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Jazz Hot n°664

De la nécessité de la présence en nombre des amateurs de jazz dans les festivals de jazz

L’été arrive, et si le beau temps se fait désirer, c’est toujours un moment attendu des amateurs de jazz, en particulier en Europe, le lieu de rencontre de beaucoup de musiciens de jazz de tous les horizons, une fête du jazz qui dure environ trois mois. Avec du recul et de l’objectivité, c’est autre chose que ces fêtes institutionnelles obligées et vides de sens comme la Fête de la musique. La genèse en a été tout autre, il est vrai.
Quelles que soient vos préférences, il existe toujours quelque part un festival qui va combler les attentes ; des artistes, connus et moins connus, qu’on souhaite découvrir ou revoir, dans un grand festival très spectaculaire, un plus modeste parfait pour vivre le jazz avec convivialité pendant une semaine, et même des petits festivals, le temps d’un week-end, sorte de rendez-vous de qualité.
Et la densité du jazz n’est pas toujours en fonction des moyens et de la taille ; elle dépend d’abord des artistes et de la programmation.
Le jazz est une musique très riche en artistes réels, dont le talent n’a pas forcément de rapport avec le montant des cachets, la notoriété. C’est une musique diverse, démocatique, populaire, et il est toujours possible de faire une belle programmation, vraiment jazz, selon la diversité de ses moyens et de ses choix. La réalité actuelle des festivals illustre ce propos.
A la base de cette pluralité, il y a une longue histoire de passion du jazz. Malgré les dérives du jour, il en reste des traces importantes comme en témoignent beaucoup d’organisations.
Face à ce déploiement d’énergie, le plus souvent bénévole, les amateurs sincères de jazz n’ont qu’une réponse à apporter : être présents et en nombre ! Selon leurs choix, leurs goûts, leurs moyens aussi, pour permettre à ces volontés de continuer à exister et à ces artistes du jazz de continuer à vivre (de) leur musique. C’est la meilleure manière de permettre à la création d’exister, diverse, indépendante des pouvoirs, des copinages ou clientélismes.
Les amateurs de jazz – le public du jazz – ont aussi un autre devoir : l’exercice d’une qualité du jazz (mais pas seulement, l’opéra, le théâtre possèdent aussi cette qualité…) qui se perd dans le jazz comme ailleurs : c’est de laisser s’exprimer leur esprit critique, quitte parfois à faire des erreurs, mais pour conserver ce qui a fait la force du jazz : une indépendance du jugement de chacun et partant une liberté réelle de l’émotion. Développer l’esprit critique, l’encourager, c’est permettre à chaque individu, même dans une foule, de s’autonomiser, d’établir le seul sens de courant qui vaille par rapport au jazz, à un art, celui qui le lie  directement aux artistes, loin des manifestations grégaires où l’émotion individuelle cède la place à la communion de masse. Le curieux dans le jazz, dont les racines religieuses sont une part (mais pas la seule et pas la première), c’est ce rapport direct et libre qui existe entre l’artiste et l’auditeur, loin des phénomènes de foules induits par les manifestations de masse. A condition d’exercer cet esprit critique, cette liberté de la relation avec l’artiste, le jazz offre alors les outils d’une résistance à la normalisation de masse qui tue l’humanité.
Les amateurs de jazz ont donc, à côté de l’évident plaisir, une grande responsabilité, un vrai devoir, pour la préservation du jazz, pour peser sur la nature des programmations, sur la qualité même de la musique qui leur est proposée, comme sur l’esprit du jazz, sur l’atmosphère des manifestations futures, et bien entendu, ils ont un rôle pédagogique à jouer auprès des nouvelles générations, c’est la transmission de cet esprit critique, donc d’un savoir accumulé et d’une mémoire, celle du jazz.
Ça n’est pas simple, et l’époque fait penser parfois que cet art de vivre le jazz se perd. Mais  en restant à la marge, en s’appuyant sur ses amateurs, sur ses artistes, le jazz a plus de chance de résister qu’en se lançant en rase campagne dans une escalade de la production de spectacles de masse antinomiques de son essence. Le jazz y perd son âme.
Les amateurs de jazz, au sein d’un public élargi par les circonstances festivalières, ont une responsabilité essentielle. Ils sont les seuls à pouvoir infléchir les tendances actuelles en donnant à la diversité du jazz force et profondeur sans en renier les racines qui l’ont rendu si spécial. Le thème est inépuisable, bien entendu, controversé sans doute, mais si les amateurs de jazz souhaitent que le jazz et son esprit perdurent, avec ses valeurs, il leur faut être présent en nombre et critiques. C’est la condition d’une vie indépendante du secteur du jazz, de l’authenticité de l’expression des artistes ; quitte à siffler parfois (ça ne se fait plus…), quitte à se tromper, du moment que c’est sincère, individuel, fondé sur une appréciation, une sensibilité autonomes et non pas le signe d’un suivisme de mode, d’un panurgisme, d’un manque de curiosité, d’une paresse ou d’une peur (de se tromper, d’être isolé, d’être différent…).
La multitude de festivals, qui reflète beaucoup des courants du jazz, donc d’une certaine manière son histoire, son épaisseur et sa vitalité, est là pour nous rappeler que l’essentiel du jazz repose encore et toujours sur son caractère populaire et la qualité particulière de l’échange entre les artistes et les amateurs de jazz, un dialogue fécond et libérateur depuis que le jazz est jazz.

< Yves Sportis >