirs ne manquent pas).

Les Revues Noires

Ce sont des opérettes dont le sommet se situe en 1921-1940 et dont la Revue Nègre  donnée en France fut un bon exemple (1925). Ce domaine a eu ses stars comme Florence Mills (1895-1927) qui a drainé une foule de 150 000 personnes à ses obsèques. La première revue noire d'importance est Shuffle Along, musique et paroles d'Eubie Blake et Noble Sissle d'après une histoire de Flournoy Miller et Aubrey Lylas qui a débuté le 23 mai 1921 avec Florence Mills, Paul Robeson (1898-1976) et Caterina Jabero (1903-1986) en vedettes et qui a duré pendant 504 représentations à Broadway. Déjà les spectateurs sautaient sur les fauteuils pour danser dès le premier morceau de la revue Chocolate Dandies sur une musique et des paroles d'Eubie Blake et Spencer Williams en septembre 1924 au Colonial Theatre. Le spectacle employait le Sissle-Blake Symphony Orchestra et la chanteuse Lottie Gee. Mais le soliste qui en fit le succès est le cornettiste Joe Smith. En 1926, la revue Hot Blackbirds passe au Pavillion de Londres avec deux stars : Florence Mills et le trompettiste Johnny Dunn. En 1928, c'est la revue Blackbirds de Lew Leslie qui lance «I Can't Give You Anything But Love». Le spectacle reposait sur le talent d'Adelaïde Hall et de Bill Robinson. Après Keep Shuffling (1928) avec J. C. Johnson, Fats Waller écrit Hot Chocolates avec Harry Brooks (1929) qui lance «Ain't Misbehavin'» (par Margaret Simms) et «Diga Diga Doo» (par Baby Cox). Après Hot Rhythm (1930) de Porter Grainger, on remarque The Hot Mikado d'après le Mikado de Gilbert & Sullivan dans une orchestration jazzée de Charles Doc Cooke (1939). Il y a ensuite un déclin des revues noires dans les années 1930 à cause du succès des petits films, les talkies. Les films ont progressivement remplacé les tournées et spectacles de Vaudeville, après une période de transition où, dans les théâtres, on associe les deux. On allait voir un film et  assister à un spectacle (Chicago, New York).
De 1940 à 1952, les compositeurs noirs sont écartés de Broadway. Certains d'entre eux partent à Hollywood travailler pour les musiques de films et de télévision. On fait d'ailleurs des adaptations filmées de comédies musicales (1943, Cabin in the Sky ; 1954, Carmen Jones). Au nombre de ces compositeurs on peut citer Will Vodery, William Grant Still, Ulysses Kay, Jimmy Mundy, Fred Norman. A New York, c'est Eubie Blake qui tient le flambeau de la revue à l'ancienne : Shuffle Along (1952), Brownskin Models (1954) et Hit The Stride  (1955). Il y a un rebond de succès des revues en 1963-1982, grâce au succès de Black Nativity donnée au Lincoln Center de New York (1962). Les spectacles marquant sont Hello Dolly (1963), Tambourines to Glory (1963), Don't Bother Me, I Can't Cope  d'Alex Bradford et Micki Grant (1972), Treemonisha  de Scott Joplin (1976), One Mo'Time (1979-80), Black Broadway avec Adelaïde Hall, Edith Wilson, John Bubbles et les tap dancers Charles Cook et Lester Gaines.

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1. Dans la Bible, le premier Africain baptisé fut un Ethiopien  (Acte des Apôtres 8, p 26-40).